‹ Vies choisies des principaux saints (volume 2)Chapitre 9 sur 131 · SAINTE MARIE D'EGYPTE · texte numérisé non relu

SAINTE MARIE D'EGYPTE

(9 avril.)

Sous le règne de Théo dose -le-Jeune il y avait en Palestine un moine de grande vertu nommé Zozime. On allait le consulter comme un oracle afin d'apprendre de lui la vraie manière de pratiquer la per-

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fection religieuse. Sonéminente sainteté l'avait fait élever au sacerdoce. Ayant servi Dieu cinquantetrois ans dans le même monastère, il lui vint dans l'esprit qu'il avait atteint la perfection de son état, qu'il n'avait plus rien de nouveau à apprendre, et qu'il pouvait se passer des instructions de qui que ce fut. Dieu pour lui découvrir les pièges du tentateur et pour le convaincre quelhomme, quelque vertu qu'il ait, peut toujours avancer dans les voies de la perfection se servit d'un moyen extraordinaire: il lui ordonna dans une révélation de quitter son monastère et de se retirer dans un autre, situé auprès du Jourdain, où il recevrait de nouvelles leçons de Ter tu.

Zozime, ayant été admis dans cette communauté, réforma bientôt le jugement qu'il avait porté de lui-même, et reconnut qu'il s'en fallait encore de beaucoup qu'il ne fût parfait. Il vit là des hommes qui n'avaient pas plus de commerce avec les créatures que s'ils eussent été d'un autre monde. Le travail des mains, toujours accompagné de la prière, était leur unique occupation. Les frères se partageaient en différents chœurs afin de chanter les psaumes toute la nuit sans la moindre interruption. Du pain et de l'eau faisaient presque toute leur nourriture. Le premier dimanche de carême, après avoir assisté aux divins mystères et reçu la sainte eucharistie, ils passaient le Jourdain, et se dispersaient dans les vastes déserts qui sont du côté de l'Arabie. Les uns apportaient avec eux de quoi vivre durant le temps qu'on passait dans cette entière sohtude; d'autres n'y subsistaient qu'en mangeant les herbes sauvages qui croissaient dans

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le désert. C'était une loi parmi eux de ne point se dire les austérités qu'ils avoient pratiquées. Ils retournaient au monastère le dimanche des Rameaux, pour célébrer ensemble la passion et la résurrection du Sauveur. ,

Zozime passa le Jourdain avec les frères vers l'an 43o, et entra dans le désert. Il s'y enfonçait chaque jour de plus en plus dans l'espérance de rencontrer quelque ermite encore plus consommé dans les voies de la perfection que ceux parmi lesquels il s'était retiré. Ses marches continuelles ne l'empêchait point de prier avec la plus grande ferveur. S'étant arrêté à midi le vingtième jour, pour se reposer un peu et pour réciter, selon la coutume, un certain nombre de psaumes, il aperçut comme la figure d'un corps humain : il fut d'abord saisi d'étonnement et de crainte, croyant que c'était une illusion du démon ; il s'arma donc du signe de la croix, et continua sa prière. Lorsqu'il Feùt finie il tourna les yeux du même côtéj et vit quelqu'un qui avait un corps noirci par les ardeurs du soleil, avec des cheveux courts mais blancs comme delà laine ; c'était une femme, qui se mit aussitôt à fuir. Zozime, qui la prit pour quelque saint anachorète, courut après elle pour la joindre. Qnand il fut à portée de se faire entendre il lui cria de s'arrêter pour lui demander sa bénédiction. Voici la réponse qu'il en reçut : «Abbé Zozime, je suis une femme; je ne puis vous parler parceque je suis nue; jetez-moi donc votre manteau pour me couvrir, afin que je puisse m'approchcr de vous. » Zozime, surpris d'entendre prononcer son nom, ne douta point que Dieu ne l'eût révélé 5 cette

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femme ; il fit donc ce qu'elle exigeait et lui jeta son manteau. Marie s'en étant couverte s'approcha de Zozime : ils s'entretinrent quelque temps ensemble et firent ensuite chacun leur prière. Le saint homme, dont l'étonnement augmentait de plus en plus, la conjura au nom de Jésus-Christ de lui dire qui elle était, depuis combien de temps elle vivait dans le désert et de quelle manière elle y avait vécu. La sainte femme lui parla ainsi :

« Je dois mourir de honte en vous disant ce que je suis. Le seul récit de ma vie vous causera tant d'horreur que vous vous enfuirez de moi comme vous vous enfuiriez de devant un serpent. Vos oreilles ne pourront entendre l'histoire des crimes énormes que j'ai commis; je vous les raconterai cependant, après vous avoir demandé le secours de vos prières, afin que Dieu daigne me faire miséricorde au jour redoutable de ses vengeances.

