Voici le texte de ce billet
« Ce mercredi 8 juin an XII. Je n'avais pas osé, mon aimable amie, vous porter moi-même votre voile; mais je comptais vous le renvoyer ce matin. Je suis bien fâché de vous l'avoir fait attendre : il retourne à sa maîtresse couvert de mille baisers que je croyais presque donner à celle que j'aime. Je serai ce soir, à huit heures précises, assis sur le boulevard, entre la rue .Montmartre et la rue du Sentier, à l'endroit où vous avez vu, l'autre jour, mon oncle. jSous pourrons aller de là partout où vous l'ordonnerez. Adieu, ma bonne amie, je ne puis vous en dire davantage ; je vous embrasse comme je vous aime. J. D. « A M"° Jenny- Savalelte, à Paris. »
Est-il besoin de faire remarquer, d'ailleurs, que ce billet neprouve rien, quant à la date à laquelle Savalette aurait pris des vêtements de femme : il peut, en eiï'et, avoir été fabriqué par Savalette lui même, pour être montré, pour être trouvé dans ses papiers en cas de perquisition... Ce qui tendrait à le faire croire, c'est que le 8 juin an XII tombait un vendredi et non un mercredi. Tout est mystère autour de ce personnage. Que dira encore du billet suivant, non daté et signé seulement d'un paraphe ;
« A M"" de Savalette, rue des Vieux-Augustins :
« ... Au lieu d'aller à Passy, aujourd'hui, il faut que j'aille à ma manufacture, et je ne serai de retour que sur les neuf heures. Comment faire pour vous voir ce soir ? Il y a un moyen facile pour m'écrire d'où vous êtes ; c'est d'attacher une petite pierre à votre lettre et de la jeter par dessus le treillage. Si j'étais plus jeune je dirais que l'amour est toujours fertile en expédients; mais l'amitié, quoique plus calme, a bien aussi ses petites inventions.
« En rentrant chez moi, à neuf heures, si vous êtes chez vous, je paraîtrai à ma fenêtre, et nous pourrons nous rejoindre à votreposte où je me rendrai. Je vous ferai signe que je vais sortir, et vous sortirez aussi ! Quelques sons de mon violon vous préviendront. »
Ce billet doit être de frimaire an XIII, car nous ne trouvons qu'à cette date Savalette logé rue des Vieux-Augustins, n° 28.
110 VIEILLES MAISONS, VIEUX PAPlEItS
moindres, qui, en 182u, attestent sous la foi du serment, « qu'ils connaissent parfaitement M"" Jenny Savalette de Langes; qu'ils savent qu'elle est née hors mariage, en 1786, de M. Charles-Picrre-Paul Savalette de Langes, décédé depuis fort longtemps, et pendant que ladite demoiselle était encore en bas âge, et qu'on n'a jamais pu savoir ni le lieu oii elle est née, ni les noms et domicile de sa mère. »
C'était là, précisément, le roman qu'elle leur avait elle-même conté ; encore doit-on penser que, parmi ces sept dupes, quelques-unes, tout au moins, la connaissaient — comme fille — depuis longtemps, puisqu'ils en témoignaient en justice.
Plus tard, lorsqu'il lui fallut, pour la publication de ses bans, exhiber son extrait de baptême, nouvelle difficulté : Savalette exposa qu'elle avait été baptisée extrêmement loin et, comme elle n'était munie d'aucun acte, un certificat, signé de la supérieure de l'Abbaye-aux-Bois, tint lieu de la pièce ^absente.
Gomment tant d'irrégularités n'inspirèrent-elles jamais un soupçon ? Pourquoi personne ne s'avisat-il, ne fut-ce que par affectueux intérêt — elle avait tant d'amis bien placés I — de tirer au clair le mystère de sa naissance? Pourquoi, prenant un nom qui, évidemment, nétait pas le sien, l'inconnu de Versailles avait-il choisi celui-là? Commentée nom lui servit-il de titre aux faveurs des Bourbons, puisqu'il était de notoriété publique que l'ancien garde
du Trésor royal avait été l'ami, l'hôte du régicide Barère et un fougueux partisan de la Révolution?
