ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY
(21 avril.)
Anselme, fils de Goiidulphe et d'Ermengarde, tous deux d'une famille noble, iianuit vers Fan io53, dans la' ville d'Aoste en Piémont. Il voulait à l'âge de quinze ans embrasser l'état monasliquc; mais le supérieur auquel il s'adressa refusa de l'admeltre, de crainte d'encourir l'indignation de Gondulphe, Au reste ces premiers mouvements de ferveur ne furent pas de longue durée. Anselme ayant néglis^é ses exercices de piété tomba insensiblement dans la tiédeur; puis il laissa prendre Tempire à ses passions et marcha dans les voies corrompues du siècle. Il perdit aussi l'amour de l'étude, tant sont grands les maux que produit le relâchement auquel on néglige d'abord de s'opposer.
iS'ayant pu fléchir son père, dont il avait perdu l'amitié, il se retira en Bourgogne, où il reprit ses études avec ardeur. Trois ans après il revint en Normandie afin de suivre les leçons de Laniranc, prieur du Bec, qui enseignait avec beaucoup de réputation. Après la mort de son père il pensa sérieusement à choisir un état de vie. Sur l'avis de Maurille, archevêque de Rouen, prélat très versé dans les voies intérieures, il se détermina pour l'ordre de S. Benoît, et prit l'habit dans l'abbaye du Bec, à Fâge de vingt-sept ans. Etant devenu prieur de cette maison en 1060^ sa jeunesse excita les murmures des moines. Mais par sa douceur et sa patience
5o8 s. AKSELME, ARCHEVEQUE*
il TÎnt à bout de gagner l'afFection de toute la comsmnauté. Il condamnait une excessive sévérité, surtout par rapport aux jeunes gens. Un abbé du voisinage, qui pensait différemment sur cet article, ne Veut pas plus tôt entretenu qu'il résolut de l'imiter, et rexpérience lui prouva qu'il avait agi très sagement.
Anselme, malgré ses occupations, trouvait encore du temps pour s'appliquer h l'étude de la théologie. Il fit part depuis au public des rares connaissances qu il avait acquises en composant plusieurs ouvrages qui sont parvenus jusqu'à nous. Il succéda à Herluin, abbé du Bec, mort en 1078. Ce monastère ayant des possessions en Angleterre, il y fit dif- Cérents voyages. Il en profitait pour serrer de plus en pkis les liens de l'amitié qui l'avait toujours uni avec Lanfranc, alors archevêque de Cantorbéry. Tous les ordres de l'état s'empressaient de lui tc- HBCngner leur estime et leur vénération. Le roi luisi«3me, si redoutable et si inaccessible aux Anglais, ■sliumanisait avec l'abbé du Bec et semblait être îûui autre en sa présence.
L'Angleterre avait alors pour roi Guillaume-le- B^Bx,, qui avait succédé en 1087 à Guillaume-ledoaquérant, son père. Ce prince usurpa les biens ecclésiastiques. Il s'appropria les revenus des sièges vacants, et afin d'en jouir plus long-temps il défendit di'élire des évèques à la place de ceux qui étaient jEorts. Ce fut ainsi qu'après Lanfranc l'église de Cantorbéry resta cinq ans sans pasteur. Le roi étant tombé dangereusement malade rentra en lui-même et frémit, en cas qu'il revînt en santé, de réparer les maux qu'il avait faits et de rendre la liberté aux É^dis es. Il commença par nommer Anselme arche-
s. ANSELME, ARCHEVEQUE. 5oC|.
vêqne de Cantorbéry. Celui-ci employa tons îe»moyens possibles pour empêcher l'effet de celire ao^mination. Il céda enfin lorsque le prince se to erugagé de rendre au siège de Cantorbéry les bi€3T* qu'il possédait sous Lanfranc et de reconnaître? Us^ bain II pour pape légitime.
