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Mémoires de .V"' Roland. Portraits

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girondin pendant la plus effroyable crise que la France eût jamais traversée.

Il n'en tirait pas vanité, d'ailleurs, se montrait toujours aussi calme, aussi froid, aussi réservé, ne paraissait à aucune réunion et n'allait jamais au théâtre. Sa journée finie, il rentrait à son modeste logement de la rue de Tournon, embrassait ses enfants et prenait sa harpe, qui semble avoir été la seule confidente de ses mystérieuses ambitions.

Après le 10 août, après Valmy, coup de théâtre: Servan, définitivement débordé, démissionne. A qui confier la place? Roland, qui veut avoir là un homme à lui, songe à Pache; mais quel espoir do la lui faire accepter? Ce « respectable ami», si modeste, ne vient-il pas déjà de refuser l'intendance du garde-meubles? Manon Roland, qili se sait irrésistible se charge de lui écrire; on le presse, on le conjure... 11 consent! Et, sans montrer la plus légère inquiétude sur le fardeau dont on le charge, il s'installe au ministère, oii tout de suite, il parle en maître. C'est Sixte-Quint après le Conclave. Dès les premiers conseils, il impose silence à l'incessante faconde de Roland ; il remet à sa place la pauvre Manon suffoquée, ne prend avis que des exaltés, reçoit Chabot, Fabre, Hasenfratz, Clootz, Vincent, soupe avec eux, remplit ses bureaux de leurs créatures, donne sa fille Sylvie, qui a seize ans, à Audouin, vicaire défroqué, dont il a fait son secrétaire général à 19.000 livres d'appointé-

ments', et le Prre Diichéne signe, comme témoin, l'acte de mariage. Il jongle avec les millions, nomme son perruquier, « polisson de dix-neuf ans », commissaire des guerres et, lorsqu'il abandonne enfin le pouvoir, après une gestion « plus fatale à la France, dit Mercier, qu'une armée ennemie )),la Commune, où il ne compte que des amis, l'appelle, lui confie ses destinées... Le voilà maire de Paris ! Il dispose d'une armée recrutée avec soin par les coupe-jarrets de Héron et les Tape- Durs de Maillard. Les Girondins sont stupéfaits d'avoir couvé cet oiseau de proie : ils se révoltent à la pensée qu'un tel homme, — si digne d'éloges quand il était à leur remorque, — se permette d'être quelqu'un, l'hypocrite! Manon surtout n'en décolère pas. Mais Pache se sent invincible; il a derrière lui la grande Commune : c'est lui qui, de son ton froid, présente à la Convention l'adresse des sections réclamant la déchéance des vingt-deux députés de la Gironde... et le silence s'établit. C'est lui qui se pose en défenseur des assassins de Sep-

1. « Du 15 janvier 1793, acte de mariage de François Audouin, secrétaire général de la guerre, âgé de vingt-huit ans, né à Limoges, domicilié à Paris, maison de la Guerre, section du Mont-Blanc... et de Marie-Silvie Pache, âgée de seize ans, née à Paris, paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, domiciliée maison de la guerre, fille de Jean-Nicolas Pache, ministre de la Guerre et de Marie-Marguerite Valette, défunte... Témoins : Antoine-Joseph Santerre, quarante ans, maréchal de camp, domicilié à Paris, Grand'rue du faubourg Saint-Antoine ; Nicolas Maurice, officier de cavalerie, beau-frère de l'époux; Jean-Baptiste Beamier, maréchal de camp, domicilié à Paris ; Jacques-René Hébert, substitut du procureur de la commune, domicilié à Paris, rue Neuve de l'Egalité. »

tembre; c'est lui qui signe l'odieux procès-verbal tlu Temple qui doit faire tomber la tête de la reine. La Terreur se personnifie en cet homme doux qui, pour se délasser des besognes sinistres, le soir, joue de la harpe, sa journée finie. Il devient à lui seul, le rival de la Convention : il est tout-puissant et ses partisans le désignent déjà pour être le grand juge, le chef suprême de la république universelle dont ils revent l'avènement. La foule elle-même s'est engouée ; à la populace <léchaînée, son air paterne, son parler lent, ses allures de Mentor doucereux imposent une sorte de respect familier : on l'appelle le Papa Pache.