Rien, je le répète, dans les nombreuses lettres inventoriées chez Savalette, ne permet de répondre à ces questions; seules quelques lignes de son écriture, tracées sur un chiffon de papier, peuvent conduire, — peut-être, — à la solution du problème.
C'est une sorte d'imprécation qu'en une heure de remords Savalette s'adresse à lui-même ; les termes en sont violents, orduriers parfois, et l'on y lit des phrases comme celles-ci :
<( Le jour est enfin arrivé où je vais déchirer le voile qui couvre tes affreuses iniquités. Tremble, éternelle pécheresse... tremble, qu'enfin je ne découvre à ce monde, qui le recherche, l'exécrable monstre qui l'approche... Ne vois-tu ])as que tous ceux qui t' entourent commencent à deviner V énigme de ton hypocrisie ?... Tu es horriblement dégoûtante ; la saleté qui recouvre ton hideux corps le fera tomber dans peu en lambeaux ; je te conseille donc de te décrasser, et tes yeux chassieux, tes dents pourries et ta puante embouchure... Adieu, vieux monstre, que tous les démons ont vomi sur la terre... retourne à Orléans vendre tes fromages et ta salade. Adieu encore , vieille Michel! »
Faut-il tenter de lire entre les lignes de ce testament d'une éloquence sauvage et qui n'est pas sans une sorte de grandeur sinistre. Si oui, il s'agirait de découvrir si, dans les dernières années du xviu'' siècle,
quelque jeune maraîcher des environs d'Orléans, portant le prénom de Michel, a disparu du pays à la suite d'un crime... Un trouve tout dans les archives : avis aux chercheurs de logogryphes. Ce rébus, après tout, vaut bien ceux que proposent les revues de famille à la perspicacité des OEdipos inoccupés.
Je terminais, lors de sa première publication, par ce point d'interrogation la mystérieuse histoire de cet inconnu. Bien que plusieurs personnes m'eussent assuré que l'énigme était assez attachante pour mériter d'être éclaircie, j'étais, pour ma part, fort empêché de résoudre le problème et je n'avais aucun espoir d'y parvenir en dépit de certaines communications intéressantes mais restées, — à dessein, peut-être, — assez vagues, que m'adressèrent quelques correspondants complaisants. Mais le hasard, ce dieu que les fureteurs devraient adorer à genoux, a pris la peine d'intervenir et me mit en mesure de lever le masque que l'étrange aventurier avait cru sceller à tout jamais sur sa véritable personnalité.
Rien ne m'empêche de supposer, l'amour-propre d'auteur aidant, qu'un très grand nombre de lecteurs attendent anxieusement cette révélation; les autres prendront peut-être plaisir à parcourir ce scénario de la vie de '< cette bonne mademoiselle
de Langes », si pieuse, si bien posée dans la société royaliste de la Restauration, qui, par deux fois, fut demandée en mariage, dont les bans furent môme annoncés, que tous les gouvernements, depuis Louis XVIII jusqu'à Napoléon III pensionnèrent comme étant la fille d'un ancien banquier du Trésor royal, et qui se trouva être un homme lorsqu'elle décéda dans un taudis de Versailles, sans qu'on ait jamais pu, sur les motifs de cette imposture semiséculaire, aventurer même une hypothèse qui ait le sens commun.
Le malheur est que l'anecdote chevauche sur la frontière qui sépare l'histoire de l'indiscrétion et l'on comprendra la réserve qui m'oblige à n'indiquer que par des initiales la plupart des noms qui m'ont été livrés. Ceux qui savent, — il y en a, — seront seuls juges de l'authenticité du récit; je réclame des autres un crédit' de confiance.
Donc, en 1792, vivait à Paris un certain M. Savalette de Langes, frère ou cousin d'un banquier du Trésor royal, qui, aux premiers jours de la Révolution, avait prêté sept millions aux frères de Louis XVI. Ce Savalette était veuf et avait une fille, Jenny, alors âgée de douze à quatorze ans. Rien ne le retenait à Paris, et, comme à l'égal de tous ceux qu'un nom à tournure nobiliaire désignait aux rancunes de la populace, il ne s'y trouvait pas en sûreté, il résolut de laisser passer le gros de l'orage
L HOMME-FEMME 1 j 5
révolutionnaire et se retira, avec sa fillette, à Versailles, en attendant des temps plus calmes. Mais Versailles n'était pas moins agité que Paris, et, après quelques semaines de séjour, M. Savalette résolut de se réfugier en Bretagne d'où l'on pourrait, si la prudence l'exigeait, passer facilement à létranger.
