S. ETIENNE
FONDATEUR DE l'orDRE DE GRANDMONT»
(8 février.)
S. Etienne était fds du pieux vicomte de Thiers, premier gentilhomme d'Auvergne. Il montra dès
534 s. £TI£KXE DE GRA^DMOKT.
son enfance beaucoup d inclination pour la vertu, et laissa entrevoirie germe de cette éminente sainteté à laquelle il parvint dans la suite. Ln vertueux prêtre nommé MiloD, qui était alors doyen de TÉglise de Paris, fut chargé du soin de son éducation. Ayant été élu évêque de Béuévent en 1074, il retint le jeune Etienne auprès de lui et continua de l'instruire dans la connaissance de l'Écriture sainte et dans les voies de la perfection. Touché du rare mérite de son disciple, il résolut de l'attacher au service des autels, et lordonna diacre. Après la mort de Milon, arrivée en 1076, le saint alla finir ses études à Rome, où il demeura quatre ans. il lui sembla durant tout ce temps-lh qu'une voix intérieure lui disait de quitter le monde. Les réflexions qu'il fit sur les dangers qui accompagnent la conduite des âmes, sur la nécessité de mener une vie pénitente, et sur les avantages que l'on trouve dans la soHtude achevèrent de le déterminer. Il s'adressa donc au pape Grégoire yil, et lui demanda la permission de se faire ermite et de suivre la règle d'une congrégation fort austère qu'il avait vue dans la Calabre. Le pape lui ayant accordé ce qu'il souhaitait, il revint au château de Thiers pour mettre ordre à ses afî'aires. Il eut de rudes combats à soutenir de la part de ses amis, qui s'opposaient fortement à son dessein. Ses parents^, qui l'avaient toujours regardé comme un enfant de bénédiction que Dieu avait accordé à leurs prières, et qui, bien loin de mettre obstacle à ses désirs, eussent concouru à leur accomplissement, ne vivaient plus depuis quelque temps. Les assauts qu'on lui livra furent inutiles ; il s'enfuit secrètement, et après avoir erré de dé-
s. ETIENNE DE GRANDMONT. 535
serts en déserts il se retira sur la montagne de Muret, dans le voisinage de Limoges. Il y régnait un ii'oid excessif, et elle n'était habitée que par les bêtes féroces. Ce fut en ce lieu que le saint résolut de fixer sa demeure et de se dévouer au service du Seigneur par un vœu spécial. Il exprima ainsi la consécration qu'il faisait de sa personne : « Moi, Etienne, je renonce au démon et h ses pompes; je m'offre et me consacre sans réserve au Père, au Fils et au Sainl-Espril, (jui sont un seul Dieu en trois personnes. » Il écrivit de sa propre main l'acte de son engagement, et le garda toujours avec l'anneau dont il s'était servi pour sceller sa consécration. Il se fit une espèce de cabane avec des branches d'arbres entrelacées, pour se mettre à l'abri des injures de l'air, et il passa quarante-six ans dans l'exercice de la prière et de la pénitence. Les austérités qu'il y pratiquait étaient extraordinaires, et pour la plupart au dessus de la faiblesse humaine abandonnée h elle-même. Il ne se nourrissait d'abord que d'herbes et de racines; mais des bergers l'ayant découvert la seconde année de sa retraite, ils eurent la charité de lui apporter du pain de temps en temps. Des paysans du voisinage prirent ensuite la place des bergers, et continuèrent de rendre le même service au saint tant qu'il vécut. Non content de mater son corps par une abstinence très rigoureuse, il portait sur sa chair une hairc de mailles de fer, n'ayant pardessus qu'un habit d'une étoffe fort vile, qui était toujours le même en hiver et en été. Lorsqu'il était forcé de prendre un peu de repos, il se couchait sur des planches arrangées en forme de cercueil. Le temps qu'il n'employait point
$36 s. ÉTIEXXE DE GRAND^IOXT.
au travail des mains il le passait prosterné contre terre et dans la plus profonde adoration de la majesté divine. Les délices qu'il goûtait dans l'exercice de la contemplation absorbaient tellement toutes les puissances de son ame qu'il était souvent deux ou trois jours sans songer h manger. Ce ne fut qu'à l'âge de soixante ans qu'il consentit, à cause de l'extrême faiblesse de son estomac, à mettre quelques gouttes de vin dans l'eau qui lui servait de boisson.
