‹ Vies choisies des principaux saints (volume 3)Chapitre 24 sur 73 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

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gleràYiciine le lomai 092. Ce malheureux prince, qui n'était encore que dans sa vingtième année, prenait alors quelque divertissement dans le jardin de son palais sur les bords du Rhône. S. Ambroise, qui avait déjà gagné les Alpes, apprit la nouvelle de cet événement tragique. Il en ressentit la douleur la plus vive, et retourna sur ses pas. Le corps de l'empereur fut enterré à Milan auprès de celui de Gralien. S. Ambroise prononça l'oraison funèbre de Valentlnien, et y montra que le désir qu'avait témoigné ce prince de recevoir le baptême lui tiendrait lieu de ce sacrement devant le Seigneur; il y promit encore de se souvenir toujours de lui dans ses prières et ses sacrifices.

Arbogaste mit la couronne impériale sur la tête d'Eugène, qui lui était entièrement dévoué. Eugène avait enseigné la rhétorique et s'était acquis une grande réputation par son savoir et ses talents littéraires. Quoique d'une condition ignoble, il était parvenu aux premières places. Il se donnait pour chrétien, mais il ne remplissait point les devoirs du christianisme. Il favorisait les superstitions des païens et avait même beaucoup de confiance aux divinations et aux augures. Eugène et Arbogaste crurent qu'il était de leur intérêt de passer en Italie; ils essayèrent aussi de gagner S, Ambroise en lui écrivant des lettres très obligeantes. Le saint archevêque avant leur arrivée à Milan se retira à Bologne, et y assista à la translation des reliques de S. Yital et de S. Agricole. De là il se rendit à Florence, où il fit la consécration d'une église connue depuis sous le nom de basilique Ambrosienne. Pendant son séjour à Florence il logea chez Décentius,

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un des principaux de ]a ville. Dieu permit que Décentius perdît son enfant encore en bas âge : la mère porla l'enfant sur le lit d'Ambroise, qui était alors sorti. Le saint, au rapport de Paulin, s'étendit sur le corps de l'enfant à l'exemple d'Elisée, et lui rendit la vie par ses prières.

Cependant Eugène envoya des ambassadeurs à Théodose : mais ce prince ne voulut entendre à aucune proposition; il leva une armée puissante pour marcher contre les usurpateurs de l'empire d'Occident, et se prépara à la guerre par le jeûne, piir des exercices de piété, par la visite fréquente des églises. Il envoya aussi demander h S. Jean d'Egypte le secours de ses prières. Ce saint ermite, qui lui avait déjà prédit la défaite de Maxime, lui annonça qu'il éprouverait plus de dilTicullés dans son entreprise contre Eugène; qu'il remporterait néanmoins une victoire complète, mais qu'il mourrait peu de temps après. Théodosc^ non content d'avoir pratiqué des actes héroïques de plusieurs vertus chrétiennes, voulut encore avant de marcher à l'ennemi publier un rcscrit par lequel il pardonnait toutes les injures qu'on avait pu commettre contre sa personne, soit en paroles, soit en actions. « Si c'est, disait-il, par une légèreté indiscrète que quelqu'un a parlé contre nous, nous ne devons pas y faire attention; si c'est par folie, nous devons avoir pitié de lui; si c'est de propos délibéré, nous voulons lui pardonner. » Ce rescrit a été inséré dans le droit romain.

L'armée impériale se rassembla sous la conduite de Timase, qui était h la tête des légions romaines; de Slilicon, prince vandale, qui avait épousé Sércna,

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nièce de l'empereur; de Gainas, qui commandait les Goths, etc. Théodose joignit ses généraux dans la Thrace. Après avoir traversé la Pannonie et Flllyrie il vint forcer le passage des Alpes qu'Arbogaste défendait et avait cru d'abord inaccessible. Cependant celui-ci ne perdit point courage, il rangea ses troupes en bataille dans les plaines d'Aquilée, aupied des Alpes. Il eut l'avantage dans la première attaque. Dans la seconde l'armée de Théodose fut sur le point d'élre vaincue et dispersée. L'empereur eut recours à Dieu^ et le conjura par une fervente prière de défendre sa propre cause. Peu de temps après il s'éleva du côté des Alpes un vent impétueux, qui mit le désordre parmi les ennemis, qui leur fit tomber des mains leurs dards et leurs javelots, et qui, en leur poussant un tourbillon de poussière dans les yeux , les empêchait de voir et leur ôtait presque enlièî-ement la respiration. Théodose, à la faveur de cette tempête, remporta une victoire complète. On lit dans Théodorct que ce prince avant la seconde attaque passa la nuit en prières dans une église, et que s'étant endormi il eut une vision où deux hommes , vêtus de blanc et montés sur des chevaux de même couleur, lui apparurent et lui promirent de l'assister. Ces deux hommes étaient l'apôtre S. Philippe et S. Jean l'Évangéliste. Evagre et ses compagnons prenant congé de S. Jean dans ^ la Thébaïde, ce saint homme leur donna sa bénédiction et leur : « Allez en paix, mes chers enfants, et sachez qu'on apprend aujourd'hui à Alexandrie que Théodose a défait le tyran Eugène; mais ce prince ne jouira pas long-temps du fruit de sa victoire, Dîeu le retirera bientôt de ce monde. »

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Eugène, qui était sur une hauteur voisine du champ de bataille, lut pris et conduit à Thcodose, qui après lui avoir reproché ses crimes et sa yaine confiance aux promesses des païens le condamna à perdre la tête, ce qui fut exécuté le 9 septembre ' 394. Pour Arbogaste, il erra deux jours sur les montagnes; puis, joignant le désespoir à ses autres crimes, il devint son propre bourreau et se perça de son épée. Théodose épargna les autres rebelles; il ne savait, pour ainsi dire, que pardonner; il ne connaissait plus d'ennemis dès qu'il avait vaincu. Ayant appris que les enfants d'Eugène et Flavien, son général, s'étaient réfugiés dans les églises d'Aquilée, il leur envoya dire par un tribun qu'ils n'avaient rien à craindre pour leur vie. Il fit élever les enfants du tyran dans la religion chrétienne; il leur laissa leurs biens, et les traita comme s'ils eussent appartenu à sa famille.

