‹ Vieilles maisons, vieux papiersChapitre 16 sur 52 · LES DERNIERS JOURS D ANDRÉ CHÉNIER IS.'Î · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOURS D ANDRÉ CHÉNIER IS.'Î

Il redescondit en larmes le faubourg Martin et rentra chez lui, rue de Cléry ; mais il ne pouvait tenir en place, se cachant de sa femme et de Marie- Joseph, il courait de bureaux en bureaux, épuisant son crédit et celui de ses amis pour saisir la Commission de son mémoire... Le temps passait ; chaque jour, l'échafaud dévorait d'effrayantes fournées; le pauvre vieux ne vivait plus.

— Patience, disait Marie-Joseph, qui s'était mêlé avec ardeur aux ennemis de Robespierre dont la chute devait sauver la tête d'André. Mais l'anxiétt'» du père croissait avec la Terreur.

En rôdant, au commencement de thermidor, autour de la maison Lazare, dont il ne pouvait plus franchir le seuil, il apprend par un des guichetiers que, le matin même, une liste de trente détenus a été envoyée au tribunal, et que, le lendemain, suivront trente autres victimes. Atfolé, il court chez Barère... il supplie, il conjure, il se lamente, il est reçu enfin.

Devant ce désespoir Barère resta sec et froid ; ses réponses furent polies, vagues, évasives ; le vieux Chénier, s'accrochant en désespéré à cette suprême chance de salut, trouva des accents navrants pour attendrir ce cœur de marbre... Attendrir Barère !

— C'est bon, fit enfin le conventionnel, lassé de cette scène, ton fiU sortira clans trois jours.

Radieux, plein de confiance, se confondant en actions de grâce, le pauvre père rentra chez lui, ne

parla de sa démarche à personne, savourant en égoïste sa joie immense : il avait sauvé son André.

Trois jours plus lard, — c'était le 7 thermidor, — vers le soir, il était chez lui, rue de Cléry, tranquille, plein despoir dans l'avenir ; on sonne à la porte du petit appartement qu'il occupe... Le vieillard eut un instant d'illusion folle : c'est peut-être André qui revient !

Il court à la porte, l'ouvre... Ce nlest pas André, c'est Marie-Joseph ; pâle, immobile sur le palier ; il dévisage son père en silence ; celui-ci, subitement terrifié, les yeux fixés sur les yeux de son lils, est sans force pour l'interroger... et ces deux hommes restent là, les lèvres frémissantes, n'osant parler, jusqu'à ce que le vieillard, reculant d'horreur, vient s'abattre avec un cri déchirant sur le carreau de la salle à manger.

Elle est toujours debout, la vieille maison où s'est passé ce drame : lassée par les ans, penchée, étroite, bizarre, elle s'avance en mince promontoire entre la rue de Cléry et la rue Beauregard. Par la pensée on la revoit telle qu'elle était à cette chaude soirée de thermidor ; sur le pas des portes les gens rient et causent, cherchant le frais ; des miettes dans la rue jouent au ballon avec de grands rires ; de tout le quartier montent dans l'air étouffant les mille bruits joyeux d'un soir d'été parisien... et, là-haut, près de cette fenêtre ouverte, le

LES DERNIERS JOURS d'aNDRÉ CHÉNIER 155

père d'André Cliénier sanglote, étouffe de douleur, réclame son fils, s'accuse de Favoir tué, appelle la mort, qui se fera attendre encore près d'un an.

A cette même heure un chariot, chargé de vingtcinq corps tronqués, quittait la place de la barrière de Vincennes, où avait eu Heu l'exécution, et par le boulevard extérieur se dirigeait vers une carrière abandonnée oij, depuis six semaines, des tombereaux basculaient, chaque soir des charretées de cadavres. Là deux hommes se livraient à une hideuse besogne : ils dépouillaient de leurs vêtements sanglants les corps qu'ils jetaient à la carrière ; la fosse restait ouverte, attendant la fournée du lendemain.