Le père et la fille se mirent en route à petites journées. A l'une de leurs premières étapes, qui pouvait Lien être Orléans, ils firent, à l'auberge, rencontre d'un jeune homme de manières élégantes, d'esprit vif, cherchant fortune et très désireux daventures lucratives. Nous l'appellerons B..., pour la facilité du récit, bien que cette initiale ne soit pas celle du nom, authentique ou emprunté, sous lequel il se présenta.
B..., voyant l'embarras où se trouvaient Savalette et sa fille qui ne savaient trop vers quel but ils se dirigeraient, s'offrit à les guider, se targuant de connaître à fond la Bretagne d'où il était originaire et se faisant fort de conduire les fu2:itifs, sans malencontre, jusqu'à Saint-Malo et, de là, si besoin était, aux îles anglaises. Savalette accepta avec reconnaissance et l'on se mit en route. En quelques jours on atteignit la côte : sur tout le parcours, B... avait adroitement aplani les difficultés résultant de fabsence de passeports et de la surveillance que certaines municipalités exerçaient sur les voyageurs : son habileté à se tirer des
mauvais pas, son aplomb, sa faconde même inspiraient la confiance la plus grande a Savalette dont la pusillanimité s'accommodait fort d'un compagnon si déluré.
Saint-Malo était encombré de nobles bretons et de prêtres réfractaires tout prêts à passer la mer pour échapper au cataclysme politique qu'il était, dès lors facile de prévoir. Au nombre de ces postulants à l'émigration, se trouvait M"'' Jeanne-Françoise de T c, presque enfant encore, venue de
Basse-Bretagne, sous la conduite d'un vieux serviteur de sa famille, nommé Robin. Le marquis
de T c, père de cette jeune fille, très informé de
l'insurrection qui se préparait en Bretagne, avait pris la résolution d'émigrer; mais retenu à son château de Br....par la santé de sa femme qui était sur le point d'être mère, il avait ordonné à Robin de prendre les devants en compagaie de Jeanne- Françoise, et d'aller s'établir à Plymouth où il viendrait les rejoindre avec la marquise dès que la santé de celle-ci lui permettrait de prendre la mer.
A l'hôtel où le hasard les avait réunies, Jeanne- Françoise de T c, et Jenny Savalette de Langes
se rencontrèrent, et la parité d'âge les lia. B... s'occupait activement à préparer la passage de ses compagnons et le sien, car il s'était décidé à les suivre : il s'aboucha avec le patron d'un navire étranger qui, moyennant un bon prix, s'engageait à les conduire à Plymouth. Savalette et sa tille
Jeanne-Françoise et Robin, s'embarquèrent donc ensemble, ainsi que B... qui s'était institué le majordome de la petite troupe.
Après quarante-huit heures de traversée, comme la côte anglaise n'apparaissait point, on commença à s'inquiéter; le patron du bateau, — un Allemand payé d'avance, — avoua alors qu'il lui était impossible, pour des raisons qu'il exposa, d'atterrir en Angleterre; son port d'attache était Hambourg, et c'est vers Hambourg qu'il faisait voile; il assurait d'ailleurs que ses passagers trouveraient là mainte occasion de gagner Plymouth. M, de Savalette, que rien n'attirait en Angleterre, prit facilement son parti de ce retard forcé; B... jura qu'il déposerait, en arrivant à Hambourg, une plainte au conseil de la Hanse, et finit par se résigner à son tour. Robin seul, très ému de la responsabilité qu'il encourait, terrifié à l'idée qu'en arrivant à
Plymouth M. et M"" de T c n'y trouveraient
pas leur fille voulut obliger le capitaine à tenir ses engagements ; une explication des plus vives s'ensuivit ; le vieux Breton fut pris d'un accès de rage qui dégénéra en fièvre chaude. A peine fut-on débarqué qu'il dut s'aliter ; trois jours plus tard il mourait dans une auberge d'Altona.
