LA FIN DE ZAMOU
à ses jolis pieds les mules de salin couleur de feu. Ce vieux nègre, dont riaient les gamins de la rue, avait vu face à face le roi de France; il avait mangé à sa table ; il était devenu son jouet et le confident de son intimité; il avait eu pour parrain un prince du sang des Bourbons; il avait reçu les hommages des courtisans obséquieux ; ne devait-il pas avoir aussi ses flatteurs? Plus humbles que lui en avaient bien, oui, plus humbles, car le roi de Suède avait obtenu la faveur de passer un collier de diamants au cou de la chienne de la favorite !
Zamor avait d'autres pensées encore : il avait, dit-on, suivi par les rues la charrette conduisant à la mort celle qu'il avait connue, presque déesse, et peut-être gardait-il au cœur l'épouvante du rugissement de bête terrihée qu'elle poussa quand elle sentit son cou blanc serré dans l'horrible lunette, moite de sang. Toutes ces choses devaient le hanter, sur son grabat de la rue Perdue, dans cette nuit de février oi^i il mourut de froid et de misère.
On trouva 3 francs sur sa table de nuit; comme il n'avait aucun ami, nulle parenté, M"° Poullain prévint le commissaire de police qui se charg(>a des préparatifs de l'inhumation : les voisins n'y voulurent point participer, et quand, le lendemain, le cercueil nu fut exposé sur le seuil, les gens re-
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gardaient sans tristesse, disant : <( C'est Zamor le nègre qui a tralii la du Barry. »
Personne ne suivit le convoi, qui gagna directement le cimetière de Vaugirard, sans passer par rÉglise.
LA
Se figure-t-on ce qu'était, il y a un siècle, le rond-point des Champs-Elysées?
Un espace circulaire, garni de gazon, entouré ■d'arbres, ressemblant assez aux carrefours d'une foret royale; la grande route de Neuilly le traverse, déroulant son étroit ruban de gros pavés; pas une maison ; le vaste triangle de terrain en contre-bas, qui s'étend jusqu'à la chaussée du Cours-la -Reine, est tout entier livré àla culture maraîchère, couches vitrées, puits d'arrosage, petites resserres de jardinage, plants de salades bien alignées : deux allées ■d'arbres traversent ce marais : l'une, sorte de mail toujours désert et presque abandonné, n'a pas de nom et ne conduit nulle part, — c'est aujourd'hui l'avenue d'Antin. L'autre, très longue, se dirige vers la pompe à feu de Chaillot : elle a de grands ormes tordus, protégés contre les heurts des voitures absentes par de massives barrières qui «latent de M. de Marigny. La chaussée est envahie par l'herbe où d'étroits sentiers ont été tracés par les pieds des passants, jardiniers, blanchisseuses ou
vignerons des vignes de Chailiot, qui commencent là. L'endroit est si recueilli, si écarté, si paisible, qu'après avoir porté le nom d'a/lée des Soupirs, il a reçu celui d'allée des Veuves, et, en 1812, la Tyniia pouvait encore écrire : « Cette avenue, au fond des Champs-Elysées, est réellement convenable aux veuves qui éprouvent un véritable chagrin d'avoir perdu leur époux. » Actuellement c'est l'avenue Montaigne.
A l'extrémité de l'allée des Veuves, près de la Seine, était, en 1795, au-devant d'un vaste jardin, dans un bosquet de peupliers et de lilas, une maison d'aspect rustique qu'on appelait la Chaumière. Par un caprice de M"^ Tallien, ce coin de Paris, rarement exploré, était devenu un endroit à la mode. Elle avait fait peindre la maison en ferme d'opéracomique, avec simulacre de briques dégradées et de charpentes vermoulues; des fleurs grimpaient jusqu'au toit, que garnissait un chaume pittoresquement moussu. La jolie femme, à qui la légende attribuait la délivrance de Thermidor, était alors l'idole des Parisiens : on ne l'appelait plus la marquise de Fontenay, du nom de son premier mari; on l'appelait très peu Thérézia Cabarrus, du nom de son père ; on la nommait surtout la citoyenne Tallien, du nom de l'homme qui l'avait deux fois sauvée de la guillotine et auquel, par reconnaissance, elle s'était donnée. De fait, elle devint officiellement sa femme, le 26 décembre 1794; le
soir même, elle ouvrait sa bergerie de l'allée des Veuves, et tout Paris s'y précipitait ; la beauté de Thérézia accomplissait ce miracle d'attirer, en plein hiver, les muscadins en bas chinés et les merveilleuses en fourreau de gaze dans ce désert des <Jihamps-Elysées.
