LES DERNIERS JOURS D ANDRÉ CHÉNIER
— A repondu quil a dit la vérité.
La lutte n'était pas égale : André Ghénier refusa de signer cet imbécile procès-verbal. Convaincu par les patriotes de Passy d'être l'ennemi du peuple français, il fut conduit, la nuit même, à la prison de Saint-Lazare.
L'antique institution charitable de Saint-Vincent de Paul était devenue la maison Lazare. Ce vieux bâtiment, couleur de boue, fermé de triples grilles et de portes doublées de tôle que constellaient des clous démesurés, ressemblait à une grande cage d'animaux féroces. Quatre étages de prisonniers gémissaient et hurlaient l'un sur l'autre; trois larges corridors, mal éclairés, barrés de grilles, divisaient chaque étage, pénétrés d'une odeur de tanière. La plupart de ces galeries sinistres existent encore, blanchies, souvent lavées, aérées suffisamment. Le tragique souvenir de la Terreur y est encore vivant ; on y montre un escalier que toutes les victimes descendirent pour gagner les funèbres chariots faisant la navette entre les diverses prisons et le tribunal ; même on raconte- qu'au bas de cet escalier se trouve une trappe, recouverte d'un plancher; ce plancher, en 93, faisait bascule, et les malheureux qui, sans méfiance, y posaient le pied,
étaient engloutis dans un puits profond oii leurs os sont encore... D'où vient cette légende ? je Tignore. Gomme toutes les légendes, celle-ci a la vie dure; cet endroit lugubre s'appelle casse-cou. 11 est certain qu'en 93 il s'appelait casse-gueule. Peut-être est-ce là qu'on plaçait les griaches, ces horribles baquets où chaque détenu venait vider les ordures de sa cellule. La vie était rude à Lazare. Dans ce grouillement de détenus, — huit à neuf cents, — circulant sans cesse par les couloirs, chacun s'isolait; on évitait de se parler, on soupçonnait un espion derrière chaque porte. Ces hommes, ces femmes, marqués pour la boucherie, avaient quelque chose de reffarement instinctif des moutons parqués dans les cours des abattoirs.
Dès qu'il eut mis le pied dans cet antre, André Ghénier se résolut à mourir. D'autres, nombreux, furent sublimes de résignation et de courage devant l'échafaud, lui seul eut une révolte et cria son mépris aux vainqueurs. Pourquoi regretter ait-il la vie? Où sont la justice, l'honneur, l'amitié? Où les trouver parmi les hommes?
Ah! lâches que nous sommes!
Tous, oui, tous! Adieu, terre, adieu!
Vienne, vienne la mort ! que la mort me délivre !
IMais, se reprenant, il relève son cœur abattu :
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non, non, il ne veut pas mourir sans avoir craché à la face de la Terreur:
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pélrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois...
Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire
Sur tant de justes massacrés...
Et Tiambe qu'il griffonne, rageur, sur un chillon de papier, s'interrompt sur cette apostrophe sublime qui résume en un cri admirable « cette vie pleine d'espoirs déçus, de nobles enthousiasmes profanés, toute frémissante encore, au seuil de la mort, des ardeurs d'une lutte désespérée.
Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice : Toi, vertu, pleure si je meurs! »
Ce sera sa gloire d'avoir concentré en lui seul l'âme en révolte de la France violée et d'avoir jeté, du fond d'un cachot, l'anathème à ceux qui la déshonoraient.
L'indignation donnait a André Chénier une singulière recrudescence vitale. La prison le fit poète et le fit amoureux. 11 y rencontra cette femme qui, sous le nom de la Jeune Captive, vivra immortellement dans la mémoire des hommes. 11 ne la désigne pas autrement ; mais il termine par ces vers les strophes mélodieuses qu'il lui adresse :
Ces chants, de ma prison, témoins harmonieux, Feront à quelqu'amant des loisirs studieux Chercher quelle fut cette belle.