Cette heure d'enivrement fut courte, car tout alors durait peu. Papa Pache s'écroula avec les Hébertistes : sa popularité lui sauva la vie jusqu'en thermidor; mais, quand reparut la Gironde décimée, elle avait soif de vengeance et voulait faire payer sa défection au « Tartufe de la Révolution », à l'homme, jadis tant choyé, à qui elle ne pardonnait pas d'avoir trahi sa confiance. L'expiation fut terrible : traîné de brigade en brigade jusqu'au fort de Ham, transféré de là dans les prisons de Chartres, jeté pendant cent jours au secret dans ime oubliette, Pache fut déféré au tribunal criminel du département d'Eure-et-Loir avec son gendre Audouin, avec Héron, seuls survivants de ce qui avait été son parti. 11 resta détenu pendant dix-huit mois. L'échafaud se dressait déjà quand survint

ramnistie générale : les cachots s'ouvrirent, Pache quitta Chartres et disparut.

A la fin de ce livre étrange et fiévreux où il a conté les folies d'Anacharsis Clootz, Georges Ayenel écrivait : « Quant au vieux Pache, retiré seul dans un village près de la frontière, il s'asseyait souvent sur le bord d'un ruisseau, au pied d'un chêne, et, regardant couler l'eau, il songeait aux contes que l'on faisait sur la Révolution française et souriait ; mais soudain il pensait avec émotion à cette bonne grande ville qu'il avait administrée sans être orateur, ni écrivain, ni riche, ni intrigant... et il la glorifiait dans son cœur. » C'est là. — à peu près, — tout ce qu'on connaissait de l'histoire de Pache. Sa fm était un mystère : il avait su si bien dépister les curiosités, il s'était si farouchement terré que l'on ignora longtemps le lieu et l'époque de sa mort : de sa vieillesse, on ne savait rien...

Mais est-il bien possible d'échapper aux collectionneurs? Un érudit ardennais, M. Pierquin, s'est, pendant des années, appliqué à relever, avec une méticuleuse passion, les moindres traces du séjour de Pache dans le village où s'est terminée, longtemps après la Révolution, son étonnante carrière. Il a mis à contribution les études des notaires, les registres de l'état-civil, les inventaires des juges de paix, les souvenirs même des vieilles gens, et il a rapporté, de cette minutieuse enquête, une gerbe

de documents pleins d'intérêt. Sur les dernières années de l'ancien maire de Paris on n'avait pas écrit dix lignes ; nous avons maintenant tout un volume^. C'est là, non seulement une heureuse contribution à l'histoire, c'est aussi un exemple à imiter. Que de secrets de ce genre dorment ensevelis dans les archives de province et quelles précieuses récoltes on pourrait}- faire!

Un soir de novembre 1795, le fermier du prieuré de Thin-le-Moutier entendit frapper à sa porte. Malgré l'heure tardive, il ouvrit et se trouva en présence d'un homme vêtu d'une blouse de maquignon et coiffé d'un chapeau ù larges bords. C'était Pache. L'ancien Ministre de la Guerre avait traversé Paris, caché dans une voiture de paille et gagné ù pied ce coin perdu des Ardennes, seul endroit du monde où un asile lui était assuré.

Bien que depuis son acquisition, en 1791, il fût venu plusieurs fois à Thin, les paysans ignoraient le passé de celui qui se réfugiait parmi eux : son arrivée ne fut pas remarquée. Il put s'installer secrètement dans un vieux bâtiment de l'ancienne abbaye qu'on appelait la « Recette », et il s'y confina pendant tout l'hiver presque sans se montrer.

Au printemps de 1796, seulement, on l'aperçut dans les rues du village : il gagnait la campagne et

1. Mémoires sur Pache. Gharleville, E. JoUy, libraire. Dépôt à Paris, 14, rue Le GofF.

s'asseyait dans les endroits solitaires. Au soir tombant, on voyait errer dans les champs sa haute silhouette ; il passait, toujours vêtu d'une longue houppelande grise, les traits réguliers, l'air triste.

