SAINT-JUST A BLÉRANCOURT
encore à ses yeux par le prestige de sa situation politique. Ayant foi dans les serments échangés jadis, — aux jours où sa dot était disponible, — elle se croyait aimée encore : saisie par le vertige qui tournait toutes les têtes, elle s'enfuit de chez son mari et accourut à Paris.
Saint-Just ne la reçut pas. Elle s'obstina, espérant fléchir son ancien amant, et s'installa près de la Convention, à l'hôtel des Tuileries, rue Saint- Honoré, Mais bien vite ses illusions disparurent : quand elle comprit qu'elle avait sacrifié son avenir, perdu son honneur, gâté sa vie pour cet homme qui la repoussait brutalement, elle reprit, lassée, le chemin de Blérancourt. Elle y revint à la fin de septembre 1793 après une absence de deux mois. Sans doute, lorsqu'elle revit, de loin, la confortable maison qu'elle avait fuie et où elle n'osa pas rentrer, un regret désespéré lui vint de la vie familiale qui lui avait paru si incolore et si pesante... Comme elle l'aurait reprise avec bonheur, maintenant que le mépris avait tué son amour, et quels regards d'envie dut-elle jeter à son paradis perdu! M. Thorin ne pardonna pas et exigea le divorce. Elle subit courageusement son chàliment, reconnaissant qu'elle avait commis une faute, et qu'elle devait l'expier; elle se fixa à Blérancourt, vécut dans la retraite, fîère, ne parlant à personne, presque recluse, pauvre, et mourut le 16 janvier 1806.
Le souvenir de toutes ces choses est resté vivant dans la petite bourgade où jamais depuis, sans doute, n'est survenu pareil événement. Les aventures du beau proconsul et de la fille du notaire Gellé forment la chronique du lieu, toujours ressassée, toujours nouvelle, indulgente cependant pour l'une et pour l'autre.
Les sœurs de Saint-Just vécurent longtemps à Blérancourt^, et la mémoire du conventionnel a bénéficié de la dignité de leur existence. D'ailleurs, sait-on bien là ce que fut Saint-Just? Il semble que, de parti pris, on ferme les yeux sur ses «erreurs » ; il est le héros de l'endroit; il m'a paru qu'on l'aime et qu'on en est fier : les plus sévères estiment que « Paris et les mauvaises connaissances » ont perdu cet adolescent, trop ardent ettrop crédule, — Robespierre, m'a-t-on dit, fut la cause de tout.
Dans la maison qu'habite aujourd'hui, honorée et aimée de tous, la petite nièce du conventionnel, j'ai vécu quelques heures précieuses. Au mur sont des souvenirs de lui : sur une étagère un livre qu'il eut en prix, à Soissons; une tête d'Antinous dessinée par lui ; son portrait au pastel, cravaté de
1. M""* de Saint-Just, mère, a survécu à son fils : on trouve aux registres de la municipalité, à la date du 24 brumaire au III, mention de la remise par le Comité « de trois ciels provenant des scellés apposés chez la citoyenne veuve Saint-Just. » Quant aux sœurs du conventionnel, Fainée avait épousé Adrien Bayard, juge de paix à Chaulnes et en secondes noces Emmanuel-François-André Decaisne; la plus Jeune s'était mariée avec Jean- Michel->iicaise de Lassièies.
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haut, les cheveux poudrés, l'air rêveur et attristé. — Mon pauvre oncle Antoine! disait M"* X... en me montrant ces reliques de sa famille, hejiduvre oncle Antoine, c'est Saint-Just... et ces mots, tombés des lèvres de cette douce et vénérable femme, me faisaient l'effet d'une absolution.
Il y avait à Paris, dans les dernières années du règne de Louis XV, un personnage étrange : toujours vêtu d'un habit de velours noir, le chapeau rabattu sur le front, il se plaisait à suivre, aux Tuileries ou sur le boulevard, certains promeneurs, et il leur marmottait à l'oreille la révélation de leur avenir. C'est ainsi qu'il prédit à la future M""* du Barry son élévation et sa mort tragique; il apparut également à la comtesse d'Adhémar et lui débita le détail complet des catastrophes qui allaient fondre sur la Cour de France. On pourrait même remarquer, à cette occasion, que, si tant de gentilshommes se laissèrent guillotiner, au cours de la Révolution, ce ne fut certes point par surprise, ni faute d'avoir été prévenus; car la Terreur ne fut pas plutôt passée que bien des gens, La Harpe en tête, se hâtèrent d'imprimer qu'ils"* l'avaient depuis longtemps prédite et que rien n'était arrivé qu'ils ne l'eussent annoncé et décrit d'avance par le menu.
L'homme en velours noir figure très souvent
dans les mémoires apocryphes qui foisonnaient à l'époque de la Restauration : il ne ligure môme que là, ce qui donnerait à penser qu'il peut bien être éclosdans l'imagination d'un comte de Courchamps ou d'un marquis de la Motte-Langon. Il est très regrettable, en tout cas, qu'il ne se soit pas trouvé dans la cour des Messageries, en septembre 1792, le jour 011 débarqua de la diligence de Toulouse un brave homme de professeur de droit nommé Rouzet,élu par ses compatriotes député à la Convention.
