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Lettre du concierqe de Port-Libre concernant Couthon

« 10 thermidor. Malgré la défense qui m'a été faite dernièrement par l'administration de ne recevoir aucun homrne, cette maison n'étant réservée que pour femmes, je crois qu'en vertu de votre mandat d'arrêt, je devais recevoir le C"" Couthon, député, pour le mettre au secret :

« Le C"" Couthon étant placé sur un lit, dans mon greffe, le C''° Jergot, administrateur et l'un de ses collègues, m'en ont fait sortir avec mes commis grefflers, et lui ont parlé environ un quart d'heure. Et sur les une heure après minuit, un offlcier municipal, accompagné d'un greffier du tribunal et de la gendarmerie, sont venus le réclamer en vertu d'un ordre de l'administration de police, resté en mes mains. »

les poings emportés dans le mouvement giratoire qui actionne sa mécanique, s'échouant enfin devant le perron de l'Hôtel de Ville dont les hautes fenêtres découpent dans l'ombre leurs grands rectangles lumineux.

Quelqu'un prit le conventionnel sur son dos et le monta au premier étage ; ici nous avons le récit d'un espion qui se trouvait là et qui conte ainsi l'entrée de Couthon : « Dans la salle des séances (du conseil général), les deux Robespierre étaient l'un à côté du président Lescot-Fleuriot, l'autre auprès de Payan, agent national. Coiithon y fut porté un instant après et, ce qui est à remarquer, c'est qu'il était encore suivi de son gendarme. En arrivant il fut embrassé par Robespierre... qui prit aussi la main du gendarme et lui. dit : « Brave gen- « darme, j'ai toujours aimé et estimé votre corps; « allez sur la porte et faites en sorte de continuer « à aigrir le peuple contre les factieux. »

Le conseil était bon, sans doute, mais c'était un mauvais tour que jouait là Robespierre à Coulbon, qui, privé de son porteur, se trouvait à la merci du premier venu. Quand, une heure plus tard. l'Hôtel de Ville fut envahi par les hommes de la (Convention, quand, dans l'affolement qui suivit le coup de pistolet de Merda, Robespierre jeune se jeta par la fenêtre, que Lebas se fit sauter la cervelle, que Henriot s'engouffra dans une cour sans issue, le misérable Couthon, sans armes, sans aide, sans

soutien, incapable de se lever du siège ou on l'avait placé, se laissa choir sur le parquet, et, se servant de ses mains comme de béquilles, traînant ses jambes mortes, parvint à se pousser sous une table où il se cacha. Quelqu'un, pourtant l'y découvrit ; on le jeta comme un paquet sur le palier de l'escalier, au bord des marches ; un mouvement qu'il iit le précipita', il roula jusqu'au bas des degrés de pierre : on le trouva, au matin, étendu dans une petite cour de service vers laquelle il avait rampé : immobile, le visage collé contre le mur, il « faisait le mort » ; il avait le front fendu ; quand les hommes le secouèrent pour le mettre debout, il essaya de s'enfoncer dans le corps la lame d'un canif qu'il tenait tout ouvert à la main.

On le lia sur une civière et on le porta à l'Hôtel- Dieu où le chirurgien Dessault pansa ses blessures; puis, par les quais, on l'emmena aux Tuileries. Il fut laissé, sur son brancard, au pied de l'escalier du Comité de Salut public, sous le porche de la cour : un groupe de citoyens se forma autour de lui ; il était alors neuf heures du mâtiné

Depuis six longues heures déjà, Robespierre, blessé, agonisait, étendu sur une table, dans la salle d'audience du Comité : Payan, Saint-Just et Dumas étaient là également, assis dans l'embra-

1. Procès-verbal de Tinterrogatoire de Couthon à l'hospice de l'humanité.

2. Rapport fait au nom du Comité... prononcé le 8 thermidor an III, par Courtois, pièce XLI.

sure d'une fenêtre. L'ordre vint de conduire tous ces vaincus à la Conciergerie et le cortège se forma, tragique ; c'était d'abord Robespierre que quatre hommes portaient dans un fauteuil; un bandage encadrait son visage et, formant calotte, couvrait son crâne ; sa redingote bleue était déchirée au bras droit et fendue dans toute la longueur du dos : il était sans souliers, les mollets nus, les bas tombés à ses chevilles; sa culotte était déboutonnée et laissait passer la chemise toute sale de sang. Il ouvrait souvent les yeux et n'avait pas perdu ses forces, car, en descendant l'escalier du Comité, il asséna à l'un des citoyens qui soutenaient son fauteuil un violent coup de poing sur la nuque ^.

