Paris, la Jeunesse de Robespierre
A la prière de son frère et en dépit des prédictions de ses vieilles tantes, que l'avenir effrayait, Charlotte dut aliéner son modeste patrimoine ; même elle remit à Maximilien une somme de mille livres qu'elle avait économisée sou à sou, et six couverts d'argent sauvés du désastre. En retour, Vlncoi'ruptlble s'engageait à ne jamais abandonner sa soeur^ et, de fait, Charlotte quitta Arras pour venir s'installer près de lui, dès qu'il fat nommé député à la Convention.
Robespierre habitait alors la maison du menuisier Duplay, rue Saint-Honoré, oii il vivait « au milieu de sots et de commères », disait Danton. Chambré par Duplay, par sa femme, par ses filles, qui l'entouraient de soins et l'accablaient d'adulations, il avait trouvé là une nouvelle famille et, quand Charlotte arriva, elle fut reçue en étrangère ; Duplay consentit à la loger, cependant, et lui céda l'appartement au premier étage sur la rue, complètement séparé de la chambre où vivait séquestré Maximilien : premier grief. Charlotte se formalisa ; M™" Du-
1. « Je sais que les Robespierre, du chef de Jeur mère, n'avaient que 400 livres de rente; leur père, qui les avait abandonnés, est mort dans un hôpital, à ***. Eh bien! les deux frères, après avoir fait leurs études à Louis-le-Grand, vendirent le capital et leur revenu pour se soutenir : leur sœur, généreuse et imprudente, malgré la prédiction d'une tante, vendit aussi pour eux le capital de ses 400 livres de rente, lorsqu'il lut question de les aidera venir à Paris. » — Guff'ro;/, membre du Comité de Sûreté r/énérale à ses collègues... (Archives nationales, F-', dossier Charlotte Robespierre.)
play riposta aigrement; des propos désobligeants furent échangés, et M"" Robespierre quitta la maison, décidant son frère à la suivre ; tous deux s'installèrent rue Saint-Florentin. Mais la femme du menuisier ne s'avoua pas vaincue ; un mois ne s'était pas écoulé qu'elle ramenait triomphalement son grand homme à la maison de la rue Saint-Honoré. Charlotte restait seule, dépitée, et se préparait à quelque éclat, quand Augustin Robespierre sauva la situation : il était envoyé en mission à l'armée d'Italie avec Ricord, son collègue à la Convention, el il prit le parti d'emmener sa sœur avec lui. M"* Ricord, jeune femme charmante et légère, était également du voyage, qui débuta gaiement : les conventionnels en mission étaient des manières de souverains; on traversa la France dans une confortable berline; à Nice, le général Dumerbioii et les ofliciers de son état-n^ajor se firent les chevaliers servants des citoyennes'Ricord et Robespierre: invitations, parties de plaisir, promenades à cheval; ce fut le beau temps de Charlotte. Quelques piitriotes, qui mouraient de faim, trouvaient bieu qu'elle jouait à la j^^incesse ; il s'en rencontiïi d'autres pour lui jeter des pommes au moment où elle entrait dans sa loge, au théâtre ; mais, forte de sa vertu, elle s'émut peu de ces vétilles.
Par malheur, la vertu de M™' Ricord était d'une constitution moins robuste. Augustin Robespierre en savait quelque chose et, comme Charlotte pre-
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nait des airs de trouble-fète, il usa de son pouvoir discrétionnaire et donna Tordre à sa sirur de quitter immédiatement Tarmée. Furieuse, indignée de cet affront public, elle loua une place dans une voiture particulière qui parlait pour Paris et se mit en route dès le lendemain.