«L'Egypte est mon pays. A l'âge de douze ans je quittai mon père et ma mère, et me retirai malgré eux dans la ville d'Alexandrie. Je ne puis penser sans frémir à mes premiers égarements, ni à ceux qui les suivirent. Je vécus dix-sept ans en prostituée. Ce n'était pas que je fisse payer le crime; je ne cherchais qu'à contenter la fougue d'une passion effrénée, et je m'imaginais que le plus sûr moyen d'y réussir était de m'abandonner gratuitement aux libertins. Ayant vu un jour plusieurs personnes qui couraient vers la mer, je demandai où elles allaient. On me répondît qu'elles allaient à Jérusalem pour y célébrer l'exaltation de la sainte Croix. Je m'embarquai avec eux dans le dessein de continuer mes impudicités, et me plongeai dans les

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plus affreux désordres durant le voyage. Je fis la même chose à Jérusalem.

« Lorsque le jour de la fête fut arrivé je me rendis avec les autres h l'église où l'on exposait la croix du Sauveur à la vénération des lidèles ; mais il ne me fut pas possible d'y entrer ; une force secrète et invisible me repoussait quand je me présentais à la porte. Cela m'étant arrivé trois ou quatre fois, je me retirai dans un coin de la place qui était devant l'église, et me mis h. considérer quelle pouvait être la cause d'un événement si extraordinaire. Après quelques sérieuses réflexions je ne doutai plus que ce ne fut l'abomination de ma vie qui me fermait l'entrée du temple. Cette pensée tira de mes yeux des larmes abondantes. Tandis que je me frappais la poitrine en poussant de profonds soupirs j'aperçus au dessus de moi une image de la mère de Dieu ; alors, m'atiressant à elle, je la conjurai par son incomparable pureté d'avoir compassion d'une malheureuse pécheresse, et de faire agréer à Dieu mes géuiisseaients et mon repentir. Je la priai encore de m'oblenir la grâce d'entrer dans l'église pour y voir le bois sacré qui fut l'instrument de notre salut. Je promis en même temps de me consacrer au Seigneur par une vie pénitente, et je pris la sainte Tierge pour caution de la sincérité de ma promesse.

Ma prière finie, je ressentis dans ma douleur une gi^andc consolation. M'étant ensuite présentée à la porte de l'éghsc, j'y entrai facilement, et pénétrai même jusque dans le chœur; Ih j'eus le bonheur d'adorer le bois sacré de cette croix glorieuse qui donne la vie aux hommes. Frappée de l'incom-

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préhensible miséricorde de Dieu et de la promptitude avec laquelle il reçoit les pécheurs à la pénitence, je me proslernaipar terre et arrosai le pavé de mes larmes, après quoi je sortis de l'église et retournai devant l'image de la mère de Dieu, que j'avais prise pour garant de mes nouveaux engagements; je me mis a genoux et la suppliai d'être ma protectrice et de me servir de guide. J'entendis une voix qui me disait : Si tu passes le Jourdain tu trouveras un parfait repos. Alors, baignée de pleurs etregardant l'image, je priai la reine du monde de ne jamais m'abandonner. Je m'en allai aussitôt acheter trois pains, puis, ayant demandé au boulanger quelle était la porte de la ville qui conduisait au Jourdain, je partis sur-le-champ et marchai tout le reste do jour. Sur le soir j'arrivai à l'église de Saint-Jean -Baptiste, qui était sur le bord du fleuve; j'y adorai Dieu, et y reçus le précieux corps de notre Seigneur Jésus-Christ; je mangeai ensuite la moitié d'un de mes pains, et me reposai sur la terre. Le lendemainmatin je passai le fleuve après m'être encore recommandée à la sainte ^ ierge, et depuis ce temps-la j'ai eu le plus grand soin d'éviter la rencontre des hommes.