Les intimes étaient : en hommes. Garât, Fréron, Barras, Sieyès, Cherubini, Méhul, Carie Vernet, Chénier; en femmes, les citoyennes Beauharnais, d'Aiguillon, Château-Regnault, Cambys; leur beauté pâlissait devant l'éblouissement qu'était Thérézia; Auber, qui, très jeune, fut des fêtes de la Chaumière, disait : « Quand elle entrait dans son salon, elle faisait la nuit et le jour; le jour pour elle, la nuit pour les autres... »
Tallien l'adorait. Ce gamin de Paris, né — officiellement du moins — d'un brave concierge de la rue de la Perle, n'en revenait pas de sa bonne fortune; le sort lui avait ménagé la plus étrange des <lestinées; parti de rien, grandi tout à coup au point d'avoir pu se croire, un jour, le sauveur et le maître de la France, il se voyait le possesseur envié de la plus élégante et de la plus jolie des Parisiennes, et, comme il ne désirait plus rien, l'ère des tourmentes politiques lui paraissait définitivement close. '
Ses collègues en révolution avaient tiré, de leur séjour aux affaires, des profits variés : Boursault avait Brunoy; Fouchc avait Ferrières ; Barras, la
terre princièredo Gros-Bois; Merlin, en manière de jeton de présence, avait prélevé le riche monastère du Mont-Valérien. Lui, Tallien, s'était adjugé cette femme charmante; elle était sa part, son lot, son butin, et il se déclarait satisfait — ce qui le perdit.
Elle, en effet, était, de son sort, plus étonnée que ravie : tyran à Bordeaux, tribun à Paris, Tallien l'avait séduite; mais si, aux lueurs de la fournaise, il ne lui avait pas semblé sans grandeur, privé de rôle maintenant, ce terroriste refroidi n'avait plus d'actualité. D'autres étaient bien mieux dans la note du jour : le beau Barras, par exemple, devenu presque roi, Ouvrard, que ses millions faisaient tout-puissant; et Thérézia, que le succès fascinait, ne tarda pas à trouver bien mesquine la cabane de l'allée des Veuves.
Un beau jour elle n'y rentra pas, laissant Tallien sous le chaume qu'elle troquait contre une plus confortable demeure, enfouie dans la verdure d'un parc, au fond du faubourg Saint-Germain. Comme l'un de ses courtisans, — était-ce Barras, était-ce Ouvrard? — lui faisait visiter cette demeure, elle ne put retenir cette exclamation :
— Que c'est beau ! Il me semble que le bonheur doit habiter là.
L'autre qui ne guettait que l'occasion, répondit galamment.
— Madame, en voici la clef.
Ah ! que Paris dut être une ville charmante antérieurement à la funeste organisation de cet admirable service de voirie que toutes les villes de l'Europe ont la maladresse de nous emprunter; avant que nos rues fussent quotidiennement ratissées, sarclées, balayées, nettoyées, arrosées, ce qui les rend poussiéreuses, puantes, chaudes et rébarbatives à miracle. Oii sont les herbes folles formant trottoir et les grandes branches qui faisaient voûte au-d essus des passants ? — La voyez-vous , telle qu'elle était jadis, cette vieille rue de Babylone, fuyant entre deux murs dont le gazon tapisse la base? Les ornières que creusaient les rares carrosses lui donnaient l'aspect d'une sente dans la campagne ; il y neigeait des fleurs d'acacia et les marronniers des grands parcs y jetaient l'ombre et la fraîcheur : de place en place, de hauts portails écussonnés se dressaient entre deux bornes, sous les chèvrefeuilles et les glycines : c'était le silence, les senteurs, le calme des champs à deux pas de la rue du Bac.
Le domaine où s'installa M""" Tallien avait sa porte charretière presque en face de la caserne de Babylone; quand cette porte s'ouvrait, le regard plongeait dans les profondeurs ombreuses d'un admirable parc : vastes prairies semées de bouquets d'arbres, encadrées de futaies solennelles, derrière lesquelles se devinaient la façade blanche, les dômes d'ardoise et les frontons triangulaires d'un petit palais, élevé d'un rez-de-chaussée, sans étage, isolé
au milieu des pelouses. Le domaine semblait sans limites, d'autres parcs, — ceux des hôtels de Biron, de Rohan, de Matignon, — l'encadrant de leurs ombrages et de longues prairies le prolongeant jusqu'à la rue de Varenne.
