‹ Vieilles maisons, vieux papiersChapitre 41 sur 52 · Archives de la Pri^fecliire de Police · texte numérisé non relu

Archives de la Pri^fecliire de Police

face de la rue Colbert, habitait à cette époque un commissionnaire en marchandises nommé Treille. Il avait épousé, deux ans auparavant, une veuve, M""^ de Caux, qui,^ de son premier mariage, avait une fille alors âgée de seize ans. Pichegru, au temps où il était général en chef de l'armée du Nord, s'était lié avec la famille de Caux et M"'' Treille avait gardé pour lui une affection quasi filiale; elle le savait à Paris et c'est à elle qu'il s'adressa quand M'^* Gilles lui ferma sa porte. Treille, pressenti, accepta de recevoir le proscrit et, le 26 février, au crépuscule, Pichegru entrait dans la maison de la rue Vivienne, M"^ Treille le reçut, l'installa dans une chambre voisine de la sienne et, quand fut close, à l'heure habituelle, la porte des magasins, on se mit à souper ^

Treille avait pour associé et pour commensal de chaque jour un agent d'affaires appelé Leblanc : il avait en lui la plus absolue confiance, l'ayant rencontré, plusieurs années auparavant, à une loge maçonnique dont ils étaient l'un et l'autre membres influents-. L'existence de Leblanc était, en apparence, des plus régulières et des plus honorables : il avait été quelque peu militaire et ne s'était jamais occupe de politique ; il vivait seul dans un loge-

1. La vérilé dévoilée par le temps ou le vrai dénonciateur du général Picliegru signalé.

2. iJénoncialion au roi et à l'opinion publique d'iniquités et. d'attentats commis sou? le préfet de police Dubois.

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ment, très voisin de l'Opéra, situé alors sur remplacement actuel du square Louvois. Il dîna, ce soir-là, avec la famille Treille et Pichegru. dont on ne chercha pas à lui cacher Tidentité ; on causa longuement; la nuit fut tranquille; mais, dès le lendemain, force fut bien de s'avouer que le local n'offrait aucune sécurité, l'appartement se composait d'une enfilade de pièces, encombrées de marchandises, et dont l'accès, pendant le jour, était permis à tout venant. Le proscrit fut lui-même d'avis qu'en séjournant là plus longtemps il compromettrait ses hôtes sans profit pour lui-même et Treille se chargea de lui procurer un abri moins exposé. 11 consulta Leblanc qui, avec empressement, mit son logement à la disposition du général; il fut convenu que celui-ci s'y rendrait à la nuit tombante. La journée s'écoula sans alerte; ces gens se jetaient dans cette tragédie avec une insouciance vraiment singulière, ne paraissant pas se douter qu'ils jouaient leur vie et que toute la police de la République était à l'affût de l'homme (}u'ils se repassaient avec une déconcertante tranquillité.

Le 27, en s'asseyant à la table des Treille, Leblanc remercia chaudement Pichegru de l'honneur qu'il lui faisait d'accepter sa maison pour asile, s'excusa seulement du peu de confortable de son intérieur, affirmant néanmoins que la retraite y serait assurée. Comme la veille, on causa sans contrainte; Leblanc

paraissait heureux et même amusé d'être mêlé à cette aventure.

Que se passa-t-il en quelques instants dans le cœur de cet homme? On ne connaît rien de ses antécédents ni de sa situation de fortune; partant nul indice sur sa moralité. Le dossier où certainement ces renseignements se trouvaient a disparu des archives et dans l'énorme fatras de paperasses qui y sont conservées sur ratfaire de Georges et de ses complices, son nom ne se rencontre pas une seule fois. Nous savons pourtant que, ce soir-là, au milieu du repas, sa gaieté fit place à une préoccupation assez A'isible : comme on l'interrogeait, il prétexta une affaire urgente, une vente laissée interrompue et qu'il avait hâte de conclure; il s'excusa et sortit^. Dès cet instant il est criminel; il court à l'hôtel du gouverneur de Paris qui était alors le général Murât; il demande à parler au gouverneur; il veut lui apprendre que, cette nuit môme, Pichegru couchera sous son toit et fixer le prix qu'il demande : 100.000 francs. Mais Murât est absent ou ne peut recevoir. Leblanc ne veut confier à nul autre son secret; il annonce qu'il reviendra dans la soirée, et, tout courant, il rentre chez Treille où les convives sont encore à table. Leblanc reprend sa place, raconte que l'affaire qui le préoccupait est heureusement terminée; il a retrouvé son entrain, la soi-

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