TOME IV
i^O s. AUGL'STIN, APOTEE D'ANGLETERRE.
répondre aiix missionnaires de rester dans Tile; en même temps il expédia un ordre pour qu'on le;Ur fournit toutes les choses nécessaires à la vie, jusqu'à ■ce qu'il eut délibéré sur le parti qu'il devait prendre. Quelques jours après le roi vint en personne dans Tile de Thanet. Les missionnaires allèrent le trouver en procession; ils portaient pour hannière une croix d'argent avec l'image du Sauveur peinte sur du bois; ils chantaient les litanies en marchant, et faisaient des prières tant pour eux que pour ceux qui étaient le sujet de leur voyage. Arrivés auprès du prince, ils lui annoncèrent la parole de vie. Ethelbert, les ayant écoutés avec attention, leur dit qu'à la vérité ieurs discours étaient beaux, qu'ils lui faisaient de magnifiques promesses, que jamais on ne lui en avait fait de semblables, mais qu'elles lui paraissaient un peu incertaines. Il ajouta que puisqu'ils étaient venus de si loin pour l'amour de lui il ne souffrirait pas qu'on les molestât, et qu'il leur permettait de prêcher dans son pays. En même temps il leur assigna de quoi subsister, et il voulut qu'ils demeurassent dans Cantorbéry, capitale de ses états.
Les saints missionnaires se rendirent dans cette ville en chantant les louanges du Seigneur; là ils retracèrent en eux la vie et les vertus des Apôtres. Auprès de Cantorbéry était une ancienne église de Saint-Martin que les Bretons avaient abandonnée, et où la reine, qui était chrétienne, faisait ordinairement ses dévotions. Ils s'y assemblaient pour chanter l'oiïice, pour célébrer la messe, pour prêcher et administrer les sacrements. Un grand nombre de personnes renoncèrent aux superstitions du paganisme et reçurent le baptême. Le roi se con-
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vértlt aussi, et sa conversion lut suivie de celle d'une multitude innombrable de ses sujets.
Augustin repassa eu France pour voir Virgile d'Arles, vicaire du saint-siége dans les Gaules, pour le consr.llcr sur divers points relatifs à la missioa d'Angleterre. Ce fut dans cette circonstance qu'il reçut Tonction épiscopale. De retour en Angleterre il écrivit h Rome pour solliciter une recrue d'ouvriers évangéliqucs. Le pape, avec cette colonie de nouveaux missionnaires, envoya tout ce qui était nécessaire pour le service divin, comme des vases sacrés, des parements d'autel, des ornements d'église, des vêlements pour les prêtres et les clercs, des reliques des saints et un grand nombre délivres.
Ethelbert travaillait de son côté à étendre le royaume de Jésus-Christ : il porta de sages lois, abolit le culte des idoles et en fit fermer les temples dans ses états. On dut à ses libéralités diverses fondations pieuses, entre autres celle de la construction de la cathédrale de Cantorbéry. Il gagna h Jésus- Christ Sébert, roi des Saxons orientaux.
Cependant le pape envoya le Pallium à Augustin avec pouvoir d'ordonner douzeévêques, sur lesquels il aurait le droit demétropoHlain. lUuimauda encore d'ordonner un évêque d'York après la conversion des peuples du Nord, et de lui donner aussi douze suffragants. Le bruit des miracles qu'opérait Augustin étant parvenu à Rome, S. Grégoire lui écrivit pour lui tracer la conduite qu'il devait tenir dans de semblables circonstances.
Le zèle d'Augustin le porta encore a travailler au salut des anciens Bretons, qui s'étaient retires sur les montagnes du pays de Galles, parmi lesquels
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s'étaient glissés des abus qu'il fallait réformer. Mais il ne put réussir à les réunir avec les Anglais convertis à cause de la haine implacable qu'ils leur portaient pour les avoir vaincus. Aflligé de l'entêtement des anciens Bretons, qui refusaient de se conformer à la discipline universelle de lEglise sur des prétextes nullement fondés, il leur prédit les malheurs qui les menaçaient, et qui dans la suite tombèrent effectivement sur eux.
Il mourut le 2 G mai 6o4 ; son corps fut déposé à l'écart jusqu'à l'entière construction de l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul, qu'Elhelbert faisait bâtir hors des murailles de Cantorbéry, pour servir de sépulture aux rois et aux archevêques.
S. GREGOIRE-LE-GPulND,
PAPE ET DOCTEUR DE l' EGLISE.
(12 mais.)
S. Grégoire, surnommé le Grand pour l'éclat de ses actions et de ses vertus, naquit à Rome vers l'an 540. Gordien, son père, était sénateur et jouissait d'une fortune considérable; mais il renonça au monde après la naissance de son fils, se fit ecclésiastique, et mourut étant réglonnalrc , c'est à dire un des principaux cardinaux diacres qui avaient soin chacun dans son quartier des pauvres et des hôpitaux, ou des districts appelés diaconies. Sylvie, mère du saint, suivit l'exemple de son mari, et se consacra au service de Dieu dans un petit oratoire près du portique de Saint-Paul. Grégoire s'appliqua dans sa jeunesse à l'étude de la grammaire^ de la
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rhétorique et de la philosophie, puis à celle du droit civil et canonique, dont il acquit une grande connaissance. Il n'avait encore que trente- quatre ans lorsque l'empereur Justin II le créa préteur ou premier magistrat de Rome. Cette dignité, qui approchait assez de celle de consul, Tobligea de porter un habit distinctif, c'est à dire la trabee, qui était une robe de soie enrichie d'une magnifique broderie et toute couverte de pierres précieuses ; mais il pouvait dire avecEsther, que son cœur n'avait point d'attache à cette pompe extérieure que son état lui rendait indispensable. Dès son enftmce il s'était accoutumé à n'estimer que les choses du ciel; aussi n'avait-il point de plus grand plaisir que de s'entretenir de Dieu avec de saints religieux, et de se retirer dans sa chambre ou dans quelque église , pour vaquer à l'exercice de la prière et de la méditation.
Après la mort de son père il fonda six monastères en Sicile, où était une grande partie de son patrimoine^ et y attacha des fonds suffisants pour la subsistance des religieux. Il en fonda un septième à Rome dans sa propre maison, sous l'invocation de S. André. Il y prit lui-même l'habit en 675, sousTabbéValenlin, h l'âge de trente-cinq ans. Là, éloigné du tumulte des passions et uniquement occupé de son salut, il se livra avec tant d'ardeur h la lecture des livres saints et aux pratiques de la mortification qu'il en contracta une extrême faiblesse d'estomac. Ses jeunes dérangèrent tellement ' sa santé qu'il tombait en syncope lorsqu'il ne pre- I naît pas fréquemment de la nourriture. Ce qui l'affligeait le plus était de ne pouvoir pas jeûner le sa-
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inedi saint, jour auquel tout le monde jeûnait, sans en excepter les enfants. Le désir ardent qu'il avait de se conformer à la pratique universelle de l'Eglise le porta à s'adresser à un moine fort pieux, nommé Eleuthère, afin qu'il réunît ses prières aux siennes pour lui obtenir de Dieu la grâce de jeûner au moins ce saint jour. Us furent l'un et l'autre exaucés, car Grégoire se tronva tout à coup guéri et en état de faire plus qu'il n'avait demandé.