Cette belle demeure avait son histoire; bâtie au xviii^ siècle par un marquis de Barbançon qui en avait fait sa « petite maison », elle avait été vendue, lors de la Révolution, comme bien national, puis passée en loterie et gagnée par une vieille fille qui n'avait jamais eu la curiosité de la venir visiter et qui la mit en vente : c'est ainsi que l'hôtel devint la propriété de Thérézia Cabarrus^
Il n'a pas, d'ailleurs, été démoli, comme le suppose un historien de M"" Tallien : l'ancienne « petite maison » du marquis de Barbançon existe encore ; son grand parc, il est vrai, a disparu ; sanglée entre des rues modernes, entourée d'immeuble de rapport dont les cent yeux plongent indiscrètement dans le bout de jardin qui seul subsiste des futaies d'autrefois, elle est toujours là, cachée sous un bouquet de marronniers, dont l'ombre verte caresse ses façades blanches, ses piliers cannelés, ses frontons encadrant des Minerves étonnées ; c'est une sorte de Trianon aimable, un peu triste, un peu boudeur, comme s'il gardait rancune au quartier d'avoir
1. Archives de radministration des Domaines — et renseignements fournis par M. le marquis de Chalaneilies, propritlaire actuel de Tl ôtel.
usurpé les vastes pelouses parmi lesquelles il a trôné. Sur l'un des portiques on lit : Hôtel de Chanaleilles : c'est le nom des propriétaires qui l'occupent depuis 1840 et la rue voisine en a tiré son nom. Cette jolie retraite est demeurée ce qu'elle était au commencement du siècle ; les parquets même en sont si beaux que Visconti rêvait d'en doter le nouveau Louvre.
C'est là que M"" Tallien divorça; c'est là qu'elle devint princesse et qu'elle maria sa fille. Elle y donnait, au temps du Consulat, des fêtes où se retrouvait la fidèle clientèle d'adorateurs que sa beauté, jadis, attirait à la Chaumière de l'allée des Veuves.
Un étranger de séjour à Paris en 1802 fut invité, en décembre, à passer la soirée au petit palais de la rue de Babylone. Dans une lettre adressée à un compatriote, il décrit la déesse du lieu, « belle, grande, opulente personne, à qui l'on ne donnerait pas son âge. Une petite tête, aux contours délicats, la fait paraître encore plus grande et plus forte qu'en réalité. Les magnifiques cheveux noirs, arrangés en larges tresses, étaient, ce soir-là, enroulés autour de sa tête jusqu'au front, d'une part, jusqu'à la nuque, de l'autre; des cordons de perles fines s'entrelaçaient aux tresses; sa robe de satin blanc était couverte de belles dentelles.
« M™^ Tallien voltigeait parmi les tables de jeu, hasardant cinq ou six louis sur une carte, s'attardant
parfois à parier, mais tout cela en passant. Lorsque,, dans le courant de la soirée, elle se mit à genoux, joignant ses belles mains, devant une jeune fille pour la supplier de chanter une romance et qu'elle resta dans la même attitude, ses grands yeux ouverts fixés sur la cantatrice, ses lèvres frémissantes paraissant répéter la mélodie, elle eût été à peindre'. »
L'appartement principal de riiùtel consistait en un vaste salon suivi d'une grande chambre à coucher et d'un boudoir. Le magnifique lit en ébène de la chambre à coucher était décoré de jolis bronzes dorés ; le ciel de lit, très ample et très élevé, ayant la forme d'une tente ronde, était soutenu par le bec d'un pélican doré, — un style importé d'Egypte ; les rideaux, en satin blanc et cramoisi, garnis de franges dorées, retombaient en larges plis jusqu'au parquet. Toute la pièce était décorée de jolis basreliefs.
Thérézia Gabarrus, — elle avait repris ce nom depuis son divorce, — était à cette époque l'amie en titre d'Ouvrard. 11 vivait avec elle discrètement, — quant aux apparences, tout au moins, — car une fois par année, régulièrement, on convoquait le citoyen Baudelocque, accoucheur, et l'on fêtait une naissance à l'hôtel de Babylone ; en 1800, c'est Clémence-Isaiire-Térézia ; en 1801, Jules-Joseph- Edonard; en 1802, Clarisse-GahrieUe-Thérézia ; en
1. Un hiver à Paris sous le Consulat, d'après les lettres de Reinhardt, par A. Lequiaxt
1803, Stéphaîiie-CaroHne-Thérézia. Ces événements ne causaient pas, d'ailleurs, grande liesse. Baudelocque servait de témoin à la mairie, conjointement avec Schodelet, le concierge de l'hôtel, et le nouveauné était aussitôt expédié en nourrice, chez les époux Choisel, boulevard des Invalides, qui s'adonnaient à l'élevage des enfants : même au nombre de leurs pensionnaires, se trouAait, à cette époque, un bambin qui se nommait Emile de Girardin.