Comme Théodose avait été spécialement redevable de la victoire h la protection du ciel, il voulut qu'on en rendît h Dieu de solennelles actions de grâces dans tout l'empire. Il écrivit h S. Ambroise sur ce sujet. Le saint archevêque était retourné à Milan au.ssitôt après qu'Eugène eut quitté cette ville. A peine eut-il reçu la lettre de fempereur qu'il offrit le saint sacrifice pour remercier le Seigneur. 11 envoya un de ses diacres porter sa réponse à Théodose. Après avoir félicité ce prince sur le succès de ses armes, il lui représentait qu'il devait rapporter à Dieu toute la gloire de son triomphe; que sa valeur y avait moins contribué que sa piété; que sa victoire serait incomplète s'il ne pardonnait h ceux dont le crime venait des circonstances, et

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qui n'avaient pas eu de part aux sentiments du tyran. Il intercédait surtout en faveur de ceux qui s'étaient réfugiés dans les églises: il ne doutait point, disaitil, qu'il n'obtînt leur grâce d'un prince pour l'amour duquel Dieu venait de renouveler les prodiges qu'il avait anciennement opérés en faveur de ^loïse, de Josué, de Samuel et de David. Peu de temps après S. Ambroise se rendit h Aquiléc pour voir l'empereur. La joie et la tendresse éclatèrent dans leur entrevue. L'archevêque se prosterna aux pieds de Théodose, que sa piété et la protection visible da ciel rendaient encore plus vénérable que sa couronne et ses victoires , et il pria le Seigneur de le combler de ses bénédictions dans l'autre vie comme il l'en avait comblé dans celle-ci. Théodosc de son côté se jeta aux pieds de l'archevêque, attribuant à ses prières les faveurs qu'il avait reçues de Dieu, et le conjurant de solliciter le salut son ame, comme il avait sollicité la prospérité de ses armes. Ils s'entretinrent ensuite des moyens de rétablir la religion. Quelque temps après Théodose vint à Milan. II TOulut s'abstenir d'abord de la sainte communion parcequ'il était, pour ainsi dire^ encore teint de sang, quoique ce sang eût été répandu dans une guerre juste et nécessaire. Mais, tandis qu'il s'occupait h purifier son ame par la componction, il fut attaqué d'une hydropisie morelle. que les médecins attribuèrent ti la fatigue et à la rigueur de la saison. Il fit venir ses enfants à Milan, et les reçut dans l'Eglise le jour même où il communia pour la première fois depuis sa victoire. Il leur donna d'excellentes instructions sur la manière de gouverner, puis se tournant vers Ambroise il lui dit : « Voilà

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lesvéritésqiie VOUS m'avez apprises et que j'ai tâché de mettre en pratique. C'est à vous de les transmettre h ma famille, et d'en instruire ces jeunes empereurs que je vous recommande. » AmLroise lui répondit qu'il espérait que Dieu leur donnerait un cœur aussi docile qu'à leur auguste père. L'empereur confirma par une loi l'amnistie qu'il avait accordée précédemment à tous les rebelles qui étaient rentrés dans le devoir; il ordonna aussi qu'ils fussent rétablis dans leurs biens et dans leurs dignités. Il déchargea le peuple de l'augmentation des impôts, désirant que ses sujets pussent jouir des avantages d'une victoire à laquelle ils avaient contribué parleurs prières et par leur courage. On ne peut rien imaginer de plus pathétique que les exhortations qu'il fit aux sénateurs encore plongés dans les ténèbres de l'idoldlric pour les engager à embrasser le christianisme. Il leur déclara que, tant qu'il avait vécu, son plus ardent désir avait été de faire de tous ses sujets de fidèles serviteurs de Jésus-Christ. Pendant sa maladie il montra de vifs sentiments de piété, et il s'entretenait souvent de Dieu avec S. Ambroise. Il mourut dans les bras du saint archevêque le 17 janvier ôgo, dans la cinquantième année de son âge. Ambroise prononça son oraison funèbre au service qui se fit quarante jours après sa mort. On porta son corps h Constantinople. Les honneurs avec lesquels on le reçut partout ressemblaient plus à un triomphe qu'à une pompe funéraire.

Gg fut dans cette même année qu'Ambroisc découvrit dans un jardin de Milan les corps de S. Nazaire et de $. Cclse, martyrs. Il les transféra dans

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la basilique des apôtres, près de la porte Romaine. On ramassa le sang des saints martyrs avec du plâtre et des linges, et on le distribua aux fidèles comme une relique précieuse. Ambroise délivra un possédé dans cette circonstance. Le démon tourmentait ce malheureux en présence des corps saints; mais Tévèque lui ayant ordonné de se retirer^ il obéit. Quelque temps avant sa mort il livra au malin esprit un serviteur de Stilicon qui faisait do fausses lettres pour élever à la dignité de tribun ceux qui traitaient avec lui. Il n'avait point encore parlé que le démon s'empara du faussaire et le mit en pièces: « Nous en fûmes tous effrayés, dit Paulin; nous vîmes alors, ajouta- t-il, plusieurs possédés qu' Ambroise délivrait soit en leur imposant les mains, soit en commandant au malin esprit de se retirer. » Le saint archevêque guérit aussi plusieurs malades par la vertu de ses prières.

Sa réputation le fit connaître jusque dans les contrées les plus éloignées. Deux Perses, renommés dans leur pays, le visitèrent h Milan ; ils venaient dans le dessein de lui proposer diverses questions pour éprouver sa sagesse ; ils s'entretinrent avec lui un jour entier par le moyen d'un interprète, et retournèrent dans leur patrie remplis d'admiration. Peu de temps avant sa mort il lui vint des ambassadeurs de la part de Fritigile, reine desMarcomans. Cette princesse avait entendu parler de la sainteté d' Ambroise et des chrétiens d'Italie qui se trouvaient dans ses états, ce qui lui inspira le désir d'embrasser leur religion. Ses ambassadeurs, chargés de présents pour TEgUse de Milan, dirent à Ambroise que leur reine le priait de mettre par écrit

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ce qu'elle étaitobligéedecroire. Le saint lui adressa une lettre qui contenait un abrégé de la doctrine chrétienne, mais que nous n'avons plus. Fritigile l'ayant reçue engagea le roi son mari à se soumettre aux Romains avec ses sujets, et partit pour Milan. Mais elle n'eut point la satisfaction de voir AmLroise; il était mort quand elle arriva.