Il n'était pas encore monté sur la chaire de S. Pirrre, peut-être même n'était-il pas encore supérieur de son monastère, lorsqu'il projeta la conversion des Anglais. Yoici l'occasion qui lui fit naître cette pieuse idée. Passant un jour par le marché de Rome, il y vit des esclaves d'une grande Leauté qui étaient exposés en vente : il s'informa de leur pays et de leur religion. On lui répondit C[u'ils étaient de l'île de Bretagne et encore païens. «Faut-il, s'écria Grégoire en soupirant, que des créatures aussi belles soient sous la puissance du démon, et qu'un tel extérieur ne soit pas accompagné de la grâce de Dieu ! » Il alla trouver aussitôt le pape Benoît 1", pour le prier instamment d'envoyer des prédicateurs évangéliques dans la Bretagne; maïs comme personne n'avait assez de courage pour entreprendre une mission aussi pénible, il s'offrit luimême et demanda au souverain pontife la permission de partir. A peine l'eut-il obtenue qu'il se mit en chemin avec quelques religieux de son monastère; mais lorsque la nouvelle de son départ se fut répandue dans la ville le peuple en ressentit une vive douleur; il s'attroupa autour de Benoît, qui passait pour aller h l'Eglise de Saint-Pierre, et se mit h
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crier tout d'une voix: « Saint père, qu'avez-vons fait ? En laissant partir Grégoire vous avez détruit Rome; vous nous avez réduits à l'état le plus dépîo rable; vous avez offensé S. Pierre.» Le pape, étonné de ces cris, envoya des courriers après Grégoire-, qui avait déjà fait trois journées de chemin, pour l'obliger de revenir sur ses pas. Il n'y eut que le mérite de l'obéissance qui le consola d'un contretemps aussi fâcheux.
Peu après son retour Grégoire fut mis au nombre des sept diacres de l'Eglise romaine, qui avaient alors beaucoup de part dans l'administration des affaires. Pelage II, successeur de Benoît P^, Festin mait singulièrement et avait en lui la plus grande confiance; ce fut ce qui l'engagea à le choisir pouir l'envoyer à Conslantinople vers l'empereur Tibère^ en qualité d'apocrisiaire ou de nonce apostolique» Le saint y fut reçu de l'empereur avec toute la dis*tinction possible ; mais la pompe qui l'environnait ne prit rien sur son humilité; il continua toujours de vivre en moine, et pour observer les pieuse» pratiques de cet état il avait amené avec lui quelques personnes de sa communauté dont les exem*~ pies pussent l'entretenir sans cesse dans l'esprit de recueillement et prière. Pendant le séjour qu'il fit h. Constantinople il se lia d'i:ne amitié fort étroite avec S. Léandre . évêque de Séville, et ce fut h sa sollicitation qu'il écrivit ses M orales sur J où, divisées en trente-cinq livres. C'est un ouvrage qu'on ne saurait assez estimer. Les cxpHcations allégoriques et morales y sont tellement distribuées qu'on y trouve réunies comme en un corps les règles des^ mœurs et les vrais principes de la vie intérieure.
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C'est là que S. Isidore, S. Thomas, sans parler de beaucoup d'autres, ont puisé ces maximes sublimes que nous admirons dans leurs écrits. Le saint reçut eu 582 une marque bien sensible de l'estime qu'avait pour lui le successeur de Tibère; c'était Maurice, qui par son mariage avec la fille du feu empereur était parvenu à l'empire l'année précédente : il voulut que Grégoire fût le parrain de son fils aîné.
Le saint se fit beaucoup d'honneur par la conduite qu'il tint à Tégard d'Eulychius, patriarche de Constantinople. Ce prélat, respectable d'ailleurs par finnocence de sa vie et par le titre de confesseur qu'il avait mérité sous Justinien, tomba dans l'erreur par rapport aux corps des bienheureux après la résurrection, enseignant qu'ils ne seraient plus palpables et qu'ils deviendraient plus subtils que l air; il composa même un ouvrage pour soutenir son sentiment. S. Grégoire en fut alarmé, et pour faire cesser le scandale il eut avec le patriarche des conférences particulières sur le sujet en question, une entre autres où fempereur Tibère fut présent. 11 y démontra clairement par les Ecritures que les corps des saints ne différaient de ceux qu'ils avaient eus sur la terre qu'en ce qui porte Fempreinte de la mortalité, et que dans le séjour de la gloire ils seraient palpables comme celui de Jésus-Christ le fut après sa résurrection. Eutychius, humble et docile, ouvrit les yeux à la vérité^ et donna publiquement la rétractation de son erreur. Etant tombé malade peu de temps après, il fit sa profession de foi en présence de fempereur, qui 1 avait honoré d'une visite, et dit en prenant sa peau
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avec sa main : «Je confesse que nous ressusciterons tous en cette même chair. »
Le pape PéJage rappela notre saint h. Rome en 584. Grégoire emporta avec lui de Conslantinople un bras de S. André, et le chef de S. Luc, dont l'empereur lui av ait fait présent ; il mit ces deux reliques dans son monastère de Rome , et la première y est encore aujourd'hui. Quant à la seconde, elle a été transférée à l'église de Saint-Pierre, où elle se garde avec beaucoup de vénération. Le saint se vit avec joie rendu à lui-même. 11 ne désirait rien tant que de pouvoir s'ensevelir dans la solitude pour le reste de ses jours. L'expérience lui avait appris à combien de dangers on était exposé dans le monde, et ce qu'il en coûte de peines pour ne point participer à sa corruption. Quelque temps après son retour il fut élu abbé du monastère de Saint-André, et il en garda toujours la conduite, même lorsqu'il eut été fait secrétaire du pape. Le trait suivant montrera jusqu'à quel point il portait l'exactitude touchant l'observation de la règle.
Un de ses moines, nommé Juste, avait amassé trois pièces d'or et les avait soigneusement cachées; mais il révéla sa faute quand il se vit au lit de la mort. Grégoire, pour punir d'une maîiière exemplaire celte infraction de la règle, qui proscrivait l'esprit de propriété, défendit à la communauté de visiter le malade et d'aller prier autour de lui, comme cela se pratiquait ordinairement; il ne lui envoya qu'un prêtre pour l'assister et l'exhorter à la pénitence. Juste détesta sa faute et mourut dans les sentiments de la plus vive componction. Le saint abbé ne s'en tint pas là : son zèle à maintenir la
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discipline monastique lui fit faire ce que S. Macaire avait fait dans une semblable circonstance. Il commanda que Juste fût enterré avec les trois pièces d'or sous un tas de fumier; mais comme il était mort pénitent, il ne voulut pas qu'il fut privé des prières de l'Eglise, et il ordonna qu'on offrît pour lui le saint sacrifice de la messe durant trente jours consécutifs. On lit dans les ouvrages de S. Grégoire qu'après la messe du trentième jour Juste apparut à un des frères, et lui apprit qu'il venait d'être délivré des peines qu'il avait endurées depuis sa mort.
Le pape Pelage II ayant été enlevé par la peste au mois de janvier de Tannée 090, le clergé, le sénat et le peuple de Rome jetèrent les yeux sur Grégoire pour le remplacer. Il n'y eut que le saint qui s'opposa à son élection ; il se croyait indigne d'occuper une place qui le rendait successeur de S. Pierre. Comme les empereurs étaient alors dans l'usage de confirmer les élections des papes, il résolut d'agir à la cour de Constantinople afin qu'on n'eût point d'égard h tout ce qui s'était passé. Il écrivît donc de la manière la plus pressante h l'empereur Maurice, qui lui avait donné des preuves de son amitié, pour le conjurer ^e ne point approuver le choix qu'on avait fait de lui ; il écrivit aussi pour le même sujet h Jean, patriarche de Constantinople, et à plusieurs autres personnes puissantes de la même ville , qu'il croyait disposées à le servir dans cette occasion. Mais Germain, préfet de Rome, qui fut informé des pieuses manœuvres du saint, les rendit inutiles ; il ordonna qu'on interceptât ses lettres , et en écrivit une h l'empereur en son nom et en celui du sénat et du
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peuple, pour lui demander la confirmation du décret d'élection.
Cependant la peste continuait ses ravages avec une violence qui augmentait de jour en jour. Le saint eut pitié de ses concitoyens, qui attendaient avec impatience la réponse de l'empereur. Il leur fit un discours fort touchant pour les exhorter à apaiser la justice de Dieu par de dignes fruits de pénitence ; il ordonna ensuite une procession solennelle. Les fidèles, divisés en sept chœurs qui avaient chacun un prêtre h. leur tête, partirent de sept églises différentes pour se rendre dans celle de Sainte-Marie-Majeure;, chantant les litanies le long du chemin. Il y eut quatre-vingts personnes de la procession qui moururent de la peste en moins d'une heure. Le saint prit de là occasion d'insister avec encore plus de force sur la nécessité d'avoir recours à la prière et aux gémissements. On eût dit, à voir les soins qu'il se donnait dans la consternation générale, qu'il n'était plus occupé delà crainte d'être élevé sur la chaire de S. Pierre.
