‹ Vieilles maisons, vieux papiersChapitre 19 sur 52 · DEUX ÉTAPES DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

DEUX ÉTAPES DE NAPOLÉON

On peut, sans paradoxe, affirmer que le port Saint- Paul a beaucoup perdu de son pittoresque à la suppression du coche d'eau. Cette « maison flottante » qui, deux fois par semaine, arrivait de Bourgogne à Paris, était une arche immense, toute pleine de raisiné, de futailles et de nourrices. Il s'y entassait jusqu'à trois cents voyageurs peu pressés et pauvres, car il n'en coûtait que 9 livres 7 sols pour cinquante heures de route.

Le port Saint-Paul était en rumeur dès que, vers quatre heures de l'aprcs midi, le coche apparaissait au tournant de Saint-Bonnet; on le voyait, de loin, accosté par la péniche de la douane, recevoir à son bord un gabelou pour réserver les choits de Sa Majesté ; puis, lentement, il évoluait sur le fleuve, évitait la pointe de File Saint-Louis et venait, craquant de tous ses ais. heurtant les chalands, les lavoirs et les margotats, s'amarrer à la berge encombrée d'une

foule gouailk-use, — une tradition d'origine mystérieuse exigeant qu'on accablât de quolibets les gens qui débarquaient du coche. Deux planches, posées bout à bout, servaient de passerelle, et l'énorme baraque se vidait de ses passagers, qui s'engageaient sur ce pont tremblant.

Or les badauds que ce spectacle attirait virent, le 49 octobre 1784, émerger de la vaste cabine un Frère Minime que suivaient, à la file, cinq jeunes provinciaux; ils n'avaient pas un gros bagage; chacun d'eux portait un maigre sac contenant des effets. Le plus petit de la bande, chétif, disgracié, noiraud, trottinait derrière les autres; aucun des oisifs qui se trouvaient là ne fit, sans doute, attention à lui, tant il semblait destiné à passer partout inaperçu ; il enjamba la passerelle et posa le pied sur le pavé de la berge.

... C'est ainsi que Napoléon prit, pour la première fois, contact avec la grande ville qui, quinze ans plus tard, éblouie et soumise, devait se donner à lui.

On a su depuis que le Frère Minime, toujours suivi des enfants qu'il avait mission de conduire du collège préparatoire de Brienne à l'Ecole royale militaire, passa la Seine au pont Marie ; dans la rue des Deux-Ponts, ils entrèrent chez un traiteur, à l'enseigne du Coq-Hardi, où ils dînèrent ; puis ils s'engagèrent sur le quai, où le petit Bonaparte choisit, dans la boîte d'un bouquiniste, un Gil B/as, que paya son camarade de Castries ; il faisait presque

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nuit, lorsque, après une prière ixSaint-Germain-des- Prés, on arriva à l'Ecole militaire.

On n"a pu reconnaître, dans les bâtiments actuels fie l'Ecole, la chambre qu'avait occupée Napoléon.

Marco Saint-Hilaire assurait que cette « cellule », à laquelle on accédait, disait-il, par un escalier de cent soixante-seize marches, prenait jour par une seule fenêtre ouvrant sur la cour. C'est là une indication erronée ; en 1785, les cadets étaient logés dans un dortoir en planches, élevé au milieu de la première cour, où cliacun d'eux avait une petite pièce carrée, meublée d'une couchette de fer avec des rideaux de toile d'Alençon, d'une chaise de bois, d'une armoire basse, — pour mettre les souliers et le sac à poudre, — sur laquelle était posée une cuvette d'étain.

L'enfant vécut là pendant une année, au cours de laquelle il reçut la confirmation dans la chapelle de l'Ecole, encore intacte aujourd'hui, quoique formée depuis quelque temps. Le jeune Corse quitta Paris avec le brevet de sous-lieutenant, le 30 octobre 1785, et n'y revint que deux ans plus tard ; on le retrouve, en octobre 1787, à l'hôtel de Cherbourg, rue du Four-Saint-Honoré,

Tout le côté droit de la rue du Four a disparu lors de la construction des Halles; son nom même a été changé : on l'appelle, depuis 186i, la rue de Vauvilliers. Ces modifications ont sans doute découragé les historiens, qui n'ont pas cru avoir chance

de retrouver, parmi les rares immeubles subsistants^ la maison qu'habita Bonaparte; elle existe encore, cependant, au n" 33, reconnaissable à la peinture rouge vif qui la recouvre jusqu'à la hauteur du second étage. Avant l'apposition, toute récente, de cette décoration, on distinguait encore, trace sur la pierre, le mot «Cherbourg», reste de l'ancienne enseigne. Car, jusqu'en 1878, l'immeuble avait conservé sa destination d'hôtel meublé sous le vocable qu'il portait au xviu'' siècle.

Entrons : le rez-de-chaussée et l'entresol ont été,, dans ces dernières années, totalement transformés;, mais tous les étages supérieurs sont restés tels que les a vus Napoléon. La maison est d'aspect plus que modeste ; l'escalier s'éclaire pauvrement sur un puits d'air creusé entre quatre murailles noires oîi s'ouvrent d'étroites fenêtres et tout encombré de ces excroissances, — balconnets, encorbellements, saillies, — au moyen desquels les locataires de ceslogis exigus s'ingénient à gagner de la place. Là, tout est vieux, la rampe de fer, les cloisons, les portes ;... peut-être qu'une de ces clefs, apposées aux serrures, fut celle de la chambre de Napoléon.