IVotre saint se livrait avec beaucoup de zèle h l'administration du sacrement de pénitence. Yoicî ce que Paulin rap])orte à ce sujet : « Toutes les fois que quelqu'un lui confessait ses péchés pour en recevoir la pénitence il versait une telle abondance de larmes qu'il le forçait aussi à en répandre.» Ambroise dans ses écrits explique en détail toutes les quahtés qui caractérisent la vraie pénitence. Il s'exprime ainsi en parlant de l'obligation de confesser ses péchés : « Youlez-vous être justifié? confessez votre crime. Une humble confession délivre des liens du péché. Pourquoi, dit-il ailleurs, auriezvous honte de confesser vos péchés h l'Eglise ? 11 n'y a de honte qu'à ne les pas confesser puisque nous sommes tous pécheurs ; le plus humble n'est-il pas le plus recommandable ? et celui qui est le plus petit h ses propres yeux n'est-il pas le plus juste?» Il écrivit ses deux livres de la Pcnitcncc pour combattre l'hérésie des novatiens. Il montre dansle premier qu'on ne doit point refuser l'absolution aux pénitents pour les péchés les plus énormes; mais il observe vers la fin qu'il faut que la pénitence soit^ sincère et proportionnée à la grièveté des fautes. « Siquelqu'uu, dit -il, est coupable de péchés secrets, et qu'il les déteste de tout son cœur pour obéir au commandement de Jésus-C4hrist, comment

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recevra-t-il la récompense s'il n'est rétabli dans la communion de l'Eglise? Je veux que le coupable espère le pardon de ses péchés; mais il doit le demander avec des larmes et des gémissements, et avec les lamentations de tout le peuple ; il doit prier pour obtenir l'absolution, et quand on la lui difltTe deuXp trois fois, qu'il attribue ce délai au défaut d'importunitéde ses prières; qu'rl redouble ses gémissements, qu'il se rende plus digne de pitié, qu'il revienne ensuite, qu'il se prosterne aux pieds des fidèles, qu'il les baise et les arrose de ses larmes afin de mériter enfin que le Seigneur lui dise : Beaucoup de péchés lut seront remis pareec/uU a beaw coup aimé. J'ai connu plusieurs personnes qui dans leur pénitence ont défiguré leur visage h force de pleurer, qui ont creusé leurs joues parla continuité de leurs larmes, qui se sont prosternées pour se faire fouler aux pieds, et que le jeune avait rendues si pâles et si faibles qu''elles présentaient dans un corps vivant l'image même de la mort. » Le saint dans son second livre réfute quelques objections des novatiens; puis il montre que la pénitence est fausse et infructueuse lorsqu'elle n'est point accompagnée du changement du cœur, dans lequel consiste son essence. « Il s'en trouve, dit-il, auxquels on peut rendre sur-le-champ la communion. Ceuxlà déchargent moins leur conscience qu'ils ne chargent celle des prêtres, auxquels il est ordonné de ne pas donner les choses saintes aux chiens, c'est à dire de ne pas admettre les âmes impures à la table sainte... J'ai trouvé plus de personnes qui ont conservé l'innocence baptismale que je n'en ai vu qui aient fait pénitence après l'avoir perdue... Les péni-

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tents doivent renoncer au monde et se priver d'une partie du sommeil que la nature lui demande, il faut qu'ils interrompent leur repos par des soupirs et des gémissements; qu'ils donnent une partie de la nuit h la prière, qu'ils vivent comme s'ils étaient morts à l'usage de la vie, en un mot qu'ils renoncent à eux-mêmes, et qu'un changement entier annonce leur conversion, etc. » Le saint docteur exhorte les fidèles à la communion fréquente, parceque l'eucharistie est notre pain spirituel et notre nourriture journalière.

I Dans son livre sui- les Mystères, composé en 587, |il instruit les nouveaux baptisés et leur explique lavec une grande clarté les cérémonies du baptême let de la confirmation, ainsi que la doctrine de l'Eglise sur le sacrement de l'eucharistie. On ne peut douter que cet ouvrage ne soit du saint docteur ; il lui est attribué par tous les auteurs, et cela se prouve encore par la première partie de l'ouvrage même. L'auteur après avoir expliqué les anciennes figures de l'eucharistie, comme le sacrifice deMelchisédech, lamanne, l'eau sortie du rocher, lajoute : « Tous direz peut-être : Mais je vois autre chose; comment puis-jc être sûr que je reçois le corps de Jésus*Christ ? Je vais prouver que ce n'est point ce qui a été formé par la nature, mais ce que la bénédiction a consacré, et que la bénédiction est plus puissante que la nature puisqu'elle la change.» Il cite h ce sujet plusieurs miracles, entre autres celui de la verge d'Aaron changée en serpent, et enfin le mystère de l'Incarnation qu'il compare h celui de l'eucharistie. « Une vierge, dit-il, a enfanté, ce qui est contraire h Tordre de la nature;

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or le corps que nous consacrons est né d'une vierge. Pourquoi cherchez-vous l'ordre de la nature dans le corps de Jésus- Christ, puisque Jésus-Christ est né d'une vierge contre l'ordre de la nature? Jésus- Christ avait une chair réelle, qui fut attachée h. la croix et déposée dans le tomheau. Ainsi l'eucharistie est le vrai sacrement de cette chair. Jésus-Christ nous en assure lui-même en disant : Ceci est mon corps. Avant la bénédiction des paroles célestes c'est une autre nature, après la consécration c'est son corps... Si la bénédiction d'un homme est capable de changer la nature des choses, que dirons-nous de la consécration divine, où les paroles du Sauveur luimême opèrent? La parole de Jésus-Christ, qui de rien pouvait faire ce qui n'était pas, n'aura-t-elle pas le pouvoir dechangerce<juiest en ce quin'était pas?» Le saint rqcommande aux nouveaux fidèles de tenir secrets les mystères de leur foi, à cause de l'abus qu'en auraient pu faire les païens. S. Augustin, qui fut baptisé par S. Ambroise en SSy, assista sans doute aux discours que le saint archevêque fît aux néophytes dans ce temps-lh.

Ambroise avait un soin particulier de ne choisir que de dignes ministres de la religion ; on en pourrait citer plusieurs exemples d'après ses propres écrits. Il refusa constamment d'admettre dans le clergé un de ses amis, parcequ'il annonçait quelque légèreté dans sa conduite. Il défendit par la même raison h un de ses clercs de marcher devant lui. Il était persuadé que ses défauts venaient d'une ame mal réglée. Il ne voulait point que les membres de son clergé se mêlassent d'affaires temporelles, et il leur ordonnait de se contenter de leur

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patrimoine, ou, s'ils n'en avaient point, de l'honoraire qu'on leur donnait. Ce fut pour apprendre à tous ses clercs à être véritablement la lumière du monde qu'il composa vers l'an 586 ses trois livres des Offices des Ministres. On trouve aussi dans cet ouvrage des détails sur les principes généraux de la morale évangélique* et qui sous ce rapport conviennent à tous les chrétiens.

