‹ Vies choisies des principaux saints (volume 2)Chapitre 111 sur 131 · S. BRU · texte numérisé non relu

S. BRU

FONDATEUR DE l'oRDRE DES CHARTREUX.

(6 octobre.)

Le pieux et gavant cardinal Bona, une des plus grandes lumières non seulement de l'ordre de Cî-

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teaiix, mais encore de toute l'Eglise, s'exprime de la sorte en parlant des Chartreux, dont S. Bruno lut l'instituteur : « Ces religieux sont les miracles du monde; ils vivent dans îa chair comme n'en ayant pas; ce sont des anges sur la terre, qui représentent Jean-Baptiste dans le désert; ils font le principal ornement de l'épouse de Jésus -Christ; ce sont des aigles qui prennent leur essor vers le ciel et dont l'institut est avec raison préféré à celui de tous les autres ordres religieux. »

S. Bruno, issu d'une famille noble et ancienne, naquit à Cologne, non après le milieu du onzième siècle mais au plus tard vers l'an io35, comme le montre la suite de sa vie. Dans ses premières années on ne vit rien en lui qui ressentît les faiblesses de l'enfance; on y remarquait au contraire je ne sais quoi qui n'était pas de son âge. Ses parents, recommandâmes pour leur piété, voulurent qu'il fût élevé sous leurs yeux, et le mirent dans l'école de l'église de Saint-Cunibert h Cologne. Le jeune Bruno y fit de rapides progrès dans les lettres et dans la vertu; en sorte que S. Annon, alors évêque de cette ville, lui donna uncanonicat dans son église. 11 quitta Cologne pour aller continuer ses études à Reims, ville alors célèbre par la réputation dont jouissait son école, qui était tenue par le clergé de la principale église. 11 y fut reçu avec de grandes marques de distinction. 11 y parcourut la carrière de toutes les sciences qu'on y enseignait; il fut bon poète pour son temps, mais il excella surtout dans la philosophie et dans la théologie; aussi ses contemporains lui donnent-ils les titres de poète, de philosophe et de théologien, et le regardent-ils comme un des plus

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illustres élèves de l'école de Reims. Les historiens du même siècle parlent de sa piété avec une égale admiration.

Hériman, chanoine et écolâtre de Reims, ayant quitté le monde pour se consacrer tout entier à l'étude de la vraie sagesse, l'archevêque Gervais choisit Bruno pour le remplacer. La dignité d'écolâtre donnait alors la direction des études publiques et l'inspection sur toutes les grandes études du diocèse. Le saint justifia le choix de l'archevêque par sa prudence et son savoir extraordinaires : mais toutes ses leçons avaient pour objet principal de conduire à Dieu, de faire connaître et respecter sa loi. Plusieurs de ses disciples rendirent son nom célèbre et portèrent sa réputation dans des pays fort éloignés. Eudes était un d'entre eux; il devint ensuite cardinal-évêque d'Ostie, puis pape sous le nom d' Urbain II. Robert, évêque de Langres, de la famille des ducs de Bourgogne; Rangier, cardinalévêque de Reggio, un grand nombre de prélats et d'abbés qui vécurent dans le même siècle se faisaient gloire d'avoir eu Bruno pour maître. Il était regardé, selon l'expression d'un ancien auteur, comme la lumière des églises, le docteur des docteurs, la gloire de r Allemagne et de la France, l'ornement de son siècle, le modèle des hommes de bien. Il enseigna long-temps à Reims; et l'auteur de sa vie rapporte qu'il fut aussi le soutien et l'appui de ce grand diocèse, paroles qui paraissent donner h entendre que l'archevêque Gervais se déchargeait sur lui d'une partie du gouvernement spirituel.

