‹ Vieilles maisons, vieux papiersChapitre 8 sur 52 · HÉRO · texte numérisé non relu

HÉRO

bleur : même on a récemment affirmé qu'il n'avait rien écrit et que ses gênantes révélations étaient apocryphes.

Sénar, pourtant, n'a péché que par trop de réserve ; il en aurait pu dire bien davantage ; mais il ménagea Héron, ayàni travaillé en sa compagnie. Celui-ci, d'ailleurs, était un habile homme; comme il ouvrait tous les cartons et fouillait dans tous les dossiers, il détruisit nombre de pièces, espérant anéantir les traces de sa gestion et dépister les représailles. Mais on ne saurait penser à tout, et, en dépit de ses précautions, on peut encore, avec de la patience et du temps, reconstituer la figure de cet oublié de l'histoire.

C'est en 1785 qu'il s'en vint louer au pharmacien Follope, propriétaire de la maison, le logement an troisième étage sur la rue Saint-Honoré. Le brave apothicaire, en signant le bail, ne se doutait certes pas des calamités qu'il déchaînait sur son immeuble. Héron était alors un honorable officier de Marine',

1. Voici son acte de naissance : — « Louis-Julien-Simon Héron, fils légitime de noble homme Jean Héron et de demoiselle Judith Costar, les père et mère, né d'hier, a été, ce jour, baptisé par moi soussigné. A été parrain Simon Pinson et marraine Julienne Chollet, en présence de Jean Malar, Marie Ohier, Julienne Grossetète qui tous ont déclaré ne savoir signer, pour le parrain et ledit sieur Héron, père, qui ont signé avec nous, le 16 mars 1746.» {Exivails des reyislres de la paroisse de Saint-Lunaire , lUe-et- Vilaine.)

Les états de service de Héron se résument ainsi :

Campagne pour le service : 1172, le 28 mars, à Brest, sur rAle.iandre.

Campagnes par/icidieres : en 1764, dix mois et douze jours A Terre-Neuve, sur l'Erasme, en qualité d'enseigne; — en 1763, six mois et deux jours; — en 1765-1766, deux mois et quatorze jours sur /a

qu'une affaire importante appelait à Paris. Les banquiers Yandeniver, Lecoulteux etPascauld l'avaient en effet chargé d'aller recouvrer à la Havane une traite d'un million de piastres, que l'intendance de Cuba leur avait empruntée deux ans auparavant'. Héron, resté six mois en mer, revint sans l'argent et sans la traite. Les banquiers s'étonnent; Héron se fâche ; il se sent soupçonné, tout au moins de maladresse ; il se pose en victime d'une « horde criminelle : princes, nobles, ministres, financiers, robins, émissaires de cour, suppôts de police, tout, jusqu'aux plus vils instruments du crime, paraissent avoir conjuré sa perte ». Tel est son thème, et sa rage devient telle qu'on ne peut l'expliquer que par un coup subit du délire de la persécution. S'il convie

Marguerite, en qualité de pilote-costier; — en 1166, six mois et huit jours, à Terre-Neuve sur VErasrne, en qualité d'enseigne; — en 1767, six mois et vingt-six jours sur^ l'Erasme, en qualité de deuxième lieutenant; — quatre mois et cinq jours sur VUnion, en qualité de pilote-costier; — en 1768, quatre mois et vingt-trois jours, à Terre-Neuve, sur VErasme, en qualité de deuxième lieutenant (naufragé le 13 septembre) ; — en 1769, cinq mois et sept jours à Terre-Neuve sur la Françoise, en qualité de lieutenant ; — même année, vingt et un jours sur le Lézard, en qualité de deuxième capitaine ; — en 1770, huit mois à Terre-Neuve sur Z« Françoise, en qualité de deuxième capitaine ; — en 1771, sept mois et cinq jours, à Terre-Neuve sur la Sainte-Suzanne, en qualité de deuxième capitaine; — même année, un mois et dix-sept jours; commande le Saint-Jitliac.

Une note, datée de 1783 contient cette appréciation : « Héron navigue depuis 1764, a servi pendant la dernière guerre, réunit quatorze ans de mer, dont trois ans et neuf mois au service. A soutenu, commandant une corvette, un combat contre des forces supérieures, a été blessé et pris. M. le comte d'Hector, cjui ne le connaît pas, en a ouï faire le plus grand éloge par M. le comte d'Orvilliers {Archives du Ministère de la Marine).

1. Héron fit voile pour la Havane sur le navire le Sarline, appartenant à Joseph-Denis Goguet, armateur à la Rochelle (Registres de l'amirauté de la Roc/ieUe).