L'ordination de S. Honorât, évéque de Verceil, fut une des dernières actions de S. Ambroise. Quelques jours avant sa maladie il prédit sa mort, mais il annonça qu'il vivrait jusqu'à Pâques. Il continua ses études ordinaires, et il entreprit l'explication du psaume XLIII. Pendant qu'il dictait à Paulin, son secrétaire, celui-ci vit sur la tète du saint une flamme qui représentait la forme d'un polit bouclier, et entrait peu à peu dans sa bouche ; son visage devint blanc comme la neige, et ce ne fut que quel-* que temps après qu'il parut dans son état ordinaire. «Je fus, dit Paulin, tellement effrayé que je restai sans mouvement et qu'il ne me fut pas possible d'écrire ce qu' Ambroise me dictait tant que la vision dura. Il répétait alors un passage de l'Ecriture que je me rappelle bien ; ce jour-la il cessa d'écrire et de lire, en sorte qu'il ne put finir d'expliquer le psaume. » Nous avons encore cette explication, qui finit au verset vingt-unième. Le saint était déjà malade quand il la commença, puisqu'au rapport de Paulin il écrivait ses livres de sa propre main.

Ambroise fit encore l'ordination d'un évéque de Pavie, mais ensuite il se trouva si mal qu'il fut obligé de garder le lit. Stilicon, premier ministre d'IIonorius, qui gouvernait l'empire d'Occident^

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fut extrêmement affligé de cette nouvelle, et dit publiquement que si ce grand homme venait à mourir l'Italie était menacée dune ruine prochaine. Il envoya donc au saint ceux qui lui étaient particulièrement attaches, et qu'il croyait avoir le plus de crédit sur son esprit, en les chargeant de l'engager à prier Dieu de lui prolonger la vie. Ils exécutèrent fidèlement leur commission. « Je me suis conduit parmi vous, répondit le saint archevêque, de manière que je ne rougirais pas de vivre plus longtemps; mais je ne crains point de mourir, parceque nous avons un hon maître. » Pendant ce temps-là quatre diacres, qui étaient au bout delà galerie où il était couché, s'entretenaient ensemble du choix du successeur qu'on pourraient lui donner. Ils parlaient si bas qu'à peine pouvaient-ils s'entendre» Lorsqu'ils eurent nommé Simplicien, Ambroise, quoique éloigné, cria par trois fois que Simplicien était vieux, mais homme de bien. Pendant qu'il était en prières il vit le Sauveur qui s'approchait de lui avec un visage riant. Il le dit àBassien, évêque de Lodi, qui priait avec lui, et ce fut de Bassîen que Paulin l'apprit. Ambroise mourut peu de jours après. Le jour de sa mort il eut les mains élevées en forme de croix pendant plusieurs heures; le mouvement continuel de ses lèvres annonçait la continuité de sa prière, mais on ne pouvait entendre ce qu'il disait. S. Honorât, 'évêque de Yerceil, était présent. Etant allé prendre un peu de repos dans une chambre haute, il entendit une voix qui lui cria trois fois : Levez-vous promptement et hâtez-vous, car il va partir. » 11 descendit et administra l'eucharistie au saint. Il l'eut à peine reçue qu'il rendit

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l'esprit. Il mourut la nuit du vendredi au samedi saint, le 4 avril 697, dans la cinquante-septième année de son âge. Il avait été évêque vingt-deux ans et quatre mois. L'antiquité lui a assigné la première place parmi les quatre grands docteurs de FEglise latine.

On célèbre sa fête le 7 décembre, jour auquel il reçut l'ordination épiscopale. Il est nommé en ce même jour, non seulement dans les calendriers de l'Eglise d'Occident^ mais encore dans ceux de l'Eglise d'Orient. Son corps est sous le grand autel de la basilique Ambrosienne à Milan; il avait d'abord été enterré près des reliques de S. Gcrvais et de S. Protais.

Ce fut à son intercession que l'empire fut redevable d'une ^ictoire complète remportée sur les idolâtres. Radagaisc, roi des Goths, très zélé pour le paganisme, forma le projet de détruire le christianisme et de renverser la puissance romaine. Il attaqua l'empire avec une armée formidable vers l'an 4o5. Il fit vœu de sacrifier tous les Romains à ses dieux, et il ne tint pas à lui que l'idolâtrie ne fût rétablie sur ses ruines. Ceux des Romains qui professaient encore le paganisme paraissaient disposés h se révolter, et ils attribuaient les calamités de l'état à l'abolition du culte de leurs prétendues divinités. Cependant les Romains, commandés par Stilicon, remportèrent la victoire sans aucune perte. Radagaise et ses deux fils furent faits prisonniers et mis à mort. Voici de quelle manière ce fait est rapporté par un savant moderne. « Radagaise avait mis le siège devant Florence. Cette ville était réduite à la dernière extrémité lorsque S. Ambroise, qui s'y

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était autrefois retiré, apparut h une personne de la maison où il avait alors logé, et lui promit que la ville serait délivrée le lendemain. Cet homme le dit aux habitants , qui reprirent l'espérance qu'ils avaient entièrement perdue, et le lendemain Slilicon arriva avec son armée. Paulin, qui rapporte ceci, dit l'avoir appris d'une dame de Florence mémo, et c'est une preuve de ce qu'on lit dans Paulin, que Dieu accorda la conservation des Romains aux prières de S. Pierre et de S. Paul, et des autres martyrs et confesseurs que l'Eglise honorait dans l'étendue de l'empire. » Les forces de l'empereur Honorius n'étaient point capables de s'opposer h ce torrent; mais h leur approche Piadagaise, saisi d'une terreur panique, prit la fuite, et son armée fut défaite et entièrement dispersée.

S. Ambroise sut allier un zèle inflexible pour l'observation de la loi de Dieu avec une prudence, une douceur et une charité extraordinaires. Aussi ga"-nait-il tous les cœurs; on connaissait le motif de sa fermeté, et on l'aimait parccqu'elle était tempérée par la plus tendre charité. S. Augustin s'attacha sincèrement à lui la première fois qu'il le vit, quoiqu'il fut encore esclave du monde et de s-os passions. Pouvais-jc, dit-il, faire autrement à la vue d'un homme qui annonçaitime ame si belle et un cœur sibon? Quand quelqu'un se montre notre ami par ses paroles et par toute sa conduite, quand il nous a persuadé que nos intérêts lui sont aussi chers que les siens, toutes les avenues de notre amc lui sont ouvertes; ses avis ne peuvent manquer de faire une impression profonde. Quiconque parle du cœur touche eiTic a cernent celui des autres. Cette vraie

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charité doit caractériser tous les ministres de Jésus- Christ; il faut qu'à l'exemple de S. Ambroise ils ne cherchent autre chose que la gloire de Dieu et le salut des âmes.