Le bruit de sa sainteté ayant attiré plusieurs personnes dons son désert, il fut bientôt obligé de recevoir des disciples. Il les aimait comme ses enfants, et les gouvernait avec une sagesse admirable, qui proportionnait toujours les mortifications à la force du tempérament. Dur à lui même, il n'avait que de la douceur pour les autres. Il était cependant ferme sur l'accomplissement des devoirsessentîels à la viesolitaire, tels que le silence, la pauvreté et le renoncement à soi-même. Les exhortations qu'il faisait à ses disciples roulaient principalement sur la nécessité de dégager son cœur de toute affection aux choses créées. Il avait coutume de dire à ceux qui se présentaient pour vivre sous sa conduite : a C'est ici une prison où il n'y a ni porte ni ouverture, et vous ne pourrez en sortir pour retourner dans le monde qu'en y faisant une brèche. Si ce malheur vous arrivait, il ne me serait pas possible d'envoyer quelqu'un après vous, n'y ayant ici personne qui ne soit aussi étranger que moi à l'égard du monde. » Etienne se regardait comme le dernier de sa communauté, et prenait toujours la dernière place. Il était ennemi de toutes ces mar-
s. iTIENNE DE GRANDMO^T. 537
qiies d'honneur qui sont attacht'es h la supériorité. Pendant que ses religieux étaient 5 table il s'asseyait par terre au milieu d'eux et leur lisait les vies des saints. Dieu récompensa cette humilité du don de prophétie et de celui des miracles; mais parmi tous les prodiges qu'il opéra il n'eu est point de plus surprenant que la conversion d'un grand nombre de pécheurs endurcis; on eût dit qu'il était impossible de résister h la grâce qui accompagnait toutes ses paroles.
Cependant la renoomiée publiait de plus en plus la sainteté d'Etienne. Deux cardinaux, envoyés en France en qualité de légats, se rendirent à son désert pour lui faire une visite. Ils lui demandèrent, dans l'entretien qu'ils eurent avec lui, quel était son genre dévie : Etes-vous, lui dirent -ils, chanoine, moine ou ermite? Je ne suis rien de tout cela, répondit le saint. Et comme on le pressait de s'expliquer clairement, il parla ainsi : « Nous sommes de pauvres pécheurs que la miséricorde de Dieu a conduits dans ce désert pour y faire pénitence. C'est le souverain pontife qui, conformément à la prière que nous lui en avions faite, nous a lui-même imposé pour l'expiation de nos péchés les divers exercices que nous pratiquons ici. Nous sommes trop imparfaits et trop fragiles pour avoir le courage d'imiter la ferveur de ces saints ermites que la contemplation unissait à Dieu d'une manière si intime et si continue qu'ils oubliaient les besoins de leur corps. Vous voyez d'ailleurs que nous ne por- I tons ni l'habit de moines ni celui de chanoines ; nous sommes encore bien plus éloignés d'en prendre les noms, puisque nous n'avons ni le caractère des
558 s. ÉTIEN>'E DE GRAXDMONT.
uns ni la sainteté des autres. Encore une fois nous ne sommes que de pauvres pécheurs qui, effrayés de la rigueur de la justice divine, travaillons avec crainte et tremblemeiit à nous rendre Jésus-Christ propice au grand jour de ses vengeances.»
Huit jours après leur départ Ktienne fut averti par le ciel qu'il touchait à la fin de sa course. Ce fut pour lui un motif de redoubler de ferveur dans tous ses exercices. Elant tombé quelque temps après dans la maladie dont il ne devait point relever, il employa le peu de moments qui lui restaient à fortifier ses disciples dans leur vocation, et à leur inspirer une tendre confiance en Dieu. Il leur parla d'une manière si vive et si touchante qu'il les délivra de l'inquiétude où ils étaient de ne savoir que devenir après sa mort. Il se fît ensuite porter à Téghse, où il entendit la messe et reçut les sacrements de l'extrême-onction et de l'eucharistie. Il mourut le 8 février 1124, en répétant ces paroles: Seigneur , je remets mon amc entre vos mains. Il était âgé de près de quatre-vingl s ans. Ses disciples l'enterrèrent secrètement pour éviter la trop grande affluence du peuple : mais la nouvelle de sa mort ae se fut pas plus tôt répandue qu'on accouruten foule à son tombeau, où il s'opéra beaucoup de miracles. Quatre mois après sa mort les moines d'Ambazac, prieuré dépendant de Tabbaye de Saint-Augustin deLimoges, de l'ordre de Saint-Benoît, prétendirent que Muret leur appartenait et le réclamèrent. Les disciples d'Etienne, qui avaient hérité de l'esprit et des maximes de leur bienheureux maître, aimèrent mieux céder le lieu de leur résidence que de s'enassurer la possession par les voies de la justice. Ils se
s. HUGUES, ivBQUE. SSg
retirèrent donc dans le désert de Grandmont, qui est à une lieue de celui de Muret, emportant avec eux les précieuses reliques de leur saint fondateur. C'est de là que leur est venu ie nom de Grandinontins. S. Etienne fut canonisé par le pape Clément III en 1 189, h la sollicitation de Henri II, roi d'Angleterre.
La ferveur des premiers disciples de S. Etienne de Grandmont faisait l'admiration de tous ceux qui les connaissaient. Pierre de Celles les appelait des anges, et disait qu'il avait une entière confiance en leurs prières. Jean de Saiisbury, auteur contemporain, les représente comme des hommes extraordinaires, qui, s'étant élevés au dessus des choses sensibles, avaient dompté leurs passions et la nature elle-même. Etienne, évêque de Tournai, leur donne aussi les plus magnifiques éloges. Il nous serait aisé de multiplier ici les glorieux témoignages qui ont été rendus h leur vertu.