Il apprit, sur ces entrefaites, que ses lettres avaient été interceptées, qu'on en avait écrit a fempereur de toutes contraires, et que son élection était confirmée. Les gardes placés aux portes de la ville ne lui permettant pas de prendre la fuite comme il l'aurait désiré, il Se fit enlever par des marchands, déguisé et enfermé dans un panier d'osier ; puis il alla se cacher dans des bois et dans des cavernes. Les Romains, inconsolables de sa fuite, passèrent trois jours dans la prière et le jeune afin de mériter de connaître le lieu de sa retraite. Ils furent enfin exaucés et obtinrent d'une manière miraculeuse ce
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qu'ils avaient demandé avec tant d'instance. Grégoire ne crut pas pouvoir résister davantage, comme il le dit lui-même, lorsqu'il vit la volonté de Dieu se manifester si visiblement. Il se laissa donc mener à Rome, où il fut reçu avec les plus grandes acclamations et sacré le 3 septembre 590. On le conduisit selon la coutume à la confession , c'est à dire au tombeau de S. Pierre, où il fit une profession de foi qui est parvenue jusqu'à nous. Après son installation il écrivit aux patriarches une lettre synodale où sa profession de foi était renfermée : il y déclarait qu'il recevait les quatre conciles généraux avec autant de respect que les quatre évangiles.
La nouvelle de son exaltation s'étant répandue dans toute la chrétienté, on lui écrivit un grand nombre de lettres pour l'en féliciter; mais il ne répondit guère que par des larmes à toutes les démonstrations de la joie publique, larmes qui avaient leur source dans les sentiments d'une profonde humilité. Voici ce qu'il disait de sa promotion dans une lettre à Théoctiste, soeur de l'empereur : « J'ai perdu tous les charmes du repos , et lorsque j'ai paru monter au dehors je suis réellement tombé au dedans Je ne me proposais plus que d'éloigner de mon esprit les images des choses sensibles, afin de m"appliquer uniquement h contempler les biens célesles. iNe désirant et ne craignant rien en ce monde, je m'imaginais être élevé au dessus de tous les objets terreslres ; mais l'orage m'a jeté tout à coup dans les alarmes et les frayeurs. » Il ajoute que l'empereur en approuvant son élection n'a pu lui donner le mérite et les vertus qui lui seraient nécessaires. Il disait encore dans sa lettre
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au patrice Narsès : « Je suis tellement accablé de douleur, que je peux à peine parler. Mon esprit est environné d'épaisses ténèbres; je ne vois rien que de triste ; je ne trouve que dégoût et affliction dans tout ce qui paraît le plus agréable au reste des hommes. » Sa lettre à S. Léandre n'était pas moins touchante. « Je ne puis retenir mes larmes, lui disait-il, lorsque je pense au port dont on vient de m' arracher. Mon cœur soupire h la seule vue de la terre ferme , à laquelle il ne m'est plus possible d'aborder. Si vous m'aimez assistez -moi de vos prières. » Il invitait aussi ses autres amis à pleurer avec lui et à s'intéresser en sa faveur auprès du ciel.
Jean , archevêque de Ravenne et ami du saint , lui ayant fait un petit reproche sur ce qu'il avait pris la fuite pour éviter l'épiscopat, quoique cependant il en fut si digne, Grégoire composa pour sa justification l'admirable livre dit Devoir des Pas~ teurs, connu sous le nom de Pastoral. Il y développe merveilhnisement les dangers et les obligations d'une personne chargée de la conduite des âmes, conduite qu'il appelle, après S. Grégoire de Nazianzc, l'art des arts et la science des sciences. Cet ouvrage eut tant de réputation dès sa naissance que l'empereur Maurice en envoya chercher une copie à Rome, et qu'Anastase, patriarche d'Antioche, le traduisit en grec. Il a reçu depuis les plus grands éloges de la part des conciles et des papes, qui en ont fortement recommandé la lecture aux pasteurs des amcs, afin (\\xlls s'y considérassent comme dans un miroir. Les saints évêques d'Angleterre en firent toujours la règle de leur
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conduite, et le roi Alfred en donna une traduction en langue saxonne.
Grégoire signala les commencements de son pontificat par plusieurs sages règlements. Il réforma ensuite le chant de l'Eglise, afin de perfectionner une fonction aussi noble que celle d'offrir au Seigneur dans son temple un tribut continuel de louanges et d'actions de grâces, (i) 11 nourrissait luimême son peuple du pain de la parole divine, regardant cette fonction comme la plus essentielle et la plus indispensable de toutes celles d'un pasteur des âmes. On voit par ses quarante homélies sur
(1) S. Grégoire réforma aussi le sacramentaire, c'est à dire le missel et le rituel de l'Eglise romaine. Il est parlé dans les lettres despapesS. InnocentI*', S. Gélestin I^'et S. Léon, d'un ordinaire de la messe telle qu'on la disait à Rome. Cet ordinaire ne diffère point, pour le fond, de celui dont on se sert aujourd'hui; les changements qui ont été faits à certaines prières sont purement accidentels^ et ne touchent point à la substance. Le pape Gélase revit la liturgie en Zi90, et son véritable sacramentaire fut publié à Rome, par Thomasi, en 1680. Il y est parié de l'adoration de la croix au vendredi saint, de la bénédiction solennelle des saintes huiles , des cérémonies du baptême , de l'invocation des saints et de la vénération de leurs reliques, de l'eau bénite, des messes votives pour les voyageurs, les ma'ades et les morts, de celles qu'on disait aux fêtes des saints, etc. Le sacramentaire de S. Grégoirr; ne d-ffère de celui du pape Géîase que dans quelques collectes ou prières. C'est par cet ouvrage de notre saint, ainsi que par son Antiphonalre et son Responsoire, qu'un voit la conformité qu'il y a entre l'office ecclésiastique d'aujourd'hui et celui des premiers temps. Les mêmes cérémonits et les mêmes bénédictions se trouvent dans les constitutions apostoliques et dans les plus anciennes liturgies. C'est dans ces sources que Grabe, Hickes, etc., ont puisé de quoi former leurs nouvelles lituigies, qui se rapprochent assez de celle qu'on suit présentement dans l'Eglise romaine. Dom Ménard publia en 1642 le Sacramentaire de S. Grégoire avec des notes savantes et curieuses.
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l'Evangile qu'il parlait avec autant de clarté que de simplicité, et qu'il était doué de cette éloquence du cœur infiniment plus persuasive que celle dont l'art est le principe. On doit dire la même chose de ses vingt-deux homélies sur Ezéchiel, qui furent prêchées àRome en 092, pendant que les Lombards faisaient le siège de cette ville. La dix-neuvième est fort remarquable par les preuves que le saint y donne de son humilité : il s'applique à lui-même tout ce que le prophète dit des pasteurs indolents et mercenaires, et y déplore amèrement le malheureux état où il se croit être.
Persuadé qu'il était par sa place le père commun des pauvres, il pourvoyait à leurs divers besoins, et cela avec tant de douceur et d'alFabiHté qu'il leur épargnait jusqu'à la honte naturelle h ceux qui reçoivent des aumônes. Il les chérissait tendrement, et témoignait de la déférence aux plus âgés d'entre eux en les appelant ses pères. Il fit faire une liste exacte de tous les indigents, afin que tous ressentissent les eflets de sa libéralité. Il leur distribuait au commencement de chaque mois du blé, du vin, du fromage, des légumes, de la viande, du poisson et de l'huile. Chaque rue avait un ofTicier chargé d'envoyer tous les jours de quoi fournir aux nécessités des malades et des infirmes. Enfin Grégoire ne prenait ses re[)as qu'après avoir donné aux pauvres une partie de ce qu'on lui servait pour sa nourriture. Ayant appris qu'un mendiant était mort au coin d'une rue écartée , on dit qu'il s'abstint plusieurs jours de célébrer les divins mystères dans la crainte de s'être rendu coupable de négligence à rechercher le nombre des malheureux. Sa charité
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embrassait aussi -les étrangers ; il en assistait un grand nombre, soit à Rome, soit dans les autres contrées, et il avait ordonné à son sacristain d'en inviter tous les jours douze h manger à sa table. Sa tendresse pour ses vassaux et ses fermiers était extraordinaire; il défendit à ses receveurs de les vexer; il leur recommanda même de fournir de l'argent à ceux d'entre eux qui se trouveraient dans le besoin , de leur donner du temps pour le rendre, et de leur permettre de s'acquitter en divers paiements. Dans la pieuse distribution qu'il fit de ses revenus il n'oublia point les temples consacrés au Seigneur : il pourvut plusieurs églises des choses nécessaires au culte divin, celles surtout qui avaient le plus souffert en Italie des incursions des Lombards.