Quand elle se retrouva dans son logement désert de la rue Saint-Florentin, elle comprit qu'elle était perdue. Repoussée par ses deux frères, pour lesquels elle s'était dépouillée, elle restait sans ressources. Pour tenter un rapprochement avec Maximilien, elle lui fit porter par une voisine, deux pots de confitures. M™" Duplay, dont la rancune était tenace, les lui renvoya aussitôt. « Remportez cela, dit-elle à la commissionnaire, je ne veux pas qu'elle empoisonne Robespierre. »
Les choses tournaient mal : les Duplay vivaient dans de continuelles appréhensions. Persuadés que le monde entier complotait la mort de leur hôte, ils le tenaient sous triple verrou, et il n'était pas sain d'attirer sur soi les soupçons de ces gens que la peur affolait. Charlotte l'apprit à ses dépens : ^laximilien lui fît savoir, en effet, qu'il désirait la voir; elle accourut ; il la reçut amicalement, parut même s'intéresser à son sort, lui fit comprendre que, dans la situation oii elle se trouvait, le séjour de Paris était coûteux et inutile, et qu'il la verrait avec plaisir retourner à Arras. Elle consentit à tout. Justement l'ami Joseph Lebon. arrivé favant-veille de
son procoiisiilat d'Artois, partait le lendemain pour regagner son poste : il se chargea gracieusement d'accompagner Charlotte, et celle-ci quitta son frère en assez bons termes. Lebon, durant la route, fut plein de prévenances; mais, à peine arrivée à Arras, M^"" Robespierre apprit qu'elle était dénoncée à la société populaire comme aristocrate'^\ Elle eut peur : tout le personnel de Lebon était à la dévotion de Robespierre : le beau Daillet, l'homme important du tribunal, était à ce point l'intime de Maximilien qu'il lui fournissait ses cravates ; Darthé, l'accusateur public, ami de Lebon, recevait directement son mot d'ordre de chez les Duplay, avec lesquels il correspondait régulièrement, et, jusque dans la prison, Charlotte se fût trouvée en pays de connaissance; son cousin-germain. Carrant, s'était institué le détrousseur des détenus ; hommes et femmes se mettaient nus devant lui; il secouait leurs vêtements, retournait leurs poches et faisait taire les mécontents en se targuant de l'estime en laquelle le tenait « son vertueux parent », Robespierre'.
1. <' Lebon revint à Paris pour deux fois vingt-quatre heures. Il fut très assidu chez Robespierre. Sa sœur, digne de l'estime de tous les bons citoyens, lui reprocha ses cruautés; il nia et, sous prétexte de la rendre témoin oculaire, il emmena avec lui la sœur des Robespierre dont ces derniers voulaient se défaire; leur correspondance le prouve. Lebon la fit dénoncer à la Société populaire d'Arras comme aristocrate. » (A.-B.-J. Gulîroy, les Secrets de Joseph Lebon.)
2. « Lefetz, fatigué des débauches qui avaient accompagné ces premières dilapidations, chargea les nommés Carreau {sic) et Gavrois d'enlever le reste de nos dépouilles.. A l'exemple de leur
Il n'y avait pas un instant à perdre ; Charlotte s'échappa de cette caverne et courut se mettre sous la protection du conventionnel Florent Guyot, — un ennemi de Lebon, — qui commandait à Lille et consentit à la ramener à Paris ; mais elle n'osa plus reparaître à son logement de la rue Saint-Florentin, trop voisin de l'antre des Duplay : elle demanda asile à une amie, la citoyenne Laporte*. C'est là qu'elle se trouvait à Te'poque du 9 thermidor.
Ah! quelles lignes émues lui inspirait l'événement quarante ans plus tard! « Je m'élance dans les rues, la tête toute troublée et le désespoir dans le cœur; j'appelle, je cherche mes frères; j'apprends qu'ils sont à la Conciergerie; j'y cours, je demande à les voir, je le demande à mains jointes; je me traîne à genoux devant les soldats.,,, ils me repoussent,,.;
gcnéi'al, ceux-ci prirent tous nos effets, disposèrent en mandrins d'une partie de notre avoir, déchirèrent le peu de livres d'histoire et autres dont on nous permettait l'usage et apposèrent le scellé sur tout ce qui fermait à clef... On s'attacha particulièrement aux jeunes personnes qu'on mit presque à nu. L'ne d'elles, dont le père et l'oncle ont péri sur l'échafaud, fut distinguée à raison des traitements ailreux qu'elle essuya de la part des mauvais sujets employés par Carreau. Scélérats!... vous qui vantiez sans cesse la vertu de votre parent Robespierre, c'était donc ainsi que vous la mettiez en pratique ! ■•> (les Horreurs des prisons d'Arras, histoire des prisons, an V, t. III, p. 421 et suiv.)