Jeanne-Françoise de T c resta donc seule
avec B..., Savalette et Jenny. Ceux-ci se trouvaient bien à Hambourg et se disposaient à s'y établir. B... se chargea de faire connaître à M. et M"" de
T c le lieu où était leur fille; mais, soit qu'ils
eussent déjà quitté leur château, soit que la lettre ne parvint pas en Bretagne, on n'obtint d'eux aucune réponse, La jeune fille se résigna donc à vivre avec les compagnons que le hasard lui avait donnés : elle était, il faut le dire, d'une nature indolente et passive et B... assurait d'ailleurs que ceci durerait peu et qu'on ne tarderait pas à rentrer en France. C'était Tillusion commune à tous les émigrés dont Hambourg regorgeait et qui s'attendaient chaque matin en ouvrant les gazettes à apprendre que la Révolution était terminée.
Le temps passa pourtant, et les ressources do M. Savalette s'épuisaient d'autant plus vite que la vie commune avec B... et Jeanne-Françoise lui imposait un surcroît de dépenses qu'il n'avait pas prévu. On sait combien devint tragique la situation des émigrés, principalement de ceux réfugiés dans l'Allemagne du Nord : ils étaient peu sympathiques à la population, traités souvent en vagabonds méprisables; la loi française leur fermait à tout jamais les portes de la patrie et les déclarai) déchus detous leurs droits. Après avoir vécu d'abord assez largement, Savalette et ses compagnons connurent d'affreuses misères : ils habitaient pele-méle une sorte de cave, couchant sur des chiffons entassés; par surcroît de malheur, une épidémie se déclara : M. Savalette, atteint d'une fièvre putride, mourut, faute de soins, après quelques jours de
maladie. Les deux jeunes filles elles-mêmes, seules désormais avec B..., furent atteintes par le mal. W^" Savalette, hantée par le souvenir des sommes énormes que son parent, le garde du Trésor royal, avait prêtées au comte d'Artois, s'indignait de Fingratitude des frères de Louis XVI, auxquels son père s'était adressé maintes fois sans pouvoir en obtenir un subside. Sur le conseil de B..., elle écrivit aux princes, leur peignit son dénuement, implora d'eux un secours d'argent; mais la lettre resta sans réponse; une seconde requête n'eut pas meilleur succès et la malheureuse orpheline mourut à son tour, ne cessant de répéter dans son délire à son amie Jeanne-Françoise : « N'oublie jamais que le comte d'Artois m'a laissée périr de misère et qu'il doit sept millions à ma famille!... »
Jeanne-Françoise ne succomba point à la maladie, mais elle demeurait absolument sans ressources, et B..., qui était homme d'expédients, peu gêné par les scrupules, imagina qu'il lui serait possible, bien que Jenny n'existât plus, de recouvrer tout ou partie des sommes dues par la famille royale aux Savalette. Il écrivit lettres sur lettres qu'il signa du nom de Jenny et qui, pour augmenter les chances de succès, étaient censées adressées aux princes, non plus seulement par une parente, mais par la fille même de l'ancien garde du Trésor royal. Cette
supercherie demeura sans effet. M"''deT c, qui
n'en avait pas été instruite, était sur le point de
120 VIiaLI.ES MAISONS, VIEUX PAPIERS
mourir de besoin; tant de malheurs Tavait accable'e; elle se trouvait seule, loin des siens, dans la dépendance d'un aventurier, trop indolente pour ne pas subir son influence : ils vivaient ensemble, dans cette promiscuité qu'impose la misère; le dénouement était fatal : elle devint sa maîtresse... Qu'exigea-t-il d'elle après sa chute? Poussa-t-il l'infamie jusqu'à faire de la pauvre fille son gagnepain? La suite du récit semble répondre à ces questions, encore qu'aucun témoignage authentique ne vienne, on le comprend, confirmer ces suppositions. Pourtant Jeanne-Françoise avait conscience de sa déchéance : « elle n'abdiquait aucun de ses orgueils de famille », et elle se prenait à trembler en songeant au désespoir de son père si quelque hasard l'instruisait du honteux métier auquel elle était
réduite. Il faut dire que le nom de T c compte
parmi les plus beaux de l'armoriai breton ; l'un de ceux qui le portaient, l'oncle de Jeanne-Françoiscj était au nombre des héros cités de la chouannerie : elle le connaissait comme un de ces hommes pour qui l'honneur du nom est chose sacrée et la malheureuse le voyait en pensée, traversant l'Europe, pour venir l'immoler sur le corps de son indigne amant. Mais la Révolution s'éternisait, le Directoire avait succédé à la Convention et la situation
des émigrés ne s'améliorait pas. M"" de T c,
après avoir gémi de ne pouvoir rentrer en France, espérait bien, maintenant, que les circonstances l'en
tiendraient pour toujours éloignée et elle s'était résignée à mourir loin de la Bretagne, sans que les siens entendissent jamais prononcer son nom et eussent connaissance de son déshonneur.
