LA FIN DE ZAMOR
Chose étrange, Zamor avait de la lecture; déjà, en 1793, on l'avait sauvé de Féchafaud en faisant valoir que « Fétude approfondie de Jean-Jacques et de ^lably Favait soustrait à la corruption d'une cour infâme » ; et ce n'était point là une simple formule déclamatoire; le nègre était lettré et se piquait d'avoir toujours été philosophe ; il gardait intacte la pure doctrine révolutionnaire; il haïssait l'ancien régime; aux murs de sa petite chambre, il avait suspendu les portraits de Marat et de Robespierre; sur une tablette de bois blanc étaient rangées, parmi quelques autres livres, les œuvres de Rousseau, son maître préféré. Il s'exprimait correctement et donnait, pour vivre, des leçons élémentaires à quelques enfants du quartier auxquels il enseignait à lire, à écrire, un peu de grammaire et d'orthographe.
Pourtant l'étude des philosophes n'avait pas assoupli son caractère. Un témoin de ses dernières années racontait, soixante ans plus tard, à Charles Vatel, l'historien passionné de M""" du Barry, que Monsieur Zamor était dur et méchant. M"'' PouUain sa propriétaire, lui avait confié l'éducation d'un de ses jeunes neveux : les leçons se donnaient au second étage, chez le nègre, et celui-ci giflait si rudement son élève que M""" Poullain, logée au troisième étage, « entendait les soufflets retentir à travers le plafond ». Il fallut lui reprendre l'enfanl, qu'on envoya à l'école ; mais Fincident, ébruité, valut
au professeur un mauvais renom; il perdit rapidement ses élèves et tomba dans la misère.
Elle est singulièrement pittoresque et quelque peu sinistre, cette rue Maître-Albert, qui semble le dernier refuge des légendaires truands de la place Maubert, chassés de leurs anciens repaires par les nouvelles percées ; la hauteur des maisons la fait paraître plus longue et plus étroite; leurs façades irrégulières s'alignent, se penchent, s'étayent, se soutiennnent lune l'autre, sordides, moisies, avec leurs rez-de-chaussée badigeonnés de couleurs criardes; l'ensemble est inquiétant et louche, .l'aime à passer là, pourtant, à cause de Zamor, non point que le personnage, en lui-môme, soit bien attirant; mais son souvenir a l'attrait d'un mystère; cet homme a vu, a sîi tant de choses, et il est mort sans rien raconter. L'imagination le montre regagnant, à la brune, son triste logis, vêtu d'une houppelande rapiécée, chétif, les joues creuses, sa tignasse grise passant sous sa casquette; il va rasant les murailles, frissonnant et rêveur... Les rêveries de Zamor vieux, quétait-ce?
Il se revoyait, sans nul doute, costumé d'une veste de hussard en velours rouge brodé d'argent, un petit sabre au côté, un colback de fourrure à plume de héron sur la tète, ouvrant les rideaux de moire verte brodés de bouquets de roses qui fermaient l'alcôve de sa belle maîtresse et présentant