‹ Vies choisies des principaux saints (volume 2)Chapitre 126 sur 131 · ÉVÊQUE DE GRENOBLE · texte numérisé non relu

ÉVÊQUE DE GRENOBLE

(1" avril. )

Les premiers principes de l'éducation influent beaucoup sur toute la suite de la vie, et il est ordinaire à ceux qui ont été formés à la vertu dès l'enfance •de prendre toujours les maximes de rÉvangile pour règle de leur conduite ; mais les premières impressions ont une toute autre force («uand elles sont aidées et soutenues par les soins et les exemples des parents pieux. Hugues jouit de ce double avantage.

54o s. HUGUES, iîyÊQUE.

Il naquit en io55 h Chàteau-Neufen Dauphiné, au diocèse de \ alence. Son père, nommé Odilon, était un brave officier qui alliait parfaitement les devoirs du christianisme h ceux de sa profession. Il employait l'autorité que lui donnait sa place à maintenir la discipline parmi les soldats, à leur inspirer les sentiments d'amour et de fidélité pourleprince, h les préserver des vices où ils ne tombent que trop souvent, et h leur faire garder les lois de Jésus- Christ. Il quitta depuis le monde pour aller finir ses jours dans la grande Chartreuse, sons la conduite de S. Bruno et de ses successeurs. Il y mourut à l'âge de cent ans, après y avoir passé saintement les dix- huit dernières années de sa vie. Hugues, qui avait contribué à sa retraite, lui administra les derniers sacrements. Il exhorta aussi à la mort sa mère, qui était restée dans le monde, où elle avait donné l'exemple de toutes les vertus chrétiennes.

Né de parents aussi vertueux, Hugues parut bientôt un enfant de bénédiction. Il fit ses études avec succès et ne négligea jamais les exercices de piété. Le désir de se consacrer entièrement au service de Dieu l'ayant porté à embrasser l'état ecclésiastique, il fut nommé à un canonicat de la cathédrale de \ alence. Ses talents et sa sainteté le rendirent l'ornement de son chupitre ; sa douceur et son affabilité lui gagnèrent les cœurs de tous ses confrères. Il était grand, bien fait, mais d'une timidité extraordinaire. Bien loin de se prévaloir de la supériorité de son mérite, il la cachait par modestie, ce qui lui donnait un nouveau lustre, surtout lorsqu'on la découvrait malgré lui.

Hugues, évêque de Die en Dauphiné, qui fut

s. HUGUES, ÉVÊQUE. 5^1

depuis archevêque de Lyon, cardinal et légat du saint-siége, étant venu à Valence, eut occasion d'y voirie chanoine. Il fut si charmé de sa vertu et de son esprit qu'il voulut l'attacher h sa personne. Il l'employa avec succès, durant sa légation, h. la réforme de plusieurs abus qui s'étaient glissés parmi quelques ecclésiastiques. En 1080 le légat tint un concile à Avignon. Il y fut question de donner un pasteur à l'église de Grenoble, qui, parles mauvais exemples du dernier évêque, se trouvait réduite à l'état le plus déplorable. Le légat et les pères du concile jetèrent les yeux sur Hugues, persuadés que personne n'était plus digne que lui d'arrêter le cours des désordres qui demandaient un prompt remède. Ce choix était d'ailleurs conforme aux désirs du clergé et de tous les habitants de Grenoble; il n'y eut que le saint qui s'opposât à son élection, tant était vive la crainte que lui inspirait la grandeur des devoirs attachés à l'épiscopat; et jamais il n'y eut acquiescé si le légat et les pères da concile ne lui eussent ordonné de se soumettre à ce qu'on exigeait de lui.

Le nouvel évêque suivit le légat à Rome, et y fut sacré par Grégoire Yll. La comtesse Mathilde voulut fournir à tous les frais de la cérémonie : elle lui fit présent de la crosse, de la mitre et des autres ornements épiscopaux^ et d'une petite collection . de bons livres ; elle lui demanda^ pour Umie reconnaissance, le secours de ses avis et de ses prières. Le saint profita de son voyage h Rome pour consulter le souverain pontife sur des peines intérieures de conscience. Il s'agissait de pensées de blasphème sur la Providence, qui le tourmentèrent cruellement

542 s. HUGUES, ÉVEQUE.

une partie de sa vie. Grégoire le tranquillisa en hii montrant que cette épreuve était une marque de la miséricorde de Dieu à son égard. Hugues prit donc patience, se soumit à la volonté du ciel et sut, par de fréquentes méditations sur tes douleurs de Jésus- Christ, convertir en mérites les efforts du démon; il trouvait même dans ces peines une douce consolation et une joie ineffable.

