LA CONCORDANCE » DES DEUX TESTAMENTS
Une des idées dominantes de l’apologétique du Moyen âge, qui reparaît constament dans le programme iconographique des portails et des verrières, est la Concordance de l'Ancien et du Nouveau Testament. De ces concordances, souvent factices, entre la Bible hébraïque et les Évangiles chrétiens, les théologiens croyaient tirer la preuve irréfutable de la vérité de la Révélation divine, immuable de toute
(x) (Facques Maritain. Art et Scolastique. Paris. 1927).
éternité, mais exprimée sous une forme voilée par les Prophètes d’Israël, sous une forme claire par le Christ incarné.
Tous les événements de la vie du Christ, depuis son Enfance jusqu’à sa Passion, ont leurs préfigures dans l'Ancien Testament. Ces préfigures sont les éypes dont le Nouveau Testament offre les antitypes : de là le nom donné à ce système de concordances qu’on appelle la doctrine éypologique.
Pour en donner une idée, il suffira de l’illustrer par quelques exemples. La Cène est préfigurée par l’Offrande de Melchisédech à Abraham et la Récolte de la Manne dans le désert. La Dérision du Messie est annoncée par les Épreuves de Job, le Portement de Croix par le Sacrifice d’Isaac, la Mise au tombeau, par Joseph descendu dans la citerne ou Jonas englouti par la baleine, la Résurrection par Samson enlevant les portes de la ville de Gaza. |
L'origine de ce parallélisme des deux Testaments remonte au Christ lui-même, qui déclarait à ses disciples qu’il n’était pas venu pour détruire, mais pour accomplir Ancienne Loi. L’Évangile d’après saint-Jean lui prête ces paroles : « De même que Moïse a érigé le serpent dans le désert, de même le Fils de l'Homme devra être dressé sur la croix », et nous lisons dans l’Évangile de saint-Matthieu : « De même que Jonas est resté trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, de même le Fils de l'Homme passera trois jours et trois nuits au cœur de la terre ».
Les Pères de l’Église et les compilateurs du Moyen âge se sont empressés de développer ce thème en s’évertuant,
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parfois avec plus d’ingéniosité que de bon sens, à multiplier ces concordances, dont chacune était considérée comme une preuve de la vérité du christianisme.
Saint-Augustin trouve pour résumer la doctrine cette formule lapidaire :
In novo Testamento patet quod in veterti latet.
Le nouveau Testament révèle ce que cache l’Ancien.
Le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger, exprime au XIIe siècle la même idée sous une forme non moins concise :
Quod Moyses velat Christi doctrina revelat.
Ce que voile Moïse, l’enseignement du Christ le dévoile.
Mais les commentateurs de la Bible ne s’en tiennent pas à ces généralités. Partant de ce principe, ils en tirent de multiples applications dont on trouve la liste dès le VIIe siècle dans les Étymologies de saint-Isidore de Séville, plus tard dans la Glossa ordinaria attribuée à Walafrid Strabon, dans le Speculum morale de Vincent de Beauvais et le Speculum Ecclesiæe d’Honorius d’Autun.
A la fin du Moyen âge, un autre Miroir : le Speculum Humanæ Salvationis, dont la popularité rivalise avec celle de la Bible des Pauvres, pousse à l’extrême et presque jusqu’à l'absurde cette manie des concordances en ajoutant aux préfigures tirées de l’Ancien Testament des analogies empruntées à la mythologie païenne et au symbolisme animal.
C’est ainsi que le Christ montrant les plaies de la Crucifixion pour apitoyer le Père Éternel est comparé au général
romain Antipater découvrant les cicatrices de ses blessures de guerre devant Jules César.
Dans l’art symbolique des Catacombes, le Christ, qu’on ne pouvait peindre sans danger sur les parois des cubicules souterrains où les fidèles célébraient clandestinement leurs agapes, était déjà évoqué sous le signe de l’agneau, de la colombe, du poisson. Mais le Moyen âge emprunte au Physiologos alexandrin une multitude d’autres symboles christologiques qui constituent un Bestiaire moralisé : l’Incarnation est symbolisée par la licorne qui enfonce sa corne dans le sein d’une vierge, la Rédemption par le pélican qui s’ouvre la poitrine pour nourrir de son propre sang ses petits affamés, la Résurrection par le Zion qui ranime ses lionceaux mort-nés ou le phémix qui renaît de ses cendres, l’Ascension par l’aigle qui prend son essor vers le soleil.
Ainsi, dans la pensée du Moyen âge, la nature comme l’histoire, les animaux comme les hommes, sont ramenés au Christ qu’ils préfigurent ou symbolisent.
Le symbolisme médiéval s’oppose radicalement à l’esprit scientifique des modernes parce que, au lieu d'étudier les faits ou les êtres en eux-mêmes, il les considère comme des signes et S’évertue à leur trouver un sens caché, en rapport avec la religion ou la morale. A l’observation et à l’expérience, fondements de toute science, il préfère les ratiocinations stériles sur la signification ou « senefiance » des créatures vivantes et des objets inanimés qui sous le voile trompeur des apparences, ne sont que des reflets de Dieu.
Ce n’est pas ici le lieu d’insister sur les conséquences | philosophiques de cette conception du monde que Bossuet | a reprise au XVII® siècle dans son Histoire universelle « ad usum Delphini ». Mais il est indispensable de s’en pénétrer si l’on veut comprendre l’art du Moyen âge qui n’en est que Pillustration.
L'ART TYPOLOGIQUE
La doctrine typologique a engendré pendant plusieurs siècles un nombre considérable d’œuvres de l’art chrétien. Il suffit de rappeler les vitraux de Saint-Denis inspirés par lPabbé Suger, le célèbre ambon en émail champlevé de l’abbaye de Klosterneuburg près de Vienne, plus connu sous le nom de retable de Verdun (Verduner Altar) parce qu’il a été exécuté en 1181 par l’orfèvre mosan Nicolas de Verdun.
Au XIIIe siècle de nombreux vitraux dans les cathédrales de Chartres, de Bourges, du Mans, de Lyon illustrent la « concordance et assonance » des deux Testaments.
Grâce à la Bible des Pauvres et au Miroir du Salut (Speculum Humanæ Salvationis), ce thème connaît au XVe siècle un regain de faveur attesté par le Puits de Moïse de Claus Sluter où les Prophètes de l’Ancienne Loi supportaient un Christ en croix, le retable de Bâle de Conrad Witz et le triptyque de Louvain de Drik Bouts.
Malgré la Renaissance et la Réforme qui sapent les
fondements fragiles du symbolisme apologétique, la vitalité de ce thème essentiel de la théologie médiévale se manifeste encore au XVIIe siècle dans les vitraux de la chapelle de King’s College de Cambridge et la décoration de l’église des Jésuites d’Anvers par Rubens.