L4 FIN DE ZAMOR
On voit, au Louvre, une aquarelle de Moreau représentant la grande salle à manger du pavillon de Louveciennes, un soir de fête.
Louis XV soupe chez M"'- du Barry : autfuir de la table circulent les laquais servant les convives, grandes dames largement décolletées, pimpants gentilshommes en cordon bleu ; derrière la favorite, un personnage en livrée porte dans ses bras une jolie levrette qu'un groupe d'invités aihnire. C'est la petite chienne de la comtesse, et son apparition fait événement. Parmi la joie générale, le roi seul reste impassible et triste : il no parle à personne; son regard est vague, sa pose alTaissée ; sa main est appuyée nonchalamment sur la table... Il s'ennuie.
Au premier plan une belle marquise bourre de pralines un jeune nègre, coiffé d'une toque blanche à plumes, vêtu d'un petit habit rose et chaussé de hautes bottines noires : c'est Zamor, le page favori, amené tout enfant du Bengale par un capitaine anglais.
jM""" du Barry ayant jugo que ce moricaud de sept ans ferait bonne figure entre sa chienne, sa perruche couleur d'azur et ses singes bhmcs, l'avait attaché à sa maison ; Fenfalit parut intelligent ; on lui apprit à lire, on le baptisa en grande pompe, et sa belle maîtresse lui servit de marraine. Depuis lors il est de toutes les fêtes ; ses habits sont « nombi'eux et magnifiques »; on le couvre de bazin en été, de velours en hiver, et le roi, que rien n'amuse, daigne parfois sourire des espiègleries de Zamor, à qui toutes les libertés sont permises.
Et maintenant, si vous aimez les contrastes, quittez l'aquarelle de Moreau , éblouissante de lumière, avec ses torchères, ses marbres, ses baldaquins dorés, et, par les quais, gagnez ce dédale de vieilles rues qui, là-bas, serpentent de la place Maubert à l'ancienne Tournelle : l'une d'elles, la rue Maître-Albert, de son ancien iiom rue Perdue, est plus sombre, plus morne, plus hideuse que les autres ; arrêtez-vous au n° 13, haute masure sans volets, aux murs lépreux, au porche humide... C'est là, au deuxième étage, sur la cour, que mourut Zamor, le 7 février 1820.
Il n'est guère d'étude plus passionnante que de suivre dans ce siècle les hommes qui ont survécu à la Révolution, après y avoir joué un rôle; ils ont l'air de : aufragés jetés par une tempête sur une côte inconnue; à leur attitude, on sent que leur