Se souvient-on du vieux conventionnel que Victor- Hugo a mis en scène au premier livre des Alisérahles? Cet homme sombre, après avoir traversé la fournaise de la Révolution, chassé, traqué, poursuivi, persécuté, raillé, maudit, s'isole dans le repli d'un vallon très sauvage et passe vingt ans dans la contemplation et le rêve. Tel fut Pache.

Il parlait peu et jamais du passé, s'efforçant à en détourner sa pensée, cherchant « à s'éteindre luimême ». Quelques mois après son arrivée à Thin, sa vieille mère vint l'y retrouver. Cette bonne femme aux idées simples, née au temps de la Régence et dont toute la vie s'était écoulée dans une situation des plus humbles, n'avait certainementjamais compris les causes de la subite élévation de son fils ni des désastres qui avaient suivi. Ces choses avaient passé sur elle comme un cyclone déjà oublié. Elle ne pensait plus, — elle ne savait pas peut-être, — qu'il avait commandé toutes les armées de la France contre l'Europe coalisée et présidé aux destinées de Paris se débattant convulsivement sous les ruines du vieux monde. Elle se retrouvait maman, maintenant qu'autour d'elle l'horizon s'était rétréci et rasséréné, qu'elle vivait avec « son enfant», — c'était son mot, — et qu'elle

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pouvait partager ses joies comme le jour où, par exemple, il fut avisé, par le secrétaire de la Société d'agriculture de Gharleville, qu'il était compris dans la liste des favorisés auxquels on adressait, en vue d'essais, « des graines de chou-navet de Laponie ». »

Car il s'était remis à herboriser, s'intéressait aux procédés de jardinage, conseillait ses voisins, vivait dans les labours et, la nuit venue, de cette même main qui avait signé la mise hors de la loi des Girondins et l'épouvantable déposition du dauphin contre sa mère, il écrivait un rapport sur la Propagation des arbres à fruits pulpeux dans quelques parties du département des Ar demies. Ainsi les années passaient. Après avoir tenté de tout oublier, il s'était abonné à un journal « patriote », pris par la curiosité de savoir la suite du drame grandiose auquel il avait été mêlé.

Un soir d'été, — c'était en août 1803, — sur la place de Thin-le-Moutier, s'arrêta une somptueuse berline dont l'arrivée fit une sensation d'autant plus grande qu'on savaitque, depuis quelques jours, le Premier Consul visitait les places fortes de la région. Un valet sauta du siège, ouvrit la portière, et, l'on vit descendre un homme de grande allure qui s'informa de la demeure de M. Pache. On la lui indiqua et les gamins, mis en émoi, le suivirent jusqu'à la porte de l'ancien prieuré : les paysans,

sur le seuil des granges, saluaient bas et regardaient curieusement, se demandant :

— Qui est-ce?

C'était Monge, venu avec Bonaparte à Mézi-ères. Le consul s'était informé, suivant son habitude, des personnages marquants delà contrée et du rôle qu'ils avaient joué au cours de la Révolution. On lui avait cité le nom de Pache. Désireux d'attacher à sa fortune l'ancien maire de Paris, ou simplement curieux peut-être de connaître l'homme qui, en 1792, avait osé assumer l'etTrayante responsabilité de diriger le ministère de la Guerre, il lui dépêcha Monge porteur de ses offres.

Le colloque qui eut lieu cette nuit-là entre les deux amis qui ne s'étaient pas rencontrés depuis le temps où ils professaient, de conserve, le civisme à la section du Luxenibourg, dut être, de part et d'autre, un peu embarrassé; ils avaient suivi des chemins si divergents! On en connut seulement la conclusion, car, le matin venu, Monge repartit et Pache l'accompagna jusqu'à la sortie de la vallée, à peu près à mi-chemin entre le moulin de Géronval et le village de Warby : là ils se tinrent un instant embrassés, et Monge, une dernière foisf essaya de convaincre le philosophe désabusé.

— Non, je neveux pas, répondit Pache.