A peine Guillaume fut-il guéri de sa maladie qull oublia les beaux sentiments qu'il avait fait paraître». Anselme lui en parla avec une généreuse liberté et il l'exhorta de permettre aux évêques de tenir des conciles afin de remédier aux abus et aux désordres qui se multipliaient de jour en jour. Le roi irrîlé cherchait à le dépouiller de son siège; il défendit à^ plusieurs prélats, entièrement dévoués à sa eausej, de le regarder comme archevêque et de lai obéir comme à leur primat. Il essaya ensuite de gagner la noblesse. Mais la plupart des seigneurs répondirent que leur conscience les obligeait h reconnaître? Anselme comme archevêque de Cantorbéry et G<Mame primat du royaume, Guillaume par poîîlwpie reconnut Urbain pour pape, dans l'espérance fefes^ porter à se réunir à lui contre le saint. Mais ee moyen ne réussit pas mieux queîesprécédents..Enini Anselme, viveuient alîligé de l'oppression où était son Eii^lise et qu'il lui était impossible d'empêcher, ne crut pas devoir rester plus long-temps en Angleterre; il en partit en 1097.
Arrivé en France, il alla passer quelque temps avee S. Hugues, abbé de Cluny. De là il se rendit à Ly©îu Le dérangement de sa santé le retint dans cette vilfer plus long-temps qu'il ne pensait, et il ne put partiV pour Rome qu'au mois de mars de l'année suivante- Le pape le fit loger dans son palais, il l'assura de s*»
5^10 s. A^'SELME, ARCHEVÊQUE.
protection, et écrivit en sa faveur au roi d'Angleterre. Comme l'air de Piome était contraire à Anselme, il se retira dans le monastère de Saint-Sauveur dans la Caiabre. ( harmé des douceurs de sa retraite et sans espoir de faire du bien à Gantorbéry, il pria ]e pape d'accepter sa démission. Mais Urbain lui ordonna de rester dans l'état où la Providence l'avait placé.
Au mois^l'octoLrc de la même année le pape assembla à Bari un concile de cent vingt-trois évêques porjr travailler h la réunion des Grecs ; il voulut qu'Anselme y assistât. Les Grecs, en proposant leurs difficultés sur la procession du Saint-Esprit, embrouillaient la question par des longueurs interminables. Le saint archevêque, par l'ordre du souverain pontife, prit la parole, et s'exprima avec tant de force et de solidité qu'il réduisit les Grecs au silence. Aussitôt les pères dirent anathème h quiconque nierait que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. On entama ensuite l' affaire du roi d'Angleterre, et le concile opina qu'on usât de la plus grande sévérité envers ce prince et qu'on prononçât contre lui une sentence d'excommunication. Notre saint s'étant jeté aux pieds d'Urbain le conjura de ne point porter de censure, ce qui lui fut accordé.
L'archevêque de Gantorbéry de retour en France prit la route de Lyon. L'archevêque de cette ville l'attendait avec impatience. 11 lui céda l'honneur d'officier dans son église, et le pria encore d'exercer toutes les fonctions épiscopales comme s'il eût été dans son propre diocèse. Anselme était dans i'ab- <baye de la Ghaise-Dieu en Auvergne lorsqu'il apprit la fin tragique de Guillaume-le-Roux. Ge maïheu-
s. ANSELME, ARCHEVEQUE. 5ll
renx prince avait été tué h la chasse sans avoir eu le temps de rentrer en lui-même et de recevoir les sacrements de l'Église. Anselme pleura sa mort, dont les circon stances étaient si terribles aux yeux de la foi. Il fut rappelé en Angleterre par Henri I", successeur de Guillaume. Son retour causa une grande joie dans le royaume. Le nouveau roi formant des demandes contraires à la liberté de l'Église, on craignit de nouveaux troubles : on convint pourtant de consulter le pape sur ce sujet.