Les porteurs de Couthon emboîtèrent le pas; derrière le brancard marchaient Dumas, reconnaissable à sa grande redingote noire, d'étoffe légère, ressemblant à une soutane; Payan, très correct avec son col blanc et son habit gris; Saint-Just enfin, « tiré à quatre épingles », dans son frais costume d'été, la cravate coquettement nouée, l'habit de couleur chamois, le gilet fond blanc et la culotte de drap gris-blanc.

Il ne semble pas, d'ailleurs, que ce défilé ait beaucoup ému les Parisiens ; quelques curieux suivirent, mais la foule ne s'attroupa point. On sait

1. Notes relatives à RobespieiTC, lorsqu'il lut apporté au Comité de Salut public.

seulement qu'arrivés au terre-plein du pont Neuf les porteurs de Robespierre s'arrêtèrent pour souffler; ils déposèrent le fauteuil devant ]c piédestal de la statue détruite. Le « tyran » regarda les gens »[ui l'entouraient et haussa les épaules, très visiblement.

Vers quatre heures du soir, les vingt-deux condamnés du jour, dont était Gouthon, furent conduits à l'échafaud; on voyait le cul-de-jatte dans la troisième charrette, les jambes pendantes, le front cerné d'un bandeau, lair consterné, le teint livide. Lorsqu'on arrive à la place de la Révolution, deux commis de Sanson le saisirent par les bras et par les pieds pour le porter sur la plate-forme. Ce fut par lui que commença l'exécution. Dans l'impossibilité de l'attacher sur la planche de la manière usitée, on l'y plaça verticalement (?) ; mais son corps atrophié se prêtait mal aux mouvements et les essais durèrent un quart d'heure! Un quart d'heure d'angoisse terrible pendant lequel la dou-. leur arracha au supplicié des cris déchirants que €0uvraient les huées de la foule. Il mourut eniin; après lui vint le tour de Robespierre jeune, puis dix-neuf autres, puis Maximilien; ce fut Lescot- Fleuriot qui monta le dernier.

Couthon, qui n'avait pas eu de chance, on en

conviendra, eut pourtant celle d'avoir un bon fils.

Il avait épousé, en 1787, avant sa paralysie, la.

fille du lieutenant au bailliage d'Orcet, Marie Brunel, qui l'avait rendu père de deux enfants. L'aîné, Antoine-François-Xavier, avait près de sept ans à l'époque où mourut son père; le plus jeune était né en 1790 et n'avait, par conséquent, que quatre ans.

Qu'advint-il de cet enfant dans la tourmente du 9 thermidor? Folle de douleur, la mère l'égara-t-elle dans ses courses à travers Paris ? Fut-il volé, tué par quelque femme dont Couthon aurait fait périr le fils? On l'ignore; ce qui est certain c'est qu'il disparut sans retour.

La veuve du conventionnel revint, avec son fils Antoine, se fixer à Orcet^ Il lui fallait du courage ; les gens du bourg, qui avaient adulé Couthon lorsqu'il était au pouvoir, s'acharnèrent contre sa mémoire ; le Conseil municipal arrêta que son acte de naissance serait effacé des registres de la commune : « Détruisons le souvenir de cet infâme séducteur, livrons aux flammes le portrait de cet abominable monstre. Puisse la nation ignorer le lieu de sa naissance, puissent les mânes plaintives des martyrs de la liberté poursuivre son ombre fugitive jusque dans la sombre demeure des morts! » On découvrit dans la commune deux portraits gravés du cul-de-jatte; on les brûla sur la place publique,

1. La veuve de Couthon se remaria; elle épousa en secondes noces un officier de santé : Louis Charreyre. Elle en eut deux filles ; elle mourut à Clermont. le 17 septembre 1843.