Sur ces paroles ils se quittèrent, pour ne plus jamais se revoir. Monge remonta dans son carrosse,

et Pache, après l'avoir quelque temps suivi des yeux, reprit le chemin de sa chaumière.

Cet incident ne troubla pas un instant sa se'rénité ; le jour même il reprenait ses occupations : il enseignait la botanique aux jeunes gens du village, j)arcourait les champs portant en sautoir, sur sa grande houppelande, sa boite d'herboriste, ou bien il arpentait le territoire de la commune dont il avait entrepris de dresser le cadastre. L'un de ses élèves préfe'rés était une jeune fille, M^'*^ Stévenin, qu'il avait prise comme bonne d'enfants. Car Pache, veuf depuis longtemps, était grand-père : sa fille Sylvie avait eu, de son mariage avec Audouin, deux fils et deux filles qui, tous les ans, venaient de Paris passer quelques mois à Thin. L'ancien ministre était, pour ces petits, redevenu le Papa Pache; il les promenait dans son jardin, courbant sa grande taille et leur expliquant les plantes; il s'amusait de leurs jeux et les faisait asseoir a sa table, à l'heure des repas, presque exclusivement composés de pommes de terre et d'un morceau de pain bis. Les jours de pluie, dans la maison oii tout était sans cesse dans un désordre indescriptible, le vieillard se mettait à son clavecin et jouait des airs vieillots et tendres du temps de sa jeunesse.

L'une de ces enfants, Marie-Sylvie, était, de la part de papa Pache, l'objet de soins particuliers; d'une santé débile, jolie pourtant, elle lui rappelait

la femme qu'il avait aimée et avec laquelle il avait vécu, dans les montagnes de la Suisse, ses années heureuses. Marie-Sylvie mourut à Thin en 1821 ; l'année précédente, Pache avait perdu sa fille; sa vieille mère aussi était morte à quatre-vingtquatorze ans^; il restait seul, infirme, sombre, désolé.

Presque immobilisé par les rhumatismes, il se traînait, aux jours de soleil, sur le pas de sa porte et s'asseyait sur un banc. 11 se tenait là, des heures entières, silencieux, le front dans les mains, perdu dans ses pensées et dans ses souvenirs. Depuis le retour des Bourbons, le spectre rouge de Quatrevingt-treize, fréquemment évoqué, hantait l'imagination des paysans de Thin, qui connaissaient maintenant le terrible rôle joué dans la Révolution par cet homme placide et doux réfugié parmi eux.

Lui n'avait plus d'amis ; ses illusions politiques étaient mortes; son gendre, Xavier Audouin, l'ancien hébertiste, l'ami du Père Duchêne, était devenu royaliste ardent. Chose plus triste, son fils Jean Pache avait honte de son nom : il se faisait appeler le baron Jean, — car il était baron, — et cette renonciation avait plu à Louis XVIII, qui l'avait décoré de la croix de Saint-Louis ! Le baron Jean faisait souvent le voyage des Ardennes, il

1. « L'an 1819, le 10 janvier, décès de Jeanne Lallenient, âgée de quatre-vingt-quatorze ans, veuve de Nicolas Pache, fille de l'eu Jean Lallement, en son vivant domicilié à Verdun, et de Marie Guincourt, son épouse. »

fréquentait chez son ami, le comte de Broyés, au ciiàteaude Jandim, voisin de Thin-Ie-Moutier; mais il se gardait de venir embrasser son vieux révolutionnaire de père, ce qui Feût compromis dans la bonne société.

Pache, devenu impotent, passa dans son lit tout Tété de 1823; M"'' Stévenin ne l'avait pas quitté. 11 s'éteignit le 15 novembre, dans l'après-midi, et le lendemain, vers quatre heures, le curé Beuret vint, précédé de la croix, faire la levée du corps, l'ancien terroriste ayant manifesté le désir de se réconcilier avec « la religion adoptée par ses pères ».