Sur ces entrefaites Robert, duc de Normandie, arriva de la Terre-Sainte. Il se plaignit amèrement de ce qu'on lui avait préféré Henri, son frère, lorsqu'il avait été question de donner un successeur à Guillaume-le-Pioux. Il leva une armée pour faire valoir ses droits et vint débarquer h Portsmouth. Anselme resta fidèle au roi, et mit tout en usage pour prévenir les suites d'une révolte naissante. Enfin Robert fit un accommodement avec Henri et abandonna l'Angleterre. Ce fut ainsi que l'archevêque de Cantorbéry ramena la paix dans le royaume et assura ]a couronne chancelante sur la tête de Henri.
Le danger passé , Henri oublia toutes les promesses qu'il avait faites de rendre la liberté à l'Église britannique, il continua de s'arroger le droit de donner l'investiture des bénéfices. La querelle élevée à ce sujet pouvait avoir des suites fâcheuses : on convint cependant à la fin qu'Anselme irait en personne consulter le pape sur cette matière. La décision du souverain pontife, qui était Paschal II, ne fut point favorable à Henri. Anselme, après avoir quitté l'Italie, revint à Lyon. Lorsqu'il fut dans cette ville Henri lui fit défendre de rentrer dans son royaume
5l2 s, ANSELME, ARCHEVEQUE.
jusqu'à ce qu'il eût pris la résolution de se conformer à ses volontés. Il se retira ensuite h l'abbaye du Bec. Ce fut là que le pape lui adressa une commission pour juger r affaire de l'archevêque de Rouen, accusé de plusieurs crioies. Paschal lui permit aussi d'admettre à la communion ceux qui avaient reçu du roi l'investiture de leurs bénéfices. Cette condescendance du pape produisit les plus heureux effets; le roi en fut si charmé que sur-le champ il envoya inviter ce saint archevêque h repasser en Angleterre. Mais Anselme ne put partir du Bec parcequ'il était dangereusement malade. Il n'y reparut donc que quelque temps après.
Il passa les dernières années de sa vie dans une langueur continuelle. Six mois avant sa mort il tomba dans une faiblesse extrême; cela ne l'empêchait pas de se faire porter tous les jours à féglise pour y entendre la messe. Il mourut le 2 1 avril 1 1 09, et fut enterré dans la cathédrale de Cantorbéry. Il s'opéra plusieurs miracles par son intercession.
On remarque dans les écrits de S. Anselme une connaissance profonde de la philosophie, de la métaphysique et de la théologie. La précision et la clarté s'y trouvent réunies h l'élévation des pensées et à la solidité des raisonnements. Quoique S. Anselme eût beaucoup lu les pères et surtout S. Augustin, il fait rarement usage de leur autorité. Il établit presque toujours les vérités révélées par les preuves que fournit la raison, ce qui fa fait regarder comme le père de la théologie scolastique. Son but en cela était de montrer qu'on peut par des raisonnements fondés sur les lumières naturelles rendre croyables les vérités que Dieu a révélées. Quant à
NOTICE SUR LANFRANC. 5l3
ses ouvrages ascétiques, ils sont instruclifs^édifiants, pleins d'onction et d'une certaine tendresse d'amour pour Dieu qui échauffe les cœurs les plus insensibles. Un style simple, naturel, clair et concis, fait le principal mérite de ses lettres. On juge par les vers qui nous restent de lui qu'il n'avait pas le génie poétique dans le plus haut degré.
Les œuvres de S. Anselme ont été imprimées plusieurs fois. La meilleure édition que nous en ayons est celle que le père Gerberon, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, donna à Paris en 1676, in-folio. Elle reparut dans la même ville en 1711. D. Joseph Saenz,plus connu sous le nom de cardinal d'Agulre, a donné la théologie de S. Anselme, c'est à dire un commentaire sur les ouvrages dogmatiques de ce père, qui fut imprimé à Salamanque en 1679, 1681, i685, 3 vol. in-folio. Il futréimprimé à Rome en 1688, 1G89 et 1690, avec des additions et des corrections.
NOTICE SUR LANFRAKC.