En 1805, il n'y eut pas de baptême; mais il y eut un mariage ; Thérézia Gabarrus épousait M. de Garaman ; elle avait alors trente-deux ans et recommençait pour la quatrième fois son existence.
Et Tallien ?
Depuis que sa « Galypso » avait fui, le pauvre homme, inconsolable, s'enlizait. 11 crut, en voyageant, tromper l'ennui morne de sa vie et sollicita la faveur de suivre l'expédition d'Egypte ; on l'embarqua comme savant l Mal vu des militaires, lassé, espérant peut-être la retrouver, il revint bientôt, essaya de reprendre goût à Paris; mais il était sans ressources et il lui fallut mendier un emploi. Il fut expédié comme consul à Alicaute! Il y tomba malade; quand il rentra en France, il avait perdu un œil ; son visage était couvert de dartres. Il se terra, — à quarante-quatre ans, — ne voyant personne, découragé, souffrant, oublié.
Au commencement de la Restauration, il occu-
pait, l'hiver, un modeste logement au n° 4 de la rue <J)habanais; mais, dès les premiers beaux jours, il allait s'installer dans cette allée des Veuves oii le souvenir de Thérézia l'attirait invinciblement. Il n'habitait plus, quoi qu'on l'ait dit, la Chaumière; ia propriété, ayant pris de la valeur, avait été morcelée. 11 avait loué, dans un jardin maraîcher, une petite maison à deux fenêtres de façade, beaucoup plus voisine du Rond-Point. 11 vivait là, seul avec une servante, n'écrivant pas, ne lisant plus, se souvenant.
On le rencontrait sous les ormes de J 'avenue, marchant à petits pas de goutteux, appuyé sur sa canne. 11 poussait jusqu'à la Seine, s'arrêtait là, contemplait l'ancienne Chaumière, transformée en une guinguette qui, d'un vieil arbre survivant du jardin de Thérézia, prenait Tenseigne : .4 r Acacia. L'endroit n'était fréquenté que par des routiers ou des blanchisseuses, et personne ne savait quel était ce promeneur si triste, ni ce qu'il regardait.
Il songeait : devant ce perron, encombré de buveurs, avaient jadis piaffé les chevaux du carrosse « sang de bœuf » que tout Paris connaissait. Il y revoyait à ses côtés Thérézia « vêtue d'un nuage », Itlanche, souriante, assiégée d'hommages muets. Sa pensée remontait plus loin encore, au premier jour oii il l'avait vue, avant la Révolution, dans l'atelier de M"^ Lebrun; elle, déjà marquise, lui, simple ouvrier, vêtu de la blouse Idanche des tijpos.
Des cette rencontre il l'avait désirée, mais quel espoir?
Et ils se retrouvaient, quatre ans plus tard, à Bordeaux, lui tout-puissant proconsul, investi des formidables pouvoirs du Comité de Salut public, elle cherchant à s'embarquer pour l'Espagne, fuyant léchafaud, incarcérée déjà, humble à son tour et tremblante. Mais, du premier regard, elle, l'avait désarmé et, de ses petites mains, détourné la foudre qui mettait en feu la Gironde.
Elle se dressait alors dans son souvenir, chevauchant près de lui, vêtue en amazone, ses cheveux noirs couverts d'un chapeau à plumes tricolores, ou encore, traînée sur un char, drapée dans un péplum d'étoffe légère, une pique dans une main, l'autre gracieusement posée sur l'épaule du proconsul, enchaînant de son bras blanc le lion qu'elle avait dompté. Qu'elle était jolie, et comme Bordeaux reconnaissant l'acclamait !
Après, c'estle retour à Paris, avec elle; la jalousie de Robespierre : elle est jetée à la Force; lui, fou d'effroi, n'osant implorer sa mise en liberté de peur de la désigner au bourreau, rôde autour de la maison de détention, dans ce quartier du Marais où il est né, qu'il connaît si bien : sa vieille mère trouve moyen de louer à une bonne femme, concierge comme elle, une mansarde d'où il pourra voirThérézia errant dans les cours de la prison et lui jeter des billets pour l'assurer qu'il pense à elle et qu'il l'aimera toujours.