L'enterrement eut lieu sans aucun apparat : ein- <{uante personnes, à peine, suivirent le convoi. C'était par une de ces belles journées d'automne, pleines de mélancolie, qu'on appelle l'été de la Saint- Martin. Sur le bord de la fosse, après les prières d'usage, quand fut enlevée la serpillière qui recouvrait la bière, celle-ci, faite de ces planches de sapin neuf qu'une sève résineuse colore de veines écartâtes, apparut toute rouge aux lueurs du soleil couchant. Ceci, aux gens simples qui se trouvaient là sembla un miraculeux symbole et, pendant bien des années, les gens de Thin se racontaient en frissonnant que la dépouille du vieux « septembriseur » avait teint d'une couleur sanglante le cercueil qui le renfermait.

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LA BROUETTE DE COUTHON yiiisvL' Canmvah't.)

LA BROUET'Jm DE GOUTHON

Un point de la vie de Couthon est resté obscur : Gouthon, le dictateur, Couthon, l'un des triumvirs, le confident de Robespierre, FAttila de Lyon, l'homme de la loi de Prairial, Couthon était cuide-jatte, comme chacun sait. Au cours d'une équipée galante, dérangé par un mari jaloux, il avait passé toute une nuit caché, jusqu'au cou, dans un puisard plein d'eau. Il en était sorti, à l'aube, guéri de l'amour des aventures, mais perclus pour la vie. Le D"" Cabanes, qui l'a inscritparmi sa clientèle rétrospective, a diagnostiqué une pacliyménin- .gite chronique dorso-lombaire primitive^nent localisée aux racines du 2^1^X118 lombo sacré.

En fait, Couthon était entièrement privé de l'usage de ses membres inférieurs ^ ; son activité néanmoins était extrême ; ce paralytique fut l'un des hommes

1. Couthon était déjà malade lorsqu'il se maria, le 16 janvier 1187, à Marie-Brunel, fille du lieutenant du bailliage d'Orcet (Puy-de-Dôme). Il eut d'elle deux enfants : Antoine-François- Xav'ier Couthon, né à Clermont, le 17 décembre 1787. et J'ean- Pierre-François-IIippolyte Couthon, né à Clermont, le 21 janvier 1790, disparu à Paris à l'époque du \) thermidor.

Le frère aîné de Couthon était notaire à Orcet. Il clait né en 1752 et mourut en 1818.

les plus remuants de la Convention. A moins qu'il fût aux eaux de Saint- Amand ou que le mal le confinât dans son lit, il était assidu aux séances. Gomment s'y rendait-il? C'est là qu'est le problème : problème peu passionnant, dira-t-on, et j'admets volontiers que bien des gens se laissent absorber par des préoccupations plus actuelles. Cependant l'histoire, comme nos boulevards, — a ses badauds qu'un rien amuse et qu'un menu détail intéresse s'il apporte au récit des grands faits une contribution, si mince soit-elle, de pittoresque et de vérité. De septembre 1791 à juillet 1794, durée de son séjour à Paris, Couthon resta logé à proximité de la Convention. Il s'installe, d'abord, avec son collègue Soubrany, « chez M. Girot, rue Saint-Honoré, presque en face des Capucins ». — Cette demeure, écrit-il en octobre 1791, «me sera très commode, en ce qu'elle sera fort près de l'assemblée et qu'elle me permettra de m'y rendre à pied ». Il marchait donc encore à cette époque « à l'aide d'une canne ou de deux béquilles ». Mais bientôt ses souffrances s'aggravent et ses jambes lui refusent tout service. « Je suis obligé, quand mes douleurs me permettent d'aller à la Convention, de me faire porter à bras jusque dans le sanctuaire » (mai 1792). 11 demeurait alors au n° 97 de la cour du Manège. Un rapport, quelque peu postérieur, parle « de son habitation de Passy et de celle qu'il avait près des bains, àpeu de distance du pontNeuf ». Enfin, on le

trouve en 1794 rue Saint-Honoré, îi° 366 (398 actuel). C'est la maison Duplay qu'habitait Robespierre, Peut-être n'était-ce là qu'une indication officielle, l'adresse où Couthon se faisait adresser son courrier ; peut-être aussi prit-il possession dans la maison Duplay, du logement laissé vacant par Charlotte Robespierre quand celle-ci crut prudent de mettre quelque distance entre son frère et elle.