M. Olivier, instituteur du séminaire de Saint- Sulpice, où l'on s'applique avec tant de soin à inspirer l'esprit ecclésiastique aux jeunes clercs, avait une dévotion particulière l\ S. Ambroise, et il le proposait pour modèle aux ministres de la religion. K Oh ! s'il y avait encore, dit-il, quelques cœurs comme celui-lh dans l'Eglise, que Jésus-Christ serait glorifié et honoré dans le monde ! Oh ! s'il plaisait à sa bonté et à l'amour qu'il a pour Dieu, son Père, de ressusciter cet esprit ! Et, pour vous dire simplement le désir de mon cœur, il me reste toujours un souhait très ardent d'aller au tombeau de ce saint pour l'invoquer sur l'Eglise, sur le clergé et sur son pauvre serviteur, qui désire de vivre et de mourir pour la gloire du royaume de Dieu. »

S. Ambroise dans les règles qu'il prescrit à l'orateur exige un style simple, clair, plein de Ibrce et de gravité, qui exclue l'affectation et les ornements recherchés. Il est cependant tombé lui-même dans les défauts qu'il blâmait, parceque c'étaient ceux de son siècle; mais les pointes et les jeux d'esprit qu il emploie quelquefois n'empêchent pas qu'on ne trouve dans ses ouvrages beaucoup de force, de pathétique et d'onction. Féneloncile la lettre à Théodose en preuve de la première de ces qualités, et les discours sur la mort de Satyre en preuve de la seconde. Les livres que le saint docteur a travaillés avec soin sont polis, ingénieux, ornés de fleurs et de figures : en général son style est noble, concis,

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sentencieux, étincelant de traits d'esprit, et a toujours une certaine douceur qui charme le lecteur. Ses lettres, celles surtout qu'il écrivît aux empereurs, sont des chefs-d'œuvre ; on y voit que le saint connaissait le monde et les affaires, et qu'il savait s'accommodera tous les rangs.

L'édition des œuvres de S. Ambroise par le cardinal Montalte^ depuis pape sous le nom-de Sixte V, est la plus estimée de toutes les anciennes. Elle a été réimprimée plusieurs fois. D. de Friche et D. Le Nourri, religieux de la congrégation de Saint-Maur, en ont donné une nouvelle qui a effacé toutes les autres, et qui parut h Paris en 1686-1690, 2 voK in-fol. Pilcliard Simon leur a cependant reproché d'avoir laissé dans le texte plusieurs fautes, que Lemeraultj bibliothécaire de Saint Germain-des- Prés, avait entrepris de corriger.

L'édition des œuvres de S. Ambroise par les .bénédictins a été réimprimée h Yenise en 1752 , 4 vol. in-folio.

S. MARTL\,

ÉVÊQUE DE TOrRS.

(il novembre.)

S. Martin, la gloire des Gaules, la lumière de l'Eglise d'Occident au quatrième siècle, naquit à Sabarie, ville de Pannonie, dont on voit encore les ruines sur la rivière de Gunez, dans la Basse-Hongrie, vers les frontières de l'Autriche et de la Styrie, à deux lieues de Sawar sur le Raab. S. Grégoire de Tours met sa naissance en 3i6; Jérôme de Prato

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la met six ans plus tôt. Ses parents le portèrent dès son enfance à Pavie en Italie, où ils se retiraient ; et il reçut dans cette ville sa première éducation. Son père, qui avait servi avec distinction, fut élevé au grade de tribun militaire, qui revient à peu près à celui de colonel ou plutôt de brigadier parmi nous.

Dès ses premières années Martin parut animé de l'esprit de Dieu, et quoique sa famille fût idolâtre il n'avait de goût que pour les exercices de piété. Il allait à l'église malgré ses parents, et il demanda à l'àgc de dix ans d'être inscrit parmi les catéchumènes. On lui accorda la grâce qu'il sollicitait, et il s'en montra digne par son assiduité aux instructions qu'on faisait à ceux qui désiraient le baptême. Il conçut un si ardent amour pour le Seigneur qu'h l'âge de douze ans il forma le projet de se retirer dans un désert, et il l'aurait exécuté si la faiblesse de son âge ne s'y fût opposée. Penser à l'église et aux monastères était la seule chose qui occupât son esprit et son cœur.

Cependant il vint un ordre de- l'empereur qui obligeait les enfants des oITiciers et des soldats vétérans à porter les armes. Le père de Martin découvrit lui-même son fds pour le forcer a suivre une profession qu'il jugeait préférable à toutes les autres. Ainsi Martin, qui avait quinze ans, prêta le serment militaire, et entra dans la cavalerie. 11 se contenta d'un seul domestique, qu'il traitait compie son égal, et auquel il rendait souvent les services les plus humiliants. 11 sut se préserver des vices qui ne déshonorent que trop la plus noble des professions, et il gagna l'estime de tous ceux qui avaient h vivr

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avec lui par sa charité, sa douceur et ses autres vertus. Sa patience et son humilité paraissaient au dessus des forces de la nature humaine, quoiqu'il n'eût point encore reçu le baptême. Les affligés trouvaient en lui un consolateur; il soulageait les indigents et ne se réserrait de ses appointements que ce qui lui était absolument nécessaire pour sa subsistance. S. Sulpice Sévère raconte le trait suivant de sa charité pour les pauvres.

Un jour qu'il était en marche, au milieu d'un hiver si rigoureux que plusieurs personnes moururent de froid, il rencontra a la porte d'Amiens un pauvre presque nu, qui demandait laumône aux passants. Yoyant que ceux qui le précédaient n'avaient point regardé ce malheureux, il pensa que Dieu le lui avait réservé; mais il avait distribué tout ce qu'il possédait, et il ne lui restait plus que ses armes et ses vêtements. Que faire? il coupe son manteau en deux; il en donne la moitié au pauvre et s'enveloppe comme il peut avec l'autre moitié. Quelques-uns de ceux qui le virent en cet état se mirent à le railler; mais d'autres, frappés du motif qui l'avait fait agir, furent saisis d'admiration et se reprochèrent secrètement de n'avoir pas assisté le pauvre. La nuit suivante Martin vit en songe Jésus- Christ couvert de cette moitié de manteau qu'il avait donnée, et il l'entendit dire à une troupe d'anges qui l'environnaient : « Martin, qui n'est encore que catéchumène^ m'a couvert de ce manteau. »

Cette vision lui inspira un nouveau zèle pour la gloire de Dieu. Il demanda le baptême, qu'il reçut dans sa dix-huitième année. 11 resta cependant encore près de deux ans à l'armée; il le fit à la prière

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de son tribun, avec lequel il vivait dans une étroite amitié, et qui lui avait promis de renoncer au monde quand le terme de sa commission serait expiré. Pendant cet intervalle il ne pensa qu'aux obligations de son baptême, et il n'avait presque plus que le nom de soldat ; il attendait avec la plus vive impatience le moment où il ne vivrait plus que pour Dieu.