Ces peuples ayant fait un très grand nombre de prisonniers, Grégoire s'attendrit sur leur sort, et leur procura la liberté en payant leur rançon. Il s'intéressait si vivement à cette bonne œuvre, et la trouvait si conforme h. l'esprit de Jésus-Christ, qu'il engagea les évêques de Fano et de Messine à y contribuer en vendant les vases sacrés de leurs églises.
Ce fut par une suite de la même charité que Grégoire travailla à la conversion des hérétiques ; mais il n'employait à leur égard que les voies de la douceur et de la persuasion. II écrivit à l'évêque de Naples de recevoir tous ceux qui voudraient rentrer dans le sein de l'Eglise. « Je prends sur moi, disaitil, les inconvénients qui pourraient résulter de leur prompte réconciliation : une trop grande sévérité serait préjudiciable au salut de leurs âmes. » Il n'avait garde cependant de fournir matière au triomphe des ennemis de l'Eglise par un excès de
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complaisance; il savait être ferme à propos, et jamais il ne relâcha rien de la sévérité de l'Evangile.
Il montra la plus grande modération envers les Juifs et les schismatiques d'Istrie. Pierre, évêque deTerracine, ayant enlevé aux premiers leur synagogue, il lui ordonna de la leur rendre. C'est qu'il savait que les voies de fait ne pouvaient manquer d'aigrir les esprits ; aussi manda-t-il à Pierre de s'abstenir de toute violence et de n'employer que les armes de la douceur et de la charité, comme étant les seules qui fussent capables de conquérir les cœurs. Il tint la même conduite h l'égard des Juifs de Sardaigne et de Sicile.
Malgré ce fond de douceur Grégoire était ferme et inébranlable dans l'occasion , et son courage dans les épreuves était d'autant plus invincible qu'il avait pour principe une confiance sons bornes en la bonté de Dieu. « ^ ous connaissez mon caractère, écrivait-il à Sabinien, son nonce hC4onstantînople, et vous savez que je soulïre long-temps; mais lorsque je ne dois plus souffrir ma patience se change en force, et j'affronte gaiement tous les dangers. »
Toutes les vertus du saint pape étaient couronnées par une humilité profonde; il se regardait comme le dernier des hommes et comme un misérable pécheur qu'imc Lâcheté criminelle empêchait de marcher dans les voies de la perfection. Son plus ardent désir était de se voir l'objet du mépris pubHc, et d'être le rebut du peuple. Le vif sentiment qu'il avait de ses misères lui faisait souhailer qn on l'avertît continuellement de ses faulcs. « Je sui>prct, disait -il, à écouter tous ceux qui voudront
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bien me reprendre, et je ne compte parmi mes amîs que les personnes assez généreuses pour m'indiquer les moyens de pm^ifier mon ame de ses souillures. »I1 prenait dans ses lettres le iiire de soriteur des serviteurs de Dieu , titre qui s'est changé en formule pour tous ses successeurs : par là il donnait à entendre qu'un supérieur n'est autre chose que le serviteur de ceux dont il doit répondre devant Dieu. S'il eût été moins humble son cœur n'anrait pu se défendre du poison delà vaine gloire, au milieu des louanges et des applaudissements qu'il recevait de toutes parts à l'occasion de ses ouvrages. Marien, archevêque de Ravenne, lut ses Commentaires sur Job aux fidèles assemblés dans l'église. Le saint fut vivement affligé de voir qu'on faisait à ses écrits le même honneur qu'à ceux des pères ; il manda à Marien que son livre ne méritait pas d'être lu dans l'église, et qu'il ferait bien mieux de choisir les explications des psaumes par S. Augustin. Enfin il était tellement mort à lui-même, que malgré l'avantage de toutes les vertus et les actions les plus éclatantes, il ne trouvait en sa personne que des motifs de se confondre et de s'anéantir en la présence de Dieu.
Mais revenons aux écrits de S. Grégoire. On ne conçoit qu'avec étonnement qu'il ait pu en laisser un si grand nomhre à la postérité, surtout lorsque l'on considère que pendant les treize années que dura son pontificat il fut sans cesse occupé des moyens de procurer la gloire de Dieu et de l'Eglise par la réformation des mœurs et l'édification des fidèles; de soulager les pauvres, de consoler les affligés, de maintenir la discipline ecclésiastique,
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de travailler à raccroissemen.t de la piété et de la religion. La surprise sera encore plus grande si l'on fait attention à la faiblesse de sa santé, à ses maladies continuelles et au temps considérable que lui emportait Texercice de îa prière et de la contemplation.
Après ce que nous avons dit de S. Grégoire, on juge aisément qu'il devait avoir beaucoup d horreur pour le faste et le luxe, dont les personnes constituées en dignité ne se font pas toujours de scrupule. Il n'y avait rien dans son palais qui ne respirât la simplicité chrétienne. Sa maison n'était composée que d'ecclésiastiques ou de moines distingués par leur vertu, leur savoir et leur prudence. Tout son domestique retraçait b. perfection des premiers disciples de Jésus-Christ. Mais comme sa piélé était éclairée, il ne se bornait pas à étendre le règne de la vertu ; il s'appliquait aussi h dissiper les ténèbres de l'ignorance, qui traînent ordinairement à leur suite les plus grands désordres; de là ce zèle avec lequel il encourageait les talents de ceux qui cultivaient les arts et les sciences, surtout dans la vihe de Rome.
Le triste état où était alors la chrétienté demandait un pontife tel que Grégoire, c'est à dire un homme d'une sainteté consommée, d'une capacité supérieure et d'un courage à toute épreuve. Lorsqu'il monta sur le saint-siége les Églises d'Orient étaient en proie aux divisions causées par les erreurs de Nestorius et d'Eutychès ; il les réunit. Dans l'Occident l'Angleterre était encore plongée dans les superstitions du paganisme ; il y fil porter la lumière de 1 Evangile. Les Visigoths en s'emparanl de l'Es-
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pagne l'avaient infectée des impiétés d'Arius; il y rétablit la profession de la saine doctrine. Il délivra l'Afrique de tous les maux qu'y causaient les donatisles. Il bannit le schisme de l'istrie et des provinces voisines, et purgea TEglise gallicane du crime de la simonie, qui faisait de grands ravages dans cette portion de la maison de Dieu. Lne grande partie de ritalie étant tombée sous la domination des Lombards, qui étaient ou ariens ou idolâtres, il réprima souvent la fureur de ces peuples et leur arracha des sentiments d'humanité en faveur de son troupeau. !1 eut la gloire d'en convertir plusieurs, et surtout leur roi Agilufe, qui fit une abjuration solennelle de Tarianisme.