Sa présencen'étant plus nécessaire àRome, il partit pour se rendre à Grenoble. Il vit en arrivant les funestes effets de la mauvaise conduite de son prédécesseur. Il ne put retenir ses larmes à la vue des désordres dont il était témoin. Les peuples, dont l'instruction avait été négligée, s'abandonnaient sans pudeur aux vices les plus grossiers. Il y avait des crimes telieoient autorisés parla coutume qu'ils avaient en quelque sorte perdu leur difformité naturelle. Si l'on fréquentait encore les sacrements c'était par habitude» et sans y apporter les dispositions convenables. On ne s'acquittait pas mieux des autres devoirs du christianisme. On avait imaginé mille prétextes frivoles pour pallier lusure et la simonie. Les laïques avaient usurpé les biens de l'Eglise. Les revenus de i'évêché avaient été tellement dissipés que le saint en y arrivant ne trouva aucun fonds pour assister les pauvres et pour se procurer les choses les plus indispensables; mais il aima mieux manquer de tout que d'avoir recours à des contrats illégitimes, comme cela se pratiquait presque universellement parmi ses diocésains.

Non content de gémir sur les abus, il résolut d'employer tous les moyens possibles pour y remédier. Il intéressa le ciel en faveur de son troupeau

s. HUGUES, ÉVJÎQUE. 543

par de longues veilles, des jeûnes et des prières ferventes; aussi ses travaux lurent-ils couronnés par un heureux succès. Il changea en très peu de temps toute la face de son diocèse; mais à peine eut-il passé deux ans dans Tépiscopat qu'il voulut s'en démettre par humilité, suivant en cela l'exemple de plusieurs saints. Il se flattait que le pape ne s'opposerait point à son dessein; il quitta donc son église et alla prendre Thabit de S. Benoît dans l'abbaye de la Chaise-Dieu, au diocèse de Clermonten Auvergne, où l'on suivait la réforme austère de Gluny. On l'y vit pratiquer pendant l'année qu'il y vécut toutes les vertus d'un parfait religieux.

Grégoire "VU, informe de sa retraite, lui ordonna de retourner h son Église. Le saint obéit. II parut en sortant de la solitude comme im autre Moïse qui venait de converser avec Dieu sur la montagne. Il reprit ses fonctions avec une nouvelle ardeur, et il les exerça avec plus do fruit que jamais. Le soin d'annoncer la parole deDieu l'occupait presque continuellement, et Tauleur de sa vie remarque qu'il avait un talent singulier pour la prédication.

S. Bruno et six de ses compagnons, ayant formé le dessein de quitter le monde, s'adressèrent à l'évêque de Grenoble pour le consulter sur la conduite qu'ils devaient tenir. Il leur conseilla de se retirer dans un désert de son diocèse, où il les conduisit en 1084. Ce désert, appelé Chartreuse, donna depuis son nom à l'ordre qui y avait pris naissance. Hugues était extrêmement édifié delà vie tout angéli- ' que que menaient les pieux solitaires. Il les visitait souvent, et s'assujettissait comme eux h tous les exercices de la pénitence. Il portait l'humilité jus-

544 s. HUGUES, ÉVÊQUE.

qu'à leur disputer le soin de vaquer aux plus bas offices de la maison. Les charmes de la contemplation le retenaient quelquefois si long-temps dans la solitude que S. Bruno était obligé de l'avertir d'aller reprendre le soin de son troupeau.