Les Germains ayant fait une irruption dans les Gaules, on assembla les troupes pour marcher contre eux. Il y eut à cette occasion une distribution de largesses faite aux soldats. Martin, qui pensait à sa retraite, eut la délicatesse de ne pas vouloir participer h des récompenses qui supposaient une continuation de service. Il demanda donc que ce qui devait lui revenir fut donné à quelque autre, et il sollicita en même temps la liberté de ne plus servir que sous les étendards de Jésus-Christ. Comme on luî*'reprochait d'agir par la crainte de se trouver à la bataille qui devait se donner le lendemain, il répondit avec intrépidité : « Si c'est à la lâcheté qu'on attribue ma conduite, je demande h paraître à la tête de l'armée sans armes, sans bouclier et sans autre défense que celle du nom de Jésus-Christ et du signe de la croix. Je me précipiterai au milieu des escadrons les plus épais de l'armée des ennemis. » La nuit même les barbares demandèrent la paix. Martin obtint alors facilement sa retraite.

Il se retira auprès de S. Ililaire, qui fut élevé dans la suite sur le siège de Poitiers en 553 ou 554. Ce grand évêque connut bientôt le mérite extraordinaire de Martin ; il voulut, pour l'attacher h son diocèse, l'ordonner diacre; mais le saint par hu-

l86 s. MARTIN, ÉVEQUE.

milité refusa cet honneur ; il consentit seulement h se laisser ordonner exorciste. Il avait un grand désir de revoir ses parents, qui étaient en Pannonie. Il obtint de S. Hilaire la permission de faire ce voyage, après avoir promis de revenir à Poitiers. II tomba en passant les Alpes entre les mains d'une troupe de voleurs. Un d'entre eux levait déjà son sabre pour le tuer^ mais un de ses compagnons lui retint le bras. Ils furent tous remplis d'admiration pour la modestie et Tinlrépidilé de Martin. Ils lui demandèrent qui il élaitj et s'il n'avait pas été saisi de frayeur; le saint leur répondit qu'il était chrétien, qu'il n'avait jamais été plus tranquille que dans celte circonstance, qu'il connaissait la bonté du Dieu qu'il adorait, que ce Dieu protégeait ses serviteurs à la vie et à la mort, et que cette protection éclatait surtout dans les grands dangers. Il ajouta que pour eux ils avaient tout à craindre, puisque la vie criminelle qu'ils menaient les rendaient indignes de la miséricorde de Jésus-Christ. Ce discours ne fit qu'augmenter l'admiration des voleurs. Celui qui avait voulu tuer le saint le suivit, embrassa la religion chrétienne, se fit moine, et raconta depuis le fait qui avait donné lieu à sa conversion. Martin continua sa route par Milan. Il convertit sa mère et plusieurs autres personnes de Pannonie ; mais il ne put déterminer son père à sortir des ténèbres de l'infidélité.

Etant en Illyrie, il combattit les ariens avec beaucoup de zèle. Ces hérétiques, qui n'étaient point accoutumés à trouver des contradicteurs, le maltraitèrent publiquement, et le chassèrent du pays. Lorsqu'il fut en Italie il apprit que les mêmes héré-

s. MARTIN, ÉvÊQtJE. 187

' tiques opprimaient l'Egiise des Gaules, et qu'ils t étaient venus h bout de faire exilerS. Hilaire. Il se choisit une retraite auprès de Milan, et y pratiqua tous les exercices de la vie monastique. Auxence, arien furieux qui avait usurpé le siège dans cette ville, fut alarmé du zèle que Martin faisait paraître pour la doctrine du concile de Nicée; il l'obligea de sortir du diocèse de Milan. Un vertueux prêtre avec lequel le saint avait fait connaissance voulut l'accompagner. Ils allèrent se cacher l'un et l'autre dans une petite île appelée Galinaire, sur la côte de Ligurie ou de Gènes, prèsd'Albenga. Ils y vécurent dans une grande abstinence, ne se nourrissant que de racines et d'herbes sauvages. Il arriva une fois à Martin de manger une quantité considérable d'ellébore, plante qu'il ne connaissait point et qu'il ne savait pas être un véritable poison. Il en fut incommodé au point qu'il pensa mourir. Il mit sa confiance en Dieu, et ses prières lui méritèrent une prompte et enlièregutTison.

Ayant appris en 36o que S. Hilaire retournait dans son diocèse, il se rendit à Rome dans l'espérance de l'y voir r mais le saint évêque était parti de cette ville quand il y arriva. Il se mit sur-lechamp en route, et le joignit. S. Hilaire le reçut avec les plus vives démonstrations d'amitié, et le mena à Poitiers avec lui. Comme il connaissait son attrait pour la solitude il lui donna un petit terrain appelé Locociagum, aujourd'hui Ligugé, h deux lieues de la ville. Martin y bâtit un monastère, qui subsistait encore dans le huitième siècle. Il paraît que c'est le premier monastère qui ait été construit dans les Gaules. Parmi ceux qui y furent reçus était un ca-

l88 s. MABTIN, ÉVÊQrE.

téchumène sur lequel notre saint commença d'exercer le pouvoir qu'il avait d'opérer des miracles.

Martin était absent depuis trois jours pour des affaires qui concernaient la gloire de Dieu. Pendant cet intervalle le catéchumène fut pris d'une fièvre violente et mourut subitement sans avoir reçu le baptême. Martin en arrivant trouve ses moines dans une grande affliction et prêts h enterrer le mort. Il fond en larmes et fixe les yeux sur le cadavre; puis sentant une inspiration divine, il fait sortir tout le monde de la cellule : alors, comme un autre Elisée, il s'étend sur le mort et prie quelque temps avec beaucoup de ferveur; il s'aperçoit que sa prière est exaucée; il se relève et reste auprès du mort, qui commence h remuer ses membres et ouvre enfin les yeux. On le baptise aussitôt, et il vécut plusieurs années depuis. Ce catéchumène ressuscité raconta que son ame séparée de son corps avait comparu devant le tribunal du souverain juge, et avait été condamnée h. une affreuse prison ; mais que, deux anges ayant représenté que Martin priait pour elle, le juge avait ordonné qu'elle allât ranimer le même corps. Le saint rendit aussi la vie de cette manière à l'esclave d'un homme riche du voisinage qui s'était pendu.