1 . Cette femme était l'épouse du C"" Laporte, membre de la Commission militaire de Tours et juge au tribunal révolutionnaire de Paris. Il n'arriva à ce dernier poste que le 22 messidor an 11. « 11 se rend au tribunal; un nombre considérable d'accusés se pressaient sur les bancs : le substitut de l'accusateur public interrompt les débats et fait prêter serment au nouveau magistrat, qui peut reconnaître, parmi les malheureux dont on va prononcer la condamnation, son frère unique, Henri-Louis Laporle. » (Gamp.^rdon, le Tribunal révolulionnalre.) Ce Laporte (ou Delaporte), avant sa nomination de juge, était ganlier-parl'uraeur (V, Wallon, Tribunal révolulionnaire).
ma raison était égarée ; je ne sais ce qui se passa, ce que je devins..., quand je revins à moi, j'étais dans une prison. »
Sa mémoire a bien mal servi la pauvre femme : à la première nouvelle de Tarrestation de Maximilien, elle avait quitté le logement qu'elle occupait chez la citoyenne Laporte; mais, bien loin de clamer son désespoir à la porte de la Conciergerie, elle sétait réfugiée prudemment dans le quartier des Halles, rue du Four-Honoré, chez une dame Béguin, qui consentit à la recevoir. C'est là que les espions du Comité de Sûreté générale la découvrirent, trois jours plus tard, cachée sous le nom de « femme Carrant^ ». On la conduisit à la section du Contrat social, oij les commissaires l'interrogèrent.
Il faut bien dire que, devant le danger, la contenance de cette sœur des Gracques fut lamentable : elle renia ses frères avec une' désinvolture déconcertante, raconta comment ils l'avaient chassée et « qu'elle avait failli être leur victime »; jura que, « si elle se fût doutée du complot infâme qui se <( tramait, elle l'eût dénoncé plutôt que de voir « perdre son pays » ; elle n'oublia pas la femme Duplay qu'elle accusa de tous ses malheurs et qui,
1. « Section du Contrat-Social. Du 13 thermidor an II. Il a été amené devant nous la G'"" Carraut. trouvée rue du Four, section du Contrat-Social, n^ 482, chez la C°°"= Béguin. — A elle demandé ses noms, âge, qualité et demeure; elle a répondu s'appeler Marie- Marguerite-Charlotte Robespierre, vingt-huit ans, vivant de son revenu, demeurant chez la C"°° Laporte, rue de la Réunion, n° 200. depuis à peu près un mois. » (Archives nationales, F', dossier Charlotte Robespierre.)
à cette même heure, folle de terreur, s'étranglait dans la prison de Sainte-Pélagie oii on l'avaitjetée, dès le 9, au soir. La citoyenne Béguin ne fut pas plus discrète; elle savait, dit-elle, à n'en pas douter, que « Robespierre avait voué à la guillotine tous ceux qui témoigneraient à sa sœur quelque intérêt», et, dans ces interrogatoires, tout le mystère de la maison Duplay se dévoila : les visites fréquentes de Fouquier-ïinville chez V Incorruptible; la façon dont se fabriquaient, en famille, les listes de condamnés ; les relations journalières qu'y entretenaient certains jurés des tribunaux révolutionnaires de Paris et d'Arras, Lebrun, Didier, Daillet, d'autres encore...
Charlotte, ainsi, sauva sa tête : ayant rompu avec l'héroïsme, elle exagéra la platitude, battant monnaie avec ses malheurs ; elle était, d'ailleurs, dans un dénuement extrême; son oncle, le médecin Du rut, lui avait envoyé d'Arras un modique secours, vite épuisé : elle « ne possédait plus au monde que la robe qu'elle avait sur elle ; sa vue affaiblie, sa poitrine altérée par le chagrin, l'empêchaient de faire de la dentelle ». Après quelques jours de prison, mise sur le pavé, elle avait demandé asile à l'un de ses compatriotes, nommé Mathon^, qui,
1. « Je n'entrepremlrai pas l'npolofjie du C'° Mathon; je vous dirai seulement que, forcé de quillcr mes frères injustement irrités contre moi. il eut le courage de m'otlrir un asile chez lui, malgré leur défense : il ne me convenait pas alors de l'accepter : je l'ai fait
^râce à l'appui de Robespierre, avait obtenu un emploi dans l'administration des charrois. Se voyant plongée dans un état de dépendance « qui faisait gémir son âme vraiment libre », elle conçut l'étrange projet de solliciter une pension de secours. On obtenait tout des thermidoriens en diffamant Robespierre ; Guffroy, qui rédigea la supplique, ne s'en priva point : il dit les sacrifices de Charlotte et l'ingratitude de ses frères-; l'expédient qu'ils avaient employé pour se débarrasser d'elle, en la confiant à Joseph Lebon ; il fit valoir enfin qu'il serait beau « de voir la Convention honorer la vertu dans la sœur d'un conspirateur».