«L dîner Clozaniie, son Iiomme d'affaires, il l'accuse d'avoir mis l'argenterie dans sa poche ; si, dans l'escalier de son logement, il rencontre la dame Buard, sa voisine, c'est qu'elle est postée là par les banquiers pour l'espionner. Sa femme elle-même, — car avant de partir pour la Havane, il a épousé Modeste Desbois, fille d'un honorable bourgeois de Gancale*, — sa femme fait, à l'en croire, « cause commune avec ses bourreaux ». Elle a pour amant, assure-t-il, un officier nommé Thiboult de Puissac, « l'homme de la cour et des ministres, mis en avant pour remplir leurs vues criminelles ». Mais de ses infortunes conjugales il se soucie peu : il sait que le rôle de son « indigne épouse », dans l'intrigue où il se débat, consiste « à le rendre fou et à le faire enfermer comme tel » . Aussi prend-il grand soin de ne pas se départir de son sang-froid ; c'est donc avec « le calme du mépris » qu'il constate que sa maison est « continuellement surveillée par une nuée de gens de police, prêts à se saisir de lui ; s'il sort de son caractère », c'est avec la même tranquillité qu'un jour, sur l'invitation de Modeste elle-même, il peut s'assurer du sans-gêne avec lequel Thiboult de Puissac ^ se joue de son honneur

1. Acte de mariage de Louis-Julien-Simon Héron avec Modeste- Anne-Jeanne Desbois, fille de noble homme Etienne. Benoist Desbois et de dame Modeste-Charlotte Ilelvant, le 12 août 1777 {Archives de Vétal-cidl de la commune de Cancale).

2. Jacques-François Thiboult de Puissac, né à Paris, paroisse Notre-Dame-des-Grès. Cadet-Gentilhomme dans le 68' régiment d'infanterie ci-devant Beauce, le G juin me, sous-lieutenant le

marital, et, tandis que « ce tableau déshonorant, obscène et scandaleux s'offre à sa vue », on profite de ce qu'il est occupé à le contempler pour forcer, dans la pièce voisine son secrétaire et pour lui voler toute sa fortune — 800.000 francs en actions de la Caisse d'escompte et les titres de ses propriétés M. Ces 800.000 francs, trouvés là, donnèrent à supposer que Héron n'était pas revenu de Cuba les mains vides... Mais il faut reconnaître que les banquiers, ses ennemis, avaient trouvé un singulier moyen de détourner son attention et de rentrer dans leur argent.

A dater de ce vol, son existence est celle d'un fou

22 juin 1779; — lieutenant en second, le 1"' juin 1783; — lieutenant en premier, le 1" septembre 1786; — capitaine, le 12 janvier 1792.

« Thiboult, en garnison à Saint-Malo, protégé de d'Artois, émissaire secret de la Cour, avait subjugué mon épouse, s'était emparé de ma maison, y avait dissipé une partie de ma fortune pendant mon séjour à la Havane. » {Xote de Héron.)

1. « Thiboult, l'homme de la cour et des ministres..., ce fripon, qu'on avait fait venir de Brest pour remplir leurs vues criminelles, attira d'abord mon épouse dans des lieux suspects et finit f)ar se montrer avec elle en public. On y médita avec mon épouse a scène la plus infâme, le moyen de me voler et de m'assassiner. Le 11 février 1788, mon épouse garde le lit plus tard qu'à l'ordinaire. Tiné, la femme de chambre, complice et confidente, feignant des inquiétudes sur sa santé, m'engage à me porter à son appartement; la porte m'en est refusée : un bruit confus, des paroles à voix basse, me firent connaître qu'elle n'était pas seule : on ne tarda pas à m'ouvrir... Un tableau déshonorant, obscène et scandaleux, s"offre à ma vue. L'ail'ectation à ne vouloir pas même m'ôter la conviction du crime me firent connaître un monstre dans mon épouse... Le calme et le mépris furent les armes que j'opposai à tant d'horreur... Je portai mon indignation dans le sein de mes amis : à mon retour, je trouve ma maison vide et ma caisse enlevée : 800.000 en eflets de la caisse d'Escompte, mes titres de propriété de ma métairie du Bas- Marais... On cherchait à provoquer mon indignation pour la qualifier de démence. » [Noie de Héron.)

furieux ; sa conduite devient incohérente ; il y a rixe quotidienne dans la maison de la rue Saint- Honoré; il se bat avec son beau-frère, venu de Brest oii il est élève de la Marine, pour lui demander raison de ses extravagances; il se bat « avec des gens cachés dans l'escalier » ; le pharmacien Folloppe, propriétaire de l'immeuble, « reçoit des coups de poing dans la figure » ; le portier met sa loge en état de siège ; la domestique n'ose plus se montrer, « crainte d'un mauvais coup ». Héron va, vient, court chez les banquiers, réclame son argent, se moque du lieutenant civil, « juge inique qui soutient son épouse », met en fuite Tliiboult et Clozanne qui, « une nuit, sur le Carrousel, tentent de l'assassiner^ ».

Les événements de 1789 ne font qu'exalter son égarement : il fatigue de ses récriminations les comités de l'Assemblée^; il importune les journalistes; il se lie avec Marat dont il devient l'intime ami et qu'il cache chez lui pendant quatre mois. Au 10 août sa rancune le pousse contre le château.

1. Il faut citer ici une lettre très digne de Benoist Desbols, beau-père de ce fou furieux :

« Nous sommes, Héron, au 29 janvier 1789 ; vous avez parti, de chez moi dans les premiers jours d'août 1788. 11 y a donc six mois que vous êtes absent, sans avoir donné aucune nouvelle de vous. Ma lettre part aujourd'hui, 29: vous la recevrez dimanche, 1" février. J'espère la réponse le 8, au plus tard. Si je ne l'ai pas à ce temps, je ne me mêle plus de ce qui vous regarde, à moins que cela n'intéresse l'honneur de ma famille. »

2. Il y eut, vers cette époque, une dernière tentative de Modeste Desbois pour reprendre la vie commune avec son mari. Voici comment celui-ci conte cet essai de conciliation :

« Le 0 mars 1790, on me signifia une requête de mou

Cinq fois blesse à l'attaque des Tuileries, He'ron retrouve ses forces pour courir à Versailles où vont être amenés les prisonniers d'Orle'ans ; parmi ces malheureux se trouve un de ses ennemis. Delessart, et, quand le cortège entre dans la ville. Héron, à la tête des Tapedur de Maillard, se rue sur les chariots, réclame le massacre, prend part à regorgement et rentre à Paris satisfait.