Après la mort de ce prélat, arrivée en 1067, ManassèsP"^ parvint par des voies simoniaquesh se met-

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trc en possession du siège de Reims. Une pareille entrée eut les suites les plus funestes. Manassès opprima son troupeau par des vexations tyranniques, et se rendit coupable de plusieurs crimes qui attirèrent sur lui rexécration publique. Bruno conserva les places qu'il avait et surtout la dignité de chancelier du diocèse; et ce fut en cette qualité qu'il signa avec l'archevêque la charte de fondation de Saint-Martin aux Jumeaux, et quelques actes de donations faites à des monastères: mais son zèle pour la gloire de Dieu le rendait fort sensible aux abus dont il était témoin; il s'en expliqua ouvertement, et condamna tout haut la conduite scandaleuse de Manassès. Les choses en vinrent h un point que Hugues de Die, légat du pape, cita l'archevêque à comparaître au concile qu'il fit assembler à Autunen 1077. Le coupable ayant refusé d'obéir àla citation, il fut déclaré suspens de ses fonctions. Il avait pour accusateur dans le concile, Bruno, le prévôt et un autre chanoine de l'église de Reims. Le légat fut si frappé de la sagesse et de la vertu de notre saint qu'il fit son éloge dans une lettre qu'il écrivit au papej il l'appelait le plus digne docteur de l'église de Reims, et le recommandait au souverain pontife comme un homme propre à donner d'excellents conseils et h lui aider efficacement à soutenir la cause de Dieu dans les églises de France. Manassès, irrité contre les trois chanoines qui l'avaient accusé dans le concile, lit enfoncer leurs maisons, s'empara de leurs biens et vendit leurs prébencles. Ceux-ci se réfugièrent dans le château du comte de Roaci, où ils restèrent jusqu'au mois d'août 1078, comme nous

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l'apprenons d'une lettre que leur persécuteur écrivit au pape contre eux.

Il y avait déjà quelque temps que S. Bruno avait formé le projet de quitter le monde : c'est ce que l'on voit par sa lettre à Raoul, qui fut fait prévôt de l'église de Pieims en 1077. Un jour qu'il s'entretenait avec ce Raoul et avec Fulcius, qu'on fait aussi chanoine de Reims, la conversation tomba sur la vanité et les faux biens du monde, ainsi que sur le bonheur du ciel. Les réflexions qu'ils firent à ce sujet les touchèrent vivement et leur inspirèrent le désir de vivre dans la retraite. Ils convinrent de différer l'exécution de leur projet jusqu'à ce que Fulcius fût revenu de Rome, où il devait faire un voyage. Son voyage ayant été un peu plus long qu'on ne pensait, Piaoul oublia l'engagement qu'il avait pris; il continua de vivre à Reims, et fut depuis archevêque de cette ville. Pour Bruno, il persista toujours dans sa première résolution. Il se sentait de plus en plus pénétré de mépris pour le monde et d'ardeur pour la poursuite des biens éternels. Sa retraite étonna d'autant plus qu'il était estimé et honoré des hommes, et que l'on pensait à le donner pour successeur à Manassès, qui avait été déposé pour crime de simonie. Il résigna son bénéfice et renonça à tout ce qu'il possédait dans le monde. Il fut accompagné dans la solitude par quelques-uns de ses amis, que leurs vertus rendaient recommandables et qui le dédommagèrent amplement de la perte des deux chanoines qui étaient d'abord entrés dans ses vues. Il paraît qu'il se retira au château de Piéciac en Champagne, lequel appartenait au comte Ebal, un de ceux qui s'étaient généreusement dé-

