‹ Vieilles maisons, vieux papiersChapitre 33 sur 52 · LA FIN DE ZAMOR · texte numérisé non relu

LA FIN DE ZAMOR

œuvre les a déçus ; la conduite de la terrible machine qu'ils ont mise en mouvement leur a échappé et ils se terrent, hébétés, méfiants, déroutés en même temps qu'ils paraissent se désintéresser des mesquineries de la vie, comme si l'existence leur avait fourni, en peu d'années, la somme totale d'émotions qu'un être humain peut supporter.

Zamor n'échappa point à cette lassitude ; la Terreur, pourtant, avait fait de lui une manière de personnage : nommé secrétaire du Comité de surveillance du district de Versailles, oii il s'était fixé dès l'arrestation de M""" du Barry, il fut appelé comme témoin quand celle-ci parut devant le tribunal révolutionnaire. La situation s'était retournée ; c'était lui, maintenant, qui pouvait, d'un mot, peut-être, sauver la vie à sa bienfaitrice : il ne l'essaya même pas; restant, devant les angoisses de la pauvre femme, dédaigneux, impassible, sans pitié, il déposa contre elle, comme il l'eût fait s'il se fût agi d'un indifférent. Lâcheté ou rancune, cette ingratitude le servit mal ; moins d'un mois plus tard, il était lui-même incarcéré : réclamé par « les braves patriotes habitués du café Procope où il est estimé de tout ce qu'il y a d'estimable », il est relaxé après six semaines de prison et il disparaît... On ne le retrouve plus que vingt-cinq ans plus tard, triste, pauvre, usé par la vie, tapi dans le taudis de la rue Perdue.

Il y peu d'années, les anciens du quartier se

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souvenaient de ce petit homme à lair maladif et sombre; Fàge avait pâli son teint; sa peau était d'une couleur jaune, désagréable; il avait le nez légèrement épaté, les cheveux crépus et grisonnants. C'est vers 1815 qu'il vint se loger rue Perdue. Pour un homme qui se condamnait à la retraite, l'endroit était bien choisi. La rue Perdue était alors et est encore, sous le nouveau nom qu'elle porte depuis 1844, une des plus inconnues et des moins fréquentées de Paris, et Zamor fuyait alors le monde. On racontait qu'épris d'une mercière tenant boutique au Palais-Boyal, il lui avait confié sa petite fortune qui avait été vite dissipée. Ce déboire avait aigri le pauvre nègre; il vivait seul, n'ouvrant la porte à aucune femme et faisant luimême son ménage ; aussi sa chambre n'était que médiocrement propre ; il était, d'ailleurs, parfaitement poli et « saluait tous ceux qu'il rencontrait dans l'escalier ».

Une personne qui, dans sa jeunesse, avait habité la maison en même temps que Zamor, racontait, il y a quelque vingt ans, qu'il parlait peu du siècle passé; lorsqu'on l'y poussait et qu'il ne pouvait s'en défendre, il le faisait en termes amers, disant que, si la belle comtesse l'avait recueilli et élevé, c'était pour faire de lui son jouet; elle permettait qu'on l'humiliât chez elle; il y était sans cesse en butte aux railleries et aux insultes des familiers du château.

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