PRÉSIDENCE DE M. RIGAL AUDIENCE DU 14 MAI
Irrévérence envers la 7'eine Marie- Antoinette
Je crus d'abord à une « coquille » : comment, sous le règne de Louis-Philippe, quarante-quatre ans après la mort de la jolie reine de Trianon, le tribunal de la Seine pouvait-il s'inquiéter d'une irrévérence commise envers elle? Par inadvertance»
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<5videmment, l'imprimeur avait mis là le nom de Marie- Antoinette au lieu de celui de Marie-Amélie. — Eh bien, non! D'un coup d'oeil jeté sur l'article, je reconnus qu'il n'y avait pas erreur : c'était mon Saint-P... qu'on jugeait — en 1837 — nn peu plus de cinquante ans après son coup de sifflet...!
Sous l'ancien régime, l'emprisonnement ne constituait pas une pénalité; il «assurait » la personne de Finculpé en attendant le jugement, et la prison n'était, — en cas de condamnation, — que l'anti- €hambre des galères ou de Féchafaud.
Il y avait cependant avec cette règle quelques accommodements dont bénéficiaient les gens bien nés : lorsqu'il s'agissait simplement de réprimer les fredaines d'un iils de famille, d'assagir quelque ieune homme trop dépensier ou quelque vieillard trop galant , on avait la ressource des maisons de santé.
C'étaient de confortables lieux de retraite, situés dans les faubourgs, entourés de vastes jardins, oii, moyennant pension , on pouvait isoler pendant quelque temps un parent compromettant. Les plus renommés de ces établissements, dont quelques-uns existent encore, étaient la maison du docteur Belhomme, en haut de la colline de Charonne, celles des demoiselles Douay et Lacour, à la Nouvelle- France, de la dame de Sainte-Colombe, à Picpus, du chirurgien Escourbiac, rue du Chemin-Vert, etc.
Ordinairement, l'internement y était accordé à la simple requête des intéressés : dans ce cas, la réclusion n'avait pour but que d'éviter à celui qui en était l'objet un séjour à la Bastille, et n'était pas de bien longue durée ; la pension coiUait gros et les parents du détenu ne se souciaient pas d'en prolonger le payement au-delà du temps strictement nécessaire. Mais quand les portes de ces in-pace se refermaient sur un pensionnaire admis « par ordre duroi », les choses se passaient admimstrativemcnt : c'était l'Etat qui payait, et comme nul, — sauf le reclus, qu'on ne consultait pas, — n'avait intérêt à voir se terminer la détention, le pauvre diable risquait fort d'être oublié. Certains dossiers de ces maisons de santé, aux Archives nationales, renferment des pièces assez étranges ; témoin cette « requête à M. Bailly, maire de Paris; datée de 1790 ^ relative à la disparition de Stanislas Guyonnet d'Andrenos, enlevé par lettre de cachet en Juin 1773 et dont on n'a jamais pu depuis découvrir la trace ^>. — J'y ai rencontré également une « supplique adressée par le sieur Poupet à l'Assemblée nationale, en mai 1791 . afin de connaître le sort du R. P. Luc d'Arsent, relisieux Ihéatin, arrêté par ordre du roi en décembre 1767 sans qu'on ait pu savoir le lieu où il a été renfermé ».
La famille de Saint-P... avait donc obtenu de le soustraire à la Bastille et, comme il fallait un prétexte à cette faveur, elle avait fait valoir qu'il avait
déjà donné des marques d'excentricité, comme de jouer, par exemple, alors qu'il était tout enfant, « à (lire la messe avec un petit calice d'étain ». Ce futile prétexte suffit pour justifier la clémence du roi et le jeune marquis fut logé dans une maison de santé.
L'établissement où il fut placé était des plus confortables; la table y était plantureuse, les jardins superbes, le service discret : on pouvait s'y plaire. La preuve en est que Saint-P... s'y plut. A peine fut-il séparé du monde qu'il crut bon d'occuper ses loisirs forcés, et, comme il n'était pas sans lettres, il se plongea dans l'étude des historiens grecs et latins. Cette occupation l'absorba si bien qu'il ne s'aperçut pas que le temps passait. Peu à peu, les pensionnaires, ses codétenus, quittèrent la maison; il resta seul, ne s'en plaignant pas; il avait ainsi plus de calme pour son travail, plus d'espace pouisa promenade. La propriétaire de la maison céda même son industrie à un successeur. Saint-P... n'en fut pas ému. Au dehors, les événements s'accumulaient ; mais il ne songeait pas à s'en informer. Pourvu qu'on payât sa pension, — et aux soins dont il était l'objet il ne pouvait douter que ce point important ne fût réglé, — il s'estimait le plus heureux des hommes.