C'est ainsi que fut inhumé André Chénier : on ignorerait encore le lieu de sa sépulture, — car la chose se faisait en mystère, et ceux qui en étaient chargés ne parlèrent jamais, — si une pauvre ouvrière, M"^ Paris, ayant accompagné son père jusqu'à la guillotine, n'avait eu l'invraisemblable courage d'assister à l'exécution et de suivre, de loin, le chariot jusqu'à la fosse commune. Seule parmi les parents de tant de condamnés, elle savait oii reposaient, dans un horrible pêle-mêle, les victimes de Téchafaud révolutionnaire. La pauvre fille allait, chaque dimanche, prier sur ce coin de terre qu'après le 9 thermidor on combla, et qui, acheté par un habitant du faubourg dePicpus, fut clos demurs et béni par un prêtre réfractaire caché dans Paris,

Lorsqu'en 1802 M"" de Montagu-Noailles rentra en France, un de ses premiers soins fut de s'informer du lieu oiî M"^ la duchesse d'Ayen, sa mère, exécutée le 22 juillet 1794, avait été ensevelie ; personne ne put l'en instruire. Le hasard lui apprit enfin l'existence de M"" Paris qui la renseigna. M'^'^de Noailles acheta le terrain oîi dormaient les treize cent sept victimes exécutées du 14 juin au 27 juillet ; l'enclos funèbre est resté intact ; mais dans un jardin voisin sontles caveaux et les monuments, très simples, pour la plupart, — des familles des suppliciés qui ont obtenu d'être réunies, dans le repos, à ceux des leurs que la Révolution avait mis à mort. Dans un angle se trouve le tombeau du général Lafayette, toujours surmonté du drapeau des Etats-Unis; par une petite porte grillée on aperçoit la fosse commune, carré de gazon, ombragé de peupliers et de cyprès sous lesquels se dresse une croix de fer. Le couvent voisin est occupé aujourd'hui par les dames de l'Adoration perpétuelle. On célèbre tous les jours, dans la chapelle, un service mortuaire en mémoire des victimes de l'échafaud, et, chaque année, à la fin d'avril ou en mai, on y fait un service solennel, à la suite duquel le clergé et les familles en deuil sortent procossionnellcmentde^ l'Eglise et se rendent à l'enceinte sacrée qu'on appelle le champ des Martyrs.

Le nom d'André Chénier n'y est rappelé que par

LES DERNIERS JOURS d'aNDRÉ CHÉMER 157

une plaque très récemment apposée sur le mur qui entoure la fosse : la mère du poêle ignora toujours où le corps de son fils avait été jeté; elle survécut pourtant quinze ans à la tragédie de thermidor, partageant la vie aventureuse et irrégulière de Marie-Joseph.

Celui-ci avait acheté, à l'époque du Directoire sans doute, un petit bien à Antony. M""* Chénier y fit construire, pendant l'Empire, une maison élégante et commode, qui existe encore ; de grands arbres ombragent sa façade blanche; au balcon du premier étage le fer forgé figure trois lyres, séparées par deux croissants; la belle Grecque, vieille et usée par cette prodigieuse diversité d'événements qui avaient composé sa vie, se souvenait, on le voit, de rOrient, et symbolisait ainsi son origine, ses deux fils poètes et elle-même qui n'était pas sans prétention littéraire.

Quand elle mourut, son corps fut inhumé dans ce jardin d'Antony où elle avait passé ses derniers étés ; les anciens du village parlent encore de cette grande femme sèche et triste qui se promenait, en robe claire, sous les allées droites; beaucoup se souviennent du tombeau, sous un grand noyer, au bas d'une pelouse.

Dix ans plus tard, un éditeur recueillait les manuscrits dispersés d'André Chénier et publiait ses vers, restés jusqu'alors inédits

Ce fut une singulière révélation : le monde dé-

i'JS VIEILLES MAISONS, VIEUX l'Al'IEIlS

couvrit avec stupeur que la llévolution portait la responsabilité d'un crime atroce ; elle avait égorgé, sans motifs, liiu des plus grands poètes de la France.

LA

MSON DE CAGLIOSTRO

Elle existe encore, et l'on s'imagine, sans grand effort, car elle n'a guère changé, l'effet qu'elle devait faire, dans la nuit, à ceux qui passaient sur le rempart désert, avec ses pavillons d'angle, alors dissimulés par de vieux arbres, ses cours profondes, ses larges terrasses, quand des lueurs, — les lueurs vives des creusets de l'alchimiste, — filtraient des hautes persiennes.

L'hôtel, qui garde de nobles lignes sous les constructions parasites élevées au cours de ce siècle, conserve je ne sais quoi de baroque et d'inquiétant. C'est là, sans doute, un effet d'imagination, car la maison n'a été bâtie ni par ni pour Cagliostro ; elle appartenait à la marquise d'Orvillers^ lorsqu'il s'y logea, sans y apporter d'autres changements, peut-être, que quelques machineries nécessaires à ses séances de magie. La bâtisse pourtant est étrange, et ses distributions sont anormales.

La porte charretière s'ouvre sur la rue Saint-

Page 1