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clarés contre Alanassès. Quelque temps après il se rendit h Cologne; il revint ensuite à Reims, où il ne resta pas long-temps. Enfin il se retira à Saisse- Fontaine, au diocèse de Langres, où il vécut dans la ferveur avec qiielqucs-uus de ses compagnons- Deux d'entre eux, Pierre et Lambert, y firent bâtir une église, qui fut unie depuis à l'abbaye de Molesme. Bruno, qui tendait h la perfection, délibéra avec ses compagnons sur la conduite qu'il devait tenir. Il consulta également S. Piobert, abbé de Molesme, célèbre par ses vertus et son expérience dans les voies de la vie intérieure. Le saint abbé lui conseilla de s'adresser à Hugues, évêque de Grenoble, qui était un grand serviteur de Dieu et qui était plus propre que personne h. lui faciliter les moyens d'exécuter son dessein. Bruno suivit ce conseil. Il savait d'ailleurs qu'il y avait dans le diocèse de Grenoble des montagnes solitaires et couvertes de bois qui convenaient au genre de vie qu'il méditait, et il ne doutait point que Tévéque ne lui fût favorable. Il se mit en route avec six de ses compagnons : savoir, Landuin, qui lui succéda depuis dans la plaça de prieur de la Grande- Chartreuse; Etienne de Bourg et Etienne de Die, l'un et l'autre chanoines de Saint- RufenDauphiné; Hugues, dit le Chapelain, parcequ'il était le seul prclre du nouvel institut; André et Guérin, tous deux laïques. Ils arrivèrent à Grenoble vers le milieu de l'été de l'année 1084. S'étant jetés aux pieds de S. Hugues, ils le prièrent de leur accorder dans son diocèse un lieu où ils pussent servir Dieu loin du tumulte et des embarras du monde. Le saint évêque les reçut avec bonté, et ne douta point que ces sept étrangers ne vinssent ce la part

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de Dieu. Il se rappela anssiiôt ce qui lai était arrivé la nuit précédente. Il lui avait semblé voir Dieu luimême se bâtir un temple dans le désert de son. dio ■ cèse appelé Chartreuse, et sept étoiles, sorties de terre et disposées en cercle, aller devant lui comme pour lui montrer le chemin qui conduisait à ce temple. Il expliqua cette vision a Bruno et à ses compagnons; puis, après les avoir embrassés avec aiFection et avoir donné de justes éloges à leur dessein, il leur assigna le désert de Chartreuse et leur promit de leur aider en tout ce qu'il pourrait à s'y établir. Il leur dit en même temps qu'ils devaient avant toutes choses examiner les difficultés qu'ils auraient h vaincre; que le désert qu'il leur avait assigné avait quelque chose d'affreux; qu'il était situé au milieu de rochers arides, escarpés et couverts pendant presque toute l'année de neiges et débrouillards épais. Ces représentations n'effrayèrent point les serviteurs de Dieu; ils firent paraître au con* traire beaucoup de joie de ce qu'ils avaient trouvé une solitude telle qu'ils la désiraient et où ils seraient entièrement séparés de la société des hommes. S. Hugues, les ayant retenus quelques jours auprès de lui, les conduisit au désert de Chartreuse et leur céda tous les droits qu'il pouvait avoir sur la forêt. Siguin, abbé de la Chaise-Dieu en Auvergne, céda aussi les siens.

Bruno et ses compagnons commencèrent par bâtir un oratoire et de petites cellules, qui étaient à quelque dislance l'une de l'autre et à peu près comme les anciennes laures de la Palestine. Telle fut l'origine de l'ordre des Chartreux, ainsi appelés du désert de Chartreuse. Quelques auteurs la mettent en

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1086 et d'antres un an plus tôt; mais Mabillon a prouvé solidement que S. Bruno se retira dans le désert dont il s'agit au mois de juin de l'année 1 084. Une charte de S. Hugues, datée du mois suivant, défend aux femmes d'aller sur les terres des religieux, et à quelque personne que ce soit d'y prêcher, d'y chasser ou d'y faire pailre les troupeaux.