Cet amant des plaisirs studieux s'est trouvé, et il a découvert le véritable état civil de la jeune captive. C'était, assure la tradition, M"^ de Coigny. — C'est vrai ; mais il faut ajouter qu'André Chénier l'a vu avec des yeux de poète. Elle n'était plus Y épi naissant qu'il nous montre ; elle n'était pas davantage la très jeune personne qu'Alfred de Vigny, autre poète, a dépeinte dans Ste/lo, sur la foi des vers de Chénier; elle ne « dansait pas en marchant à la façon des enfants » ; elle n'avait point « Fair de la plus jeune des muses » ; elle n'avait pas non plus « la poitrine faible et les épaules courbées, à la manière des jeunes personnes qui grandissent»; enfin elle était loin de posséder « cette innocence des dix-sept ans... » — Oh ! très loin ; attendu qu'elle s'était mariée, dix ans avant la Révolution, au comte de Rossay-Fleury, qu'elle avait su « mal résister à toutes les séductions d'une cour étourdie et galante », qu'elle n'avait pas eu le talent « d'enchaîner un mari léger et dissipé » et qu'elle avait divorcé sitôt qu'elle avait pu , quittant son nom de femme pour reprendre celui de Coigny, sous lequel les strophes d'André Chénier, aidées de la légende, la porteront à ]a postérité.
D'ailleurs elle était charmante, et M""' Vigée-
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Lebrun rapporte qu'elle avait un visage enchanteur, un regard brûlant, une taille semblable à celle qu'on donne à Ve'nus et un esprit supérieur. « En songeant combien elle était belle et susceptible de se passionner, ajoute la célèbre peintre qui s'y connaisisaiten faiblesse de jolie femme, je tremblais pour le repos de sa vie.
Les craintes de M™" Lebrun étaient fondées. ]\r"' de Coigny s'amusa peut-être des petils vers d'André Chénier; mais elle ne l'aima point. Elle réservait toute sa tendresse pour un certain M. de Montrond, homme abonnes fortunes. détenu comme elle à la maison Lazare. Cent louis d'or opportunément distribués firent rayer de la liste des victimes Montrond et M'"" de Coigny ; ils gagnèrent ainsi quelques jours et furent sauvés. Peut-être la Jeune Captive aurait-elle pu songer à racheter également la tête du poète qui l'immortalisait, mais... l'idée ne lui en vint pas.
Après le 9 thermidor, elle épousa Montrond, et tous deux allèrent cacher leur bonheur dans un désert à quelques lieues de Paris, oij ils revinrent bientôt. . . pour divorcer; l'aimable femme était enflammée pour un frère du chanteur Garât avec lequel elle ne fut pas plus heureuse. Un détail attristant : elle n'avait même pas gardé les vers qui devaient faire sa gloire ; le manuscrit autographe de la Jeune Captive se trouvait, en effet, au commencement du siècle, dans les mains de Millin, autre détenu de
Saint- Lazare, à qui il/"*^ de Coigny les avait donnés !
André Chénier ne courait pas, d'ailleurs un danger imminent. Les siens, bien que revenus de leur démagogie d'antan, avaient donné des gages à la Révolution ; son frère, Marie-Joseph, comptait parmi les puissants du jour, s'étant attribué le rôle de poète officiel de la Terreur; quoique certaines divergences politiques eussent séparé les deux frères, si différents de nature et de caractère, le malheur des temps les avait réconciliés.
Marie-Joseph et sa mère espéraient donc qu'André serait, comme tant d'autres, oublié dans la prison, et que rien n'attirerait sur lui l'attention de ses ennemis. Soit que le vieux père Chénier ne partageât pas cet avis, soit qu'une inquiétude fiévreuse le portât à s'agiter, il fatiguait de ses visites les bureaux des Comités. D'abord il adressa un mémoire à la Commission populaire des prisons ; il croyait encore, le malheureux, à l'f'quité des magistrats révolutionnaires ! Le seul résultat de sa démarche fut de resserrer la captivité du prisonnier : un jour, en arrivant a la maison Lazare, où il se rendait quotidiennement, le vieillard se heurta à une consigne nouvelle: un arrêté du Comité de Sûreté générale lui interdisait de voir son fils.