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Quand la petite troupe fut parvenue au tournant de la rue Chabanais, Leblanc heurta à sa porte qui s'ouvrit et, sans bruit, il monta, suivi des hommes. Au palier de son logement, il laissa les gendarmes et continua jusqu'à l'étage de sa servante, qu'il réveilla : elle passa un jupon et parut, une chandelle à la main.
— Ma clef, dit Leblanc ; donnez-moi ma clef !
La tille obéit, etlarée, et, machinalement, redescendit avec son maître ; quand elle aperçut les silhouettes sinistres des policiers échelonnées, immobiles, dans l'escalier, elle pensa tomber d'émoi. Comminges prit la clef, prêta l'oreille pendant quelques instants ; rien ne bougeait dans la chambre : vivement il ouvrit; la porte résista; une comm-ode avait été poussée, formant barricade. Sur un signe, les hommes se ruèrent et, tout de suite, ce fut une mêlée. Pichegru ne dormait pas, il lisait couché dans son lit; à la première alarme il bondit vers ses pistolets; mais un des gendarmes le prévint et renversa la table sur laquelle était posée la lumière: dans l'ombre, une lutte furieuse s'engagea; les policiers se jetaient sur le colosse nu qu'ils n'atteignaient qu'au hasard ; ils s'accrochaient à lui, trébuchant dans les meubles, écrasés par ses gros poings, cherchant à saisir ses jambes pour le renverser sur le carreau : et ce fut une scène effrayante que ce pugilat silencieux, dans cette chambre étroite, coupé seulement de jurons et
qu'éclairait à peine la chandelle tremblant aux mains de la domestique^, restée sur le palier avec Leblanc qui, sans doute, demeura là, n'osant pénétrer, tandis que, dans la maison réveillée, les portes s'entr'ouvraient, laissant apparaître des visages stupides de gens surpris en plein sommeil...
Le combat dura plus d'un quart d'heure : enfin l'un des hommes, s'élançant, saisit brutalement au bas- ventre le général qui, sous l'atroce douleur, poussa un rugissement et s'abattit : en un instant, la meute fut sur lui, l'étouffa sous les couvertures arrachées du lit, le garrotta... C'était fait : Leblanc avait gagné 100.000 francs.
Dans la rue, une sorte de foule s'était amassée, curieuse, angoissée du pressentiment d'un grand drame. Quand les gendarmes parurent sur le seuil de la maison, ce fut une bousculade, vite réprimée ; et l'on vit sortir les policiers, soutenant à à grands efforts, un ballot de linge énorme d'oiî sortaient deux pieds nus meurtris. C'est ainsi qu'on porta Pichegru, roulé dans ses draps, immobilisé, jusqu'à la place Vendôme, à l'hôtel du Grand- Juge et, de là, à la police, rue des Saints-Pères. On le déposa, toujours ligoté, sur le tapis, dans le cabinet de Real, qui fit découvrir le visage; le drap soulevé, la face du malheureux apparut, tuméfiée,
1. Le Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale possède une gravure de l'époque, assez grossière, mais très précieuse au point de vue documentaire, représentant la scène de rarrestdtiott ■de Pichegru.
apoplectique, les yeux clos, les dents serrées de rage.
Les constatations faites, les hommes le chargèrent sur un brancard et, traversant toute la ville, le portèrent au Temple; et ce dut être, pour les rares passants, une vision tragique que celle de cette civière, qu'escortaient vingt gendarmes, et sur laquelle était étendue une forme blanche que secouait, par instants, une suprême révolte.
A trois heures du malin, Real recevait ce bulletin : — Rapport du concierge du Temple; nuit du 8 au 9 ventôse an XII. Le général Pichegru a été conduit en cette maison, mis au secret et gardé à vue. Il est calme^.
A cette même heure, Comminges et ses policiers frappaient à la porte de Treille, rue Vivienne : l'appartement est envahi; on fait sauter les tiroirs des meubles ; on sonde les placards, on fouille jusqu'au lit oii M'^* de Gaux est couchée. Treille, sa femme et sa belle-fille sont traînés à la police; on les interroge, on les menace, on leur fait signer enfin une déclaration que les malheureux, tremblants de peur, apostillent sans la lire ; puis on les laisse aller. Que contenait cette déclaration? On l'ignore : le dossier de Treille, comme celui de Leblanc, a disparu des Aichives : « On y trouve
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seulement mention des « gendarmes commandés pour arrêter un homme et deux femmes logés rue Vivienne et prévenus de complicité' ».
Mais, le lendemain, le Journal de Paris annonçait par une note officielle qu'un nommé Treille, après avoir procuré chez son ami Leblanc un asile à Pichegru, l'avait indiqué aux agents du grand juge. « Leblanc, ajoutait le journal, est actuellement en fuite et activement recherché. » Tel était l'ingénieux moyen que le traître avait imaginé pour sauver son honneur: lui seul avait pu révéler le nom de Treille et celui-ci resta pendant dix ans sous le coup de cette odieuse accusation; nulle gazette n'osa insérer sa protestation ; ce n'est qu'après la chute de l'Empire qu'il put se disculper.
Leblanc, lui, n'était pas « en fuite ». Dès le 1" mars assure-t-on, il avait touché ses 100.000 francs et il osa, le jour même, se montrer à la Bourse où il fut hué ; il s'abstint d"y reparaître, resta cependant à Paris et, si grande était son inconscience que, quand on apprit le suicide de Pichegru au Temple, Leblanc sollicita la croix de la Légion d'honneur 2 ! On lui répondit par l'ordre de quitter immédiatement la France : il vécut quelque temps à Hambourg, sous un faux nom 3 ; puis il passa à Lyon, où il se remit au commerce; en 1814, on le retrouve à Saint-Jean-de-