Lanfranc naquit vers l'an 1005, à Pavie en Lombardie , de parents qui tenaient un rang considérable. Il étudia réloquence et le droit à Bologne. De retour dans sa patrie, il y enseigna publiquement le droit civil; ayant ensuite quitté la place de professeur, il passa en Normandie, et se fit religieux au Bec vers l'an 10A2. Trois ans après il fut élu prieur sous Tabbé Herluin. Ce fut alors qu'il ouvrit son école , qui devint bientôt la plus célèbre de toute TEurope.
Bérenger, archidiacre d'Angers, ayant répandu des
5l4 NOTICE SUR LAXFRANC.
erreurs contre la doctrine de l'Eglise, Laiifranc lui proposa une conférence dans le dessein de le ramener à la vérité ; mais elle ne fut point acceptée. Il assista à divers conciles qui se tinrent contre cet hérésiarque.
Guillaume, duc de Normandie, avait épousé sans dispense Mathilde su parente, fille de Baudoin, comte de Flandre : mais il voulut faire cesser enfin le scandale qu'un tel mariage avait causé; il envoya Lanfranc à Rome pour obtenir une dispense de >'icolas II. Le pape l'accorda, à condition que Guillaume et Mathilde fonderaient chacun un monastère. Le duc et la duchesse firent ce qu'on exigeait d'eirx, et fondèrent à Caen en 1059 les deux célèbres abbayes de Saint-Etienne et de la Trinité. La première fut pour des hommes et la seconde pour des filles.
L'abbaye de Saint-Etienne aj'ant été achevée en lOôo, Lanfranc en fut nommé premier abbé. Il y ouvrit une école, qui devint aussi fameuse que celle du Bec. Le pape Alexandre II, qui avait étudié au Bec sous Lanfranc, y envoya plusieurs de ses parents.
On voulut en 1067 élever Lanfranc sur le siège archiépiscopal de Rouen ; mais il refusa constamment cette dignité. Il aurait également refusé l'archevêché de Cantorb*'ry en 1070, s'il n'eût été forcé de l'accepter par les ordres réunis de l'abbé Herluin et de deux conciles. Le pape le fit son légat en Angleterre.
Il n'eut pas plus tôt été sacré qu'il tourna toutes ses pensées vers la réformât; on de son diocèse, et même de tous les diocèses de TAngleterre dont il était primat. Il travailla de toutes ses forces à corriger les abus qiii s'étaient glissés dans les monastères, dans le clergé et parmi les simples fidèles. Il rétablit par-
s. ROBERT, A.BBÉ. 5l5
tout l'étude de la grammaire, de Téloquence et de
I Écrilure sainte.
GuiUaume-le-Conquérant avait beaucoup de confiance ( n lui ; il le chargeait du gouvernement toutes les fois qu'il était obligé de passer en Normandie.
II le pria en mourant decouronriCr roi Guillaumele-Roux,son fils. La cérémonie s'en fit le 29 septembre 1087. Lanfranc mourut le 28 mai 1089, et fut enterré dans Tégiise de Christ à Cantorbéry. Capgrave et Trithème lui oui donné le titre de saint y mais il est certain qu'il n'a jamais été honoré d'un cuite public, pas même à Cantorbéry, à Caen, ni au Bec. Quelques auteurs ont attaqué sa mémoire : on trouvera une réfutation solide de ce qu'ils ont avancé dans VJngiia sacra de Wharîon.
Lanfranc a composé plusieurs ouvrages, dont quelques-uns ne sont pointparvenus jusqu'à nous, comme commentaires sur les psaumes, une histoire ou plutôt un panégyrique de Guillaume-le-Conquérant^ etc.
Cet auteur avait une connaissance profonde de l'Écriture, de la tradition et du droit canonique. La solidité de ses raisonnements prouve qu'il était très versé dans la dialectique. On remarque dans ses écrits beaucoup d'ordre et de précision; son style grave et naturel intéresse et attache le lecteur.