Rouzet arrivait à Paris rempli d'illusions sur les hommes et les choses de la Révolution qu'il ne connaissait encore que sous son aspect aimable et sincère. Comme il appartenait à une famille ancienne et très estimée du Quercy, ses concitoyens l'avaient appelé aux fonctions de procureur-syndic de la commune de Toulouse qu'il avait exercées à la satisfaction générale. Il était le type accompli des « hauts bourgeois » de lancien régime, libéraux, légèrement frondeurs, diserts, grands liseurs, bourrés de latin à miracle et n'ayant bien véritablement qu'une passion : celle du régime parlementaire et des constitutions anglaises.
Voilà pourquoi c'eût été pour lui une rare bonne fortune de rencontrer à son premier pas dans Paris, un honnête sorcier pour l'avertir de ce qui l'y attendait : a Ecoute-moi, Rouzet! Tu vas siéger au Parlement de France, ton rêve ; récompense de cinquante années d'étude et de vertu, et tu n'y
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seras pas installé depoiis deux mois sans être convaincu que la fameuse galère où le fils de Gérontc s'était si malencontreusement aventuré, était, au prix de celui-ci, un lieu de pures délices. Gomme tu es un sage et que ta profession de foi ne réclame, pour les autres et pour toi, que la liberté dans l'ordre et l'ordre dans la liberté, tu seras honni, hué, vilipendé, flétri, chassé, emprisonné, maudit et la guillotine te mettra dans son garde-manger, avec soixante-douze autres fâcheux de ta sorte. Venu de ta province pour établir l'austère république, renouvelée des Grecs et des Romains, tu y retourneras caché sous les jupons d'une princesse à laquelle tu auras consacré ta vie. Et après ta mort, seul de tous les enfants des hommes qui ne sont pas nés sur les marches du trône, tu reposeras dans le caveau des rois, restauré pour recevoir ta dépouille. »
On s'imagine l'air de profond dédain dont M. Rouzet, esprit méthodique et pondéré, eût accueilli un si extravagant discours. Ce grave jurisconsulte ne semblait pas destiné aux aventures romanesques ; mais la Révolution en était si féconde qu'il s'en trouva pour tout le monde, et Ton va voir comment Rouzet en eut sa bonne part.
La vie était rude, à la Convention, pour qui n'était pas du « parti dominant ». Il fallait se taire et voter, ou subir les invectives et les huées des
hommes purs de la Montagne. Un bavard effronté, pour peu qu'il eût les poumons solides, pouvait s'y donner le plaisir d'étonner les savants par son aplomb et les ignorants par son savoir; mais la tribune demeurait interdite aux modérés laborieux : réduits à l'oisiveté et au silence, il ne leur restait que la distraction, aussi fréquente que peu folâtre, de traverser le jardin des Tuileries et de gagner, à l'heure de la fournée, la place des exécutions pour « se familiariser avec le supplice ». Dulaure, collègue de Rouzet et son ami politique, nous conte comment il allait, au pied de l'échafaud, prendre des leçons de maintien devant la mort et « se pénétrer des sensations que devaient éprouver ceux dont la tête venait de tomber... ! » Ce fut, d'ailleurs, peine perdue : il avoue lui-même n'avoir pas réussi à se familiariser.
Rouzet n'avait pas, en janvier, voté la mort du roi ; en juin, il signa la protestation contre l'arrestation des Girondins : c'était faire acte d'une indépendance impénitente qui lui valut la mise hors la loi.
Au sortir de la cruelle séance du 3 octobre où Amar donna à la Convention lecture de la longue liste des députés livrés au tribunal révolutionnaire en raison de leurs attaches girondines, Rouzet, dont le nom figurait on bonne place dans ce répertoire funèbre, quitta l'Assemblée et rentra tranquillement chez lui : il habitait, rue Saint-Honoré,
l'hôtel de Virginie, tenu par un de ses compatriotes, nommé Foughasse. Sans précipitation, il réunit ses effets, les plia dans sa malle qu'il chargea sur le dos de son domestique et il remit la clef de sa chambre à la femme Nolin, portière de la maison, en la prévenant qu'il s absentait. Deux jours plus tard un officier de police, se présentant pour l'arrêter, dut se contenter d'apposer les scellés sur les meubles vides^.
Pendant près de six mois, Rouzet parvint à se soustraire à toutes les recherches ; mais Héron, le farouche factotum du Comité de sûreté générale, qui avait sans cesse présent à l'esprit le signalement de tous les suspects, le rencontra par hasard, le 18 mars 1794, dans une rue du Marais, et lui mit la main au collet; une heure après, Rouzet était écroué à la prison des Carmes, rue de Vaugirard. Les mauvais jours commençaient.
La prison — ou, comme on disait, la caserne des Carmes — était comble. Rouzet fut déposé d'abord dans une salle étroite, « gorgée de vingt-deux lits ».
Il obtint, au bout de quelques jours, une petite chambre sous les toits, oii, du moins, il était seul et il pouvait écrire, assis sur son grabat, oii il adressait de là à la Convention des lettres dont la bonhomie dénote une méconnaissance complète de