Lorsque les nouveaux religieux furent établis dans le désert ils bâtirent une église sur une hauteur, et construisirent des cellules auprès. Ils étaient d'abord deux dans chaque cellule; mais bientôt après chacun eut la sienne. Ils se rendaient tous à l'église pour chanter vêpres et matines ; quant aux autres heures canoniales, ils les récitaient chez eux en particulier. Ils ne faisaient qu'un repas par jour, excepté les principales fêtes, qu'ils mangeaient ensemble au réfectoire. Les autres jours on leur apportait leurs portions, qu'ils recevaient par une petite porte qui donnait dans leurs cellules, et ils mangeaient seuls comme les ermites.

Il serait difficile de peindre la vie merveilleuse de S. Bruno et de ses compagnons. Selon Guibert de Nogent, ils passaient six jours de la semaine renfermes dans leurs cellules et n'étant ensemble que le dimanche. En se quittant ils emportaient chacun un pain, avec une espèce de portion dont ils vivaient le reste de la semaine. Tout parmi eux respirait la pauvreté; il n'y avait ni or ni argent dans leur église, à l'exception du calice qui était d'argent. Ils ne se parlaient presque jamais que par signes : le silence perpétuel qu'ils gardaient avait pour but de leur fficihter les moyens de converser plus parfaitement avec Dieu. Ils consacraient

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a l'oraison une partie considérable du jour et paraissaient n'avoir de corps que pour le macérer par les austérités de la pénitence. Le travail succédait à la prière, et ce travail consistait ordinairement à copier des livres de piété, ce qui leur fournissait de quoi vivre sans être à charge à personne. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, qui écrivait cinquante ans après S. Bruno, parle ainsi des chartreux : «Ils senties plus pauvres de tous les moines;

la vue seule de leur extérieur effraie Ils portent

un rude cilicc, aflligent leur chair par des jeûnes presque continuels , et ne mangent que du pain de son. En maladie comme en santé ils ne connaissent point l'usage de la viande. Ils n'achètent point de poisson, et n'en mangent que quand on leur en donne. Les dimanches etlcs jeudis ils vivent d'œufs et de fromage ; des herbes bouillies font leur nourriture les mardis et les samedis; les autres jours de la semaine, ils vivent de pain et d'eau, ils ne font par jour qu^un seul repas, excepté dans les octaves de Xoel, de FEpiphanie, de Pâques, de la Pentecôte et de quelques autres fêtes. La prière, la lecture et le travail des mains, qui consiste principalement h copier des livres, sont leur occupation ordinaire. Ils récitent les petites heures de l'office divin dans leurs cellules lorsqu'ils entendent sonner la cloche ; mais ils s'assemblent à l'église avec un recueillement admirable pour chanter vêpres et matines. Ils disent la messe les dimanches et les fêles. » Les chartreux suivaient ce genre de vie sans avoir de règle écrite. Mabiilon pense qu'ils se conformaient en plusieurs points a celle de S. Benoît ; mais des auteurs qui paraissent mieux in-

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slruils ne sont point pour cette ressemblance, et soutiennent que le nouvel institut avait une règle qui lui était particulière et qui n'était empruntée d'aucune autre.

Les disciples que laissa S. Bruno continuèrent d'observer avec ferveur les usages et les pratiques qu'il avait établis parmi eux. En 1228, Guigaes , cinquième prieur de la Chartreuse, mit par écrit un abrégé de ces usages ou coutumes. Plusieurs

(1) Les chartreux ne mangent jamais de viande, même dans le cas d'une maladie dangereuse. Ce point de leur règle a été solidement défendu par Gers(in. Il vaut mieux en effet que^, quelques particuliers scient exposés à un inconvénient consi dérable que de voir la discipline de tout un ordre se relâche par des dispenses qui se multiplieraient bientôt, parcequ'on finirait par les accorder avec facilité et peut-être sans raisons : d'ailleurs l'usage de la viande ne paraît pas absolument nécessahe, à ceux surtout dont le tempérament a été formé à un genre de vie contraire. Dans les autres ordres, où l'on permet, de faire gras en maladie, il s'est Irouvé plusieurs grands hommes qui n'ont point voulu profiler de celte indalg*>nce.

