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LA MAIN-MISE DE L'ÉGLISE SUR L’ART

Dans cette domination exercée par l’Église sur la société du Moyen âge, le point qui nous intéresse particulièrement est sa main-mise sur l’art qu’elle embauche à son service et utilise à ses fins. |

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Cette utilisation mérite d’autant plus d’être soulignée que le Christianisme primitif était, comme le Fudaïsme d’où il est issu, comme l’slamisme qui en dérive, farouchement hostile à toute représentation de la figure humaine. La Loi de Moïse interdisait aux Hébreux de faire des images taillées, dans la crainte que ces images puissent devenir l’objet d’un culte et se transformer en idoles. Ces trois grandes religions sémitiques sont fondées sur le monothéisme : la sculpture leur apparaissait comme l’auxiliaire et la complice du polythéisme gréco-romain.

Ce préjugé persistant contre les images peintes et sculptées, c’est-à-dire contre les arts plastiques en général, explique la crise iconoclaste de Byzance et plus tard liconophobie de la Réforme, qui prétend revenir à la pureté du Christianisme originel en proscrivant dans ses temples nus toute image, même celle du Christ en croix.

Comment se fait-il que l’Église catholique n’ait pas cru devoir tenir compte de ces répugnances, de ces interdictions formelles promulguées par la loi mosaïque et qu’elle ait peu à peu toléré, puis admis publiquement et encouragé le culte des images ? é

On a donné plusieurs explications de ce changemen d’attitude, dont les conséquences ont été incalculables dans le domaine de l’art.

Les uns allèguent la survivance ou la résurgence du paganisme gréco-romain. Il ne faut pas oublier que le christia-

nisme, né en Palestine, s’est étendu dans le cadre de l’Empire

romain qu’il a fini par remplir. Pour substituer la loi du Christ aux superstitions païennes, mieux valait composer que heurter de front d’antiques croyances, profondément enracinées. Il ne suffisait pas de détruire les temples, d’abattre les idoles ou les arbres sacrés : il fallait les remplacer. Aussi bien le dogme de la Trinité, qui rappelait les triades de dieux païens, le culte de saints innombrables qui étaient les successeurs des héros et des demi-dieux de l’Antiquité permettaient-ils de jeter un pont entre le christianisme triomphant et le paganisme en voie de disparition.

Ainsi s’explique la politique opportuniste de l’Église, qui crut pouvoir triompher plus facilement des dernières résistances du paganisme en l’absorbant qu’en l’extirpant de vive force.

Un fait souvent rappelé par les historiens illustre cette consigne de tolérance et en dévoile les raisons secrètes. Comme Pévêque de Marseille Serenus avait fait dans son diocèse une hécatombe de statues, le pape saint-Grégoire le Grand, dont il attendait les félicitations, lui adressa de sages remontrances : « Nous louons votre zèle à empêcher que l’on n’adore l’œuvre de la main des hommes, mais nous jugeons qu’il ne fallait pas aller jusqu’à briser les images. Les peintures sont placées dans les églises afin que ceux qui ignorent les lettres lisent sur les murs ce qu’ils ne savent pas lire dans les livres » (1).

(x) ut hi qui litteras nesciunt in parietibus videndo legant que legere in codicibus non valent.

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Telle est bien en effet la raison profonde du Mécénat de l'Église catholique, dénoncé par les puritains iconoclastes comme une concession coupable à l’idolâtrie. L’immense majorité des fidèles était illettrée. Pour les instruire il n’était pas suffisant de les rassembler au pied d’une chaire et de leur faire entendre des sermons farcis de latin auxquels ils ne comprenaient rien ou ne prêtaient qu’une attention somnolente.

La prédication muette des statues et des vitraux était bien plus éloquente et efficace : car « la vue conduit mieux que l’ouïe à la croyance ». Une religion amiconique, une adoration en esprit ne conviennent qu'à une petite élite de croyants capables de se créer une vie intérieure. Les humbles, qui au Moyen âge ne savent pas lire, ne peuvent pas plus se passer d’images que de la mise en scène de Ia liturgie et du théâtre des Mystères. Pour éclairer leur foi, il fallait à ces illettrés une imagerie populaire. Si la Réforme protestante du XVI: siècle a pu se passer d’images, c’est qu’elle est née après la découverte de l’imprimerie.

On objectera que les Juifs et les Musulmans se sont satisfaits d’un art purement ornemental, où la figure humaine ne joue aucun rôle. Mais il faut tenir compte de la différence de race entre les Sémites et les Ariens. Les peuples plus intellectuels de l’Europe occidentale n’auraient pu se contenter à la longue d’entrelacs géométriques et l’Église a dû leur offrir une pâture plus substantielle que des « arabesques ».

C’est de ce besoin qu’est sorti le magnifique épanouissement de l’art chrétien, « littérature des illettrés » (1).

À vrai dire, pendant la longue période qui s’étend depuis la reconnaissance officielle du christianisme jusqu’au XI siècle, l’Église n’a fait qu’une place restreinte à l’enseignement par l’image. La peinture était tolérée parce qu’étant dépourvue de relief, elle se prêtait moins à engendrer l’idolâtrie. Mais la sculpture, qui avait été l’art souverain de l’Antiquité grécoromaine, était pratiquement inexistante : c’est seulement à l’époque romane qu’elle reparaît, après une longue éclipse.

Longtemps confinée dans le bas-relief et étroitement subordonnée à l’architecture, elle ne se dégage que lentement de ce support pour arriver au haut-relief, puis à la rondebosse.

C’est aussi au XIT° siècle que se développa l’art du artrail, qui est avec la sculpture le principal moyen d’expression plastique de la doctrine de l’Église.

Cet enseignement par l’image, qui, retardé par l’opposition des religions monothéistes de l'Orient méditerranéen et la peur d’un retour offensif de l’idolâtrie, n’arrive à maturité qu’à l’époque romane et gothique, se révèle très supérieur à l’enseignement par le livre. S’il est un fait bien établi, c’est la supériorité de l’art sur la littérature médiévale.

(x) C’est la formule d’un des compilateurs les plus popu-

latres de la théologie médiévale : « Pictura est quedam litteratura 1lhtterato ».

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Cette précellence peut être contestée en ce qui concerne l'Italie, qui s’enorgueillit à juste titre de la Divine Comédie de Dante, des Sonnets de Pétrarque et du Décaméron de Boccace. Mais en France et dans tous les autres pays de la Chrétienté, quelle est l’œuvre littéraire : chanson de geste ou chanson d’amour, Mystère ou chronique, qui puisse se comparer à une de nos cathédrales? Notre Divine Comédie est la cathédrale de Chartres. L’art a été, pendant plusieurs siècles, l’expression la plus parfaite de la civilisation qui ne faisait qu’un avec la religion. Comme l’a proclamé si justement Victor Hugo, chez qui l'intuition du poète remplaçait la science de l’archéologue, « au Moyen âge, le genre humain n’a rien pensé d’important qu’il ne l’ait écrit en pierre ».

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