Le Comité de Sûreté générale se montra tendre pour cette victime de Thermidor : il décréta"^ que la citoyenne Robespierre « que les tyrans avaient persécutée, méritait la confiance des bons citoyens et la protection des autorités constituées, lesquelles étaient invitées à lui prêter l'aide et l'assistance
lorsque mes malheurs, devenus plus grands, me rendaient trop à charge à ceux qui m'avaient d'abord recueillis. » [Lettre de Charlotte Robesjne7're aux représenlants du Peuple composant le Comité de Sûreté générale, 24 ventôse an III. Archives nationales, F', dossier Mathon.)
2. « Ses frères la chassèrent de chez eux. parce qu'elle ne pensait pas comme eux. parce qu'elle venait voir ma femme et qu'elle voyait des citoyens, amis sincères de la justice et de la vérité ; elle fut même exposée à des poursuites quand Lebon la mena à Arras, et sans Florent Guyot, qui la ramena à Paris, elle y aurait été incarcérée, car les complices de Joseph Lebon l'avaient dénoncée dans leur club infernal, qu'ils appelaient société populaire. » {Guffroy, mimbre du Comité de Sûreté générale à ses collègues. Archives nationales, F-", dossier Mathon.)
3. Le 24 germinal an lll. Archives nationales, F', dossier Charlotte Robespierre.
que mérite le civisme le plus pur et que doit accorder la loyauté française ». Et ce ne dut pas être, pour Charlotte, une médiocre humiliation, que de voir figurer, au bas de cet arrêté, parmi les signatures des plus ardents thermidoriens, le nom de Courtois, l'ennemi acharné de Robespierre, celui-là même que, dans sa pensée, elle accusait « d'avoir anéanti les papiers de Maximilien pour en mettre de faux à la place».
On s'est étonné de la voir pensionnée par les thermidoriens, par l'Empire, par Louis XYIII, par la monarchie constitutionnelle, et l'on a soupçonné que tous les Gouvernements achetèrent son silence sur certaines compromissions mystérieuses. Ce n'est pas son silence qu'on achetait, mais bien son reniement : faire attester par la propre sœur de Robespierre que ce grand-prêtre de la Révolution était un monstre, la chose, pour Napoléon et pour Louis XVIII, valait bien une rente de 2.000 francs.
Charlotte vieillit ainsi, à l'abri du besoin et, depuis lors, elle n'eut plus d'histoire. Mais qui dira le secret de cette existence ? Cette femme, survivant pendant quarante ans à de telles angoisses, à de si grands espoirs déçus, restait muette sur le passé. Elle songeait, pourtant : elle qui avait connu les dessous de la Révolution, qui avait vécu dans les coulisses de la Terreur, de quel œil voyait-elle les
suites (les ev«'nements auxquels elle avait été si intimement mOh'c?
Elle s'était rencontrée à Nice avec le jeune Bonaparte qui, ne négligeant rien de ce qui pouvait le servir, s'était montré pour elle plein de prévenances. Quand elle le vit grandir à son tour et succéder, dans l'éphémère idolâtrie de la foule, nu petit avocat d'Arras, ses regrets durent s'aviver : le rang* suprême vers lequel s'élevait le héros, n'était-ce pas à Maximilien que la fortune l'avait destiné ? Et quand, au jour du couronnement, l'empereur traversa Paris pour s'aller faire sacrer par le Pape, n'eut-elle pas, tandis que défilait le superbe cortège, comme une vision de cette autre fête, jadis, alors que son frère, maître, lui aussi, — pour un jour, — des (leslinéesde la France, institua TEtre suprême? Ce recommencement des choses devait être pour elle plein d'amertume, et quel regard ne dut-elle pas jeter au carrosse de glaces et d'or oii se pavanaient les princesses, sœurs du pauvre officier d'arlillerie, qu'elle se rappelait obséquieux et humble? Si le sort l'avait voulu, pourtant, c'est elle-même qui serait à cette place... Pourquoi pas? Fouché ne l'avait-il pas, jadis, à l'heure oii il llairait le vent, demandée en mariage^?... Elle serait duchesse
1. « Fouché n'était pas beau; mais il avait un esprit charmant et était extrêmement aimable. H me parla de mariage, et javoiie que je ne ressentis aucune répugnance pour ce lien et que j'étais assez disposée à accorder ma main à celui que mon frère m'avait présenté comme un pur déuiocrate et comme son ami. » {Mémoires de Charlotte Robespierre, p. lOl.)
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