Les charireux jeûnent huit mr.is de l'année; en carême, evr avant et tous les vendredis, ils ne mangent ni œufs ni lait^age. Les dimanches et les jours de fêtes ils disent tout l'ofiice au chœur, excepté compiles, et mangent ensemble au réf;ctoire commun. Les autres jours ils ne vont à l'église que pour matines, la messe et les vêpres, comme nous l'avons observé cidessus. Nous avons également observé ce qui se pratiquait pou la nourriture, qu'ils prennent seuls dans leurs cellules. Les feni' mes n'entrert ni dans leur enclos ni dans leur église. Ils se promènent ordinairement ensembh; une fois la semaine, et cette promenade se nomme S pacicmcnl. Ils ne mangent jamai hors du monastère. Les supérieurs seuls ont le droit de parler, et les autres ne le peuvent faire qu'avec leur permission, ex~ ceplé cerlains jours après none. Ils ne sortent de leurs cellules qu'aux temps marqués, et ces cellules sont accompagnées chacune d'un pelit jardin et de tout ct; qui est nécessaire à un religieux. Ils cultivent eux-mêmes leur jardin, ou bien ils s'occupent à quelque espèce de travail des mains. On leur fournil des livres, afin qu'ils puissent donner à la lecture une partie de leur

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chapitres généraux y ajoutèrent de nouveaux statnU. Il se forma du tout un code complet en i58i, el Innocent Xï l'approuva en 1688. C'est là ce qu'on peut appeler la règle des chartreux.

De tous les anciens ordres religieux celui des chartreux est le seul qui n'ait point été réformé, parcequ'il n'a jamais eu besoin de réforme, ce qui Tient de ce que ceux qui l'embrassent vivent dans ane entière séparation du monde, et de ce que les supérieurs et les visiteurs veillent avec un soin extrême pour qu'il ne s'y introduise ni dispenses ni mitigations. « Les chartreux, dit un auteur malheureusement trop célèbre, consacrent entièrement leur temps au jeûne, au silence, à la solitude et h la prière ; parfaitement tranquilles au milieu 4^«n monde tumultueux dont le bruit parvient rarement jusqu'à leurs oreilles, ils ne connaissent leurs souverains respectifs que par les prières dans lesquelles leurs noms sont insérés. » Les pasteurs de l'Eglise ont toujours regardé l'ordre des chartreux comme le plus parfait modèle de la vie contemplative, et ceux qui l'embrassent comme des hom-

cemps. Outre Tolfice ordinaire de l'Eglise ils récitent tous les |oErs celui de la Vierge, et souvent celui des morts. Ils sont ^îacore tenus à d'autres prières.

-Jamais ils ne quittent le cilice : une paillasse leur sert de lit ; ik se couchent sur les six heures, et toujours habillés; mais l'habillement qu'ils ont la nuit est difiFérent de celui qu'ils portent le jour, tant pour la santé que pour la propreté. Ils se lèv&aX vers les dix heures pour dire matines du jour et de la Vêerge. Ils retournent se reposer vers trois heures, et se lèvent à cinq ou six. S. Bruno recommanda que l'on établît dans chaque aaaison des bibliothèques fournies de bons livres ; et l'ordre «preduit plusieurs écrivains qui ont excellé dans les matières

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mes qui par leurs larmes et leurs prières attirent les grâces du ciel sur eux et sur le monde entier.

