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Mémoires de M'"" d'Abranlèa, t. VIL

entourés d'espions et il paraissait invraisemblable que l'un d'eux eût pu quitter sa retraite sans que le gouvernement français en fût avisé.

Si la police de Bonaparte coûtait cher, il faut reconnaître qu'elle gagnait bien son argent. A aucune époque l'art d'épier ses concitoyens ne fut poussé à un tel degré de perfection. Real disposait d'un personnel extrêmement nombreux; assemblage bizarre d'anciens jacobins sans ressources, despions des comités révolutionnaires restés sans emploi, d'ex-fonctionnaires mis à pied pour s'être montrés trop chauds partisans d'un des régimes éphémères dont la France avait joui depuis quinze ans : on y comptait aussi pas mal de chauffeurs^^^ réfractaires, de chouans amnistiés ou de déserteurs, figures étranges dont Paris grouillait et qu'on rencontrait, marchant par groupes, reconnaissables au traditionnel gourdin, au castor à boucle, à la face glabre perdue dans une haute cravate défraîchie et aux crosses de pistolets faisant bosse sous la longue houppelande montrant la corde et boutonnée jusqu'au menton.

En dépit de cette armée de mouchards, les ennemis du gouvernement allaient et venaient, tenaient des conciliabules, circulaient sur les routes avec une aisance véritablement stupéfiante. Dans ce Paris que son étendue rend si propre aux aventures romanesques et où l'on est introuvable par ce seul fait qu'on se promène dans les rues, une

troupe importante de Chouans s'était rassemblée ; ils passaient aux barrières sans être inquiétés, possédaient, depuis Saint-Denis jusqu'à la mer, de confortables lieux d'étapes, prenaient mesure d'uniformes militaires chez les tailleurs en renom du Palais-Royal, fréquentaient les endroits gais, et la police recueillait l'écho de leurs fredaines sans parvenir à en saisir un seul.

Le 13 février, pourtant, on apprit quelque chose: un royaliste emprisonné depuis peu au Temple, jugeant que pour lui, Fafl'aire tournait mal, se pendit, ce jour-là, à l'aide de sa cravate nouée encorde aux barreaux de son cachot'. Un geôlier, l'entendant râler, poussa la porte et le décrocha ; mais l'autre, plus qu'aux trois quarts mort, fut pris, dès qu'on l'eût ranimé, d'un tremblement convulsif et, au milieu d'exclamations incohérentes, en délire, il révéla tout : « le chef de la conjuration était Georges ; Moreau en faisait partie ; l'homme au manteau était Pichegru... »

C'était Pichegru. en effet, Pichegru, le vainqueur de la Hollande, l'émule de Hoche à l'armée du Rhin ; Pichegru qui n'avait jamais pu démêler lui-môme s'il était royaliste ou républicain et dont cette incertitude avait fait le malheur; courageux et loyal d'ailleurs, encore qu'il eût trompé les espérances de tous les partis ; étouffant d'ennui hors

1. 11 s'appelait Bouvet de Lozier ; il était chargé de la correspondance avec les Princes.

de France, depuis que le Directoire l'avait déporté; mettant son espoir dans les finasseries de la politique auxquelles il n'entendait rien ; se fiant au premier venu, il s'était laissé entraîner dans cette aventure louche par des gens d'un implacable fanatisme, — comme Georges, — ou d'une ambition hésitante et aigrie, — comme Moreau.

A peine en France, Pichegru comprit que tout le monde l'avait trompé ; avec son bon sens franccomtois, il jugea tout de suite qu'une lutte entreprise dans de telles conditions devait être forcément stérile, que l'ancien monde et le nouveau étaient irréconciliables, et peut-être eût-il, l'un des premiers, l'intuition du grand malentendu dont devait souffrir tout le xix^ siècle. Alors, insoucieux de sa propre vie, il s'abandonna au courant, le cœur déchiré, n'ayant plus le courage de s'arracher à Paris, qu'il aimait, et préférant les asiles clandestins qu'il y trouvait à l'insidieuse hospitalité de l'Angleterre.

Le théâtre de la conspiration avait été machiné par des comparses d'une habileté surprenante. Parmi les étranges figures qui surgissent des rapports policiers de l'époque, celle de Spin mérite un croquis. Spin était marguillier de l'église Saint-Laurent et entrepreneur de son métier ; il s'était chargé de pratiquer les cachettes destinées à receler, en attendant « le coup de main», les complices de Georges et de Moreau.

Il allait, flânant par les rues, guettant les écriteaux d'appartements vacants, choisissant les maisons d'allure discrète, situe'es dans des rues peu fréquentées, se faisait montrer le local, le louait sous un faux nom et, prétextant des réparations indispensables, il s'y enfermait avec ses outils et disposait, en peu de jours, une bonne cache. Puis il logeait là quelque brave ménagère recrutée parmi les cuisinières de sa connaissance et l'informait qu'elle aurait à héberger « un pensionnaire ».

Le « pensionnaire », comme on le présume, n'était autre qu'un des conjurés qui vivait là grassement, sortant le plus rarement possible, disparaissant au moindre bruit suspect, dans la cachette dont Spin lui avait révélé le mécanisme sans en rien dire à la bonne femme, locataire en titre de l'appartement, qui voyait, dix fois par jour, paraître et disparaître son pensionnaire, sans pouvoir soupçonner quel sortilège lui conférait la faculté de se rendre invisible.

Spin apportait à la pratique de ce sport singulier une sorte d'amour-propre : il se montrait fier d'avoir réussi à établir dans le logement d'un de ses amis, le tailleur Michelot, rue de Bussy, une cache dont Michelot lui-môme, obligé par sa profession à de longues absences, ne soupçonnait pas J 'existence et où s'étaient tassés deux gaillards armés juqu'aux dents. Quand le tailleur était en course, les deux forbans se désourdissaient dans

rappartement ; dès qu'ils l'entendaient monter l'escalier, ils rentraient dans leur repaire ; et le brave Michelot, admirateur fervent de Bonaparte, ne se douta qu'il donnait l'hospitalité à des « suppôts de l'Angleterre » qu'au jour où la police vint l'arrêter, lui et ses locataires ^

Pichegru ne manifestait qu'un goût des plus modérés pour ces réduits forcément exigus ; il préférait se donner à lui-même l'illusion de la liberté, il n'est pas impossible de reconstituer, presque complètement, son odyssée à travers Paris, à part quelques nuits passées aux hasards d'une rencontre et dont plusieurs lui coûtèrent, dit-on, dix ou douze mille francs : un bon prix; mais les murs se couvraient d'affiches blanches annonçant que « les receleurs des brigands seraient assimilés aux brigands eux-mêmes ». C'était la mort pour qui donnerait asile à l'un d'eux, ne fût-ce que pendant vingt-quatre heures, sans le dénoncer à la police ; et les maisons les plus largement hospitalières d'ordinaire, restaient obstinément fermées à tout inconnu.

Pichegru, entré à Paris dans le cabriolet de Georges, par la barrière Saint-Denis, avait passé sa première nuit chez Denand, marchand de vin, à l'angle de la rue du Bac et de la rue de Varenne : c'était le grand entrepôt des Chouans, leur terminus,

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