Le sang de Delessart Ta mis en goût ; attaché au Comité de Sûreté générale, en qualité d'agent en chef, il recrute une bande d'hommes prêts à toutes les besognes, quil enrégimente sous le nom de -porteurs d'ordres. Tous « rabattent du gibier pour la guillotine » ; les indications qu'ils recueillent se concentrent entre les mains de Héron, qui fait rédiger ses rapports par Pillé, son secrétaire. J'ai retrouvé quelques-uns de ces bulletins ; ils commencent invariablement par ces mots : Je dénonce le nommé ^... Quant aux motifs de suspicion, ils sont des plus vagues : Cet homme-là est l'ennemi de notre révolution, ou bien : Cest un joueur et un homme de très mauvaises mœurs; ou encore : // est

épouse tendant à me forcer d'habiter avec elle et de comparaître devant le lieutenant civil. Ce juge inique soutenait mon épouse et me la présente en disant . Héron, voilà une belle femme, aimable, grande et bien faite; elle ne dit pas de mal de vous; elle veut vivre avec vous ; n'y aurait-il pas moyen de la recevoir dans un petit coin de votre appartement? — Je réponds que ma fortune a été volée par Thiboult, son ami, que ses crimes ne me permettent pas de la reprendre. »

1. Voici un échantillon de la littérature de ce pourvoyeur de guillotine :

« Je dénonce le nommé Le Joindre, ancien officier militaire,.

rite dans mon mémoire au Co?nité. Gela est le pire stigmate, car c'est surtout ses ennemis personnels qu'il poursuit; il s'offre le plaisir d'arrêter lui-même les banquiers Vandeniver, qu'il envoie à l'échafaud; le pharmacien FoUoppe, son propriétaire, est guillotiné sous prétexte qu'il a chez lui « l'argenterie de la femme Sénozan, aristocrate avérée ». La femme Buard, sa voisine, est guillotinée « pour avoir résidé dans un château appartenant à un émigré » ; le jeune Letellier, également logé dans la maison Folloppe, est guillotiné parce qu'il passe « pour être le fils naturel de Biron et qu'il a tenu des propos contre-révolutionnaires » ; la femme Oussol est guillotinée « pour s'être quelquefois montrée sur une terrasse élevée qui donnait vue sur la cour par laquelle on passait en allant chez Héron ». 11 semble que, hanté d'un perpétuel cauchemar, il a quelque terrible secret à enfouir et que tous les témoins de sa vie doivent mourir^.

demeurant au Mans, pour un contre-révolutionnaire marqué. Ce qui est justifié par une lettre du 10 août dernier ci-jointe, cachetée d'armes proscrites, avec la snscription au citoyen Taburet, tandis qu'il emploie cinq fois le mot Monsieur au dedans et la formule Votre très humble et très obéissant serviteur, qui n'est plus mise en usage que par les contre-révolutionnaires. Ces faits, joints à la connaissance que j'ai de toutes ses anciennes liaisons avec les ducs, comtes et barons, me donne la conviction qu'il est réellement un contre-révolutionnaire et le correspondant des émigrés, ainsi que les deux frères de Launey, de Laval, dont l'un est son beau-père, qui est en banqueroute, et l'autre, ex-noble par savonnette à vilain. Tous étaient valets de.cour et agents du maréchal de Castries, du duc de Coignj', etc.', et très lié avec Cottin, le fameux sabreur du Champ de Mars. — Héron. » (Archives nationales. Pièces trouvées dans les papiers de Héron, agent du Comité de Sûreté générale, F' 4543}. 1. Héron allait presque quotidiennement rendre visite à Fou-

Sa foinme, elle aussi, l'ennuie et, un beau jour, il s'en vient trouver Sénar et lui olTre 3.600 livres et une place fixe de 6.000 francs, s'il consent à glisser le nom de Modeste Deshois dans quelque conspiration pour la faire guillotiner.

— Ma femme, voyez-vous, disait-il, est des environs de Saint-Malo ; c'est un pays d'aristocrates; il faut la mettre dans un rapport; quand on glisse un nom dans quelque grande affaire, cela va; il sufiit d'indiquer les complices : on fait l'appel, les têtes tombent, et pouf! pouf! ça va!

Héron était lâche, d'ailleurs ; son appartement (Hait un arsenal : il n'en sortait qu'accompagné de deux hommes armés jusqu'aux dents; lui-même portait un couteau de chasse passé dans un baudrier blanc ; il avait deux espingoles dans sa houppelande, des pistolets de poche; un ceinturon avec d'autres pistolets plus petits, un poignard et un stylet; lorsqu'il marchait, c'était une artillerie complète.