Les écrivains du siècle de S. Bruno l'appellent maître ou prieur de la Chartreuse. Comme il était le modèle et .le guide des solitaires, il n'est pas étonnant qu'ils l'aient regardé comme leur supérieur. S'il l'emportait sur les autres par sa science, il les siu'passait également par la ferveur de sa charité, par son amour pour la pénitence et par son humilité. S. Hugues devint tellement l'admirateur de ses vertus qu'il le prit pour son directeur spirituel. Malgré la difficulté des chemins, il allait souvent s'entretenir avec lui à la Chartreuse. Il ressentait la plus grande joie lorqu'il apprenait que le nombre de ces vrais disciples de la croix s'était augmenté, et cette joie se renouvelait fréquemment. En effet l'exemple des pieux solitaires réveillait les âmes lâches de leur léthargie; on voyait des personnes de tout âge courir dans leur désert pour partager leur pénitence. Le comte de Nevers , seigneur d'une rare piété, demeura long -temps avec eux pour apprendre h. servir Dieu avec une nouvelle ferveur, et en s'en retournant il loua le Seigneur des prodiges qu'opérait sa puissance dans les cœurs où habite la grâce. Peu de temps après il leur envoya un riche présent, qu'ils refusèrent d'accepter, en s'excusant sur ce que les choses précieuses ne pouvaient servir h leur usage.

Six ans s'élant passés de la sorte, le pape Urbain II, qui avait été disciple de S. Bruno à Reims, et qui connaissait ses vertus et sa capacité, lui demanda de venir à Rome, dans l'espérance que ses conseils lui seraient fort utiles pour le gouvernement de

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l'Eglise. L'humble religieux n'avait jamais vu son obéissance mise à une si rude épreuve, et quitter la solitude était pour lui le plus pénible de tous ses sacrifices. Il obéit cependant, et partit pour l'Italie en 1089, après avoir nommé Landuin prieur de la Chartreuse. Son départ causa une douleur inexprimable à ses disciples. Le désert où ils avaient trouvé tant de délices dans la contemplation et les austérités de la pénitence leur parut insupportable dès qu'ils se virei't privés de leur chef. Le saint fit d'inutiles efforts pour les consoler, en leur promettant de venir les rejoindre le plus tôt qu'iilui serait possible. Plusieurs déclarèrent qu'ils ne le quitteraient jamais, et il fut obligé de les mener h Rome avec lai. Les autres abandonnèrent la Chartreuse peu de temps après, mais Landuin les engagea h retourner dans leur ancienne demeure.

Le pape reçut S. Bruno avec de grandes marques d'estime et d'affection. Il voulut qu'il logeât dans son palais afin d'être plus h portée de le consulter sur les affaires qui regardaient sa conscience et même le gouvernement général de l'Eglise. Il fit donner un logement à ses compagnons, et ils eurent la liberté d'y continuer leur premier genre de vie; mais ceux-ci reconnurent bientôt qu'il ne leur était pas aussi facile que dans leur désert de se livrer à leurs exercices ordinaires. Ils ne pouvaient éviter les distractions, ni garder ce silence perpétuel qui leur avait été si utile. Ce changement fit couler leurs larmes, et ils regrettèrent la solitude qu'ils avaient quittée. Ils se plaignirent à Bruno d'être privés des moyens de sanctification après lesquels ils soupiraient. Le saint eût bien voulu les

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ramener h la Chartreuse, mais, ne pouvant obtenir la liberté de s'éloij^ner dePiomc, illcur fit rejoindre leurs compagnons,'auxquels l'abbé de la Chaise-Dieu avait rendu leurs anciennes cellules dont il s'était emparé lors de leur déparl.