Un document bien précieux nous renseigne sur la façon d'être de Couthon dans son intérieur. A défaut d'un portrait en pied, qui n'existe pas, les lignes qu'on va lire retracent sa physionomie avec un pittoresque trop souvent absent, par malheur, des récits de l'époque.

L'un des députés que la Convention envoyait en mission dans les provinces et qu'on appelait les proconsuls avait déclaré suspects de modérantisme les juges du tribunal d'un chef-lieu voisin de Paris : la position critique de ces magistrats, placés ainsi sous le couteau de la guillotine, inspirait à leurs concitoyens le plus vif intérêt et l'un des notables de la contrée entreprit le voyage de Paris dans l'espoir d'obtenir qu'ils ne seraient pas inquiétés ; le compte rendu de ses démarches, retrouvé vingt <ins plus tard parmi les papiers deFouché, contient un tableau achevé de la figure du fameux cul-dejatte : c'est Couthon chez lui peint par un homme

qui, dix ans plus tard, frissonnait encore au souvenii' de ce qu'il avait vu.

« J'arrive a Paris et me hasarde à la Convention. Mais les députés avec lesquels j'étais en relation étaient sans crédit et ne s'occupaient que de leur conservation personnelle... Une femme qui avait eu des relations avec M™'' Coutlion me proposa de me présenter à elle et m'engagea, si nous pouvions aborder le mari, à plaider auprès de lui la cause de mes malheureux compatriotes.

Elle parvint à vaincre ma répugnance et bientôt même à me faire considérer comme un bienfait du ciel la faveur insigne d'être admis auprès de ce membre influent du Comité de Salut public.

Nous arrivons... Couthon avait une bonne figure et des manières assez distinguées pour un temps surtout oii le langage le plus grossier, les formes les plus grotesques étaient généralement en usage ; il occupait près des Tuileries un bel appartement dont le mobilier annonçait une grande recherche.

Vêtu d'une robe de chambre blanche, il portait sur le bras un jeune lapin auquel il présentait de la luzerne ; son fils, beau comme l'amour, âgé de trois ou quatre ans, caressait tour à tour la main de son père et le joli lapin blanc. Cet entourage innocent me séduit; la grande affabilité de Couthon m'entraîne.

— En quoi puis-je vous être utile, Monsieur? me

dit-il. Un homme qui m'est recommandé par Madame a droit atout mon intérêt.

Et moi de raconter la mésaventure de mes pauvres juges et de demander quel conseil je puis leur donner.

— Convenez, dit Couthon que la Convention est à plaindre d'être forcée d'envoyer dans les départements des hommes incapables de discerner les véri tables ennemis de la liberté? Les insensés liniront par nous aliéner tous les Français. En ce qui concerne vos juges, il est probable qu'ils ont élô prévenus et qu'ils ne sont déjà plus chez eux... qu'ils restent cachés ; d'après le bien que vous me dites de ces braves gens, on ne fera pas beaucoup de recherches; ils éviteront la prison...

Après un moment de silence, il reprit :

— Vos juges sont intéressants : en y réfléchissant, je vous ai donné un conseil dangereux. Ils viendront se cachera Paris : la police les y découvrira, les arrêtera et il n'y a pas de sûreté dans le^ prisons de Paris. Dites-leur de retourner chez eux: on ne refusera pas de leur donner un gendarme à domicile et je travaillerai volontiers à ce que cette gêne ne soit pas de longue durée.

Dans la persuasion que Couthon est sincère, je lui dis :

— Monsieur Couthon, vous qui êtes toutpuissant au Comité de Salut Public, ignorez-vous donc que tous les jours le Tribunal révolution-

naire condamne des malheureux à qui Ton ne reproche pas d'autre crime? Aujourd'hui même, Monsieur Couthon, soixante-trois condamnés vont être exécutés sous ce prétexte.

