Titres de la propriété
Claude, à l'angle du boulevard Beaumarchais : la cour, resserrée entre les constructions, est d'aspect morose et solennel; tout au fond, sous un porche dallé, part l'escalier de pierre que le temps a tassé et qui a conservé son ancienne rampe de fer. Combien de jolies femmes que la curiosité attirait dans l'antre du sorcier, angoissées de ce qu'elles allaient voir, ont posé sur ce fer leurs doigts tremblants : là s'évoque la silhouette de M"" de La Motte, montant rapidement ces marches, la tête couverte d'une mantille; ou celle des valets du cardinal de Rohan, sommeillant sur la banquette, un falot entre les jambes, tandis que leur maître, là-haut, s'adonnait en compagnie du grand Cophte à la nécromancie, à la métallurgie, à la cabale ou à l'oneirocritique, qui sont, comme chacun sait, les quatre parties élémentaires de l'art divinatoire.
Un escalier dérobé, aujourd'hui muré, doublant le grand degré, montait jusqu'au second étage, où Ton retrouve sa trace : un troisième escalier, étroit et tortueux, subsiste encore à l'autre extrémité de l'immeuble, du côté du boulevard ; il s'enroule, en plein mur, dans l'obscurité la plus épaisse et dessert les anciens salons, — aujourd'hui coupés de cloisons, — dont les portes-fenêtres ouvraient sur une terrasse qui a gardé ses balcons de fer. Audessous se trouvent, avec leurs portes vermoulues, la remise et l'écurie, — l'écurie de Djérid, la fière cavale noire de Lorenza Feliciani.
Si le décor est pittoresque, les personnages avaient des allures de héros de roman.
C'est dans l'été de 1781 que le comte de Cagliostro fit ses débuts sur la scène parisienne : les détails fantaisistes abondent; mais, pour ne retenir que des traits authentiques, c'était un homme assez mal tourné, mal habillé de taffetas bleu galonné sur toutes les tailles, et coiffé de la manière la plus ridiculement bizarre avec des nattes poudrées et réunies en cadenettes. Il portait des bas chinés à coins d'or et des souliers en velours avec des boucles en pierreries. Trop de diamants aux doigts et à la jabotière, aux chaînes de ses montres; un chapeau de charlatan garni de plumets blancs, tout cela recouvert, pendant huit mois de l'année, d'une grande pelisse en renard bleu, augmentée d'un capuchon de fourrure en forme de carapousse ; et, lorsque les enfants l'entrevoyaient avec sa coiffure de renard à trois cornes, c'était à qui s'enfuirait le premier.
Les traits de son visage étaient réguliers, sa peau vermeille et ses dents superbes. Je ne parle pas de sa physionomie, car il en avait douze ou quinze à sa disposition. On n'avait jamais vu des yeux comme les siens.