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tandis qu'autour du bûcher dansait en farandole toute la jeunesse de l'endroit. La réaction thermidorienne fut si bête qu'elle rendrait presque sympathique les vaincus de thermidor.

Le mépris qu'inspiraient à Antoine Gouthon ces lâchetés, fit naître en lui, très jeune, le culte de la mémoire de son père.

A dix-sept ans il s'engagea, prit part à toutes les guerres de l'Empire. A la Moskowa, encore sousofficier, il était porté à l'ordre du jour de l'armée. Napoléon le fit appeler et lui otïrit l'épaulette « à condition qu'il changerait de nom ». Antoine Couthon refusa, disant qu'il n'avait pas à renier son père, — et il resta sergent. A la Restauration, il revint à Orcet, bravant le préjugé et y vécut pendant vingt ans. En 1848, le vent tourné et la République revenue, ses concitoyens commencèrent à trouver que Couthon « avait du bon ». Ne sachant par quel moyen faire amende honorable au fils de celui qu'ils avaient si prestement désavoué, ils lui offrirent un banquet que le vieux soldat consentit à présider.

C'était un homme rude, un peu sombre, tenace, On a de lui une lettre adressée à un chroniqueur royaliste qui avait apprécié sévèrement son père : « Le nom de Couthon, écrit-il, fut longtemps dur à porter ; aujourd'hui qu'il commence à se faire grand et que la discussion est permise, je ne souffrirai plus qu'on lui porte atteinte. »

Antoine Couthon mourut en 1867; Napoléon III

l'avait fait chevalier de la Légion dlionneur. Il avait eu un fils, mort, en Italie, du choléra, laissant deux filles en bas âge... Et c'est ainsi que nous revenons à la donatrice du fauteuil roulant et à ce meuble historique.

Nulle relique ne présente, plus que celle-ci, des caractères d'absolue authenticité. La brouette avait été prêtée à Couthon par les administrateurs du mobilier national; elle provenait du château de Versailles où elle avait servi à la femme de Charles- Philippe-Caj)et^ — autrement dit à la comtesse d'Artois. Après thermidor le garde-meuble réclama le fauteuil pour « le transférer au dépôt national des machines », rue de l'Université. Cette réclamation dont la minute existe, est datée de messidor an III. Il est certain qu'à cette époque, — près d'un an après la catastrophe, — la veuve de Couthon avait regagné son village d'Orcet, emportant ses meubles et les souvenirs qui lui restaient du conventionnel. La remise du fauteuil ne fut donc pas effectuée; il était resté, depuis lors, en Auvergne; la veuve de Couthon ne mourut qu'en 1843; son fils, nous l'avons dit, en 1867. L'un et l'autre étaient deux témoins irrécusables ; ils avaient conservé vivant le souvenir des scènes de l'an II; ils avaient vu Couthon dans sa chaise roulante ; et ce curieux bibelot conservé dans les collections de la Ville, demeurera l'un des plus pittoresques et des

plus sûrs éléments de la chronique révolutionnaire que content de façon si saisissante les galeries de Carnavalet.

Vhomme au manteau tenait une grande place dans les rapports qui, en février 1804, s'entassaient quotidiennement sur le bureau de M. Réal, chargé de la police la République ' .

On avait vu Vhomme au manteau rôder dans les Champs-Elysées; l'un disait l'avoir aperçu, la nuit, sur le boulevard, du côté de la Madeleine; un autre, à la même heure, le rencontrait dans une rue déserte aux environs de Saint-Médard ; certain soir on le signalait entrant dans un café avec une femme; ou bien il avait dîné en compagnie d'un moine défroqué. Par malheur, on ignorait quel pouvait être ce mystérieux personnage : l'un des chefs, assurément, de la bande de brigands venus d'Angleterre pour poignarder le premier consul ; un prince de la famille de Bourbon, peut-être? Mais lequel? — Le duc d'Angoulême se trouvait en Gourlande ; le duc de Berry et le comte d'Artois étaient à Londres; le duc d'Enghien vivait retiré dans le duché de Bade; tous étaient copieusement

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