Ses parents avaient, en eflet, pendant trois ans. régulièrement acquitté sa note. Puis, les mauvais jours venus, ils avaient émigré, estimant que l'orage
serait court ; il se prolongea, comme chacun sait et, ainsi que bien d'autres, les Saint-P.,., disparurent après quelque dix ans d'émigration. La nation, dans les délais légaux, s'était emparée de leurs biens ; le domaine avait séquestré leurs immeubles, gérait leur fortune et s'était institué le tuteur du marquis de Saint-P..., considéré, non plus comme prisonnier d'Etat, mais comme « incapable )>, et la régie des biens nationaux continuait à payer, sur les revenus saisis, la pension du nouveau Latude. Il faut dire, à la décharge de l'administration, que le détenu ne réclamait point sa liberté et que les tenanciers successifs de la maison de santé continuaient à se le revendre, jurant qu'il était devenu fou à lier et que la vue seule d'un visiteur lui causait de terribles accès. Et voilà comment, vers le milieu du règne de Louis-Philippe, le marquis de Saint-P... se trouvait encore sous les verrons pour avoir sifflé Marie-Antoinette cinquante ans auparavant.
En somme, s'il eût été le lilleul des fées, sa chance n'aurait pu être plus insolente. Au lieu de cette prosaïque et calme existence dans laquelle la Fortune le capitonna dès le premier craquement du vieux monde jusqu'aux temps peu héroïques et sûrs de la monarchie bourgeoise, songe-t-on aux catastrophes qui le guettaient, s'il fût resté dans la mêlée? Lancé deux ans plus tard, son coup de sifflet eût fait de lui l'idole du peuple : tète chaude,
esprit frondeur, je le vois jacobinant d'abord avec les nobles démocrates tels qu'Antonelle , Hesse, Saint-Fargeau. Glootz et consorts, à moins que, par bon ton, il eût renoncé aux joies brutales de la popularité et pris rang parmi les « chevaliers du poignard ». Admettons qu'il n'ait été ni tué au 10 août, ni égorgé en septembre, ni condamné parFouquier- Tinville; il lui restait le choix, — car de demeurer tranquillement chez soi personne alors n'avait le goût ni l'idée, — entre l'émigration avec Galonné ou la Chouannerie avec Charette, et ceci l'eût conduit inévitablement à mourir de misère en Allemagne, ou delà noyade à Nantes, ou du canon des bleus à Quiberon? Si une chance inespérée l'avait sauvé de ces inconvénients, on l'eût retrouvé s'insurgeant en Vendémiaire ou conspirant avec Cadoudal; et c'était alors la déportation à Sinnamari ou la fusillade à Grenelle. De guerre lasse, il se serait, — comme les autres, — rallié à l'Empire juste à temps pour aller périr de froid en Russie ou pour en revenir les pieds gelés, fronder les Bourbons, chanter les chansons de Déranger sous les fenêtres des Tuileries et comploter le retour de V mitre ; d'où procès, incarcération à Sainte-Pélagie, échafaud à la Grève. Tel est, en effet, l'aperçu sommaire des récompenses civiques réservées à tous ceux qui, par amour de l'harmonie sociale, firent leur partie dans le grand charivari politique qui se prolongea de 1789 à 1830. Saint-P..., pour avoir soufflé sa note
quelques mesures trop tôt. vécut ces quarante années comme vivent, dans les contes de Ma mère rOie.ces jeunes liéros que de puissants génies préservent des malencontres. Il joua le rôle delà, Belle au bois dormant dans cette Révolution dont il avait été, en quelque sorte, le premier acteur. Est-il beaucoup dhistoires dune ironie plus piquante et sait-on rien de plus invraisemblable que l'aventure de cet homme qui. logé dans ce faubourg Saint- Antoine où se forment les ouragans révolutionnaires, ne se doute pas de la tempête et n'entend rien, — du canon de la Bastille à celui des Troh Glorieuses? La vie réelle est véritablement plu> romanesque que les fictions les plus hardies. «L'imagination, disait Sandeau , ne se nourrit que des rognures de la réalité. »
J'ai vainement cherché dans l'étude de M' M.... titulaire actuel de l'étude de M* Laboissière, l'avoué qui fut, en 1837, chargé des intérêts de Saint-P... devant la Cour de Paris, quelques pièces de procédure de nature à fournir des renseignements sur la façon dont se passa son temps de réclusion; mais j'ai su, d'ailleurs, de quelle façon le hasard y mit fin.