Beugnot, qui dîna avec lui chez jVP" de Lamotte, a tracé du sorcier cet amusant croquis :
« Je ne le regardais qu'à la dérobée et ne savais encore qu'en penser : cette figure, cette coiffure,
l'ensemble de l'homme m'imposaient malgré moi. Je l'attendis au discours. 11 parlait je ne sais quel baragouin mi-partie italien et français, et faisait force citations, qui passaient pour de l'arabe, mais qu'il ne se donnait pas la peine de traduire. Il parlait seul et eut le temps de parcourir vingt sujets, parce qu'il ne donnait que l'étendue de développement qui lui convenait. Il ne manquait pas de demander à chaque instant s'il était compris, et on s'inclinait à la ronde pour l'en assurer. Lorsqu'il entamait un sujet, il semblait transporté et le prenait de haut du geste et de la voix ; mais tout à coup il en descendait pour faire à la maîtresse de la maison des compliments fort tendres et des gentillesses comiques. Le même manège dura pendant tout le souper, et je n'en recueillis autre chose sinon que le héros avait parlé du ciel, des astres, du grand Arcane, de Memphis-, de l'hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d'animaux immenses ; d'une ville, dans l'intérieur de l'Afrique, dix fois plus grande que Paris, oii il avait des correspondants ; de l'ignorance où nous étions de toutes ces belles choses, qu'il savait sur le bout du doigt, et qu'il avait entremêlé le discours de fadeurs comiques à M""" de Lamotte, qu'il appelait sa biche, sa gazelle, sa cygne^ sa colombe, empruntant ainsi ses appellations à ce qu'il y a de plus aimable dans le règne animal. Au sortir du souper, il daigna m'adresser des questions coup sur coup. Je répondis
à toutes par l'aveu le plus respectueux de mon ignorance, et je sus depuis, de M"" de Lamotte, qu'il avait conçu l'idée la plus avantageuse de ma personne et de mon savoir. »
La comtesse Lorenza, femme du thaumaturge, qui se montrait peu, passait pour un type accompli de toutes les perfections : elle réunissait, disait-on, les lignes grecques dans leur admirable pureté et toute l'expression italienne. Ses plus chauds partisans, ses enthousiastes les plus exaltés, étaient précisément ceux qui n'avaient même pas aperçu son visage. Il y eut des duels à son sujet, des duels proposés et acceptés à propos de ses yeux noirs ou bleus, à propos d'une fossette à sa joue droite ou à sa joue gauche. Elle ne paraissait pas avoir plus de vingt ans ; mais elle parlait discrètement de son fils aîné, depuis longtemps capitaine au service de la Hollande.
On se figure l'émoi que produisit, dans le quartier du Marais, l'installation d'hôtes si étranges à l'hôtel de M"* d'Orvillers. Le cardinal de Rohan avait lui-môme fait choix de l'appartement et fourni, tout d'abord, les meubles indispensables. On le voyait entrer chez Cagliostro trois ou quatre fois par semaine, h l'heure du dîner, et il n'en sortait que bien avant dans la nuit. On assurait que le grand-aumônier travaillait aux officines du sorcier; bien des gens parlaient de ce laboratoire mystérieux oii l'or coulait en fusion, oii le dia-
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niant étincelait dans des creusets chauffés à blanc; mais personne n'y avait pénétré : on savait seulement, de façon certaine, que les appartements étaient décorés « avec un luxe oriental )),et que le comte de Cagliostro recevait, vêtu de costumes prestigieux, ses visiteurs, auxquels il donnait sa main à baiser. Dans rantichambre était gravée sur un marbre noir, en caractères d'or, la prière universelle du Pope : « Père de l'Univers, suprême, intelligence, etc. », dont Paris devait, dix ans plus tard, chanter la paraphrase en manière d'hymne à l'Être suprême.
L'un des prestiges de Cagliostro était de faire connaître à Paris un événement qui venait de se passer à l'instant même à Vienne, à Londres, à Pékin, ou bien qui se passerait dans six jours, dans six mois, dans six ans, dans vingt ans. Mais il avait besoin pour cela d'un appareil ; cet appareil consistait en un globe de verre rempli d'eau clarifiée et posé sur une table. Cette table était couverte d'un tapis fond noir, oii étaient brodés en couleur rouge les signes cabalistiques des rosescroix du degré suprême. Sur cette table et autour du globe se plaçaient, à des distances religieusement gardées, différents emblèmes, entre lesquels des petites figures égyptiennes, des fioles antiques pleines d'eau lustrale, et même un crucifix, mais différent de celui qu'adorent les chrétiens. Cet appareil préparé, il fallait placer à genoux, devant le
globe de verre, une voyante, c'est-à-dire une jeune personne qui aperçut les scènes dont le globe allait offrir le tableau et qui en fit le récit; mais une voyante était difficile à trouver parce qu'il y fallait plus d'une condition. La jeune personne devait être dune pureté qui n'eut d'égale que celle des anges, être née sous une constellation donnée, avoir les nerfs délicats, un grand fond de sensibilité, et les yeux bleus. Par un bonheur indicible, M"^ de Latour, nièce de M""" de Lamotte, après avoir été dûment examinée par Cagliostro, fut déclarée remplir toutes les conditions d'une voyante et proclamée telle. La mère faillit en mourir de joie, et crut que tous les trésors de Memphis allaient tomber sur sa famille, laquelle en avait prodigieusement besoin'. Les commentaires, comme on pense, abondaient : on apprit, un beau jour, qu'à un souper intime servi dans la salle à manger de l'hôtel de la rue Saint-Claude, Cagliostro avait évoqué les morts. Six convives et l'amphitryon avaient pris place à une table ronde garnie de treize couverts ; chacun des invités avait demandé le mort qu'il désirait revoir ; Cagliostro, vêtu d'une veste glacée d'or, avait fait l'appel lentement, en concentrant toute sa volonté. Il y eut un moment affreux d'incertitude et d'angoisse ; mais il dura peu; les six convives évoqués parurent : c'étaient le duc de Choiseul, Voltaire,
l. Mémoires du comte Beiff/not, ancien minisire, t. 1, p. 73.
