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enfin il avait arrangé son nom de façon à le rendre présentable et se faisait appeler : Monsieur le chevalier Léonard-Florelle de Saint-Jusf de Richebourg... Il avait fait un voyage à Paris pour y apprendre les belles manières et il laissait entendre qu'une place lui était réservée dans les gardes du corps du roi. Au surplus, c'était le modèle des mauvais sujets.
Outre ses cravates et son air pédant, il avait rapporté de la ville le goût du libertinage. « De grandes dames », insinuait-il, s'étaient cliargées volontiers de le dresser aux tendres aventures ; ceci lui valut des succès auprès des femmes de Blérancourt. Il en profita avec si peu de discrétion que ce fut bientôt dans tout le bourg un concert de doléances : pères et maris ne savaient comment garer leurs ménages de ses entreprises amoureuses.
La faible M™" de Saint- Just écouta les plaintes, gémit elle-même; que pouvait-elle d'autre? Elle adorait cet enfant gâté et jugeait tout naturel qu'on le trouvât irrésistible.
Il y avait alors à Blérancourt un riche tabellion, M^ Louis-Antoine Gellé, notaire royal au bailliage de Goucy-lc-Château. Ce notaire avait une fille, blonde et forte personne, marquée de taches de rousseur, plus âgée, d'ailleurs, que Sainfc-Just. Louise-Sygrade Gellé était de beauté médiocre ; sa dot, en revanche, était des plus séduisantes et les
aspirants ne manquaient pas : le père veillait sévèrement sur sa fille ; mais le baptême de l'enfant d'un mégissier de Blérancourt fournit à Saint-Just Foccasion qu'il cherchait. Désigné comme parrain, il choisit pour être sa commère M"^ Gellé, fit sa cour, éblouit la pauvre fille qui ne sut pas résister à la passion qu'elle crut inspirer; elle devint la maîtresse du chevalier. Celui-ci espérait que sa grande jeunesse, son manque de fortune, l'âge même de sa « conquête » ne pourraient plus lui être objectés en présence du fait accompli. Son attente fut déçue pourtant; un autre devait sortir vainqueur du tournoi dont la fortune et l'étude du notaire étaient le prix, et, le 25 juillet 1786, fut célébré le mariage de M"° Gellé avec M. François Thorin, fils du receveur de l'enregistrement du canton. La tradition unanime du pays s'accorde à affirmer que le mariage n'interrompit point l'idylle et que M"'' Thorin ne fut pas moins tendre pour Saint-Just que neVavait été M'"' Geliez
Cette fois le scandale fut gros, si gros que M""" de Saint-Just, inquiète des suites de l'aventure, ne crut pouvoir mieux faire que d'expédier pour
1. «L'existence de ces relations parait indéniable, bien qu'elle soit contestée par M. Ernest Hamel. A Blérancourt, la tradition les affirme si énefgiquement qu'il serait impossible d'y relever une seule opinion divergente, et les membi-es survivants de la famille de Saint-Just, ne font, eux-mêmes, aucune difficulté de fortifier de leur propre adhésion le témoignage général. »
Saint-Just et M"" Thorin, par L. Abel-Patoux (Saint-Quentin, 1878).
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quelque temps son fils à Paris : il quitta donc Blérancourt; mais il n'en était pas absent depuis deux semaines qu'il reparut chez sa mère, se prétendant amendé et protestant bien haut de son repentir : la pauvre femme était trop heureuse du retour de l'enfant prodigue pour ne pas ajouter foi à ses bonnes résolutions.
Un matin, — c'était le 15 septembre 1786, — elle ne le voit point paraître à l'heure habituelle du déjeuner; elle va à sa chambre: personne; Saint- Just ne s'était pas couché. Voilà que, parcourant sa maison toute inquiète, elle pousse un cri : l'armoire oîi elle serre son argenterie est ouverte ; les quelques objets précieux qu'elle conservait ont disparu : une écuelle d'argent marquée à son chiffre, une timbale de vermeil qui lui venait de son onclo, le curé de Verneuil, trois tasses d'argent... Et sanglotant tout bas, car elle craint de laisser deviner l'épouvantable soupçon qui l'obsède, elle visite ses armoires... Hélas! le fils indigne a tout emporté: deux pistolets garnis en or, des paquets de galons d'argent provenant des anciens uniformes de son père ; il a pris jusqu'à une bague garnie d'une rose, jusqu'à de menus objets d'argent sans autre valeur que celle des souvenirs de famille qu'ils rappelaient ^
1. Voir sur cette honteuse escarade du futur conventionnel, escapade qu'a soupçonnée Edouard Fleury, et qu'a énergiquement niée Ernest Ilamei, la brochure de M. A. Bégis, Saint-Just, sou emprisonnement sous Louis XVI... Paris, 1892.