Son beau temps finit avec Thermidor : arrêté, mis en liberté (car il avait des amis puissants), repris^ et relaxé de nouveau, on se décida à l'ex-

quier-TinvilIe, au tribunal. Ils avaient ensemble des entretiens épiques : « Nos affaires vont bien, disait l'un, les têtes tombent comme des ardoises. — Voilà comme nous travaillons les tètes, répliquait l'autre ; en révolution, il ne faut pas s'arrêter à ces babioles-là. >> Et ils se quittaient sur ces paroles: « Bon, bon, coupons-leur la tête, c'est le moyen d'enrichir la République. » (Archives nationales, W-oOO.)

1. Au moment de son arrestation, le 27 vendémiaire de l'an 111, Héron avait jeté, dans les cabinets d'aisance de sa maison, une

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pédier au tribunal criminel d'Eure-et-Loir. Il traversa les campagnes de Seine-et-Oise, qu'il avait terrorisées, entre deux gendarmes, les mains enchaînées à la selle des chevaux; c'était, sur son passage, une traînée de malédictions et d'injures.

Fourbu, écumant de rage, il fut jeté dans un cachot de la prison de Chartres ; l'accusateur public du département recueillit contre lui plus de trois cents témoignages, aujourd'liui perdus; la chose tournait mal.

Héron, pour gagner du temps, récusa le tribunal d'Eure-et-Loir : les formes de la justice ne lui semblaient pas, à cette heure, suffisamment respectées ! L'amnistie du 26 octobre 1795 le sauva pourtant ; dégoûté des hommes, il vint se fixer à Versailles, oîi il mourut dans une confortable maison de la rue des Réservoirs, le 16 février 1796 ^

Sa femme lui survécut près de cinquante ans^.

masse de papiers compromettants. Foloppe, pliarmacien, neveu du propriétaire de l'immeuble que Héron avait dénoncé et qui avait été exécuté, déclare « que, sur la demande du (>" Adam, locataire du second, au-dessous de l'appartement dudit Héron, il a fait sonder le tuj-au de descente, que l'ayant trouvé engorgé, on en a retiré une quantité de papiers qu'il a constaté ne pouvoir venir que du troisième, ce que prouve, de même, le déchiffrement de ces papiers... » (Archives nationales, F" 4743.)

1. Acte de décès de Louis-Julien-Simon Héron, âgé de cinquante ans, natif de Luner (.sic), (Hle-et-Vilaine), époux de Modeste Desbois, décédé en son domicile, 1, rue des Réservoirs, le 27 pluviôse an lY (16 février 1796). {Etal civil de Versailles.)

2. Modeste Desbois, née le 12 janvier illil, est morte le 22 juillet 1843. Elle n'avait pas eu d'enfants. Elle a institué, comme légataires de tous ses biens, ses trois neveux : Jean-I3apliste et Edmoud- Avice et Paul-Etienne Desbois, né le 31 octobre 1822, décédé à Fougères, le 12 juin 1883.

Paris est l'Eden des fureteurs. C'est miracle qu'après un siècle de paperasserie, après tant d'incendies, de déménagements et de révolutions, on parvienne à exhumer du fatras des archives telle feuille que tant de gens ont eu intérêt à détruire; et, lorsque, glanant ici une lettre, là une simple indication, on a réussi à faire revivre un disparu, c'est miracle encore qu'après tant de démolitions e1 de percements on puisse reconstituer le décor oîi s'est joué le drame oublié et retrouver debout la maison oii le personnage a vécu. Celle de Héron est restée telle qu'elle était il y a cent ans ; certes, elle ne mérite pas les honneurs de la plaque ; mais c'est une sensation très particulière et très intense, quand on a étudié cet homme étrange, de se mêler un peu — de loin — à son existence, de monter son escalier, de pousser la porte de sa chambre, et de se pencher à la fenêtre d'oii il voyait, avec une satisfaction de tigre rassasié, passer ses victimes sur la charrette de Sanson, tournant le coin fatal d'oii les malheureux, tout à coup, apercevaient l'échafaud.

Si Beaumarchais a connu — ce qui me paraît bien probable — un certain Dossonville qui remplit un bout de rôle dans la tragi-comédie révolutionnaire, il a dû tressaillir d'aise en retrouvant, dans ce personnage bien réel, « de chair et d'os », le fils de son génie, son Figaro, aux prises avec la plus vaste et la plus dramatique intrigue que les hommes aient jamais vécue. Figaro lancé dans la Révolution, Figaro conspirant, narguant l'échafaud, frondant la Terreur, se jouant, comme d'un simple Bartholo, du Comité de Sûreté générale, tenant tète à la Convention, comme jadis au comte Almaviva... quel dommage qu'un tel sujet n'ait pas tenté l'auteur du Barbier et quel étourdissant épilogue il eût fourni à son immortelle trilogie !