Le coup de théâtre de brumaire vint tout changer ; les relations se renouèrent rapidement entre les émigrés et la France; on respira, on se reconnut, on
put échanger des nouvelles ; la famille de T c,
qui n'avait pas quitté la Bretagne, prit des informations ; elle apprit bientôt que Jeanne-Françoise était à Hambourg. Une dame de X... se chargea de ramener à la maison paternelle la jeune fille dont le nom, après quelques démarches, venait d'être rayé de la liste des émigrés.
B... avait cru prudent de disparaître et Jeanne- Françoise quitta donc Hambourg ; elle revint en Bretagne, et l'on pense bien qu'elle lit a ses parents confidence d'une partie seulement de ses aventures. Elle s'était condamnée elle-même à expier sa faute dans la solitude et dans la retraite; mais les années s'écoulèrent, le cauchemar s'effaça; son temps^ d'émigration et de misère lui paraissait si bien condamné à l'éternel oubli que, cédant aux prières de sa famille, craignant peut-être que son obstination à s'isoler n'éveillât quelque soupçon, elle consentit à se marier ; elle épousa, en 1810, le comte de S....-R
La nouvelle comtesse de S....-R.... était citée comme un modèle achevé de toutes les vertus Ce
qu'on savait de ses malheurs passés, sa piété, l'espèce de résignation inquiète qu'elle apportait à la pratique de la vie, sa haute situation de fortune, lui attirait d'unanimes hommages : elle consacrait la plus grande part de son temps aux œuvres charitables, s'intéressant particulièrement aux iilles repenties et son renom de sainteté grandissait chaque jour.
L'Empire tomba; les Bourbons revinrent et la résurrection de l'ancienne France accrut encore la situation de M™^de S....-R.... ; elle comptait parmi les assidus de la petite cour ultra-blanche du pavillon de Marsan et son intimité avec la duchesse d'Angoulême la classait parmi les hautes personnalités de la société royaliste de Paris oîi elle habitait, avec son mari et une partie de sa famille, un vaste hôtel situé rue de la P..., dans le quartier du Marais.
Un jour, — c'était en 1815, — on l'avertit qu'une femme, d'extérieur modeste, demandait à lui parler,
L'hôtel de S. . . .-R était trop largement ouvert aux
malheureux pour que le fait eût lieu d'étonner la comtesse qui donna l'ordre d'introduire la visiteuse. Elle vit entrer ilans son salon une femme « grande et sèche, portant un tour de cheveux et des brides de chapeau très garnies» qui dissimulaient les contours du visage. L'inconnue se présenta humblement; mais dès qu'elle fut seule avec M"" de S....- R...., elle leva son voile.
L llOMME-FEMMi: 423
— Ne me reconnais-tu pas? dit-elle.
M""" de S....-U — balbutia... Son mauvais rêve renaissait : le personnage qui se trouvait devant elle était B..., B... travesti en femme, B... ayant transformé son allure, son maintien et jusqu'à sa voix, devenue « aigrelette et cassée », B..., méconnaissable pour tout autre... Tout do suite il posa son rôle :
— Je suis , dit-il , ta vieille amie d'émigration, Jenny Savalette de Langes... Te rappelles-tu?