Cependant le tumulte de la cour de Rome devenait de jouren jour plus insupportable à S. Bruno. 11 n'y trouvaitpoint ces douceurs qu'il avait goûtées dans la solitude, et il tremblait au milieu des distractions occasionnées par le commerce du monde. D'un autre côté, le pape lui était trop attaché pour lui rendre la liberté; il le pressait même d'accepter l'archevêché de Picggio dans la Calabre. Enfin les instances de Bruno furent si vives et si souvent réitérées quele souverain pontifelui permitde se retirer, non à la Chartreuse mais dans quelque désert de la Calabre. Le saint ayant trouvé une solitude conforme h ses désirs dansle diocèse de Squillace, ils'yétabhten logo, avec les nouveaux disciples qui s'étaient attachés à lui en Italie. Il reprit les exercices de la vie solitaire avec plus de joie et de ferveur que jamais. S'étant rappelé les ancien s engagements de Raoul, prévôt de Reims, son ami, il lui écrivit de son désert pour l'exhorter h venir le joindre. Après lui avoir parlé de l'obligation où il était de tenir sa promesse, il lui faisait une peinture charmante de sa solitude, où il goûtait une joie et des délices inconnues à ceux qui n'en avaient pas fait l'expérience. On voit par la tournure de sa lettre, qui est aussi élégante qu'affectueuse, que le caractère de S. Bruno était fort éloigné de la mélancolie et de la tristesse. Une aimable gaieté accompagne toujours la vertu, et cette disposition de l'ame est surtout nécessaire aux so-

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litaires, le genre de vie quiis ont embrassé étant incompatible avec une humeur sombre et un esprit qui s'occupe fortement de pensées ailligeantes.

Landuin, prieur de la Chartreuse, vint voir Bruno dans la Calabre pour le consulter sur la conduite qu'on devait suivre en France; car ses anciens disciples ne voulaient s'écarter en rien de son esprit et de ses maximes. Il leur écrivit une lettre qu'il leur envoya par Landuin, qui retourna à la Chartreuse en 1099. Dans cette lettre il leur rappelait toutes les pratiques de la vie solitaire, il levait les difTicuités qui lui avaient été proposées; il les consolait ensuite, les animait h la persévérance et les exhortait à se prémunir par la vigilance contre tous les assauts de leurs ennemis.

Celte lettre et la précédente, que nous avons encore, ne sont pas les seuls ouvrages qui nous restent de S. Bruno; il nous a laissé aussi des commentaires sur le Psautier et sur les Epîtres de S. Paul, qu'on a voulu mal à propos lui contester. Il y paraît tel que l'ont dépeint ceux qui le connaissaient le mieux, l'homme le plus savant de son siècle et de la plupart des siècles qui le suivirent. On voit qu'il entendait le grec et l'hébreu, qu'il était fort versé dans la lecture des pères, et surtout de S. Ambroise et de S. Augustin. Il suit le second de ces saints docteurs par rapport à la doctrine de la grâce. Dans son explication des psaumes il établit le sens littéral, qu'il rapporte toujours au sens spirituel, montrcint l'application que l'on en doit faire à Jésus-Christ et à son Église. « Quiconque se donnera la peine de lire ce commentaire avec une médiocre attention conviendra qu'il serait difficile de

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trouver un écrit de ce genre qui soit tout à la fois plus solide et plus lumineux, plus concis et plus clair. S'il eut été plus connu on en aurait fait plus d'usage, on l'aurait regardé comme un ouvrage très propre h donner une juste intelligence des psaumes. On y reconnaît un auteur instruit de toutes les sciences et rempli de l'esprit de Dieu... Il serait h souhaiter que ce commentaire fût entre les mains de tous les fidèles et particulièrement des personnes consacrées à la prière publique. » Nous avons encore du saint une élégie en quatorze vers sur le Mépris du inonde. Elle roule sur l'insensibilité des hommes sur la mort et ses suites. On l'a fait imprimer dans divers recueils, et on l'a fait graver au bas d'un tableau de S. Bruno, qui est dans le chœur des Chartreux de Dijon. Les autres ouvrages attribués à notre saint sont ou de S. Brunon, évêquede Ségni, ou de S.Brunon, évêque deWurtzbourg, lesquels florissaient dans le même siècle. S. Bruno, s'étant établi dans le diocèse de Squillace, ne pensa plus qu'à vivre inconnu au monde; mais, c[iioîque renferme dans la solitude, l'éclat de ses vertus le trahit bientôt. Roger, comte de Sicile et de Calabre, ayant été à lâchasse de ce côté-là, le découvrit. Ce prince fut si édifié de l'entretien qu'il eut avec lui qu'il résolut de lui donner des marques efficaces de son estime et de sa vénération. Il lui offrit de riches présents; mais le serviteur de Dieu avait trop de désintéressement et trop d'amour pour la pauvreté pour les accepter. En 1099 le saint baptisa le fils du comte, dont les sentiments à son égard ne changèrent jamais; son estime etson affection pour lui ne firent même qu'augmenter, surtout