La fin du xvni" siècle a vu éclore nombre de Figaros : ce type de bohème malin, sceptique, rusé, effronté et gouailleur, était si parfaitement adapté aux mœurs de l'époque qu'il était fréquent en ce temps d'élégante corruption. Il y eut des Figaros

pédants, comme Fabre d'Eglantine ; il y en eut de tragiques, comme GoUot d'Herbois. Mais le plus complet, à coup sûr, celui qui, par son entrain, sa gaieté, son inépuisable ingéniosité, ressemble le mieux au modèle, c'est ce Dossonville inconnu, « qui a tout vu, tout fait, tout us ' », et dont l'ingrate Histoire n'a même pas retenu le nom

Fils de je ne sais pas qui, et pour rester fidèle à la tradition, valet d'un grand seigneur ^ Dossonville avait passé les vingt premières années de sa vie dans la domesticité du président Salaberry. D'esprit vif, de bonne mine, leste, insidieux, toujours de belle humeur, donnant le présent à la joie et s'inquiétant de l'avenir tout aussi peu que du passé, il jeta un jour la livrée, et, confiant dans sa fortune, il se lança dans le monde. Il ne se connaissait qu'un « point faible «j qu'il avouait ingénument, d'ailleurs, c'était un appétit formidable. Tour à tour commis, écrivain public, à moitié auteur, un peu banquier de pharaon, il tenait, en 1789, à la Cour des Miracles, un café bien achahmdé où se réunissaient volontiers, pour lire les journaux ou jouer aux cartes, les beaux-esprits et les politiciens du quartier-.

1. « Dossonville avait été élevé chez ma grand'mère et chez mon oncle, le président de Salaberry. C'était un grand et bel homme, d'une figure ouverte, que j'avais connu très leste, très fort et d'une hardiesse vraiment rare. » [Mémoires du comte de More.) On trouve égalemenl d'intéressants détails sur Dossonville dans les Mémoires de Durfort de Cheverny, t. II.

2. Déclaration du citoyen Bernier fils, rue de la Lune, 17. Voici le texte de cette pièce dont la rédaction n'est pas moins curieuse

C'est là que le trouva la Révolution. Il l'acclame, s'exalte, pérore dans son café, se môle de tout, gagne par sa faconde la confiance de son district; le voilà lieutenant dans la garde nationale ; on le voit aux revues en veste courte, en culotte de peau, galopant à côte de La Fayette, et criant : « Vive notre sauveur 1 Vive notre brave général ' ! » — Un an plus tard, il est officier de paix: il a cessé d'être fayettiste et s'est rangé du parti de la cour ; ou plutôt il est dans les deux camps à la fois ; car, comme son patron, l'illustre barbier, ce qu'il aime, ce qu'il adore, c'est « deux, trois, quatre intrigues à la fois, bien embrouillées, qui se croisent ». Il entre aux Tuileries, où il est des intimes -, cause avec le roi, le conseille, et Louis XVI, qu'il séduit, le charge d'une mission secrète en Angleterre — Godclmn ! — Il y reste trois mois, revient au moment du danger, se trouve, au 10 août, parmi les défenseurs du château. On l'arrête le lendemain ; il passe en jugement avec son complice Gollenot d'Angremont, qu'on guillotine... Lui, renvoyé absous, est écroué à l'Abbaye ; mais le lieu n'est pas sûr : il se démène, s'agite, s'évertue et sort de prison, le

que l'orlhograplie : « Je sertify que le c.iffee que Dossonville cour des miraque êtes le raseniblemaii des Lafayette e des royalliste donc les Mahieux rousialle et morin et de bouUiée voila ce que je peut conaitre vus que je nés pas parlé a vec eux vu que la sanguloterie ne pouvait pas entré dans leur conversasion et a signé Bernier. » (Archives nationales, P^' 4680.)

1. Déclaration du citoyen Villain (Archives nationales, F", 4680.)

2. « On me faisait l'honneur de me recevoir et de m'écouter comme un serviteur sur lequel on pouvait compter. » {Mémoires du comle de More.)

l*' septembre, — quelques heures avant le commencement des massacres, échappant ainsi en moins de quinze jours, — au bourreau Sanson et au tapedur Maillard.

L'alerte a été chaude ; mais il s'en soucie bien, ma foi! Quand il se trouve sur le pavé, tout un monde s'est écroulé, et Dossonville, que rien n'étonne, s'y trouve à l'aise dès le premier jour. Tout de suite les choses et les gens lui sont familiers : le Paris de la Convention, d'une nouveauté déroutante pour tous, n'a rien de secret pour lui : il dine chez la femme Saint- Ange, qui est la confidente de Chabot; il serre la main à Saint-Laurent, Tespion aux gages du prince de Condé ; il fréquente chez Bezon, graveur émérite de faux passeports ; il est bien reçu dans les tripots; chez la Sainte- Amarante et chez M°* Latour, dans les agences louches, dans tous les endroits où l'on bavarde, où l'on s'amuse, où l'on complote. Le voilà maintenant policier, et, moins de six mois après qu'il a comparu au tribunal en qualité de chevalier du poignard et de défenseur de la royauté, il devient l'homme de confiance du Comité de Sûreté générale.

Il a, comme limiers, deux hommes qui méritent une mention : le premier est un nommé Armand, ancien militaire, ancien marchand de vin, ancien agent de commerce, ancien clerc de procureur, ancien employé au bureau des finances, qui éprouve

l'ennui d'être condamné a vingt ans de fers pour avoir mis en circulation les faux assignats qu'il 43tait chargé de détruire^; l'autre s'appelle Demonceau, moine défroqué, ramassé sur le pavé, pourri de gale, couvert de haillons. Dossonville l'a fait entrer chez un fripier, lui a acheté une garde-robe complète, « depuis le chapeau jusqu'aux souliers », et, ses guenilles jetées au coin d'une borne, « hors la chemise, car il n'en avait pas )>, Demonceau, réparé, est promu à la dignité de chien de chasse.