L'hôtel de Cherbourg était, en 1787, tenu par un nomme Védrine; l'officier corse habitait, dit-on, le n° 9, au troisième étage; il ne sortait guère qu'à l'heure "des repas; on le voyait, «la face glabre, sillonné de rides prématurées, l'habit flottant autour d'un corps amaigri, » gagner le passage des Petits-

Pères, où il mangeait à six sous la portion; il allait aussi aux Trois-Bornes, rue de Valois, chez un petit traiteur, voisin du passage Radziwill. Comme honteux de son peu de dépense, il avait pour habitude d'envelopper dans la « carte payante » sa monnaie, qu'il portait lui-même à la caissière sans jamais dire une parole. Puis il reprenait le chemin de son auberge, triste, rêveur, méditatif. Oh! si le père Védrine eut, à quelque temps de là, la curiosité d'aller voir passer son ancien locataire, devenu empereur, se rendant à Notre-Dame, où, depuis deux heures, le Pape l'attendait, il dut avoir peine à reconnaître, dans le César salué par le canon, les fanfares et les cloches, « le bamboche aux cheveux éparpillés», le petit saltimbanque de cinq pieds trois pouces qu'il avait naguère hébergé pour quatre écus par mois.

C'était, d'ailleurs, un pensionnaire paisible et pou bruyant, se tenant sagement dans sa chambre où il composait un roman.

M, Frédéric Masson a publié, d'après les brouillons orisfinaux, le début de cette élucubration : c'est un récit par lettres^ ayant pour thème l'aventure du baron de Neuhof qui, sous le nom de Théodore I", s'était proclamé, en 1736, roi de Corse.

Car Bonaparte a la nostalgie de son île ; son imagination s'y réfugie ; ilThabite en esprit, fuyant ce Paris boueux où il n'est rien, où il se sent

dépaysé, où il désespère, pauvre provincial sans relations, de jamais jouer un rôle. Quel désœuvrement dénotent ces feuillets, griffonnés à 1 "hôtel de Cherbourg, et qu'il date, — du jour et de l'heure, — comme pour s'illusionner lui-même et se figurer qu'il fait œuvre sérieuse :

17 novembre, Paris. 11 heures du soir.

« J'ai à peine atteint làge de l'aurore des passions, et cependant je manie le pinceau de l'histoire;... mais peut-être, pour le genre d'écrits que je compose, c'est la meilleure situation d'âme et d'esprit... La vénalité de làge viril ne salira pas ma plume; je ne respire que la vérité... »

Et pour essayer de fixer sa pensée, il laisse courir sa main, allignant les déclamations sentimentales, les tirades à la Raynal et à la Rousseau qu'il imite en écolier maladroit... Mais c'était si peu son genre !

Pourtant l'ennui qui l'étreint est tel, parfois, que le farouche jeune homme déserte sa mansarde ; le Palais-Royal est là, tout près avecla foule joyeuse, les lumières, les salons de jeux, les jolies promeneuses, toutes les attractions que lui interdit sa pauvreté. Mais la tentation est trop forte ; il cède un soir et va voir... La pauvre fille qu'il rencontre

est timide, ce qui lencourage, lui qui s'est a toujours cru souillé par un seul regard ». Et tout de suite, il l'interroge, brièvement, en phrases pressées, comme, plus tard, il interrogera le grand Gœthe : « — Pourquoi? Comment? ài?>n\i-\\^ sont des questions si utiles qu'on ne saurait trop les faire. » Et, tout en causant, la femme et lui viennent à l'hôtel de Cherbourg... Il fait froid; cette rencontre est un tel événement dans sa vie morne que, dès qu'il est seul, il en trace le récit, qu'il dale encore avec précision, comme un souvenir d'importance : Jeudi 22 novembre 1787, à Paris, hôtel de Cherbourg, rue du Foiir-Saint-Ho7wré .

Elle est attirante, cette masure qui fut le théâtre d'une crise dans la vie de Napoléon; on se représente la rue, étroite alors, presque déserte la nuit venue, le logis fermé et, là-haut, une fenêtre découpant dans la façade grise un carré de lumière ; Napoléon veille dans sa pauvre chambre; il rêve, découragé a dix-huit ans, attristé, sans ressort. Et, devant ce tableau évoque, on songe aux lignes qu'écrivait Chateaubriand : « Il y a une avant-scène à la vie de l'empereur; un Bonaparte inconnu précède riramense Napoléon ; la pensée de Bonaparte était dans le monde avant qu'il y fût de sa personne;.elle agitait secrètement la terre; on sentait en 1789, au moment où Bonaparte apparaissait, quelque chose de formidable, une inquiétude dont

on ne pouvait se rendre compte. Quand le globe est menacé d'une catastrophe, on en est averti par des commotions latentes ; on a peur, on écoute pendant la nuit, on reste les yeux attachés sur le ciel, sans savoir ce que Ton a et ce qui va arriver... »

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