Le lendemain, Saint-Just débarquait à Paris, louait une chambre au petit hôtel Saint-Louis, rue Fromenteaa, et vendait, pour 200 francs, dans un café, à un juif, les objets volés. Au bout de trois jours, il ne lui restait rien : assez penaud, ne sachantque devenir, il expédia à sa mère une longue missive oii la vilenie de son action était portée au compte de sa délicatesse : « Son sang calciné par Vétude » lui avait causé un mal à la tempe, fort dangereux, au sujet duquel il était venu consulter à Paris un spécialiste fameux. La guérison « se montait à 200 francs » ; et, pour ne pas alarmer sa mère en lui révélant ce mal bizarre, il avait emporté de chez elle ce dont il avait besoin pour payer son médecin. Il assurait que, pris de remords, il avait voulu entrer dans les ordres ; mais les religieux l'avaient fort mal reçu. Désespéré, il est sur le point de gagner Calais à pied, faute d'argent, pour s'embarquer, quoiqu'il ne se fasse pas d'illusion : « le voyage enllammera encore son sang, et il trépassera en route... »
La « ficelle » était un peu grosse et, cette fois, M"" de Saint-Just ne se laissa pas duper. Le chevalier fut fort surpris en ne recevant pas de Blérancourt la lettre de pardon et les écus qu'il escomptait : il le fut bien davantage en voyant arriver au petit hôtel Saint-Louis un exempt de police, qui lui mit la main au collet et l'emmena devant le sieur Chenon, commissaire au Châtelet et censeur royal :
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celui-ci, à la requête de M™*" de Saint-Just, fit enfermer le jeune vaurien dans la maison de santé tenue au ^faubourg Saint-Antoine par la dame de Sainte-Colomhe. C'est l'étrange et bel hôtel, aujourd'hui abandonné, dont on voit encore, rue de Picpus, à l'angle du boulevard Diderot, derrière d'épaisses murailles, les hautes fenêtres à fortes grilles et les terrasses en ruines.
C'est là que Saint-Just écrivit Organt, composition erotique évidemment née de la prétention d'imiter les contes badins de Voltaire. Taine a dit quOrgant est immonde : le mot est juste; mais ce qui, plus encore que l'obscénité, déconcerte dans cette œuvre indigeste, c'est l'absolue banalité ; tant de vers, — vingt chants! — sans un mot piquant, sans une rencontre plaisante ! Organt n'était pas une solution : l'avenir restait menaçant pour Saint- Just : sa mère, désolée, était malade, se privait de tout pour payer la prison de son fils, apprenait chaque jour quelque nouvelle fredaine ; elle sut ainsi qu'il avait fait argent de toute sa garde-robe ; elle cousait pour lui des chemises qu'elle envoyait, priant qu'on ne les lui remît que deux à la fois, « crainte, écrivait-elle, qu'il ne vende les autres ».
Enfin, il sortit de prison le 30 mars 1787. M^Dubois-Descharmes, procureur à Soissons, voulut bien le prendre dans son étude en qualité de second clerc : il se chargeait de le nourir et de le loger moyennant une pension annuelle de 500 francs.
Saint-.Iust revint au pays, non pas dompté, mais ulcéré et le cœur gros de haine. Si nous ne nous trompons, il ne dut séjourner que pendant quelques heures à Blérancourt et partit tout de suite pour Soissons où, d'ailleurs, il ne resta que peu de temps; la Révolution commençait, et l'écolier turbulent se jeta dans le mouvement avec l'audace d'un homme qui n'a jamais mis en doute sa propre supériorité.
Ah! que Blérancourt connut alors des jours mouvementés!