Romain, exarque ou gouverneur d'Italie, s'empara en 592 de Pérouse et de plusieurs autres villes, au mépris du traité qu'il avait fait avec les Lombards; mais il ne jouit pas long -temps du fruit de sa mauvaise foi. Les barbares, qui lui étaient supérieurs en forces, se mirent en campagne, reprirent lespîacesconquises, ravagèrent tout lepays et s'avancèrent jusqu'aux portes de Piome, dont ils firent le siège. S. Grégoire mit tout en œuvre pour consoler et secourir son peuple, et h force de prières et de présents il vint à bout d'éloigner l'ennemi. 11 reprit généreusement Romain de l'infraction du traité, qui avait été suivie de tant de maux; mais l'effet de ce juste reproche fut d'attirer au saint l'indignation de l'exarque et de l'empereur. On savait d'ailleurs qu'il désapprouvait la conduite que les officiers de l'empire tenaient en Italie. Et comment son zèle n'eût-il pas éclaté à la vue de toutes les horreurs dont il était le témoin ! Les gouverneurs
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violaient les lois les plus sacrées de la religion et de l'humanité. Les vexations et les injustices étaient montées à un point que les sujets de l'empire se trouvaient moins malheureux sous le joug des barbares que sous la domination de leurs maîtres légitimes. Outre que les impôts étaient excessifs, on les levait avec une cruauté inouïe ; en sorte que plusieurs pauvres de Corse furent obligés pour les payer de vendre leurs propres enfants. De pareilles oppressions criaient vengeance, et S. Grégoire était désolé de ne pouvoir y apporter de remède. Il s'en plaignit dans une lettre à l'impératrice Constantinc, qu'il conjurait de la manière la plus touchante de s'intéresser en faveur de tant d'infortunés. Il la priait aussi de représenter fortement à l'empereur qu'il répondrait à Dieu de la conduite de ses officiers, s'il ne les retenait pas dans les bornes du devoir.
Dans la même année 092 l'empereur Maurice publia un édit par lequel il était défendu à tous ceux qui auraient exercé des charges publiques d'entrer dans le clergé avant d'avoir rendu compte de leur administration , et à tous ceux qui avaient pris quelque engagement dans la milice d'embrasser la vie monastique. Ces derniers étaient aisés à connaître parcequ'ils portaient une marque imprimée sur la main. L'édit fut envoyé aux patriarches afin que chacun d'eux le notifiât aux laïques de son district. S. Grégoire était malade quand il le reçut; ceci l'obligea de différer quelque temps à écrire à l'empereur pour lui représenter les inconvénients de sa nouvelle loi. Sa lettre au roi fut tout à la fois ferme et respectueuse. Il y approuvait la première
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partie de l'édit, concernant les personnes qui avaient exercé des charges publiques. Il était juste en effet qu'ils rendissent compte de leur administration avant de changer d'état, d autant plus qu'ils pouvaient ne s'engager dans la cléricature que par des vues profanes et même criminelles. Quant aux gens de guerre, qui communément ont grand besoin de pénitence, le saint pensait que c'était leurfermer l'entrée du ciel que de leur fermer celle des monastères, l'expérience prouvant que beaucoup ne peuvent se sauver à moins qu'ils ne fassent un divorce éternel avec le monde. Il conjurait donc l'empereur de modérer la rigueur de sa loi et de ne pas trouver mauvais qu'on passât de la milice du siècle dans celle de Jésus-Christ. Ce n'était pas qu'il prétendît qu'on dût recevoir in différemment tout le monde à la profession monastique ; il voulait qu'on examinât auparavant les dispositions et les motifs de ceux qui se présentaient, et si après cette précaution Dieu semblait les appeler h la pénitence il jugeait bien qu'on ne pouvait plus les empêcher d'y entrer sans résister aux ordres du ciel.
Quoique S. Grégoire n'approuvât pas en tout l'édit du prince, il ne laissa pas de l'envoyer conformément h l'ordre qu'il en avait reçu. « Par là, disait-il à Maurice, je me suis acquitté d'un double devoir; j'ai obéi à l'empereur en publiant son édit, et j'ai rempli mon ministère en représentant que cet édit ne s'accordait pas avec les intérêts de la gloire de Dieu. » L'empereur, déjà prévenu contre le saint pontife, fut piqué de la généreuse liberté avec la- (pielle il lui avait parlé de son ordonnance, et lui donna en plusieurs occasions des marques de son
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ressenliment. La vérité se fit pourtant jour à la fin, et Maurice modéra la rigueur de sa loi en permettant de recevoir les soldats h la profession monastique après im noviciat de trois ans. Le saint témoigna la joie qu'il en ressentait dans une lettre adressée aux évêques de l'empire.
Ce grand pape était bien éloigné de penser comme les novateurs sur le respect dû h la croix, aux reliques et aux images des saints : nous allons en donner des preuves. Il envoya h l'impératrice Constantine un voile qui avait touché le corps des saints apôtres, l'assurant qu'il s'était opéré plusieurs miracles par la vertu de semblables reliques; il lui promit aussi de lui envoyer de la limaille des chaînes de S. Paul, dont il fait mention dans plusieurs endroits de ses lettres. Un juif de Cagliari, qui était fort riche, ayant embrassé le christianisme, s'empara de la synagogue de la ville pour en faire une église, et y mit une croix avec une image de la sainte Vierge. Les autres juifs s'en étant plaint, Grégoire ordonna la restitution de la synagogue, mais seulement après qu'on en aurait transporté ailleurs l'image et la croix avec tout le respect qui leur était dû. Il envoya au jeune roi des Lombards, fils de Théodelinde, une petite croix dans laquelle était enchâssé un morceau de la vraie croix, afin qu'il la portât h son cou par dévotion. Un saint ermite, nommé Secondin, qui demeurait dans le voisinage de Ravenne et qui était parrain du prince dont nous venons de parler, lui ayant demandé quelques tableaux qui représentassent des sujets de piété , il lui répondit en ces termes : « Nous vous avons envoyé deux toiles, où vous trouverez une croix, les images
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de Dieu, notre Sauveur^ de Marie, la sainte mère de Dieu, et des bienheureux apôtres Pierre et Paul ; nous vous avons envoyé aussi une clef qui a été appliquée sur le corps très saint de Pierre, le prince des apôtres, afin qu'elle vous serve de défense contre l'ennemi. » Sérénus, évêque de Marseille, avait mis en pièces quelques images des saints, auxquelles des personnes grossières et nouvellement converties du paganisme rendaient un culte superstitieux. Grégoire lui écrivit pour le louer de son zèle à réprimer les abus . mais il le blâma en même temps d'avoir brisé les images.
Sa sollicitude pastorale embrassait toutes les Églises, et cela sur le fondement que le soin des Églises de tout le monde chrétien a été confié k S. Pierre et h ses successeurs sur le siège de Fiome; aussi sa primalie était-elle reconnue jusque dans les patriarcats d'Orient. Un moine, faussement accusé de manichéisme, ayant été battu par l'ordre de Jean le Jeâncar, patriarche de Conslanlinople, en appela à S. Grégoire du jugement rendu contre lui. Le saint, instruit de l'affaire, cassa la sentence du patriarche, lui fit une sévère réprimande, l'exhorla à renvoyer un favori qui abusait de sa confiance, et à demander pardon à Dieu. 0 Si vous refusez, lui disait-il, de garder les canons de TEglise, je ne sais qui vous êtes. » Il renvoya le moine absous et le rétablit dans tous ses droits après avoir reçu sa profession de foi; il renvoya aussi absous Jean, prêtre de Calcédoine, contre lequel on avait prononcé une injuste sentence, au nom de Jean le Jeûneur,
Ce patriarche avait pris le titre de patriarche œcumhûqiie ou universel, dès l'an 489, dans un
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concile tenu à Constantinople, ce qui porta le pape Pelage à casser les actes de celle assemblée. Ce titre parut d'autant plus choquant que le ternid d'œcuménu/ae avait été jusque là consacré pou^désigner un concile général qui représentait toute l'Eglise. Celui donc qui le prenait donnait à entendre qu'il s'attribuait à lui seul l'épiscopat, et qu'il ne regardait les autres évêques que comme ses inférieurs et ses vicaires. S. Grégoire lui donna cette interprétation, et comme tel le condamna. Il est vrai que le patriarche ne lui prêtait pas une signification si étendue; mais il était toujours condamnable de s'attribuer un titre nouveau et fastueux. Le saint lui en fit parler par son nonce à Constantinople, et lui écrivit même plusieurs lettres à ce sujet. Ces moyens ne lui ayant pas réussi, il employa la force de l'exemple, et ne prit que des titres simples et conformes aux règles de l'humilité chrétienne. Ijne telle conduite ajouta encore à la haute idée qu'on avait conçue de lui et de son éminente sainteté. De toutes parts les fidèles s'adressaient à lui comme à un oracle pour avoir l'éclaircissement de leurs doutes et la solution de leurs difficultés.