Le saint évêque, dont les aumônes étaient très abondantes, résolut un jour de vendre ses chevaux afin de procurer plus de secours aux pauvres ; il se croyait d'ailleurs en état de faire h pied la visite de son diocèse. S. Bruno le détourna de l'exécution d'un tel dessein, en lui représentant qu'il comptait trop sur ses forces et qu'il devait ménager sa santé dont le dépérissement était sensible. Il fut en effet fort infirme pendant les quarante dernières années de sa vie. Des maux de tète et d'estomac presque continuels lui causaient de vives douleurs, et l'auraient souvent empêché, s'il eut eu moins de zèle, d'exercer les fonctions épiscopales. Dieu permit encore qu'il fut rudement éprouvé par des tentations intérieures ; mais il fut lui-même son consolateur, et le combla de ces grâces qui font tirer avantage des assauts du tentateur.

Hugues ne pouvait s'empêcher de pleurer toutes les fois qu'il pensait aux misères de l'homme et à cet amour infini dont Dieu nous a donné tant de marques. Il lui arrivait souvent de ne pouvoir retenir ses larmes en pubUc, surtout lorsqu'il entendait lire l'Ecriture sainte. Comme un autre Ambroise, il pleurait dans le confessionnal avec ses pénitents, et par là les fa'sait entrer dans les sentiments de la plus vive componction. Il prêchait avec une onction qui attendrissait les âmes les plus insensibles , et il n'était pas plus tôt descendu de chaire qu'il se ii-

s. HUGUES, ÉVÊQUE. 54 ^^

vrait h l'adminislration du sacrement de pénitence. Il se jetait quelquefois aux pieds de ceuxqui avaient des iniûiiliés afin de les engager à oublier les injures reçues et h faire au prochain les satisfactions convenables. II était exlrêmement circonspect dans la direction des femmes. Mort au monde et à tous ses biens, il n'avait que du dégoût pour les affaires temporelles. Il n'aimait ni h entendre ni à raconter les nouvelles publiques, tant il craignait de blesser la charité par la médisance et même de se dissiper. Son amour pour les pauvres, dent nous avons déjà parlé, éclata surfout dans un temps de famine. Il vendit pour les assister un calice d'or et une partie de ses ornements épiscopaux. Son exemple ouvrit la bourse des personnes riches, et les malheureux de son diocèse ne manquèrent point de secours.

Il ne désirait rien tant que d'aller mourir dans la solitude. Il pria le pape Innocent II de lui donner un successeur, et il employa pour l'y déterminer les raisons les plus pressantes; mais le souverain pontife n'eut aucun égard a ses prières, et il fut obligé de se résoudre à mourir évoque.

Dieu, avant de l'appeler h lui, acheva de le purifier par les douleurs d'une longue maladie, qui lui fournit l'occasion de pratiquer les plus héroïques vertus. Quelque temps avant sa mort il perdit la mémoire; il oublia tout excepté ses prières, qu'il • récitait presque continuellement. On eut beau lui représenter que la continuité avec laquelle il priait augmenterait son mal, on ne put le faire changer de conduite; il disait lui-même à ce sujet que la prière, loin de le fatiguer, lui donnait au contraire de nouvelles forces. Jamais on ne lui entendit pronon-

546 s. ÉTIEKXE DE CÎTEALX.

cer une seule parole qui marquât la moindre impatience. Il s'observait jusqu'à ne point parler de ses maux. Il remerciait avec humilité ceux qui lui rendaient quelque service; et s'il lui arrivait de causer la moindre peine h quelqu'un il s'en accusait comme d'une faute, et priait Dieu avec larmes de le lui pardonner. Un de ceux qui ie visitaient ordinairement lui ayant dit de ne pas pleurer si amèrement, parcequ'il n'avait jamais péché volontairement en matière grave, il répondit : « La vanité et les afFections désordonnées suffisent pour damner une ame. Ce n'est que par la miséricordede Dieu que nous pou- Tons espérer d'être sauvés ; nous ne devons donc jamais cesser de l'implorer. La vie, disait-il à ceux qui parlaient de nouvelles en sa présence, ne nous a pas été donnée pour tenir des discours inutiles, mais pour pleurer nos péchés et pour en faire pénitence. » La bienheureuse mort de S. Hugues arriva le i" avril 11 52. Il était âgé deprèe de quatre-vingts ans et en avait passé cinquante-deux dans l'épiscopat. Il fut canonisé par Innocent II en 1 1 5^. Son nom se trouve en ce jour dans le martyrologe romain.

S. ETIEXNE,

TKOISlîiME ABBÉ DE CÎTEAUX.