Si M"'' de S. . . .-R. . . . eût trouvé la force de répondre, elle eût répliqué que Jenny était morte dans ses bras, il y avait quinze ans déjà; mais elle restait muette de stupeur à la vue du spectre de ses années honteuses et se sentait di^venir folle d'angoisse à la pensée des menaces sous-entendues dans les quelques mots que son ancien amant venait de proférer.
B..., tranquillement, exposa sa combinaison: depuis que Jeanne-Françoise l'avait quitté à Hambourg, il avait connu bien des revers, souvent sa pensée était allée vers la jeune fille à laquelle il avait cru son sort lié pour la vie ; il était rentré en France et s'était fixé à Paris dans l'espoir de la rencontrer. Il n'avait pas oublié non plus les allusions si souvent répétées par Jenny Savalette aux millions empruntés jadis par le comte d'Artois et il ne désespérait pas de tirer parti de cette vieille histoire. S'étant assuré, disait-il, que, de la famille
124 VIEILLES MAlSOiNS, VIEUX PAPIERS
Savalette, survivaient; seuls des parents éloignes ou qui n'avaient aucun titre à la succession de l'ancien garde du Trésor royal, il avait imaginé de se présenter aux princes comme étant la descendante directe de leur créancier. Le succès était certain si une personne autorisée et bien en Conr^ couime l'était M™*de S....-R...., consentait à attester son identité et à l'appuyer de son influence. 11 fit comprendre, au reste, quil n'avait rien à ménager et qu'en cas de refus il n'hésiterait pas à faire naître un épouvantable scandale qui pouvait lui devenir des plus lucratifs.
La malheureuse femme se sentit perdue : elle courba le front, et, pour sauver l'honneur du nom qu'elle portait, elle promit...
Telles nous ont été révélées les circonstances qui amenèrent l'intrusion de la fausse Savalette chez
M""* de S -R....; de ce jour commença pour la
pauvre femme un supplice dont chaque heure avivait la cruauté : elle était condamnée à voir toujours roder autour d'elle le fantôme du passé qu'elle avait cru mort depuis tant d'années. Sa faute, si soigneusement cachée à tous, si oubliée d'elle-même, sa faute prenait corps et se mêlait à sa vie devenue un mensonge de tous les instants. 11 lui fallut tromper ceux qu'elle aimait, leur présenter l'odieux personnage, vanter ses vertus, le recommander, faire valoir ses titres à la reconnaissance et à lalfection
des siens, tremblant sans cesse qu'un hasard fatal vînt dévoiler l'imposture dont elle se rendait complice.
L'intrus jouait d'ailleurs son rôle avec une habileté déconcertante : il avait pris de la femme les allures, les manières, la tournure et aussi les habitudes et les occupations : il façonnait, non sans art, des bonnets de dentelle et des menus ouvrages de broderie ; il parlait savamment cuisine et ses recettes d'entremets étaient très demandées : chaque jour, il courait les bureaux de placement, cherchant des bonnes, procurant aux personnes pieuses de ses relations des servantes sûres qu'il dressait au service. Il s'était instruit de généalogie et parlait en personne experte « des tenants et des aboutissants des familles nobles chez qui il fréquentait ». Même il n'était pas exempt d'un peu de coquetterie décente et plaisantait quelques amoureux qui, vers ses seize ans, lui avaient adressé des billets doux, soigneusement conservés et montrés à propos.
L'entourage de M""" de S....-R.... traitait Mademoiselle Savalette, — nous lui laissons ce nom usurpé, — en parente quelque peu susceptible, mais pétrie d'indulgence. Comme son visage jjiquait un peu, les enfants l'appelaient tante Barbe. Elle supportait patiemment toutes les petites avanies qu'on ne lui ménageait pas. Grâce au crédit de M""" de S....-R...., M"' Savalette obtint successivement.
outre une attestation ofliciolle d'identité, une pension du roi Louis XVIII et une autre du comte d'Artois, auxquels elle n'avait pas manqué de rappeler les services qu'avaient jadis rendus « ses ancêtres » ; on lui octroya la gérance du bureau de poste de Villejnif, puis un confortable appartement au château de Versailles. Chacun s'ingéniait, d'ailleurs, à venir en aide à cette bonne royaliste « qui avait été si malheureuse », et que chaperonnait la
sainte M"'" de S....-R A cette époque, avoir
soufTert de la Révolution était un titre qui primait tous les autres et qui valait les meilleures recommandations.