Entre les personnes qui le consultèrent sur leurs peines intérieures fut une dame nommée Grégoria, attachée h l'impératrice. Elle était dévorée de scrupules par rapport à ses péchés, quoiqu'elle en eût lait une confession exacte et sincère; elle écrivit donc au saint pour lui exposer l'état de son ame, et lui manda que ses inquiétudes ne prendraient fin que quand il lui aurait assuré qu'il savait par révélation que tous ses péchés lui étaient remis. Grégoire lui fit une réponse telle qu'on de- T0MJ2 IV. g
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vait rattendre d'un homme consommé dans la connaissance des voies de Dieu. «Tous me demandez, disait-il, une chose qui est tout à la lois difficile et inutile : difficile, parceque je suis indigne d'avoir des révélations; inutile, parceque vous ne devez point être sans inquiétude de vos péchés jusqu'à la fm de votre vie, c'est h. dire jusqu'au temps où vous ne pourrez plus pleurer. Vous devez toujours trembler pour eux et les expier sans cesse par vos larmes. Paul avait été enlevé jusqu'au troisième ciel, il craignait cependant d'être du nombre des réprouvés... La sécurité est la mère de la né- 2;li£ence. »
s. Grégoire exécuta en SgG le projet qu'il avait formé depuis long-temps d'envoyer en Angleterre des prédicateurs éyangéliques. Il mit h la tête de cette mission Augustin , prieur du monastère de Saint- André, il ne pouvait faire un meilleur choix, comme révénemeut le montra : les conversions furent innombrables; mais nous n'entrons point ici dans le dc'tail de toutes les m.erveijles qui accompao-nèrenl les travaux apostoliques des saints missionnaires; nous nous réservons à en parler plus au lono- dans la vie de S. Augustin.
Cependant la santé de S. Grégoire s'affaiblissait de iour en jour. Cela ne l'empêchait pas de travailler de toutes ses fcrcos à procurer la gloire de Dieu et b ménager une paix solide avec les Lombards; mais il eut bientôt la douleur de voir fcmpire livré h la confusion et devenir la proie d'un usurpateur. L'empereur Maurice avait été obligé de faire une paix honteuse avec les Abares, peuple originaire de Scythie, et alors établi sur les bords du Danube.
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Les vainqueurs lui ayant offert les prisonniers qu'ils avaient faits pour une rançon très modique, il ne rougit pas de la leur refuser. Ce refus inhumain mit les barbares en fureur et leur inspira l'affreux dessein de faire passer tous les prisonniers au fil de l'épcc, ce qu'ils exécutèrent. L'empereur, déchiré de remords, distribua d'abondantes aumônes et fit prier dans toutes les églises pour obtenir le pardon de son crime ; mais il ne se corrigea point de l'avarice qui en avait été la cause et le principe. Ce fut en 602 qu'il tomba dans le précipice qui se creu sait depuis long-temps sous ses pieds, il avait ordonné à son armée de prendre ses qur.rticrs d'hiver dans le pays ennemi et d'y subsister du seul pilla^-e, sans recevoir la paie ordinaire : les troupes se révoltèrent d'être traitées si durement, mirent h leur tête un officier nommé Phocas, et s'avancèrent vers Conslantinopicj où elles le couronnèrent empereur. Maurice prit la fuite, mais il fut arrêté par les rebelles avec sa famille. On égorgea ses enfants en sa présence auprès de Chalcéuoinc. S'élant aperçu que la nourrice en voulait sauver un en mettant le su n à la place, il l'en reprit sévèrement et montra son fils aux bourreaux. Pendant cet horrible massacre ilrecueilhiitloul ce que la religion peut donner de force et de courage. îl répéta plusieurs fois ces paroles du prophète : Fous êtes juste. Seigneur, et rotrc Jugement est plein d'écjuitr. Enfin, après avoir reçu autant de coups moriels qu'il en avait vu porter à SCS enfants, il s'inclina sous la main du bourreau et eut la tête tranchée. Il avait régné vingt ans et trois mois. Sa femme Constanline et ses trois filles furent aussi immolées a la cruaulé du tyran.
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On a dit du Lien et du mal de l'empereur Maurice parcequ'il ternit par de grands vices l'éclat des vertus qu'il avait.
Phocas ne fut pas plus tôtmonté sur letrône qu'il envoya a. Rome son portrait et celui de sa femme Léontia; ils y furent reçus tous deux avec les acclamations ordinaires. S. Grégoire crut que les circonstances lui rendaient permis un compliment de félicitation ; il écrivit donc au nouvel empereur une lettre où, après quelques félicitations sur son avènement à la couronne, il l'exhortait à mettre fm aux injustices et à faire régner parmi ses sujets la liberté et la paix. Il n'avait garde d'approuver la conduite que l'usurpateur avait tenue; il le regardait au contraire comme un autre Jéhu, dont Dieu se servait pour punir les péchés de son peuple; mais le bien général de l'Italie exigeait qu'il ménageât Phocas et qu'il n'aigrît pas un homme revêtu de la souveraine puissance. Quant aux expressions de salettrequi attaquent la mémoire de Maurice, elles ne tombent que sur des choses vraiment condamnables; on doit d'ailleurs les regarder comme un avis tacite donné à Phocas de ne pas commettre les fautes reprochées à son prédécesseur.
Le reste de la vie de S. Grégoire ne fut plus qu'un tissu d'infirmités, qu'une application continuelle aux affaires de l'Eglise augmentaitencore.il mourut le 12 mars Go4, vers la soixante-quatrième année de son âge. Il avait siégé treize ans six mois et dix jours. Avant sa mort il donna plusieurs fonds de terre pour entretenir le luminaire de l'église de Saint-Paul. On a conservé long-temps son pallium, sa ceinture et le reliquaire qu'il portait à son cou.
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Sa mémoire esl en grande vénération parmi les Grecs et les Latins. On garde ses reliques dans l'église du Vatican.
Le concile de Clif ou Glovesho; e , tenu en 747 sous l'archevêque Cuthbert, ordonna à tous les monastères d'Angleterre de fêter le jour auquel l'Eglise honore S. Grégoire. La fête devint d'obligation dans tout le royaume, en vertu d'une ordonnance portée en 1222 par le concile d'Oxford, et cette ordonnance a été observée jusqu'à la prétendue réforme.
Un supérieur qui a l'humilité et la charité de S. Grégoire-le-Grand se regarde comme le serviteur de tous ceux dont la conduite lui a été confiée, et, dès qu'il s'agit de procurer le bien spirituel du moindre d'entre eux, il n'y a point de sacrifice qu'il ne soit prêt à faire. Il s'interdit cette hauteur impérieuse qui aliène les esprits et n'arrache qu'une obéissance forcée. Ses ordres ne sont que des prières, ou, si quelquefois il est oblige de se servir de son autorité, il ne le fait qu'avec une secrète répugnance, et que pour ne pas trahir son devoir. Il n'use de ses droits qu'autant qu'il y est contraint par la gloire de Dieu et le salut du prochain ; alors il se met en esprit au dessous de ses inférieurs, et ne se donne que la dernière place parmi les hommes. Il a sans cesse devant les yeux l'exemple des apôlres, et règle sur leur conduite celle qu'il tient dans le gouvernement des anies. Lorsqu'il pourrait commander il se contente de dire avec S. -Paul : Je vous en conjure par Camille que vous avez pour mol, par les entrailles, par la douceur de Je sus-Christ, faites ceci si vous VI aimez. Il n'entreprend jamais la correction des pécheurs sans avoir médité ces paroles
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du même apôtre à son disciple Timolhée : Si quelqu'un tombe, falies-Ud connaître sa faute, vous qui êtes an homme spirituel, vous souvenant que vous pouvez tomber dans les mêmes péchés et dans des péchés plus griefs encore. Toutes ces expressions portent Tempreinte de la plus vive tendresse. Mes petits enfants, dit-il avec S. Jean^ si vous aimez Jésus- Christ, vous ferez ce que Je vous commande; jevous en conjure par Jésus-Christ, notre bon maUre.\ji\ supérieur qui, comme S. Grégoire , se conduira d'après les maximes que nous venons d'exposer gagnera infailliblement les cœurs, détruira le règne du péché et établira celui de la vertu. Paissent ces maximes être adoptées par tous ceux qui sont préposés à la tête des fidèles I
Les Églises chrétiennes ont toujours fait une estime singulière des écrits de S. Grégoire : on y trouve de quoi confondre plusieurs hérétiques et une très belle exposition des vérités et des maximes de TEvangile. On y rencontre quelquefois des allégories trop recherchées; mais c'était le goût du siècle. Le saint s'embarrassait peu des grâces du discours, c'est ce qui fait que son style n'est pas toujours pur et correct.