Zozime. lui ayant demandé combien il y avait d'années qu'elle demeurait dan cette solitude et de quoi elle y avait subsisté, elle lui répondit : « Il y a, si je ne me trompe, bientôt quarante-sept ans que je sortis de la ville sainte. Je me nourris des pains que j'avais apportés tant qu'ils durèrent, après quoi je me suis nourrie des herbes qui croissent dans le désert. Mes habits s'étant usés, j'eus beaucoup à souffrir des ardeurs du soleil et des rigueurs de

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l'hiver. Je me trouvais quelquefois si mal que je n'avais pas la force de me tenir debout. » Zozime l'ayant ensuite interrogée sur les combats intérieurs auxquels elle avait été exposée, elle continua ainsi : « Yos dernières questions me font trembler en me rappelant le souvenir des dangers que j'ai courus et des assauts qui m'ont été livrés par la perversité de mon cœur. Durant l'espace de dix-sept ans j'éprouvai des tentations violentes et continuelles. Lorsque je commençais à manger je me sentais portée à souhaiter de la viande et h regretter les poissons d'Egypte ; il me semblait aussi que j'aurais voulu avoir du vin : j'avais tant aimé cette liqueur dans le monde qu'il m'était arrivé souvent d'en boire avec excès, au lieu que dans la sohtude je ne pouvais pas toujours avoir une goutte d'eau pour étanclier ma soif. Mes désirs déréglés m'entraînaient encore vers d'autres objets. Cependant je pleurais et frappais ma poitrine; je*me recommandais à la mère de Dieu et me rappelais les engagements que j'avais contractés sous sa protection. Quand j'avais long-temps pleuré et meurtri mon corps de coups je me voyais tout à coup environnée d'une lumière éclatante, et le calme rentrait dans mon esprit. Souvent la tyrannie de mes anciennes passions semblait m'entraîner hors du désert ; je me prosternais alors contre terre , je l'arrosais de mes larmes ; j'élevais continuellement mon cœur vers la sainte ^ ierge, et jamais elle ne manquait de m'assister. »

Le saint homme, qui s'était aperçu qu'elle se servait de temps en temps des paroles de 1 Écriture, lui demanda si elle avait fait une étude des livres saints. « Comment, répondit-cUc, les aurais-jo lus ou même

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entendu lire ? Vous êtes le seul homiTie que j'aie vu depuis que je suis dans le désert : mais Dieu sait donnera t'Iwmme l'intelligence. Telle est l'histoire de ma vie: tenez-la secrète jusqu'à ce cpie Dieu m'ait enlevée de ce monde; n'oubliez pas dans vos prières une personne que vous savez avoir commis tant de crimes. J'ai encore une grâce à vous demander, c'est de ne point sortir du monastère , selon votre coutume, au commencement du carême prochain; vous tenteriez même inutilement d'en sortir. Apportezmoi le jour de la sainte cène le corps et le sang du Sauveur. ^ ous m'attendrez sur les bords du Jourdain, du côte qui n'est point habité. «Ayant achevé ces paroles, elle se recommanda de nouveau atix prières du vieillard, puis se sépara de lui pour s'enfoncer dans le désert. Zozime se mit à genoux pour remercier Dieu de ce qu'il avait vu et entendu ; il baisa la trace des pas de la sainte et reprit au temps marqué la roule de soil monastère.

