L(t poli'^e dévoilée, par Fkm.ment
d'honneur. Quelqu'un le désigna comme étant le fils du délateur; le bruit prit de la consistance. On ajoutait qu'au* retour de Waterloo, comme son régiment traversait Paris, le 29 juin 1815, Antoine Leblanc avait tué, à coups de sabre, boulevard Poissonnière, un serrurier nommé Rainfray qui, en voyant passer les soldats vaincus de Bonaparte, s'était malencontreusement avisé de crier : « Vive le roi ! »
Pour ce crime, Antoine Leblanc fut décrété d'accusation : les agents chargés de l'arrêter le brutalisèrent... comme douze ans auparavant, d'autres policiers avaient brutalisé Pichegru. Ils alléguaient « que Ton devait poursuivre l'expiation du crime du père sur le fils ».
Antoine Leblanc fut traîné de brigade en brigade sur la route de Paris ; les gendarmes se le transmettaient avec cette recommandation : «. C'est le fils de l'homme qui a vendu à Buonaparte le brave Pichegru. »
Le voyage fut un martyre ; dans les bourgs les gens s'attroupaient et huaient le malheureux. A Moulins, il tomba malade; un pharmacien de la ville, auquel la gendarmerie s'adressa pour lui procurer un médicament nécessaire tenta de Cempoisonner pour venger le vainqueur de la Hollande! Leblanc resta pendant un mois entre la vie et la mort. Il arrive enfin à Paris ; il est écroué à la prison de l'Abbaye, passe en jugement. Le serrurier
LEBLANC Zl^
Rainfray, qui n'était pas mort, parut à l'audience et ne reconnut pas son assassin. N'importe, Leblanc est condamné aux fers à perpétuité.
Sur la place Vendôme, au pied de la colonne où le drapeau blanc a remplacé la statue de Napoléon, il subit le supplice de la dégradation en présence des troupes de l'armée de Paris ; puis on l'envoya à Bicêtre en attendant le départ de la chaine. Le 3 septembre 1816, il va être /i?;Te; mais il obtient un sursis. Louis XYIII, ému de l'aventure, a demandé le dossier de l'affaire. Le 30 janvier 1817 Leblanc apprend que le roi a commué sa peine en cinq années de détention; quelques mois plus tard, il est définitivement gracié.
Alors seulement il put parler : par trois fois, il publia un factum ' qui n'est qu'un long cri do désespoir, un appel à la pitié vraiment éloquent. Il protesta qu'il n'avait de commun que le nom avec « l'individu dont les mains s'étaient jadis souillées du prix du sang », que son père, « octogénaire vénérable, couvert de blessures acquises dans la défense de la patrie, n'avait jamais vu ni connu le général Pichegru ». Une polémique à son sujet, s'engagea entre la Minerve et le Jowiial de Paris. Pourtant l'affaire resta obscure :un doute subsista; car, si « l'octogénaire vénérable », n'était autre
1. Mémoire pour A. Leblanc [de Besançon, Donbs), chevalier de la Légion d'honneur, lienienant au 2° bataillon du 2° régiment de chasseurs à cheval de V ex-garde impériale. 18"2i.
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qiio l'homme aux 100.000 francs, il avait assurément caché à son fils, comme à tous, son odieuse célébrité. Les pièces d'archives ont disparu et le problème ne peut être, pour le moment, résolu.
Les replis de notre histoire foisonnent d'énigmes de ce genre, à tout jamais mystérieuses. Le cas d'Antoine Leblanc devait cependant être conté. C'était la revanche de la nuit du 28 février 1804, revanche aveugle, cruelle, injustifiée; mais s'imagine-t-on ce que devait penser, s'il vivait encore et s'il en fut instruit, le misérable qui voyait, après tant d'années, son crime rejaillir sur un innocent et qui, par là, peut-être, put avoir conscience de l'horreur qu'inspirait son ignominie?
SAINT-JUST A BLÉRANGOURT
LE PERE DE SAINT-oUST
D'après un portrait inédit communiqué par la famille du Conventionnel.
SAINT-JUST A BLÉRANGOURT
Au premier coude de la route qui vient de Noyon, implacablement droite depuis deux lieues et demie, on entre dans Blérancourt, grosse bourgade plantureuse et placide : il y a des granges ouvertes, des odeurs d'étabies, des coins de jardins fleuris entrevus à travers des grilles. A mesure qu'on avance le village se fait presque ville : le chemin de Soissons, dévalant d'un coteau, vient se buter à un arc triomphal, vestige de la seigneuriale demeure des marquis de Gesvres ; au centre du bourg, près de la mairie se groupent la halle, le café, des boutiques ; de gros chariots stationnent devant Fauberge ; puis les maisons s'espacent, la campagne recommence et la route continue vers Coucy à travers la plaine coupée par des haies.