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après une grâce signalée qu'il crut que Bruno lui avait obtenue du ciel. Yoici de quelle manière le fait est rapporté par les historiens de la vie du saint et par Roger lui-même dans sa charte de fondation du nouveau monastère au diocèse de Squillace.

Les Lombards tenaient injustement prisonnier à Capoue Richard , prince d'Averse, proche parent du comte Roger. Celui-ci leva une armée et vint assiéger Capoue en 1099. Sergius, qu'il Savait misa la tête d'un corps de deux cents Grecs, s'élant laissé corrompre parla promesse d'une somme d'argent, s'engagea de se joindre aux ennemis dans la bataille et de faire tomber le comte entre leurs mains afm qu'ils lui ôtassent la vie. La nuit qui précédait le jour où le projet de la trahison devait être exécuté, Pioger donna ses ordres pour que son armée fût prête à donner l'assaut le lendemain matin, et il se retira ensuite dans sa chambre pour y prendre un peu de repos. En dormant il eut un songe où il crut voir Bruno fondant en larmes et avec les habits tout déchirés. Comme il lui demandait quelle était la cause de sa douleur, il se mit à pleurer encore plus amèrement. Lui ayant fait une seconde fois la même question, il lui répondit : « Je pleure pour la vie de tant de chrétiens et pour la vôtre en particulier; mais levez- vous et prenez les armes, peut-être Dieu permettra-t-il que vous sauviez votre vie et celle de vos soldats, ly Le comte obéit, appelle ses officiers et leur dit de faire armer ses troupes pour éprouver si la vision était réelle. Sergius et les traîtres, saisis de frayeur, prennent la fuite et se sauvent de la ville. Roger les poursuit , en blesse plusieurs et en fait d'autres prisonniers ;

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en sorte qu'il découvrit bientôl la réalité du complot. Lorsqu'il se fut emparé deCapoue il alla trouver à Salerne le pape Urbain II, et se rendit de là à Squillace, où il fut quinze jours malade. «Le vénérable père Bruno, dit-il, vint me voir avec quatre de ses frères et me consola par des discours remplis de piété et d'édification. Je lui contai ce qui m'était arrivé et le remerciai de ce que, même étant absent, il prenait soin de moi par ses prières. Il me répondit, avec son humilité ordinaire, que les choses n'étaient pas telles que je le croyais, et que j'avais vu l'ange de Dieu qui protège les princes dans la guerre. Je le priai d'accepter, pour l'amour de Dieu, des biens que j'avais dans le territoire de Squillace; mais il les refusa en me disant qu'il avait tout quitté pour servir Dieu avec liberté et dans un

parfait détachement des choses de la terre J'eus

beaucoup de peine à lui faire accepter un don de peu de conséquence. » Dans ans après il confirma la donation qu'il lui avait faite et y en ajouta quelques autres, comme celle du désert delta Torie.

Le monastère delta T orre ïui le premier que S. Bruno fonda. Il y établit la pratique des vertus qui faisaient le caractère dislinclif de ses disciples. Quoique éloigné de la grande Chartreuse, il en était toujours regardé comme le père, et il ne s'y faisait rien d'important sans ses conseils; en sorte que les chartreux de France et d'Italie étaient tous animés du même esprit.

Le temps où Bruno devait aller recevoir dans le ciel la récompense de ses vertus et de ses travaux étant arrivé:, Dieu le visita par une maladie sur la fm du mois de septembre de l'année i loi. Lorsque

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