Mais s'imagine-t-on les tortures morales qu'éprouvait M"® de S....-R...., forcée de trafiquer ainsi de sa considération, de sa noblesse, de la situation de son mari? Elle se trouvait en présence de ce dramatique dilemme : révéler le secret qui l'étouffail et sacritier, par cette révélation, l'honneur et le repos de tous les siens, ou se dégrader elle-même, à ses propres yeux, en secondant par son silence le misérable qui l'exploitait avec un si audacieux cynisme. Ce supplice fut-il au-dessus de ses forces et prit-elle le parti défaire — sinon à son mari, du moins à quelque conseiller moins directement intéressé — confidence de son martyre? Certains faits nous le donnent à penser : un jour vint, en etîet, où la façon d'agir de la famille de S....-R.... à l'égard de Savalette se modifia très sensiblement. On l'élimine
discrètemenl; peu à peu les portes se ferment; les lettres qu'on lui adresse deviennent plus brèves et plus sèches : il semble qu'il est démasqué, qu'on ne le craint plus. On ne le livre pas à la justice car c'eût été rendre public le scandale ; mais on le l'cpousse, on l'évite, il est désarmé par la complicité tacite de l'entourage de sa victime : ce pacte de silence et de dévouement conclu pour sauver l'honneur de la noble femme est une chose quasi-sublime qui montre à quel point elle était aimée. Et c'est alors que commence pour Savalette cette existence d'inquiétudes continuelles, de déménagements hâtifs : il quitte Paris, se terre à Versailles, ne voit personne; et, quand il meurt, quand l'attestation des médecins révèle son véritable sexe, quand arrive à l'hôtel de S.... -II.... la dépêche de M. de B... annonçant l'effarante nouvelle : — Langes était un homme! nul ne s'émeut, personne ne réclame une enquête, tous s'obstinent à se taire, par respect pour M""" de S....-R...., qui avait tant et si injustement souffert.
Cet exposé de faits a un grand défaut : celui de n'être appuyé d'aucune preuve. Quelques points de repère permettent cependant d'assurer qu'il s'adapte de façon très satisfaisante au peu que l'on sait de la vérité.
Du reste, réduite à ces proportions, la chose n'a plus qu'un assez médiocre intérêt; et voilà qui nous
ferait tenir ce récit pour parfaitement authentique. La légende de Psyclié est une belle légende ; mais bien qu'elle soit vieille comme le monde, elle n'a jamais servi de leçon à personne : les humains sont tourmentés du besoin de savoir, encore qu'ils soient bien avertis que le plaisir ne dure qu'autant que subsiste le mystère et qu'il se dissipe avec lui. Cette histoire de Savalette, telle que nous l'avions contée naguère, semblait si énigmatique, si grosse d'inconnu, si opiniâtrement impénétrable, que l'imagination y trouvait ses aises et pouvait y satisfaire toutes ses fantaisies. Chacun la brodait à sa guise; cet homme-femme était pour les uns Louis XVII, pour les autres un personnage compromis dans quelque sombre intrigue politique : on s'accordait à voir en lui une auguste victime de nos révolutions ou un grand criminel que, pour des raisons inconnues, tous les gouvernements ménageaient; un héros, à coup sur, un héros lamentable ou tragique.
Hélas ! une lueur brille et le héros s'évanouit : il ne reste plus qu'un assez banal gredin tel que les faits divers nous en présentent quotidiennement sous les rubriques : C/n habile escroc^ ou : Les exploits d'un aventurier. « Qui était-ce ? » est un mot rempli d'attraits mystérieux et auquel on ne devrait jamais répondre ; somme toute, il vaut mieux ne pas savoir : la lampe de Psyché n'éclaire que des déceptions.
LES UKRNiERS JOUHS
D'ANDRÉ GHÉNIER