Dom Denys de Sainte-Marthe donna à Paris en 1705 une bonne édition des œuvres de S. Grégoire en 4 ^o^i- in-fol. ; on l'a suivie dans celle de Vérone et dans celle quiparuthAugsbourgen 1758. On a augmenté la dernière édition d'un ouvrage anonyme fort utile, lequel est intitulé De Formula Prcelatorum.
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ABBÉ
(30 mars.)
S. JcanG[imaque(i), que Ton croit originaire de la Palestine, naquit vers l'an 525. Il fut élevé avec soin, et les progrès qu'il fit dans les sciences furent si rapides qu'on lui donna dès sa jeunesse le surnom de5c(9/<:«?iV/Me(2). Mais àpeine eut-il atteint l'âge de seize ans qu'il sacrifia tous les avantages qu'il pouvait espérer du monde. Il se retira sur le mont Sinaï, où plusieurs solitaires menaient une vie évangélique depuis que les disciples de S. Antoine et de S. Hilarion avaient peuplé les déserts. Il ne voulut point demeurer dans le grand monastère bâti sur le sommet de la montagne de peur d'y trouver des sujets de dissipation ; il alla vivre dans un ermitage écarté, où il se mit sous la conduite d'un vénérable vieillard nommé Martyrius. Un silence rigoureux fut le moyen qu'il employa pour se garantir d'un vice ordinaire aux personnes habiles, c'est h dire de cette démangeaison de parler de tout qui provient d'une vanité secrète. Humble d'esprit et de cœur, il faisait sacrifice de ses lumières sans contredire ni disputer; il s'assurait par l'obéissance le mérite de ses actions, et il porta si loin la pratique de cette
(1) Le surnom de Climaque fut donne au saint à cause de son livre intitulé Ctimax ou Echelle.
(2) Le surnom de Scolaslique^ qui était alors fort hunorabie, ne se donnait qu'à ceux qui avaient beaucoup de talents et de connaissances.
vertu qu'il semblait ne point avoir de volonté propre. Par cette soumission à son directeur il apprenait a éviter les écueils contre lesquels il eut infailliblement échoué s'il avait voulu se servir de pilote a lui-même. De cette montagne visible qu'il ha- Liiait il prenait saintement son essor pour s'élever jusqu'au Dieu invisible dont la volonté faisait son unique étude ; aussi observait-il avec attention tous les mouvements de la grâce pour y correspondre avec fidélité.
Le fervent novice employa quatre ans à s'éprouver et h s'instruire avant que de faire la profession monastique. Il pensait, et il l'a fortement inculqué dans ses ouvrages, qu'un pareil engagement exige un âge mûr et des épreuves sérieuses. Quand il vit approcher le jour de son sacrifice il s'y prépara par le jeûne et la prière afin de lui donner tout le degré possible de perfection. La consécration solennelle qu'il fit h Dieu de lui-même fut suivie des plus précieux fruits de la grâce. Martyrius voyait avec admiration son disciple avancer de jour en jour dans les voies du salut.
Après la mort de Martyrius, arrivée en 060, le saint, conformément au conseil que son directeur lui avait donné, résolut d'embrasser la vie des anachorètes; il se retira donc dans l'ermitage deThole, situé dans la plaine qui est au bas du mont Sinaï. Sa cellule était environ à deuxiieuesde l'église (i). Il y allait les samedis et les dimanches pour entendre l'office et pour communier avec les moines et les
(1) Il parait que c'était l'église de la sainte Vierge que l'empereur Justinien avait fait bâtir sur le Mont-Sinaï pour l'usage des moines.
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anachorètes du désert. Il évitait toute singularité, la regardant comme une production de la vaine gloire; de là vint qu'il mangeait indifféremment de tout ce qui n'était pas interditaux moines d'Egypte, observant de se renfermer dans les bornes d'une exacte sobriété. La prière était sa pins douce et sa principale occupation ; toujours animé d'une ferveur extraordinaire, il ne perdait jamais de vue la présence de Dieu. Ses pensées, ses paroles et ses actions se rapportaient toutes à l'accomplissement de la volonté du Seigneur. C'est ainsi qu'il réduisait en pratique ce qu'il a depuis si fort recommandé à tous les chrétiens. Il acquit parl'exercicehabituelde la contemplation une parfaite pureté de cœur et une très grande facilité de voir Dieu en tout. Il donnait un temps considérable à la lecture des livres sacrés et des ouvrages des saints pères, ce qui le rendit lui-même un des plus savants docteurs de l'Eglise;, mais il cachait ses rares talents et les grâces singulières dont son ame était enrichie, dans la crainte de perdre le précieux trésor de l'humihté. Il savait combien le poison de la vaine gloire est subtil, et que sans une extrême vigilance de notre part il s'attache à nos meilleures actions et nous en dérobe tout le prix.
Quoique Jean vécût dans son ermitage en vrai solitaire, il ne s'y croyait point encore assez éloigné du commerce des hommes. Il se fit une grotte dans un rocher du voisinage pour s'y enfermer au moins de temps en temps. Lorsqu'il y était il se livrait avec uneferveur plus que humaine h tous les exercices de la contemplation. Il était pénétré d'une charité si ardente et d'une si vive componction qu'un
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torrent de larmes coulait presque sans cesse de ses yeux. La vue des misères inséparables de cette vie loi arrachait des soupirs et des gémissements qui frappaientl'air avec autant de force que lepourraient faire les cris de ceux qae Ion coupe avec le fer ou qui souffrent la peine du feu. Il eût bien voulu vivre toujours seul et entièrement inconnu anx yeux du monde, mais lé clat de sa sainteté perça malgré lui. On venait le consulter comme un maître dépositaire de la science du salut, et il ne put refuser h un solitaire, nommé Moïse, de le prendre sous sa conduite.
Le serviteur de Dieu avnit un talent extraordinaire pour guérir les maladies de Tame. Ln moine nommé Isaac, que de violentes tentations de la chair avaient presque jeté dans le désespoir, en fit une heureuse épreuve; il alla trouver le saint, auquel il découvrit encore plus par ses larmes que par ses paroles toute la violence des combats qu'il avait à soutenir. Mon fds, lui dit Jean Climaque, ayons recours h Dieu par la prière. Aussitôt ils se prosternèrent tous deux à terre pour implorer le secours du ciel , et depuis ce temps-là Isaac ne fut plus inquiété par l'esprit impur. Plusieurs autres personnes s'adressèrent aussi à Jean Climaque dans leurs besoins spirituels, et elles ne le firent jamais inutilement.
Qui croirait que le saint dût avoir des ennemis? Il en eut cependant dans la personne de quelques solitaires. Ils l'accasèrent de perdre son temps à de vains discours, dans la vue de s'attirer l'estime des hommes. L'accusation était certainement une calomnie, mais le saint la regarda comme un avis charitable qu'on lui donnait ; il se condamna à un ri-
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gourcux silence, et passa près d'un an sans parler à qui que ce fut. Ses ennemis, désarmés par sa modestie et son humilité, reconnurent la fausseté de ce qu'ils avaient avancé; ils se réunirent aux autres moines pour le cou j urer de ne pas enfouir le talent que Dieului avait donné en privant du secours de ses lumières ceux qui venaient le consulter. Jean rompit le silence avec cette mêmehumilité qui le lui avait fait garder, et continua d'instruire ceux qui s'adressaient h lui. On parlait de toutes parts de sa sagesse et de son expérience consommée; on le regardait comme un autre Moïse à qui Dieu communiquait une portion de son esprit.