Cette réflexion produit sur Couthon un effet impossible à décrire : sa figure se décompose et prend les traits d'un tigre... Il fait un mouvement; le lapin est renversé, l'enfant court en pleurant se jeter dans les bras de sa mère... Couthon avait saisi un cordon de sonnette... la personne qui m'a introduit se précipite sur lui et le contient sur son fauteuil.

— Sauvez-vous, me dit-elle, avec une émotion qui me glace d'effroi ! Puis, baissant la voix.

— Allez m'attendre à l'Orangerie !

Je descends avec la rapidité de l'éclair et j'arrive ■en courant à l'extrémité de la terrasse des Feuillants. Du plus loin que j'aperçois mon ange tutélaire, je me précipite vers elle et je lui demande Texplication de ce qui vient de se passer.

— Le malheureux n'a voulu, dit-elle, que connaître le fond de votre pensée ; vous lui avez plongé un poignard dans le cœur par le reproche sanglant que vous lui avez fait. J'ai cru, comme vous qu'il était sincère...! Couthon a chez lui, comme tous les membres du Comité de Salut public cinq à six hommes de garde... il les appelait au moment où je l'ai retenu sur son fauteuil et vous auriez été, aujourd'hui môme, réuni dans la fatale char-

rette aux soixante-trois victimes dont vous lui avez parlé... Heureusement, j'ai réussi à lui faire honte du crime quil allait commettre envers quelqu'un que je lui avais conduit de confiance. J'ai suivi avec attention tout ce que vous avez dit ; il ignore que vous n'habitez point Paris... Retournez bien vite chez vous... ne prenez pas la route ordinaire dans la crainte d'être reconnu et profitez de la leçon.

Je partis sur-le-champ sans voir personne à Paris; les juges restèrent claquemurés jusqu'à la mort de ce Couthon auquel je ne puis pas penser sans frémir 1... »

Toujours est-il que Couthon se faisait porter. Par qui? Gomment? Nuls mémoires, nuls récits ne l'indiquent. Aucun portrait en pied, nous le rappelons, n'existe du conventionnel, et l'on en était jusqu'ici réduit aux hypothèses. Daîis une hotte., a-t-on dit. A dos (Ihomme., supposa-t-on ; et quelques rapports, en citant le nom de Couthon, parlent de son gendarme de manière à laisser croire, en effet, que ce militaire servait au cul-de-jatte de véhicule.

D'autre part, les comptes du Comité de Salut public mentionnent pour germinal an II « un supplément de ration accordé aux deux chevaux desti-

1. Ce fragment, qui fait partie delà collection d'autographes de M. Victorien Sardou, porte sur l'original ce titre : Caractère de Couthon. Cette note a été rédujée par celui qui s'est présenté cfiez Couthon; elle a été remise au duc d'Otrante, sur sa demande.

nés au citoyen Coiithon». Mais c'était là matière à induction ; rien de plus.

Or, en juillet 1899, une jeune femme se présentait à l'hôtel Carnavalet et demandait à parler au conservateur. Elle déclina son nom et exposa sa généalogie : c'était l'arrière-petite-fille de Couthon ; elle venait ollrir au musée de la ville la chaise roulante dont se servait son bisaïeul pendant son séjour à Paris et qui, depuis le 9 Thermidor, était conservée dans le mobilier familial.

M. Georges Gain reçoit avec l'affabilité qui lui est coutumière tous les visiteurs de Carnavalet ; tout de même, il me semble bien que son accueil est encore plus chaud lorsqu'il devine en eux des donateurs et qu'il pressent que son cher musée va s'enrichir de quelque relique nouvelle.

La descendante de Couthon eut donc vite compris avec quelle reconnaissance était reçue son offre gracieuse, et, huit jours plus tard, le fauteuil de Couthon, débarqué des messageries, sortait de ses emballages dans la cour de Carnavalet et réapparaissait sous le soleil parisien, — ce même soleil do thermidor qui, depuis le jour tragique, il y a cent cinq ans, n'avait pas chauffé son vieux bois.