Enfin, c'est Thermidor, le jour de llamme ; le poignard reçu, enveloppé du billet terrible tracé de la main adorée : Cest demain qu'on me tue; n'êtcsvoits donc quiui lâche? Il se revoit, les yeux en feu, tout chaud d'angoisse et de fièvre, parmi les trembleurs stupéfaits, entraînant la Convention médusée, prenant Robespierre à la gorge, le poussant à bas de la tribune et sauvant, — sans qu'il s'en soucie, sans qu'il s'en doute, peut-être, — la République, la France, le monde, pour arracher à la mort la femme qu'il aime.
... Elle est princesse à présent; elle a oublié ces choses ; elle l'a oublié lui-même. A sa cour de Ghimay, elle règne parmi les artistes, les millionnaires et les grands seigneurs; et, quand l'un d'eux, galamment, fait allusion aux jours d'autrefois, elle dit en souriant : « Quel roman que ma vie; je n'y crois plus! »
Tallien la revit pourtant. Quand l'enfant qu'il avait eue d'elle et qu'ils avaient nommée Thermidor^ en souvenir de la crise de leur existence, fut en. âge d'être mariée, il fallut bien qu'on le convoquât. Elle épousait le comte de Narbonne-Pelet et, quoiqu'on eût jugé décent, en raison de la présence obligatoire de l'ancien conventionnel, de réduire la cérémonie aux proportions d'un huis clos, lui qui avait vu Paris à ses pieds, connut, parmi la noble assistance, ironique ou méprisante, le rôle de u parent pauvre » ;
il était là le vaincu, le paria, le dédaigne, — qui pis est, le régicide. Ceux qui savent tout se disaient à l'oreille qu'il vivait misérablement de services rendus à la police. Sa petite Thermidor elle-même, toute jolie et toute fière, n'osait pas le regarder...
La princesse fut parfaite : même, comme, au sortir de l'église, elle allait par là, elle lui offrit de le « jeter » aux Champs-Elysées. Et, pour la dernière fois, il se trouva seul avec elle, dans son carrosse de gala, comme aux jours lointains où, dans les rues, les gens s'arrêtaient pour applaudir le couple triomphant.
Il rentra dans sa maisonnette de l'allée des Veuves: dans sa chambre, au premier étage, il avait groupé quelques reliques du passé : son lit était drapé de grands rideaux de taffetas jaune; des rideaux semblables pendaient aux fenêtres ; sur une commode d'acajou, il gardait une pendule qui avait sonné les heures heureuses; une autre pendule, sous un globe de verre, était sur la cheminée, entre deux vases de porcelaine à filets dorés.
Le court inventaire, dressé en 1820 par le juge de paix du 1" arrondissement, mentionne en outre quelques gravures ou tableaux encadrés, une table de trictrac, une table de bouillotte et « une armoire, formant bibliothèque, avec quelques volumes ».
Ce « quelques volumes » est navrant. Tallien avait aimé les livres ; il avait amassé une belle
collection de documents révolutionnaires; mais, pressé par le besoin, il l'avait vendue à Charles de Lacretelle. Quand sa vieille bonne. — qui s'appelaii Rosalie Martineau *, — lui demandait quelque argent pour subvenir aux besoins du ménage, Tallien poussait un soupir, se levait péniblement de son fauteuil, allait à la chambre oîî étaient ses livres. Rosalie le voyait sortir, portant un paquet sous le bras et gagner les Champs-Elysées.
Il traversait la place de la Concorde, — que de tragiques souvenirs ! c'est là qu'ils étaient tous morts... — longeait la terrasse des Tuileries, — de ces Tuileries où il avait régné en maître, — et, parvenu au quai Voltaire, il s'arrêtait devant l'étalage des bouquinistes.
Il revenait tristement à l'allée des Veuves, les mains vides, et remettait deux écus à sa servante.
Un jour, — c'était on 1820, — le baron Pasquier qui flânait sur les quais, aperçut un vieillard, humble, courbé, presque contrefait, discutant avec un bouquiniste le prix d'une pile de livres qu'il venait d'apporter.
Il jeta un coup d'œil aux volumes : c'était une collection dv' Y Ami des citoyens, le journal de Tallien; et, comme il levait à la dérobée, les yeux vers le vendeur, il eut un sursaut d'étonnement.