(17 avril.)

Etienne, surnommé Ilardlng, naquit en Angleterre de parents nobles et riches. Il fut élevé dans le monastère de Sherbourne, au comté de Dorset. Les maîtres auxquels il fut confié le formèrent

s. toCNISE PE GÎTJEAUX. 547

tout à la fois aux sciences et h une piété solide. Il sut de bonne heure réprimer ses passions, et il vint à bout J'établir dans son ame un calme inaltérable. C'était de ce calme que provenait l'aimable sérénité qu'on remarquait toujours sur son visage.

Le désir d'avancer de plus en plus dans la perfection lui fit prendre le parti de quitter le mouastère; il en sortit donc avec un de ses amis, qui avait les mêmes sentiments et les mêmes inclinations. Ils passèrent Tunet l'autre en Ecosse, où se trouvaient alors plusieurs rares modèles de piété; de là ils se rendirent à Paris, puis à Piome. Leur recueillement ne souffrit point de ce voyage; et pour s'entretenir dans l'esprit d'oraison ils récitaient chaque jour tout le psautier.

Etieniie, à son retour de Rome, entendit parler à Lyon des vertus et des austérités que l'on pratiquait au monastère de Molesme, qui venait d'être fondé par S. Robert : il résolut aussitôt d'aller s'y consacrer au service de Dieu. Les religieux de Molesme vivaient dans la plus grande pauvreté; souvent ils manquaient de pain, et n'avaient d'autre nourriture que les herbes sauvages qui croissaient dans leur .désert. Les habitants des lieux voisins, frappés de l'éclat de leur sainteté, s'attendrirent sur l'état où ils étaient quelquefois réduits; ils se chargèreiit de fournir à leurs besoins , et le firent même avec profusion : mais l'abondance. produisit bientôt des fruits de mort. La dissipation prit la place du recueillement; on passa du mépris de la règle à la violation des points les plus essentiels de l'Evangile. Le relâchement augmentait tous les jours sans qu'il fût possible d'y apporter de remède.

548 s. ETIENNE DE CÎTEAUX.

Enfin le mal devint si grand que S. Robert quitta le monastère. Le B. Albéric, son prieur, et S. Etienne le suivirent peu de temps après. Cependant les moines parurent à l'extérieur se repentir. Le pape donna ordre à leur ahbé de retourner à Molesme. Etienne et Albéric furent aussi rappelés par l'évcque diocésain.

Les moines de Molesme ne tinrent point la parole qu'ils avaient donnée de changer de conduite; ils retombèrent dans leurs premiers désordres. Ils méprisaient ouvertement les observances prescrites par leur institut. Etienne, qui était alors supérieur, ne cessait de s'élever contre le relâchement. Il répétait sans cesse que la sainteté de l'état monastique , dépendait de la fidélité à suivre la règle; qu'il n'y aurait jamais de vrais religieux sans discipline, comme il n'y aurait point de société sans lois, et que c'en était fait des mœurs si l'on ne reprenait l'esprit primitif. Toutes ces remontrances furent inutiles; le mal alla toujours croissant.

S. Robert, désespérant de pouvoir réformer sa communauté, fit élire un abbé en sa place et quitta Molesme. Il fut accompagné par le B. Albéric , S. Etienne et dix-huit autres rclicrieux fervents. Ils

n'agirent de la sorte qu'nprès avoir obtenu la permission de Hugues, archevêque de Lyon et légat du saint-siége. Ils se retirèrent tous à Cîteaux, qui était un désert marécageux et h cinq lieues de Dijon. Ce désert leur fut cédé par le vicomte de Beaune. Eudes, depuis duc de Bourgogne, leur fit bâtir une petite église, qui fut dédiée à la sainte Vierge, comme toutes les églises de l'ordre l'ont été ensuite. Les religieux abattirent eux-mêmes des ar-

s. ETIENNE DE CÎTEAUX. 549

bres, et se construisirent des cellules de leurs propres mains. Le monastère ayant été achevé, ils y firent le 21 mars 1098 une nouvelle profession de la règle de S. Benoît, qu'ils s'engagèrent h suivre dans toute sa sévérité. C'est de ce jour que l'on date la Ibndation de l'ordre de Gîteaux.