Ces deux miracles ajoutèrent un nouvel éclat h la réputation de sainteté dont Martin jouissait. La ville de Tours voulut l'avoir pour pasteur. S. Gratien, venu de Piome avec S. Denis de Paris en 200, en avait été le premier apôtre et le premier évêque. Il gouverna cette église cinquante ans, selon S. Grégoire de Tours. S. Lidoire lui succéda, mais après une vacance de plusieurs années. Ce saint évêque

s. MARTIN, ÉVEQUE. 1 ^f)

étant mort, il fut résolu de donner son siège à Martin. On l'élut vers l'an 071 ou 5 70, suivant S. Jérôme de Prato. Il fallut avoir recours à un pieux stratagème pour le tirer de son monastère. S'étant présenté à la porte afin de donner sa bénédiction h un malade, on se saisit de lui, et on le conduisit à Tours sous bonne garde. Quelques évêques du voisinage, qui avaient été appelés pour assister à l'élection , avaient tâché d'exclure Martin en disant qu'il ne convenait pas de conférer la dignité épiscopale à un homme dont Texlérieur était si commun et si négligé; mais un pareil discours ne servit qu'à les couvrir de confusion. La simplicité qu'ils blâmaient dans le serviteur de Dieu faisait son éloT. Martin fut installé dans la chaire épiscopale à la grande satisfaction du peuple et du clergé.

Le nouvel évêque ne changea rien dans sa manière de vivre; il se logea dans une petite cellule près de l'église: mais comme il était souvent interrompu paries visites qu'il recevait il se relira dans un monastère qu'il fit bâtir dans le voisinage delà ville. C'est la célèbre abbaye de Marmoutier^ la plus ancienne qu'il y ait en France, et qui appartient à la congrégation de Saint-Maur. Le heu où ce monastère fut bâti était alors un désert situé entre un rocher et la Loire , et l'on ne pouvait y arriver que par un chemin fort étroit. Martin habitait dans une cellule faite de bois; quelques autres moines en avaient de semblables, mais la plupart avaient pour demeures des trous creusés dans le roc. On voit encore une de ces espèces de cellules où l'on dit que S. Martin logea quelque temps.

On compta bientôt dans le monastère jusqu'à TOME nu f.

igO s. MARTIN, ÉVÉQUE.

quatre- vingts religieux. Personne n'y possédait rien en propre. Il était défendu de rien vendre ou acheter, quoique les anciens moines eussent la liberté de tirer de leur travail de quoi pourvoir à leur subsistance. On employait les plus jeunes à copier des livres ; les plus âgés ne s'occupaient que de la prière et des exercices spirituels. Tous ne sortaient de leurs cellules que pour aller à l'oratoire où l'on s'assemblait pour la prière publique. Ils mangeaient ensemble une fois le jour sur le soir. L'usage du vin était seulement permis aux malades. Leurs vêtements étaient grossiers et faits ordinairement de poil de chameau. Il y avait cependant parmi eux plusieurs personnes de qualité qui avaient été élevées avec délicatesse. On tira un grand nombre d'évêques de ce monastère, parccque les villes désiraient avoir des pasleurs formés par S. Martin.

Malgré l'amour que le saint avait pour la retraite il n'en était pas moins exact a visiter son diocèse. Auprès de son monastère étaient une chapelle et un autel qu'on avait érigés sur le tombeau d'un prétendu martyr. La dévotion attirait un grand concours de peuple en ce lieu; mais S. Martin ne voulut point y aller prier qu il n'eût constaté la vérité des reliques qu'on y vénérait. Les informations qu'il fit auprès des anciens de son clergé augmentèrent encore ses doutes. Il se rendit au lieu dont il s'agit avec quelques-uns de ses religieux. Etant sur le tombeau, il pria Dieu de lui faire connaître qui avait été enterré en cet endroit; puis se tournant à gauche il vit un spectre hideux, auquel il commanda de parler. Le spectre dit son nom, et le saint évêque comprit que c'était un voleur supplicié pour ses

s. MARTIN, EVEQUE. igi

crimes que le peuple honorait comme martyr. Il fut le seul qui vit le spectre ; les autres entendirent seulement sa voix. Il fît démolir l'autel, et par là mit fm h la superstition. Cet exemple , ainsi que ceux de S. Grégoire-le-Grand et de S. Charles Borromce, doivent exciter la vigilance des premiers pasteurs sur le discernement des vraies reliques d'avec les fausses.

Il était réservé à S. Martin d'achever de détruire l'idolâtrie dans le diocèse de Tours et dans les autres parties des Gaules. Peu de temps après qu'il eut été élu évêque il fut obligé d'aller à la cour de Talenlinien I". Il est probable que ce voyage eut pour motif quelques affaires qui regardaient les temples des païens. Valentinien faisait sa résidence la plus ordinaire dans les Gaules. C'était un prince plein de bravoure, mais peu maître de ses passions: on l'accuse surtout d'orgueil et de dureté. Quoiqu'il eût montré du zèle pour le christianisme sous le règne de Julien l'Apostat, il parut depuis en certaines occasions trop favorable à l'idolâtrie; on eut même lieu de croire qu'il était trop indifférent en matière de religion, et on cite en preuve le trait suivan l entre plusieurs autres. L'iiglise n'admettait les comédiens au baptême que quand ils avaient quitté cette profession. Les païens craignaient que ceux-ci n'embrassassent le christianisme, parcequ'ils se voyaient enlever par \l\ des personnes^ qui contribuaient aux divertissements publics. Valentinien, pour entrer dans leurs vues, porta une loi qui ordonnait d'avertir les magistrats lorsqu'un comédien demanderait le baptême en maladie, afin <iu'ils le fissent visiter ; et ceux-ci étaient autorisés

ig2 S. MARTIN, ETKQUE.

à empêcher qu'on ne le baptisât, à moins que sa vie ne fût véritablement en danger.

L'empereur, informé que Martin venait solliciter en faveur de la religion chrétienne quelque chose qu'il était résolu de ne point accorder, défendit de le laisser entrer dans son palais. L'impératrice Justine, vendue au parti des ariens, mit tout en œuvre de son côté pour prévenir le prince contre le saint évoque. Ainsi les tentatives que fit Martin deux ou trois fois dans la vue d'obtenir une audience n'eurent aucun succès. Il eut recours à ses armes ordinaires : il s'adressa au ciel, joignant à la prière des mortifications rigoureuses. Le septième un ange lui ordonna d'aller au palais sans rien craindre. Il obéit ; les portes étant ouvertes, il entra sans éprouver la moindre résistance, et parvint jusqu'h l'empereur. Le prince, furieux de ce qu'on lui avait permis d'entrer, ne daigna point se lever; mais il se leva bientôt malgré lui, parceque le feu prit à son siège. Persuadé que le pouvoir céleste était intervenu en cette occasion, il embrassa le saint h diverses reprises, et lui accorda tout ce qu'il demandait, lui laissant à peine le temps d'exphquer l'objet de sa requête. Il lui donna plusieurs audiences, et l'admit souvent h sa table. Il lui offrit de riches présents lorsqu'il partit pour retourner dans son diocèse ; mais le saint les refusa avec modestie, pour ne point aller contre cet amour de la pauvreté dont il faisait profession. Ceci doit être arrivé avant l'année 076, dans laquelle l'empereur mourut.