Saint-Just est plus que jamais le coq du village ; il a pour lui tous les envieux. « Trois femmes qui crient, disait la vieille marquise de Créquy, font plus de bruit que cent mille hommes qui se taisent. » Voilà le secret de bien des révolutions.
Pendant toute la durée de la Constituante, on vit Saint-Just pérorer sur les places ; il court à Chauny, à Coucy, à Soissons ; il hante les clubs, aborde la tribune, parle de sa conscience, de son àme « qui s'est trempée à la liberté », de « la rigueur de sa mission », des « nobles illusions de la vertu». Il assure qu'il « épie les exemples héroïques pour eu profiter » ; il veut « venger l'humanité et le pauvre ». Il savait à point citer des phrases de Mably et de Machiavel récoltées dans les journaux qu'il recevait. Lesbonnesgens de Blérancourt et de Chauny l'écoutaient bouche bée; le jeune tribun eut bien vite acquis une réputation de clocher ; on sextasiait sur
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ce jeune homme qui en savait si long! Et puis il soignait sa mise en scène : un jour que, sur la place du bourg, les habitants de Blérancourt s'étaient réunis pour brûler solennellement un écrit contrerévolutionnaire, ne voilà-t-il pas Saint-Just qui, se souvenant de son De vit'is, relève sa manche et place son bras nu au-dessus du papier enflammé'. Les gens sérieux haussèrent les épaules ; les autres furent abasourdis ; et, quand on leur eut expliqué que cette action étrange était imitée d'un fameux Romain nommé Mucius Scaevola, l'enthousiasme ne connut plus de bornes : ces traits antiques étaient à la mode.
Il est maintenant lieutenant-colonel de la garde nationale de Blérancourt, électeur départemental : il parle, va, court, s'agite, harangue et se voit déjà député à la prochaine législature.
Les élections étant fixées du 25 août au 5 septembre 1791, les citoyens actifs du canton s'étaient réunis le 23 août pour la discussion des candidatures. A l'appel de son nom, Saint-Just allait
1. Le fait a été contesté par M. E. Fleury, l'historien de Saint- Just : il est cependant des plus authentiques.
Mention en a été faite en ces termes au registre de la municipalité de Blérancourt :
« Toute l'assemblée, justement révoltée des principes abominables que les ennemis de la Révolution cherchent à faire circuler dans l'esprit du peuple, a arrêté que la déclaration serait lacérée et brûlée sur le champ, ce qui a été fait à l'heure même, et M. de Saint-Just, lamain sur la flamme du libelle, aprononcé le serment de mourir pour la patrie, l'assemblée nationale et de périr plutôt par le feu... que d'oublier ce serment. » 'Voir Bulletin de la Société historique de Soissons, 18j2).
répondre, quand une voix s'éleva criant : « Saint-. Just n'a pas l'âge requis!» Le candidat, interdit, tourna les yeux vers l'interrupteur et reconnut le notaire Gellé, père de M"* Thorin. Les partisans de Saint- Just, forts de leur nombre, accueillirent par des huées la motion du protestataire qui tint bon et rallia à son avis deux honorables électeurs : le sieur Labbé et le chirurgien Massy; tous trois, malgré les huées et les menaces, s'opposèrent à ce que le nom de Saint-Just fût porté sur la liste des citoyens actifs. L'assemblée passa outre ; mais le notaire tenait à sa vengeance et fit appel devant le district de Chauny où il prouva, pièces en mains, que Saint-Just, étant né le 25 août 1767, n'avait le 23 août 1791 que vingtquatre ans à peine; le district blâma sévèrement les électeurs de Blérancourt; défense fut faite à Saint-Just de paraître aux assemblées primaires et de prendre la qualité d'électeur jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge exigé par la loi.
Il tombait du haut de son rêve; sa rage fut extrême; toute une année d'abstention forcée, de retraite humiliante ne fit que l'aviver encore. Sa situation à Blérancourt est devenue intolérable ; il est sans ressources, sans crédit ; les notables de l'endroit redoutent cet énergumène qui n'a pour partisans que les exagérés et les brouillons.
Cependant la Législative prit fm et les électeurs furent de nouveau convoqués pour la nomination des