Un an et quelques mois après la fondation du nouveau monastère, S. Robert fut oblige de retourner àAlolesme. Le B. Albéric fut élu en sa place abbé de Cîteaux. Les religieux qu'il avait sous sa conduite offraient le spectacle le plus édifiant. Leur silence^ leur humilité et leur recueillement les faisaient prendre pour des anges revêtus d'un corps mortel. Deux légats du pape Paschal II les ayant visités se sentirent pénétrés de la plus grande admiration. Ils ne pouvaient se rassasier de contempler leur visage. Quoiqu'ils fussent exténués d'austérités, on y remarquait une joie et une sérénité de l'impression desquelles on ne pouvait se défendre. Leur extérieur avait quelque chose de frappant, et tout annonçait au dehors la paix qui régnait dans leurs âmes.

Le B. Albéric obtint en 1100, du pape Paschal II, la confirmation de son ordre; il dressa ensuite plusieurs statuts dont la fin était de faire observer à la lettre la règle de S. Benoît. La vie toute céleste qu'on menait h Cîteaux répandait de toutes parts une odeur de bénédiction. Eudes, duc de Bourgogne et fondateur du monastère, venait souvent s'y édifier; il se fit même bâtir un palais dans le voisinage, et voulut être enterré dans l'église des soUtaires : plusieurs de ses successeurs y choisirent aussi leur sépulture. Henri, son second fils, porta la

55o s. ÉTIEKNE DE CÎTEAUX.

ferveur encore plus loin; il se mit au nombre des disciples du B. Albéric, prit Thabit monastique, et mourut à Gîteaux de la mort des justes.

Après la mort du B. Albéric, S. Etienne fut choisi pour lui succéder dans la charge d'abbé. Son premier soin fut d'entretenir parmi ses religieux l'esprit de retraite et de pauvreté. Il employa de sages précautions pour empêcher les visites trop fréquentes des étrangers. Il n'y avait que le duc de Bourgogne qui eùl la permission d'cnlrer dans le monastère; encore le pria-t-on de ne point tenir sa cour à Gîteaux, comme il avait coutume de le faire aux jours des grandes solennités. On supprima dans l'église les croix d"or et d'argent, et on leur en substitua d'autres qui étaient de bois peint. On bannit l'usage des chandeliers, et il fut arrêté qu'il n'y en aurait plus qu'un, lequel serait de fer. Il fut encore décidé qu'on ne se servirait point de calice d'or, mais seulement d'argent doré. Les chasubles, les étoles, les manipules et autres ornements devaient être d'étoiles communes; il ne devait y entrer ni soie, ni or, ni argent. Maïs en même temps que l'éghsede Giteaux n'olTrait rien que de pauvre, elle était tenue avec une propreté et une décence dignes de la maison de Dieu; sa simpUcité même lui donnait quelque chose de majestueux qui annonçait la grandeur du maître qu'on y adorait.

Quelques religieux de Giuny, dont Tégiise était pourvue de riches ornements, furent choqués de la pauvreté où celle de Gîteaux était réduite; ils en firent mùme le sujet de leur censure, parcequ'ils n'en pénétraient pas bien le motif. Mais JS. Bernard entreprit de justifier ses frères dans un ouvrage que

s. ÉTIEKNE DE CÎTEAUX. 55 1

nous avons encore. « Je veux, disait-il, que les richesses ot les embellissements des églises aient pour objet riionneur de Dieu; aussi, n'ai- je garde de les condamner dans les églises cathédrales des évoques. Les premiers pasteurs se proposent par là d'exciter la dévotion d'un peuple grossier et charnel ; mais nous autres religieux que prétendonsnous faire par ce luxe et ces magnificences? Seraitce de donner des sentiments de douleur et decomponction aux pénitents, ou du plaisir et de la satisfaction aux spectateurs? Qu'est-ce que toutes ces superiluités ont de commun avec des personnes qui ont fait vœu de pauvreté, avec des religieux, avec des hommes spirituels ?»