d'Alembert, Diderot, l'abbé de Yoisenon et Montesquieu... On pouvait se trouver en plus sotte compagnie.
Quand les dîneurs vivants eurent un peu repris leur respiration, on causa... Maisleseul récit connu de cette peu banale conversation est évidemment fantaisiste, car tous ces gens d'esprit n'y disent que des niaiseries.
Néanmoins la chose fit du bruit ; le public s'émut, on parla, à la cour, du souper des morts. Le roi leva les épaules et se mit au jeu; la reine défendit qu'on prononçât devant elle le nom de ce charlatan. Quelques écervelées pourtant rêvaient du beau sorcier et brûlaient de franchir le seuil du mystérieux hôtel ; elles supplièrent Lorenza Feliciani d'ouvrir pour elles un cours de magie où nul homme ne serait admis. Lorenza fit répondre qu'elle y consentait et qu'elle commencerait le cours dès qu'on aurait trouvé trente-six adeptes. Le jour même, la liste fut complète et, une semaine plus tard, la première leçon eut lieu. Mais les initiées bavardèrent ; nouveau scandale, et la séance n'eut pas de lendemain. Gagliostro, du reste, avait d'autres préoccupations.
Outre le cardinal de Rohan, somptueusement logé rue Vieille-du-Temple, il avait pour voisin le comte de la Motte dont la femme, aventurière émérite, s'était targuée de vaincre l'antipathie de la reine à Tésard de l'alchimiste. M""' de la Motte
habitait la maison formant Fangle nord de la rue Neuve-Saint-Gillcs et du boulevard Beaumarchais ; elle s'était liée avec Lorenza d'abord, puis avec Gagliostro qui l'avait présentée au cardinal : on sait la suite ; survint l'intrigue du Collier '^ suffisamment connue : le cardinal, la femme la Motte, et Cagliostro furent arrêtés, et voici comment ce dernier a conté lui-même sa mésaventure :
« Le 22 août (1780), un commissaire, un exempt et huit hommes de la police se transportent chez moi ; le pillage commence en ma présence ; on me force d'ouvrir mon secrétaire: élixirs, baumes, liqueurs précieuses, tout devient la proie des sbires chargés de m'escorter : je prie le commissaire de me permettre de me servir de ma voiture ; il refuse ; l'agent des Brunières me prend au collet; il avait des pistolets dont les crosses sortaient des poches de sa houppelande ; on me pousse dans la rue, et, avec le plus grand scandale, on metraîne à pied, en remontant le boulevard jusqu'à la rue Notre-Dame-de-Nazareth ; là, un iiacre se présente, j'obtiens la grâce d'y monter, et l'on prend enfin le chemin de laBastillei... »
Le pauvre grand Cophte ne reparul, bien déprimé, à la maison de la rue Saint-Claude que dix mois plus tard, le 1"' juin 1787. Sa rentrée fut une ma-