M""' DE ROBESPIERRE
En feuilletant récemment, chez un notaire du quartier de la Tournelle, un dossier vieux de soixante-dix ans, je rencontrai le testament de la sœur de Robespierre :
« Voulant, avant de payer à la nature le tribut que tous les mortels lui doivent, faire connaître mes sentiments envers la mémoire de mon frère aîné, je déclare que je l'ai toujours connu pour un homme plein de vertu; je proteste contre toutes les lettres contraires à son honneur, qui m'ont été attribuées, et, voulant ensuite disposer de ce que je laisserai à mon décès, j'institue pour mon héritière universelle M"'' Reine-Louise-Victoire Mathon. Fait et écrit de ma main, à Paris, le 6 février 1828.
(( Marie-Marguerite-Charlotte de Robespierre^. »
Ces lignes sonttracées dune écriture ferme, ronde, masculine, sans hésitation et sans défaillances d'orthographe : ù ce papier est épingle encore l'enve-
1. Archives de M° Dauchez, notaire à Paris, 37, quai de la Tournelle.
loppe qui le contint et dont le notaire brisa les cachets le 1" août 1834, jour où mourut Charlotte. Et je jugeai très émouvant ce cri de protestation jeté, si longtemps après Thermidor, par cette vieille tille vivant repliée sur son deuil, traversant les tempêtes de notre histoire sans rien voir, sans rien oublier, retrouvant, après un demi-siècle, son indignation aussi vivace qu'au premier jour et l'exprimant en ce style spécial qui garde comme un parfum vieillot du discours à l'Etre suprême.
Ceci m'amena a relire ces étonnants Mémoires dont on trouva chez elle le manuscrit qu'un robespierriste attardé publia vers la fin de 1834. Ah! que Robespierre est peint là sous de tendres couleurs ! Quelle sensibilité, quelle aimable résignation! Les héros de Florian sont des Tibères à côté de lui : chaque ligne célèbre la douceur de son caractère, la pureté de son cœur, son humeur égale, la simplicité de ses mœurs : il élève des petits oiseaux... il pleure la mort d'un pigeon, et le voici qui, juge au tribunal d'Arras, renonce à ses fonctions pour ne pas prononcer un jugement capital : faire mourir un homme, cette pensée lui est insupportable !
Aussi combien fut poignant le désespoir de la sœur, quand elle apprit que des hommes méchants allaient attenter aux jours de Maximilien : « Abîmée dans ma douleur, je tenais peu à la vie ; j'aurais regardé la mort comme un bienfait...» Et quelles imprécations tragiques à l'adresse dos « lâches
thermidoriens)) ! C'est de 1827 à 1830 que Charlotte traça cet idyllique récit, et on se la représente pleurant, pendant quarante ans, ce frère bien-aimé, souffrant de l'admiration que sa mémoire lui inspire, et répétant sans cesse: «Ah! s'il avoit vécu ! »
Eh bien ! il faut en rabattre ; s'il avait vécu, peutêtre Charlotte n'eût-elle rien écrit. Certains feuillets d'archives, perdus dans le fatras des documents de la police révolutionnaire, m'ont, sur la sinct'rité de ses regrets, apporté quelque déception. Ils sont d'une indiscrétion cruelle, ces vieux dossiers de la Sûreté générale : ils montrent les gens dépourvus du maquillage indispensable, paraît-il, à l'optiqu»' de l'histoire. M"" de Robespierre ne s'imaginait pas sans doute qu'on chercherait là, quelque jour, la réfutation du roman, à l'aide duquel elle espérait faire illusion à la postérité.
L'enfance de Charlotte avait été triste : la mère était morte ; le père, appelé à l'étranger par des intérêts mystérieux, quitta Arras en 1766 et ne reparut jamais. Maximilien et son frère furent recueillis par leur aïeul maternel, le brasseur Carrant ; la fillette se réfugia chez ses tantes de Robespierre, vieilles demoiselles très pieuses, mais très pauvres, qui ne purent suffire longtemps » la tâche qu'elles avaient acceptée. L'évêque d'Arrns s'émut de la situation. Charlotte. — et sa sanir
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Henriette qui mourut jeune, — furent admises à sa recommandation, dans la maiso."^ de charité des Manarres, à Tournai, qu'administrait un Père jésuite ^. Les enfants pauvres étaient là, entretenues et nourries pendant neuf années ; elles y apprenaient à lire, à écrire, à coudre et à i'aire de la dentelle; à leur sortie, on leur distribuait les vêtements «convenables à leur état».
Les filles ainsi pourvues, on parvint à intéresser l'abbé de Saint- Waast, dom Briois d'Hulluch, au sort de Maximilien et de son frère Augustin; l'aîné obtint une bourse à Louis-le-Grand ; le cadet fut envoyé à Douai, en attendant qu'il pût être admis h son tour au grand collège parisien. Ainsi s'écoulèrent plusieurs années; à la fm de 1781 seulement, Charlotte et ses deux frères se trouvaient réunis a Arras ; ils y faisaient ménage en commun dans cette maison de la rue des Rapporteurs, qu'on montre encore ; leurs ressources étaient minces ; du chef de leur mère, les deux Robespierre ne possédaient que 400 livres de rentes ; Charlotte en avait to^t autant pour sa part; mais, comme le cabinet d'avocat produisait peu, on entama le capital qui fut rapidement englouti; en 1789, il n'en restait rien. L'élection de Maximilien aux Etats généraux et son établissement à Paris, lorsqu'après la Constituante il fut élu accusateur public, exigèrent de nouveaux sacrifices.