Dans ce bourg, semblable alors à ce qu'il est aujourd'hui, '^vint s'établir, à la fm de 1776, un certain M. de Saint-Just, originaire d'un village voisin qu'il avait quitté jeune pour s'engager dans la gendarmerie : la carrière militaire l'avait pendant longtemps éloigné du Soissonnais; il s'était marié étant
à Cussct^, un fils lui était né a Verneuil, près Decise-, où il tenait garnison; comme l'avancement lardait, découragé, il prit sa retraite et regagna son pays. Son père, mort récemment h Nampcelle, près de Noyon, laissait vacante la place de régisseur des domaines de M. du Buat, seigneur de Morsain, Richebourg, Evry et autres lieux; l'ancien gendarme hérita de cette modeste situation qui convenait à ses goûts ; il la conserva pendant huit ans. Puis, fatigué, ayant amassé quelques économies, il acheta d'un sieur Lefebvre, épicier, une maison située à l'extrémité de Blérancourt, près des champs, à l'angle de la rue aux Chouettes, et s'y installa avec sa femme, de vingt ans plus jeune que lui, son fils et ses deux fillettes^.
Tout de suite, dans cette bourgade de cultivateurs, M, de Saint-Just fut une autorité : sa qualité
1. Le 10 mai 1766, ont reçu le sacrement du mariage Messire Jean de Sahit-Just de Richebourg, écuyer, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Loui», capitaine de cavalerie, maréchal de logis de la compagnie des gendarmes sous le titre de Berry, fils de défunt maître Charles de Saint-Just, bourgeois, et de défunte dame Marie-Françoise Adam, de la ville de Namplesse en Picardie, diocèse de Soissôns, actuellement en quartier en la ville de Cusset en Auvergne ; et demoiselle Marie-Anne Bobinât, fille majeure de maître Léonard Bobinot, conseiller notaire du roi, grenetier au grenier à sel de la ville de Décize et de défunte dame Houdry de cette paroisse..., etc. »
2. « Paroisse de Verneuil. Le 25 aoîit 1767, baptisé Louis-Antoine, né aujourd'hui, fils légitime de messire Louis-Jean de Saint-Just de liichebourg, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis... et de dame Jeanne-Marie Bobinot. Son parrain a été Jean-Antoine Bobinot, curé de Verneuil. et sa marraine, dame Françoise Bavard, qui ont signé avec nous... »
3. Louise-Marie-Anne Saint-Just née à Nampcelf Aisne), le 12 septembre 1768 et Marie-Françoise-Victoire Saint-Just, née également à Nampcel le 10 novembre 1769.
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d'ancien officier, son ruban de Saint-Louis', ses petites rentes lui donnaient de l'importance; c'était un homme grave, à la figure longue, au nez énorme : il parlait peu, ne riait jamais et passait ses journées à jardiner dans son potager ou à lire, assis sous la charmille plantée le long d'un petit ruisseau qui limitait sa propriété. D'ailleurs, il ne put jouir longtemps de cette calme existence, car il mourut le 8 septembre 1777, moins d'un an après son arrivée à Blérancourt-.
Son fils avait alors dix ans; enfant insoumis et ardent, libéré de la tutelle sévère de son père, il ne connut plus de contrainte : c'était, à travers les rues du village, des galopades effrénées en compagnie des gamins qu'il formait en troupe et qu'il commandait. Son audace d'enfant mal élevé amusait les uns, exaspérait les autres : tous s'accordaient à reconnaître que M"** de Saint-Just « aurait bien du mal avec ce garçon-là». La pauvre femme était douce, passive, un peu indolente : dépaysée, au reste, dans ce Blérancourt où elle ne connaissait personne, elle vivait retirée, soumise à plus d'une privation, car la gêne était venue. Inquiète pourtant des instincts d'indépendance de son enfant, elle fit un sacrifice et le mit en pension au collège Saint-
1. Il était de la promotion du 28 mai 1762 (Archives du Ministère de la Guerre).
2. Il était né à Morsain (Aisne), le 8 novembre 1713 : son père, comme nous l'avons dit, avait été régisseur du domaine de M. du 13uat, seigneur de Richebourg, d'où le nom qu'il avait cru devoir ajouter au sien pour se distinguer de ses neuf frères et sœurs.
Nicolas, de Soissons, que dirigeaient les pères oratoriens.
C'est là que Fa pris la légende : ses panégyristes l'ont représenté comme un écolier d'une intelligence supérieure, froid, réservé, méditatif, roulant déjà dans son puissant cerveau les institutions dont il devait plus tard doter son pays ; ses détracteurs Font montré élève indocile, rimant « des vers impies », fomentant une révolte, incendiant le collège et recevant un jour, en pleine classe, la prophétie d'un de ses maîtres lui prédisant qu'il deviendrait «un scélérat illustre ». Ces deux versions sont également fausses, sans doute; à Blérancourt, oîi nous le retrouvons, son souvenir, resté vivant, nous dispense de toute hypothèse.
Il y revenait aux vacances, rapportant de la ville celte fatuité du citadin flatté de se comparer aux « bonnes gens » de la campagne. Sa prétention augmentait avec Fàge ; comme on lui avait appris à «faire des nez», il passait à Blérancourt, oij les artistes ne foisonnaient pas, pour un dessinateur de talent; il rimaillait des petits vers qui lui valaient, sans conteste, la réputation du meilleur poète du village. Cette priorité le flattait. 11 était beau d'ailleurs, savait donner à ses traits réguliers un air d'impassibilité qui, grâce à ses cheveux bouclés et soyeux, le faisait ressembler à YAiiiinoûs dont il avait vu la tête au cours de dessin , il portait des cravates empesées à la dernière mode de Soissons,