Les moines de Cîteaux donnaient plusieurs heures du jour au travail des mains; ils avaient aussi des moments marqués pour lire et pour copier des livres. Ce fut dans ce moment que S. Etienne, avec l'aide de ses religieux, fit une copie de la Bible latine pour l'usage de son monastère. Il se servit pour la rendre exacte d'un très grand nombre de manuscrits. 11 consulta aussi des Juifs habiles, qui lui expliquèrent le texte hébreu, et par là le mirent en état de corriger les endroits où le sens de l'original n'était pas bien rendu. Celte diversité dans les exemplaires de la Bible venaient des fautes qui s'y étaient glissées par rig;norance ou par la négligence des copistes.

Quelque grande qu'eût paru jusqu'alors la vertu de S. Etienne, elle brilla cependant d'un nouvel éclat dans les épreuves par lesquelles Dieu la fit passer. Le duc de Bourgogne, offensé de ce qu'on ne voulait plus lui permettre de tenir sa cour à Gî-

552 s. iTIEN>E DE CÎTEAUX.

teaux, en marqua son ressentiment; il priva lemonastère de sa protection et cessa de fournir aux besoins de ceux qui Thabitaient. Les religieux se sentirent bientôt delà soustraction des aumônes du prince, et, leur travail n'étant point suiTisant pour les faire entièrement subsister, ils ne lardèrent pas à se voir réduits à une extrême nécessité. Etienne, qui manquait de tout, ainsi que sa communauté, sortit du monastère et alla mendier de porte en porte. Il donna une preuve de son désintéressement et de sa confiance en Dieu en refusant les aumônes d'un prêtre simoniaque. Il est vrai que la règle de Citeaux, attentive à écartertout cequi pouvait préjudicier h l'esprit de retraite et de recueillement, défend de mendier à ceux qui la professent; mais il est des cas extraordinaires, tel que celui d'une nécessité extrême, qui doivent dispenser de la loi générale. Au reste lesaintabbéet ses religieux se réjouissaient de leur pauvreté, et les incommodités qui en sont la suite furent pour eux une occasion de pratiquer les plus héroïques vertus. Dieu les consola plusieurs fois par des marques sensibles de sa protection.

A l'épreuve dont nous venons de parler en succéda une autre qui n'était pas moins délicate. La maladie emporta dans les années iiii et 1112 la plus grande partie des religieux de Cîteaux. Le saint abbé ressentit vivement ce coup, sans manquer toutefois de résignation à la volonté de Dieu. Ce qui l'affligeait surtout était la crainte de ne pou- Toir laisser des successeurs de sa pénitence et de sa pauvreté. En effet on attribuait la mort de tant de religieux à l'austérité de la règle, qu'on accu-

s. ETIENNE DE CÎTEAUX. 555

sait d'être excessive, et l'on en concluait que Dieu n'approuvait point le nouvel institut. Cette raison, qui avait quelque chose de spécieux, ébranlait l'esprit de plusieurs et faisait que personne ne se présentait au monastère pour y être reçu. Cependant le saint adressait au ciel de ferventes prières, et lui recommandait avec larmes son petit troupeau. Les grâces qu'il avait obtenues jusqu'alors semblaient lui donner une sorte de droit à la protection du Seigneur. Sa foi fut II la fin récompensée. 11 lui vint des sujets, et sa communauté se vit tout à coup augmentée de trente -une personnes, du nombre desquels était S. Bernard ; il en vint d'autres ensuite, et la perte que Cîteaux avait faite fat amplement réparée. S. Etienne se trouva même en état de fonder plusieurs monastères, tels que ceux de La Ferlé, au diocèse de Châlons, dePontigni, près d'Auxerre, de Clairvaux et de Morimond, au diocèse de Langres.

Le cardinal Guy, archevêque de Vienne et légat du saiut-siége, fit un voyage à Cîteaux en 1 1 17. Il fut si édifié de la conduite des reh'gieux qu'il engagea S. Etienne à fonder le monastère de Bonnevaux dans son diocèse. Ce prélat, qui fut depuis pape sous le nom de Calixle II, étant mort en 112/1, voulut que l'on portât son cœur à Cîteaux, et qu'on le remît entre les mains du saint abbé. Il a été depuis transféré dans l'ancienne église et renfermé dans une châsse derrière le grand autel, du côté de Fépître.

Il sortait souvent de Cîleaux de pieuses colonies qui allaient peupler différents diocèses. S. Etienne fonda jusqu'à treize abbayes, et il en vit fonder

Page 1