Et voilà le px'oblème résolu : Couthon se traînait lui-même dans ce fauteuil garni de Aelours couleur citron, — aujourd'hui bien pâli, — qu'il faisait mouvoir par le moyen de deux manivelles adaptées à rextrémilé de chacun des bras : un engrenage trans-

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metlemouvcmentaux roues et, sans avoir la légèreté d'un tricycle, rappuï^cil, parfaitement intact encore peut fournir, avecilf»*^ ^pi'e effort, une assez grande vitesse.

On revoit à présent Couthon malade, souffrant de maux de tête extrêmement violents, secoué de nausées, brisé par de grands hoquets presque continuels, amolli par les bains prolongés, nourri presque exclusivement de bouillon do veau, abattu par la souffrance, miné par la carie, se faisant poser sur son fauteuil mécanique et, par un prodige de volonté, les deux mains crispées sur les moteurs comme sur les manivelles de deux moulins à café, partant seul vers la Convention, distançant les gens valides, évoluant parmi les embarras de la rue Saint-Honoré et sur les larges pavés du Carrousel.

Et ce devait être un effrayant spectacle que ce débris d'homme, roulant avec un bruit de crécelle, les bras agités d'un perpétuel mouvement de rotation horizontale, le tronc penché en avant, les jambes mortes, enveloppées de couvertures, suant, CTÏRnt gare ! emporté par sa machine à travers la foule qui s'écartait stupéfaite, déconcertée du contraste entre l'aspect pitoyable de cet infirme et la terreur qu'inspirait son nom, plus redouté, peutêtre, que celui de Robespierre. — Co7ithon! c'est Couthon!

L'étonnement n'en reste pas moins grand à s'ima-

giner qu'un homme ait pu, dans de telles conditions, trouver un premier rôle à jouer dans ce dramerévolutionnaire dont tous les acteurs sont si alertes, si vivants, si agités, qu'on se représente toujours en mouvement, escaladant la tribune, en proie aux grandes colères patriotiques, courant d'un bout de la France à l'autre pour souffler le vent de tempête qui déracinera le vieux monde. Et cet infirme, qui veut sa part de l'ouragan, apparaît parmi ce déchaînement, dans sa brouette de cul-de-jatte, presque grandiose de ténacité et d'énergie.

Car maintenant qu'on le connaît, cet accessoire, il faut lui trouver sa place dans les scènes de Thermidor,

Nous sommes à la Convention : les deux Flobespierre, Saint-Just, Lebas sont mis hors la loi; on les pousse à la barre ; mais Gouthon qui partage leur sort, Gouthon qui, pendant l'orage, s'est tenu forcément immobile, sur le banc au bas de la tribune, les yeux fixes sur ses pauvres jambes d'enfant malingre, qui s'est chargé de Gouthon?

Son gendarme, sans doute, l'aura pris sur ses épaules et porté hors du prétoire oii la chaise roulante ne pouvait entrer. Et quand l'arrestation est décrétée, quand on entraîne Robespierre à la prison du Luxembourg, son frère à la Force, Lebas à la Gonciergerie, Saint-Just aux Ecossais, qui donc encore escorta Gouthon à l'ancien couvent de Port-

Royal, — Port-Libre, — qui lui était assigné comme lieu de détention ? Le voit-on traversant toute la ville, roulant son fauteuil, se traînant lui-même en prison^ ?

Le voici écroué; l'émeute s'éveille dans Paris; un ordre de la Commune délivre Robespierre et les autres; quant à Couthon, on l'oublie d'abord; vers une heure du matin seulement, ses amis songent à lui et le convoquent à l'Hôtel de Ville ; on le replace sur son tricycle et le voilà, sous une pluie torrentielle, dévalant à toute vitesse la pente rapide de la rue Saint-Jacques, tandis que courent à ses côtés les deux gendarmes qu'on lui avait dépêchés; les procès-verbaux nous donnent leurs noms : ils s'appelaient Muron et Javoir.

La place de Grève était couverte «d'hommes, de baïonnettes, de piques et de canons». Cette foule angoissée et hurlante s'écarte devant l'apparition diabolique dans la nuit déchirée d'éclairs, de ce cul-de-jatte trempé d'eau, le corps en avant, les dents serrées parl'etFort, haletant, les coudes levés,

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