Depuis longtemps il ne pensait plus à la liberté lorsqu'un jour, ayant terminé une étude comparative des historiens de la décadence grecque qui lui semblait pleine d'actualité, il eut l'idée d'en dédier la publication au roi. ainsi que la chose était d'usage au temps de sa jeunesse et il obtint qu'on fît venir
limprimeur auquel son manuscrit était confié aiin (le combiner avec lui la disposition de son titre.
... présente àS. M. Louis XVI, roi de France et de Navarre par son très hitmble , très dévoué et très obéissant. . .
— Pardon, Monsieur le marquis, interrompit l'imprimeur, ne préférez- vous point dédier votre ouvrage à la mémoire de Louis XVI ? Cela paraitrait plus judicieux
— Tiens! le roi est donc mort ? Récemment ?
Le visiteur, qui se savait dans une maison de santé, ne s'étonna pas outre mesure de la question ; mais il recula prudemment sa chaise et s'assura, d'un regard, qu'il pourrait, au besoin, gagner rapidement la porte.
— Eh bien, nous mettrons Louis XVll...
— C'est que... Louis XVII est mort aussi.
— Bah ! Il y a-t-il un Louis XVIII, au moins?
— Il y en a eu un ; mais il est allé rejoindre ses ancêtres. Depuis longtemps, sans doute, Monsieur le marquis s'est retiré du monde ?
— Ma foi, il y a quelques années, je n'ai pas compté. Que d'événements en si peu de temps !
— Oh ! des événements, ça, on en a vu !
— Qui règne donc en France?. Je no lis point les journaux
— C'est Louis-Philippe, depuis sept ans.
— Et nous sommesen...?
— Mil huit cent trente-sept.
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— Comme le temps passe I Ce Louis-Philippe serait alors l'arrière-petit-filsde Louis XVI.
— Dame! je ne saurais trop vous dire... On en a tant vu et tant raconté ; ils se sont si bien remplacés, déplacés, restaurés, détrônés, rétablis, exilés, rappelés, que je m'y perds un peu... D'autant plus qu'ily a eu, mêlé à tout cela, un certain Napoléon... mais ce serait trop compliqué, n'en parlons pas...
C'est ainsi qu'en une heure de temps le marquis de Saint-P... apprit toute l'histoire de France depuis les Etats généraux jusqu'à la Charte de 1830, et qu'il coimut en môme temps le jugement d'interdiction rendu contre lui en 1796. De tous les siens un seul survivait, le comte de C..., auquel il se fit connaître et qui mit un grand zèle à établir devant les tribunaux les incidents de la résurrection de Saiut- P... et l'escroquerie dont celui-ci avait été victime.
On plaida en main levée d'interdiction. Le juge chargé d'interroger le marquis de Saint-P... trouva en lui un homme « d'une grande présence d'esprit et d'une rectitude parfaite de jugement ». Il n'avait conservé, du reste, qu'un vague souvenir de la soirée de l'opéra ou peut-être ne voulait-il pas se la rappeler.
Le compte rendu des débats, écrit sans nul doute par un <c classique », mentionne qu'une des meilleures ])reuves que le plaignant donna de sa complète raison fut « la préférence, qu'enécrivainde bon
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goût, il accordait à Racine etàBoileausiir les poètes romantiques ». Un homme d'un si grand bon sens littéraire ne pouvait pas avoir été fou et, sans môme entendre l'avoué Laboissière, le tribunal, sur les conclusions de M. de Gérando, avocat du roi, releva le marquis de Saint-P... de l'interdiction prononcée contre lui. Toutefois, attendu son grand âge et son ignorance du monde nouveau oii il était appelé à vivre, on lui constitua un conseil de famille.
J'ajoute, si l'aventure paraissait dépasser les limites de la vraisemblance, qu'on en trouverait l'authentique récit dans la grave Gazette des Tribunaux du dimanche 20 mai 1838.
PAPA PAGHE
Gibert, modeste employédansla ferme des Postes, était, vers la fin de 1790, très accueilli dans certains salons bourgeois oii Ton politiquait. Assez insignifiant par lui-même, il avait su se créer une réputation en se targuant d'une amitié illustre dont il tirait gloire. Il faisait penser au Celsede La Bruyère « qui a peu de mérite, mais qui connaît des gens qui en ont beaucoup ». La comédie mondaine a, de tout temps, compté de ces comparses dont Tunique fonction consiste à marcher dans l'ombre d'un grand homme et à s'y découper une sorte de personnalité.