Tandis que ces deux acolytes relevaient des pistes et rabattaient le gibier, Dossonville, toujours souriant, affable et de bonne humeur, mangeant à sa faim, parcourait Paris, le nez au vent, l'oreille aux aguets, observant Vesjirit public.

Tout au contraire de ses collègues du Comité, qui ne sortaient qu'armés jusqu'aux dents, sabre au côté, tromblon à la ceinture, il affectait de ne por-

1. « Le 7 germinal an II, Armand fut condamné à vingt ans de fers par le tribunal criminel du département de Paris pour avoir fabriqué de faux mandats d'arrêt, avoir contrefait la signature des administrateurs de police, etc., et s'en être servi pour intimider un citoyen riche, nommé Hofmann, et le forcer à contribuer. J'avais suivi, comme homme de loi, toute la procédure, et je sortis de la dernière séance du tribunal, pénétré d'horreur contre cet Armand. Je ne m'attendais pas que cet homme, entre les mains de Dossonville, deviendrait un dénonciateur protégé par le Comité de Sûreté générale. » [Le C'° Demonceau au représentant du peuple Clauzel. Archives nationales, F' 4680.) Armand était, en vendémiaire an 111, détenu au couvent des Anglaises, rue de Lourcine, lorsqu'il s'évada. On le reprit à Reims ; il avait sur lui « une somme de 10.000 livres en assignats, 30.000 livres en espèces dans une ceinture, un porte-manleau dans lequel il y avait beaucoup de montres et de diamants évalués à 300.000 livres (Archives nationales, F? 4oSl.)

ter d'autre défense qu'une légère badine dont it cinglait l'air en marchante II était, d'ailleurs, plus puissant, à lui seul, que toute la Convention réunie. J'ai là, sous les yeux, la commission dont il était porteur; les pouvoirs qu'elle lui confère sont sans limites ; il est invité à poursuivre « tous les ennemis du bonheur public, sous quelque dénomination qu'ils existent»; les prisons, les maisons de détention et de suspicion lui sont ouvertes ; il a le droit d'y retenir et d'y interroger sans témoins tous les détenus qu'il désignera ; « il ne peut être arrêté ni interrompu dans le cours de sa mission, ni incarcéré 'pour quelque prétexte que ce soit, sans avoir, au préalable, été amené au Comité de Sûreté générale, qui devra s'enquérir sur-le-champ des motifs de son arrestation » .

Or, au Comité de Sûreté générale, il était chez lui et, sans doute, fût-il le seul à jouir de ce privilège exorbitant pour l'époque, d'être sûr, en sortant de chez lui le matin, de ne coucher le soir en prison que s'il le voulait bien. Notez qu'il était autorisé, en outre, « à se faire assister par tous les citoyens qu'il lui plaira de choisir, auxquels il pouvait déléguer soit partie, soit totalité des pouvoirs dont il était investi».

Dossonville était un brave homme : il s'était

1. « Il avait pour arme oflensive et défensive une petite baguette d'un pied et demi, grosse comme une houssine. » {Mémoires du comte de Moré,^

établi pourvoyeur de guillotine, dans le seul but de rendre aux suspects qu'il traquait, des services qu'il ne fit jamais payer; lui-même, plus tard, disait gaiement :

« — J'en ai sauvé tant que j'ai pu; beaucoup qui le savent, beaucoup plus qui ne s'en doutent pas, car je ne le leur ai jamais dit... par peur de leur indiscrète reconnaissance. »

Et, de fait, bien des gens lui durent la vie : il savait si bien embrouiller les choses, égarer les pièces, faire traîner en longueur les enquêtes les plus simples; il avait, d'autre part, surpris tant de secrets et était si bien armé contre ses maîtres, que ceux-ci ne soupçonnèrent jamais le double jeu qu'il jouait — ou, s'ils en conçurent quelque méfiance, n'osèrent pas entrer en lutte contre un compère si bien documenté. J'ai de lui une lettre écrite certain jour qu'il se sentait menacé; il y parle, sans périphrases, de « pièces importantes » qui lui servent de sauvegarde et qu'il a déposées « en des mains sûres et inviolables ». — « C'est en vain, ajoute-t-il, qu'on les chercherait par la force ou par la ruse : il n'y a qu'un moyen de les ravoir et d'être sûr que je n'en ferai d'autre usage que de les remettre à ceux qu'elles concernent : c'est de me laisser en liberté. »