1. Archives du ijreffe de la mairie du VIII" arrondissement de Paris.
— Monsieur Tallien ! dit-il en s'inclinant...
— Je ne me cache pas, répondit l'ancien président de la Convention.
Il y eut un silence, un peu de gène de part et d'autre, surtout peut-être du côté du ministre.
— Depuis longtemps, continua l'Excellence, non sans une nuance d'embarras, je cherche VAmi des citoyens^ car votre journal manque à ma bibliothèque révolutionnaire.
— C'est une heureuse fortune pour moi que de pouvoir vous en offrir le dernier exemplaire, reprit Tallien avec la bonne grâce d'un gentilhomme.
Le ministre salua, prit les volumes et porta la main à sa poche pour payer Tallien... mais il n'osa.
— Monsieur, lit-il gravement, j'aurai l'honneur d'aller vous remercier chez vous.
Le soir, au cercle du roi, le baron conta l'anecdote : Louis XVUl avait de l'esprit, particulièrement (le cette sorte d'esprit qui n'est pas exempt de quelque cruauté.
— Pasquier, dit-il, allez remercier M. Tallien, et priez-le d'accepter une pension de cent louis sur ma cassette.
Quelle revanche, pour le frère de Louis XVI, aurait valu cette aumône ! Tallien l'accepta ; il mourait de faim ; mais il n'en profita pas longtemps : le 16 novembre de cette même année 1820, il mourait, à six heures du matin, ?.ans autre assis-
tance que celle de sa servante. Thermidor, dont le mari était alors secrétaire général de la préfecture de rOrne, ne se présenta à la maison de l'allée des Veuves que douze jours plus tard, pour recueillir, comme seule ayant droit le petit mobilier de son père^.
Le Journal des Débats se chargea de faire pour le défunt le înea cidpa. On y lisait le 17 novembre:
« M. Tallien est mort ce matin à Paris. Nous ne rappellerons qu'il fut membre de la Convention que pour rappeler en même temps l'époque heureusement célèbre du 9 Thermidor... Le service immense qu'il rendit alors à son pays obtiendra grâce pour un vote qu'il a expié, d'ailleurs, par vingt-six années de regrets... M. Tallien est mort pauvre : nous pouvons assurer que dans ses dernières années il eût été réduit à la détresse la plus absolue sans les secours qu'une Auguste Bienfaisance lui accordait.
Ses obsèques auront lieu vendredi prochain dans l'église Saint-Pierre-de-Chaillot. »
1. Archives du gi'eiîe de la mairie du VIIl'-' arrondissement (1820),
Dans la Correspondance secrète sur la Cour de France, dont le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, on rencontre, à la date du 17 février 1787, la note que voici :
« La semaine dernière, la reine, en arrivant à rOpéra, fut très applaudie et lit trois révérences au public, suivant l'usage. On entendit à ce moment un coup de sifflet s'élever de la foule. Quoique cette insolence ne pût provenir que d'un fou ou d'un homme abominable, la reine en parut extrêmement affectée. Elle s'enfonça dans sa loge et l'on prétend qu'elle déclara qu'à l'avenir, lorsqu'elle viendrait au spectacle, les portes en seraient fermées et sa suite seule y serait admise. »
Le spectateur coupable de cette inconvenance n'était ni « un fou » ni un « homme abominable ». Il se nommait le marquis de Saint-P... C'était tout simplement un de ces jeunes seigneurs philosophes qui se piquaient de trouver mal faite une société, oi\ pourtant ils avaient toutes leurs aises,
et qui appelaient de leurs vœux le règne « de l'égalité et de Ja raison ^), sans présager apparemment la rude leçon qu'il leur réservait. Tel était le snobisme de ce temps-là.
Donc, M. de Saint-P... avait imaginé, soit par bravade, soit en manière de plaisanterie, cette grossière manifestation et interrompu par un coup de sifflet les révérences de la pauvre princesse interdite; il est bien inutile d'ajouter qu'en un instant il fut poussé hors du parterre, jeté dans le couloir, remis aux exempts, traîné au poste et conduit au Chàtelet, où il dut subir un interrogatoire dont, à la vérité, je n'ai retrouvé nulle trace.
J'avais noté ce petit incident, assez typique, bien persuadé que je ne serais jamais renseigné sur les suites de ce fait-divers, lorsqu'un -jour, en feuilletant la Gazette des: Tribunaux de 1838, mon attention fut attirée par ce titre :