L'année suivante Zozime se trouva malade lorsque les frères passèrent le Jourdain : il se souvint alors de ce qui lui avait été dit par la sainte , qu'il ne pourrait sortir du monastère avec les autres quand même il le voudrait. Le jeudi saint étant arrivé , il se rendit sur le bord du Jourdain avec le corps et le sang de Jésus-Christ j, qu'il mit dans un petit calice, et avec un panier d'osier rempli de figues, de dattes et de lentilles. Le soir il vit la sainte de l'autre côté du fleuve ; elle forma le signe de la croix sur les eaux et marcha dessus comme elle aurait marché sur la terre ferme. Quand elle ftit auprès du vieillard elle lui demanda sa bénédiction et le pria de réciter le Symbole aveclOraison domi-nicale;

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ayant ensuite reçu la divine eucharistie ;, elle leva les mains au ciel et dit en fondant en larmes : C'est maintenant , Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre servante ^ selon votre parole , puiscfue mes yeux ont vu le Sauveur de mon ame, « Pour vous , dit-elle à Zozime , ayez la charité de me pardonner la peine que je vous ai donnée , et accordez-moi la grâce de revenir le carême prochain à l'endroit oîi je vous parlai la première fois. » Le vieillard la pria de son côté d'accepter les petites provisions qu'il lui avait apportées, mais elle ne prit qu'un peu de lentilles. Elle repassa ensuite le fleuve en marchant sur les eaux comme elle l'avait fait en venant.

Le carême suivant Zozime entra dans le désert avec les autres frères : son premier soin fut de chercher la sainte pour s'édiiier avec elle et pour lui demander son nom, ce qu'il avait^ouhlié de fi^ire jusqu'alors; mais lorsqu'il fut arrivé au lieu désigné il la trouva morte. Il y avait auprès de son corps étendu par terre une inscription qui portait qu'elle s'appelait MARIE, et qui marquait le temps où Dieu l'avait retirée du monde. Zozime l'enterra dans une fosse creusée par un lion que Dieu avait envoyé.,* ayant ensuite imploré son intercession pour lui et pour toate l'Éghse, il retourna dans son monastère, où il rendit compte de toutes lesiiiervoilles dont il avait été témoin. Il continua de servir Dieu avec ferveur jusqu'à sa mort^ qui arriva dans la centième année de son âge. L'auteur de la vio.de sainte Marie d'Egypte, qui était contemp.orain , écrivit d'après la relation du monastère de Zozime.

Rien ne prouve mieux l'excès de la bonté et de la miséricorde de Dieu que la convor ion de sainte

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Marie d'Egypte : mais pouvons-nous penser à l'austérité de sa pénitence sans rougir du peu que nous faisons pour apaiser la justice divine irritée de nos crimes ! Que son exemple nous tire de notre léthargie. Le royaume du ciel n'est que pour ceux qui se font violence.

S. EXIPERE,

ivÊQUE DE T or L or SE.

(28 septembre.)

S. Exupère, qui naquit dans l'Aquitaine , selon l'opinion la plus commune, fut élevé sur le siège de Toulouse après la mort de S. Sylvius. S. Jérôme , qui était en commerce de lettres avec lui, lui donne de grands éloges en plusieurs endroits de ses ou-vrages ; il loue surtout sa charité pour les pauvres. Il souffre, dit- il, la faim pour nourrir ses frères ; il se condamne à des privations volontaires afin de pourvoir aux besoins des autres. La pâleur de son visage annonce l'austérité de ses jeûnes, mais sa pauvreté le rend véritablement riche. Cette pauvreté est telle qu'il se voit réduit à porter le corps du Seigneur dans un panier d'osier et son sang dans un vase de verre. Sa charité pénétra au-delà des mers; il en fit ressentir les effets aux solitaires de l'Egypte et des contrées voisines.

Ce fat sous son épiscopat que les Vandales , les Suèves et les Alains causèrent d'horribles ravages dans les Gaules. La tendresse avec laquelle il volait au secours des malheureux faisait verser des larmes

s. CASTOR, ÉVÊQUE. 4^

de joie à S. Jérôme. Ce père lui dédia ses commentaires sur le prophète Zacharie.

S. Exupère ne fut point témoin de la prise de Toulouse par les barbares, Dieu lui ayant épargné ce sujet de douleur. Il vivait encore en 409 puisque S. Paulin de Noie, qui écrivait en cette année, le compte parmi les grands évéques qui illustraient alors l'Église des Gaules. On ne sait ni le lieu ni l'année de sa mort.

Le pape Innocent lui adressa une décrétale, qui est célèbre dans l'histoire ecclésiastique; elle est divisée en plusieurs articles, qui ont pour objet di^ vers règlements concernant la discipline.

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