Peu de temps après, c'est h dire en 600, noire saint fut élu d'une voix unanime abbé du Mont- Sinaï et supérieur général de tous les moines et de tous les anachorètes du pays. Il avait alors soixantequinze ans, et il en avait passé près de soixante dans la solitude. A peine était-il élevé à cette dignité qu'il survint une grande sécheresse, que la famine suivit de près. Les habitants de la Palestine et de l'Arabie s'adressèrent h lui comme a un autre blie, pour implorer le secours de son intercession auprès de Dieu. Jean, touché du malheur de ces pauvres peuples, se mit en prières et leur obtint du ciel une pluie abondante qui rendit la fertilité a leurs terres. Il reçut vers le môme temps une lettre de S. Grégoircle-Grand, qui pour lors était assis sur la chaire de S. Pierre. Ce saint pape lui écrivait j)Our se recommander à ses prières et lui apprendre qu'il lui en voyait de l'argent et de quoi meubler l'hôpital fondé pour les pèlerins h quelque distance du mont Sinaï.
Le bienheureux Jean, abbé de Raithe, monastère situé auprès de la mer Rouge, conçut le projet de perpétuer dans tous les siècles le fruit que produisaient les instructions du saint; il le conjura donc de donner un recueil de règles dont l'observation pût conduire les âmes ferventes à la perfection chrétienne. Le saint représenta que l'entreprise était au dessus des forces d'un pécheur tel que lui; mais il se rendit enfin h ce qu'on exigeait de sa part, sans toutefois se flatter d'avoir réussi. « J'ai fait, disaitil, ce qui a dépendu de moi dans la crainte de se couer le joug de l'obéissance, que je regarde comme la mère de toutes les vertus. Je n'ose croire que j'aie produit quelque chose d'utile. Semblable à un peintre novice, je n'ai fait que tracer une ébauche grossière. Il n'y a qu'un maître aussi consommé que vous ( l'abbé de Raithe ) qui puisse mettre la dernière main à cet ouvrage. » Telle fat l'origine de l'excellent livre intitulé Climax on l'Echelle, parceque l'ame y est conduite de degrés en degrés jusqu'à la plus sublime perfection.
Ce livre est écrit en forme d'aphorismes ou de sentences, qui offrent un grand sens en peu de mots. Le style en est simple, mais sans bassesse , concis, mais sans obscurité. On y trouve une onction admirable et un certain ton d'humilité qui gagne la confiance du lecteur : mais ce qui fait le principal mérite de cet ouvrage c'est la noblesse et l'élévation des sentiments, qui sont jointes à une description parfaite de toutes les vertus. L'auteur ne se borne pas au détail des préceptes, il les rend sensibles par des exemples, et entre ces exemples il choisit particuHèrement ceux où éclate l'amour de
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l'obéissance et de la pénitence. Nous allons en rapporter quelques-uns.
11 y avait en Egypte un monastère de trois cent trente moines , que le saint avait visités. Un citoyen d'Alexandrie, nommé Isidore, vint se présentera la porte pour y être reçu. « Mon père, dit-il à l'abbé, je suis dans vos mains ce que le fer est dans celles du forgeron. — Je vous ordonne^ répondit l'abbé, de vous tenir a la porte et de vous jeter aux pieds de tous ceux que vous verrez, en leur disant : Ayez la charité de prier pour moi, parceque mon ame est attaquée d'une lèpre dangereuse. » Sept ans se passèrent de la sorte. S. Jean Glimaque ayant vu Isidore lui demanda quels avaient été ses sentiments durant une si longue épreuve. « La première année, lui dit-il, je me suis regardé comme un esclave condamné pour ses péchés et j'ai soutenu de rudes combats; la seconde, j'ai été tranquille et plein de confiance en la bonté de Dieu. » Il ajouta que dans la troisième année il avait soullert les humiliations avec joie. Ce saint pénitent acquit un tel degré de vertu que labbé du monastère résolut non seulement de le recevoir, mais même de le faire ordonner prêtre. Isidore, qui par son humilité voulait rester dans son état, demanda quelque délai et mou rut sept jom'S après.
S. Jean Glimaque fut encore singulièrement frappé de la vertu du cuisinier du même monastère. Comme il le voyait toujours recueilli et baigné de larmes au milieu de ses occupalions, quin'oil'raient rien que de terrestre, il lui demanda de quel moyen il se servait pour entretenir ainsi son ame dans le
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recueillement et la componction. « Quand je sers les moines, répondit le bon religieux, je m'imagine servir non des hommes, mais Dieulai-méme dans la personne de ses serviteurs; et la vue de ce feu que j'ai sans cesse devant les yeux me rappelle ces flammes qui brûleront éternellement les pécheurs. » Le saint, après avoir donné une description fort touchante du monastère des pénitents appelé la Prison, lequel était à un mille de celui dont nous venons de parler , raconte le trait suivant de Jean Sabaïte. « Un solitaire (c'est Jean Sabaïte qui parle de lui-môme en troisième personne), un solitaire se voyant traité dans son monastère avec une sorte de respect jugea qu'il courait risque de n'y pas expier ses péchés; il en sortit donc avec la permission de son supérieur, et se retira dans un monastère du Pont. Trois ans après il vit en songe un billet où toutes ses dettes étaient écrites : elles se montaient h cent livres d'or , et il n'en avait payé que dix. Pauvre Antiochus, se disait-il souvent h lui-même, tu as de grandes dettes h acquitter. Lorqu'il eut passé treize années dans la pratique des humiliations et de la pénitence il eut une seconde vision, qui lui représenta toutes ses dettes efTacécs. »
Ln autre solitaire, qui avait vécu dans une grande négligence de ses devoirs, fut attaqué d'une violente maladie; il perdit connaissance, et Ton crut pendant une heure qu'il était mort : mais étant revenu à lui, il mura la porte de sa cellule, et y vécut douze ans en reclus. Il pleurait sans cesse et ne s'occupait que de la méditation de la mort. Lorqu'il fut près d'expirer on entra pour lui donner du secours , mais
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on ne put tirer de lui que ces paroles : « Celui qui a continuellement la mort devant les yeux ne péchera jamais. »
Outre CEcheile sainte nous avons encore une lettre de S. Jean Glimaque au bienheureux abbé deRaithe. Il y est parlé des devoirs d'un véritable pasteur, dont les principaux sont d'être chaste de corps et d'esprit, de travailler sans relâche h la sanctification des âmes, de corriger ceux qui s'écartent du droit chemin et de les porter h remplir fidèlement les obligations de leur état ; d'être ferme et plein de vigueur, de manière toutefois que la sévérité soit tempérée par la douceur; de compatir h la ûiiblesse humaine, en s'accommodant aux divers caractères, afin de gagner tout le monde h Jésus-Christ. « De toutes les offrandes qu'on peut faire à Dieu, dit le saint, la plus agréable h ses yeux est sans contredit celle des âmes sanctifiées par la pénitence et la charité. »
Il y avait quatre ans que S. Jean Climaque gouvernait les moines du mont Sinaï : il eut bien voulu quillcr une charge qu'il n'avait acceptée qu'en tremblant et qu'il regardait comme un fardeau redoutable; il méditait le projet de se démettre, et il n'attendait plus que l'occasion de l'effectuer; enfin elle se prc'scnta quelque temps avant sa niort. Rendu h lui-même, il se livra avec une nouvel!© ferveur h la prière et \\ la contemplation. Il mourct dans son ermitage de Thole, le 3o mars Go5 h Tàge de quatre-vingts ans. L'abbé George, son successeur, qui avait demandé à Dieu la grâce de n'être point séparé de son père spirituel, le suivit dans le ciel quelques jours après.
2 08 s. COLOMB A>'.