‹ Vieilles maisons, vieux papiersChapitre 20 sur 52 · LE MARIÂ&E DE JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

LE MARIÂ&E DE JOSÉPHINE

Le vaste hôtel qui porte le ii° 3 de la rue d'Antin date de Tcpoque de la Régence.

Il était, au cours du xviii" siècle, la propriété du marquis Jean-Jacques de Gallet de IMondragon, seigneur de Pluvieux, Saint-Chamant et autres lieux, conseiller d'Etat, maître d'hôtel ordinaire du roi, secrétaire des commandements de Madame. La maison, confisquée comme bien d'aristocrate pendant la Révolution, fut atTcctée aux services de la mairie ■du IP arrondissement de Paris ; c'est là que, le 9 mars 1796, fut célébré, comme on va le voir, le mariage civil de Napoléon et de Joséphine.

Le contrat avait été dressé la veille, dans l'aprèsmidi , chez M^ Raguideau, notaire de « la futureépouse )),en présence d'un seul témoin, le citoyen Lemarois, « ami des parties ». Le futur époux déclara ne posséder « aucuns immeubles ni aucuns biens

mobiliers autres que sa garde-robe et ses équipages de guerre, le tout évalué à la somme de... ». Mais, au moment de fixer le chitïre, il se ravise et fait rayer cet aveu de son indigence. Pourtant, comme il a foi en son avenir, il constitue, à tout hasard, « à la future épouse un douaire de quinze cents francs de rente annuelle viagère ». La citoyenne Beauharnais n'est pas plus riche, et ses apports se réduisent à néant.

L'original de ce contrat est conservé dans les archives de M" Mahot de la Quérantonnais, aujourd'hui titulaire de Tétude de INP Raguideau. Les signatures seules lui donnent quelque intérêt: celle de Napolione Buo7iapart(\ pressé d'en finir, illisible, — déjà, — contournée, rageuse, soulignée d'un large trait, contraste avec celle de Joséphine. M.-J.-R. TascJiei', tracée d'une main indolente ; et, plus bas se lit le nom du notaire, posément calligraphié, d'une écriture proprette d'homme rangé et méthodique : il semble qu'on voit l'honnête tabellion toiser dun regard protecteur le pauvre diable d'officier, <( sans immeubles ni biens mobiliers d'aucune sorte », dont il vient de dresser le maigre bilan.

Cette formalité du contrat remplie, les fiancés se séparèrent pour se retrouver le lendemain, 9 mars, à huit heures du soir, à la mairie de lai'ue d'Antin, où l'acte de mariage devait être signé.

Le salon, qui servit de décor à cette cérémonie a conservé sa pompeuse décoration du commence-

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ment du xviii" siècle: la large irise, dorée en deux tons, oi^i des divinités, mêlées à de petits amours, s'ébattent dans des rocailles ; les lambris , les portes, les volets, les cadres des places, avec leurs roseaux et leurs roses en bordures, leurs guirlandes, leurs ors vieillis ; les dessus de portes oii trônent, en des Olympes dans la manière de Natoire, des héros mythologiques, toute une symphonie de belles choses que le temps a ternies, fondues, harmonisées, et oii se mêle, à l'allure cérémonieuse du grand siècle, la grâce spirituelle de la Régence.

« Il sort, a dit Victor Hugo, de tous les lieux pleins de souvenirs une rêverie qui enivre. » Les glaces surtout, les glaces des vieux logis, sont impressionnantes ; elles ont vu passer tant de gens, surpris tant de secrets... Ah! si l'on pouvait faire revivre les images qu'elles ont reflétées... Dans ce grand salon de l'hôtel de Mondragon, elles se font vis-à-vis, reproduisant à l'infini les panneaux d'or ternis, les arabesques des voussures, la lourde cheminée de marbre rouge à console ventrue ; et l'on songe au singulier tableau qu'elles se renvoyaient, le soir du 9 mars 1790: Barras, fat et beau parleur, cause avec Tallien ; tous deux vont signer, en qualité de témoins, au mariage de leur "protégé. Le brave Gamelet, l'homme de confiance de Joséphine, se tient modestement à l'écart. La mariée, avec son indéfinissable nonchalance de créole, son sourire très doux, sa peau ambrée, ses cheveux châtains,

noués à la grecque, vêtue d'une de ses tuniques sans entraves qui rendent si souples ses attitudes, rêve, le menton dans la main, en chauffant au foyer mourant ses pieds mignons et cambrés. Nul bruit, à cette heure tardive, dans la rue déserte, si ce n'est les cochers qui causent ou les chevaux de Barras qui piaffent. Et le mouvement régulier de la pendule, placée sur la cheminée, répand par la salle assoupie une somnolence grandissante. Joséphine, un peu inquiète, regarde l'heure: Bonaparte est en retard : — S'il allait ne pas venir!

Il se fait attendre ainsi pendant deux longues heures, et l'on s'imagine quels durent être, à mesure que le temps s'écoulait, les regards anxieux échangés de Joséphine déçue à Barras dépité. Quant à l'officier de l'état civil, le citoyen Leclercq, il s'était endormi sans vergogne, renversé dans son fauteuil, derrière son bureau.

Un peu après dix heures, — un bruit de voix dans l'escalier, le heurt d'un sabre sur les marches de pierre, — la porte s'ouvre et le g('néral paraît, suivi de son aide de camp Lemarois. Il est pressé, va droit au maire endormi, le secoue par l'épaule et d'un ton impatient :

— Allons donc, Monsieur le Maire, difc-il, marieznous vite.

C'est sans doute au brusque réveil de l'honorable magistrat qu'il faut attribuer, — en partie, tout au moins, — l'extravagance de l'acte qu'on rédigea

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