C'était là, pourtant, un jeu dangereux, et Thermidor aurait certainement apporté à ces espiègleries un tragique dénouement, si Dossonville n'avait

prévu la catastrophe et flairé le danger. — Alerte f alerte! Figaro, détourne! — Et voilà que, l' avantveille du coup d'Etat, alors que Robespierre passe encore pour être l'homme providentiel, arrive au Comité de Salut public une dénonciation contre Dossonville : une autre la suit, puis une autre; dix, quinze, trente rapports se succèdent : tout son quartier donne avec une naïveté touchante ; ses voisins, les anciens clients, de son café de la Cour des Miracles, les sans-culottes de sa section, l'accusent unanimement de s'être toujours montré l'ennemi des jacobins, d'avoir critiqué Robespierre et médit des lois de prairial... Et cest le 9 thermidor que le Comité reçoit ce dossier, à l'heure même où Robespierre succombe, où tous ses ennemis triomphent. Dossonville est sauvé ! Cet admirable tour de passe-passe, l'a porté du camp des vaincus au camp des vainqueurs; mais, comme il a besoin de repos et qu'il veut laisser passer l'orage,. il consent néanmoins à se réfugier dans une prison de choix : au commencement de fructidor, il voit « du fond d'un fiacre, baisser pour lui le pont d'un ■ hâteau-fort » , à l'entrée duquel il laisse, sinon l'espérance, du moins la liberté. Ce château-fort était, du reste, d'aspect peu rébarbatif : c'était la maison Talaru.

Etrange prison que cet hôtel qu'on retrouve encore intact au n° 62 de la rue Richelieu. Le marquis de Talaru, premier maître d'hôtel de la reine, l'avait

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élevé à grands frais, au commencement du règne de Louis XVI. La Révolution lui inspirant forcément des goûts plus modestes, le marquis avait songé à tirer parti de sa maison et l'avait louée 6.600 livres à un spéculateur nommé Gence, qui se proposait (le la transformer en hôtel garni. Mais les étrangers étaient rares à Paris, en 1793, et l'hôtel se garnissait peu. Gence, pour ne pas rester sans locataires, avait conçu l'ingénieuse idée de louer à son tour l'immeuble au Comité révolutionnaire de la section Lepeletier, qui manquait de maison d'arrêt.

En peu de jours, les appartements regorgèrent de suspects riches ; on les y écrouait par faveur et moyennant finances ; les prix, d'ailleurs, étaient exorbitants : un des détenus logé, lui huitième, à 4 francs par jour, dans le salon du rez-de-chaussée, calculait que cette seule pièce rapportait 320 livres par décade, 960 livres par mois, 10.520 livres par an... et le pauvre marquis de Talaru ne touchait, j)our tout V immeuble, que 6.600 livres de loyer. Ce qui, de l'avis général, fut trouvé très piquant, c'est qu'un des premiers suspects qui étrennèrent la prison Talaru, c'est Talaru kii-même. Arrêté comme oi-devant noble, il obtint d'être incarcéré dans son propre hôtel ; mais comme, en raison de son âge et de ses iniirmités, il témoigna le désir d'occuper une chambre à lui seul, on lui octroya un petit cabinet au prix de 18 livres par jour, — 6.600 francs par an, — de sorte que, pour être en prison chez

lui, il remboursait à son locataire la lolalité du loyer que celui-ci lui payait.

Cette combinaison amusa beaucoup ses compagnons de captivité : Talaru était, du reste, une prison gaie; on y jouait, on y faisait bonne chère, — ce qui réjouissait l'affamé Dossonville, — on y dansait même; et Schmidt, le geôlier-chef, très fier de sa clientèle d'élite, tenait la main à ce que sa prison gardât l'allure d'un salon de bonne compagnie; tandis qu'à la Conciergerie et ailleurs, la plupart de ses confrères se faisaient suivre par d'énormes dogues, Schmidt avait pour compagnon ordinaire de sa surveillance un gros mouton à laine frisée, qui l'escortait docilement dans ses rondes, le cou et les pattes ornés de faveurs roses. C'était la note de la maison.

Quand Dossonville sortit de là, repu, dispos et délassé, la Terreur était oubliée depuis longtemps, et il ne fallait plus songer à vivre aux dépens du Comité de Sûreté générale.

Mais comme il faut diner, quoiqu'on ne soit plus en prison, l'ancien terroriste revint à son premier état et se fit agent royaliste.

Survient fructidor! Dossonville est arrêté, interné au Temple, mis dans une cage de fer en très bonne compagnie : — Barthélémy, l'abbé Brothier, Tronson-Ducoudray, Barbé-Marbois et soixante autres sont également encagés, et cette ménagerie roulante prend à petites journées la route de Rochefort où on

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l'embarque, jjoî/r /e.s îles^ sur la corvette la Vaillante'^.

Les impressions du voyage furent, comme on peut penser, modérément agréables : le pauvre Dossonville ne parvenait pas à se procurer du pain en suffisance ; les repas étaient rares et les menus succincts, et, pour la première fois, il se prenait à maudire la politique, « qui ne nourrissait pas son homme ». Pendant les cinquante jours que dura la traversée, il ne mangea qu'une seule fois à sa faim : l'équipage avait péché un requin qui fut dépecé sur le pont et qu'on partagea entre les transportés ; cette chair mal cuite, huileuse et fade parut à tous immangeable. Dossonville en dévora six livres ! 11 avait, ce jour-là, troqué son dernier habit contre un gros pain dont il fit bombance : ce fut un des bons repas de sa vie-; mais il en pensa mourir, ses malheurs lui avaient délabré l'estomac !

Pourtant sa bonne humeur avait la vie dure : à Cayenne, à Sinnamary, en dépit des privations, des fièvres, qui décimaient les déportés, Dossonville restait plein d'entrain ; son esprit toujours en éveil cherchait un expédient pour « les tirer de là ». Il

1 . « J'ai fini par être déporté dans la meilleure compagnie du monde, disait Dossonville, qui ajoutait: <; Cet épisode-là est une espièglerie de Fouchéquime la revaudra.» (Mémoires du comte de More.)