Le grand homme de Gibert se nommait Pache ; on ne le voyait jamais, et pour cause, car il habitait à cent cinquante lieues de Paris ; mais Gibert ne parlait que de lui et ne tarissait pas sur le chapitre de ses vertus. Si quelque mécontent estimait que « tout allait mal », Gibert soupirait : « Ah ! si mon ami Pache était là! » S'eff"rayait-on de l'avenir €t blâmait-on la mollesse des gouvernants ? Gibert insinuait: « Il nous faudrait quelqu'un dans le genre de mon ami Pache. »
Et, sans attendre la réplique, il entamait l'histoire de cet « homme de la nature », titre qui, pour ce petit monde, fanatique de Rousseau et indigéré de la lecture d^Émile, équivalait à l'apothéose. comme Rousseau, Pache était Suisse et issu de petites gens; il avait débuté par remplir, auprès des enfants du grand seigneur dont son père était le portier, les fonctions de précepteur, comme Rousseau encore. Poussé par Necker, son compatriote, il s'était élevé jusqu'à l'emploi de contrôleur des finances; puis, en véritable philosophe pour qui les grandeurs sont sans attrait, il avait laissé là ses fonctions et son traitement et avait regagné ses montagnes. Il y vivait, entre sa femme qu'il adorait et ses deux enfants ; ses jours se passaient à herboriser, — comme Rousseau, toujours, — avec son fils Jean et, le soir venu, il donnait à sa fille Sylvie des leçons de harpe, art dans lequel il excellait. Pourvu qu'il eût des pervenches dans son jardin, du pain noir et du laitage sur sa table et des romances à déchiffrer, ce sage ne désirait rien de plus. Ainsi parlait Gibert, et les «cœurs sensibles », qui étaient les snobs de ce temps-là, se pâmaient d'aise à ces récits ovi tout charmait, car la pervenche était à la mode depuis les Co/(î/<?55zo?25, les romances depuis Pauvre Jacques et le laitage depuis Trianon.
Or, il arriva que, lorsqu'en mars 1792, Louis XVI joua au pauvre Roland le mauvais tour de le nom-
mer ministre, celui-ci prit possession de son département avec la conviction qu'il allait, en très pende jours, assurer le bonheur de l'humanité. Une semaine plus tard, il s'apercevait que les choses n'iraient peut-être pas aussi vite qu'il l'avait présumé; la faute en était « aux bureaux », remplis <( d'agents de l'ancien régime » sourdement hostiles au nouveau. Il ne fallait point cependant, encore qu'on en eût grande envie, songer à renvoyer cette nuée d'employés : quelque haut qu'il estimât son propre mérite, Roland hésitait à désorganiser la grande machine dont il connaissait malles rouages. Il consulta Manon, sa femme, qui consulta Gibert. Gibertne connaissait à tout qu'une solution : « Prenez mon ami Pache », conseilla-t-il. Et le ménage Roland, heureux de partager une responsabilité qui semblait un peu plus lourde qu'on ne l'avait prévu, accueillit avec joie la proposition.
Pache se trouvait, par bonheur, à Paris : ses mœurs patriarcales ne l'empêchaient point de songer parfois à ses intérêts matériels et il était venu de Suisse dans l'espoir d'augmenter sa petite fortune par l'achat d'un bien national. La spéculation avait été avantageuse : il s'était rendu acquéreur de l'antique prieuré de Thin-le-Moutier, dans les Ardennes, confisqué comme domaine relevant du séminaire de Reims. Pache, assuré ainsi d'une rente de 3.400 livres, s'était logé rue de Tournon. Lié avec Meunier et Monge, membres tous deux de
l'Académie des Sciences, il avait fondé dans la section du Luxembourg une société populaire oij, le soir, il professait le civisme. Présenté par Gibert à lyjme Roland, il manifesta aussitôt le plus grand empressement à « servir la chose publique », mais sous la réserve qu'on ne lui imposerait ni titre, ni appointements. C'était un noble début, et Gibert en exultait *.
Tous les matins, à sept heures précises, on voyait Pache traverser la cour du ministère. Il pénétrait dans le bureau du ministre, s'asseyait à sa table et se mettait au travail. Attentif, prudent, zélé, silencieux, il ne bougeait de toute la journée. A dix heures, il tirait de sa poche un morceau de pain et déjeunait sans quitter sa chaise; à trois heures, il se levait, saluait et regagnait sa section, sans qu'il fût possible de le retenir au dîner et de lui faire jamais rien accepter. C'était le modèle des factotums et les Roland, de chœur avec Gibert, exaltaient maintenant son désintéressement; si bien que lami Servan, qui perdait la tête au ministère de la Guerre, supplia qu'on lui prêtât cet homme unique pour débrouiller le chaos de son département. Pache consentit de bonne grâce à cette mutation, et c'est ainsi qu'il dirigea, du fond de son incognito, toute la politique du ministère