2. « Les horreurs de cette famine ne s'effaceront Jamais de ma mémoire. Le malheureux Dossonville poussait des cris de rage jusqu'à nous faire craindre d'en être mordus. L'équipage avait pris un très gros requin; le capitaine ordonna qu'on nous en donnât... la portion la plus mauvaise. On sait combien la chair de ce monstre est huileuse, indigeste et malsaine... Dossonville en mangea lui seul plus de si.x livres avec une effrayante voracité. 11 fut au moment d'en périr... » {Journal de l'adjudant général Ramel, p. 63.)

soumit à ses compagnons un projet fou d'évasion; sept d'entre eux, — Barthélémy, Aubry, Ramel, Pichegrii et trois autres, — se laissèrent tenter; ce diable d'homme inspirait confiance ; d'ailleurs, il n'y avait qu'à le suivre, il se chargeait de tout...

Par une belle nuit de juin, il jette dans la rivière, du haut des remparts du fort, la sentinelle qui garde la case, entraîne ses amis jusqu'à la rive, les pousse dans une pirogue qu'il guettait depuis quelques jours... A l'aube, les fugitifs voguaient en pleine mer, sans boussole, sans carte, sans provision d'aucune sorte, et ils pouvaient entendre les trois coups de canon tirés de la redoute de la Pointe ([ui signalait leur évasion.

Ils restèrent huit jours dans cette barque, que le moindre flot submergeait, tantôt trempés d'eau, tantôt cuits par le soleil; harassés, le corps en sang, rongés de scorbut, ils furent jetés nus sur une terre hollandaise : ils ne possédaient entre eux huit qu'une pipe, une poignée de tabac et un briquet, que Pichegru avait sauvés du naufrage. Dossonville était resté toute une semaine sans manger : ce fut la plus rude épreuve de sa vie d'aventures : vingt ans plus tard, il n'y pouvait songer sans qu'une sueur d'angoisse perlât à ses tempes.

Un autre, peut-être, se fût déclaré rassasié d'émotions... Lui n'était pas débarqué à Hambourg qu'il avait conçu déjà un nouveau projet: comme l'abord de la France lui est interdit, il ima2;ine d'aller

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délivrer le Mexique de la tyrannie espagnole. Il part pour Londres, s'abouche avec le secrétaire de Miranda; mais les Anglais lui volent son idée, et Dossonville fait voile pour l'Espagne afin d'informer le Gouvernement du danger qui menace la colonie. Comment le retrouve-t-on, peu après, prisonnier de l'Autriche à Olmûtz? Ceci est un mystère que je n'ai pu pénétrer.

Le traité de Lunéville le rend à la France ; Bonaparte, qui a entendu vanter ses mérites, le charge d'organiser sa police secrète: il s'y emploie avec tant de zèle que le premier conspirateur qui tombe en ses filets est... Pichegru, Pichegru son ami, son vaillant compagnon d'évasion; et, ma foi! Dossonvillele laisse échapper. Cette bonne action le ramène en prison; il va être fusillé pour haute trahison; heureusement, il a pris soin de se documenter sur les gens au pouvoir ; il le laisse deviner, et on se contente de l'interner à Melun, sous la surveillance de la haute police. Là...

Mais, rien qu'à noter succinctement les événements de cette existence agitée, on ferait un volume qui suffirait à fournir de thèmes dix romanciers ; allons droit au dénouement.

Les Bourbons ne pouvant récompenser tous les dévouements vrais ou faux, qui faisaient appel à leur reconnaissance, prirent royalement le parti d'être ingrats. A la Restauration, Dossonville fut promu à la dignité de commissaire de police du

quartier de rUe-Saint-Louis' et il se de'clara satisfait. Il était adoré de ses administrés ; les boutiquiers et les commères du quartier venaient à sa barre vider leurs querelles de mauvais voisinage ; quand ils s'injuriaient à propos d'un store encom])rant ou d'un pot de Heurs mal équilibré, monsieur Dossonville les calmait d'un sourire qui signifiait: J'en ai vu bien d'autres ! Et, comme le bruit de ses extraordinaires aventures se colportait dans l'île Saint-Louis il y passait pour un être quasi fantastique, à la fois héros et très brave homme.

Et, de fait, Dossonville, qui mourut pauvre, n'a jamais commis qu'un crime : celui de n'avoir point écrit ses mémoires. Un simple récit de sa vie, bien sincère, bien véridique, nous documenterait plus sur la Révolution que les vingt volumes de Michelet et de Louis Blanc et assurerait à son auteur, dans la Bibliothèque des Merveilles, une place d'honneur entre Casanova et le baron de Trenck.

1. «Dossonville. commissaire de police du quartier de File Saint- Louis. Aujourd'hui on n'en dit ni bien ni mal : mais on se rappelle qu'il fut agent de ditlerentes factions. La place qu'il occupe en ce moment est peut-être la récompense des services qu'il a rendus dans d'autres temps. Son fils est chef de bureau des maisons garnies à la préfecture. » {Biographie des commissaires de police el des officiers de paix de la ville de Paris, 1820.)

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