Martin renversa les temples des idoles, et fit abattre plusieurs arbres que les païens regardaient comme sacrés. Après avoir démoli un de ces tem-

s. MARTIN, ÉVEQUE. 1 9O

pics qui était fort ancien, il se proposa de faire couper un pin qui était devant. Les prêtres et d'autres païens s'y opposèrent ; ils y consentirent cependant h la fin, mais à condition qu'ils abatteraient l'arbre eux-mêmes, et que Martin, qui avait tant de confiance au Dieu qu'il prêchait, resterait dessous à l'endroit où ils le placeraient. Le saint évêque, qu'une inspiration divine conduisait dans ces événements extraordinaires, accepta la condition, se laissa lier et mettre du côté que l'arbre penchait : mais lorsque le pin tombant semblait devoir l'écraser il fit le signe de la croix, et l'arbre tomba du côté opposé. Les spectateurs, frappés du prodige, demandèrent tous à être admis au nombre des catéchumènes par l'imposition des mains. Une autre fois, comme il allait détruire un temple dans le pays des /Edul, aujourd'hui le territoire d'Autun> les païens se jclèrcnt sur lui avec fureur, et l'un d'entre eux leva son sabre pour le tuer. Martin ôte son manteau et présente son cou ù ce malheureux. Le païen, miraculeusement cITrayé» tombe h ses pieds et lui demande pardon. Son zèle l'exposa dans plusieurs autres occasions au danger de perdre la vie. Il bâtit des églises ou des monastères à la .place des temples qu'il avait détruits, et continua d'opérer des miracles.

Etant h Trêves, il guérit une fille paralytique qui était près de mourir en faisant tomber dans sa bouche quelques gouttes d'une huile qu'il avait bénite. Il délivra aussi du démon un esclave appartenant à Tétradius, qui avait été proconsul. En revenant de Trêves il passa par Paris; il guérit un lépreux h la porte de cette ville en l'embrassant et en lui don-

194 !?• MARTIN, ÉVÊQLE.

nant sa bénédiction. îl suffisait pour rendre la santé aux malades de leur faire toucher les fils des vêtements du saint évêque de Tours.

Lorsqu'il allait à Chartres il passa par un village dont les habitants étaient idolâtres. Ils accoururent tous cependant pour le voir. Le saint évêque, touché d'une tendre compassion pour ce pauvre peuple, leva les yeux au ciel, et pria Dieu de l'éclairer. Il leur parla ensuite des vérités du salut avec tant de force et d'onction qu'on vit clairement que c'était le Saint-Esprit qui parlait en lui. Une femme qui Venait de perdre son fils luiique le lui apporta en le suppliant d'obtenir du Dieu dont il était Tami qu'il fût rendu h la vie. Martin, voyant qu'un miracle opéré en cette circonstance pourrait avoir des suites heureuses pour la conversion de ces bonnes gens, fit sa prière, ressuscita l'enfant en présence de tout le peuple et le rendit à sa mère, qui fut tout à la fois remplie d'étonnement et de joie. Les habitants du village, frappés de ce miracle, s'écrient qu'ils adorent le Dieu de .Martin ; ils se prosternent à ses pieds, ils le prient de les instruire et de les préparer à la réception du baptême. Le saint eut pUis de joie de la conversion de ces âmes qu'il n'en aurait eu de tout avantage temporel.

Paulin de Noie, si connu par son éminenle sainteté^fut attaqué d'un mal d'yeux très violent, et une cataracte commençait à se former. ^lartin le toucha avec un pinceau, et la maladie disparut sur-lechamp. Il est probable que ce lait arriva à ^ icnne, où S. Paulin vit S. Martin avec S. Yictrice, comme nous l'apprenons de sa lettre à ce dernier. On trouve dans Sulpice Sévère l'histoire de plusieurs

s. MARTÏN, ÉVÊQUE. igS

autres miracles opérés par notre saint. Lorsqu'il chassait les démons ce n'était point par des menaces et des commandements, comme les autres exorcistes; il prenait un rude cilice, il se couvrait de cendres; puis se prosternant par terre il priait avec ferveur, et les démons étaient forcés de se retirer. Il eut aussi, suivant Sulpice Sévère, le don de prophétie, et fut favorisé d'un graud nombre de visions et de révélations. Sa prudence extraordinaire, qui éclatait surtout dans le discernement des esprits, était le fruit de son humilité profonde, de la parfaite pureté de son cœur, de son amour pour la prière et la contemplation: de là cette facilité avec laquelle il découvrait les illusions et les pièges de l'esprit de ténèbres.

Un jour qu'il priait dans sa cellule le démon se fit voir cl lui environné de lumière, revêtu d'habits éclatants, une couronne d'or et de pierres précieuses sur la tête, enfin avec un extérieur tout propre h tromper quiconque n'aurait pas été sur ses gardes; il lui dit deux fois qu'il était Jésus- Christ : mais comme l'humilité est un moyen efficace pour découvrir les artifices du malin esprit, qui n'est qu'orgueil, Martin ne tarda pas h être assuré que c'était l'ange de ténèbres qui lui apparaissait,, il lui adressa ces paroles : « Le Seigneur Jésus n'a point dit qu'il dut venir couvert de pourpre, ni couronné d'un diadème. Je ne regarderai donc jamais comme Jésus-Christ celui qui ne me présentera pas les symboles du Sauveur souflVant, et qui ne portera point sur son corps les marques de la croix.» A ces mots le démon disparut, et laissa Ja cellule remplie d'une odeur insupportable.

196 s. MARTIN, ÉVÊQUE,

Tandis que S. Martin était occupé de la propa gation du royaume de Jésus-Christ l'empire d'Occident fut agité par d'horribles secousses. Les légions romaines proclamèrent Maxime empereur dans la Grande-Bretagne, en 585. Maxime passa dans les Gaules, se fit reconnaître par l'armée et établit à Trêves le siège de son empire. Il défit près de Paris Gratien, qui fut trahi par ses propres soldats, et assassiné h Lyon par Andragathius le 2 5 août de l'année 585. Dans le même temps les priscillianistes troublaient les Églises d'Espagne et des Gaules. Ces hérétiques renouvelaient diverses erreurs de Simon le Magicien, des gnostiques et des manichéens, ils ne se faisaient point de scrupule de la dissimulation et du mensonge, et leur maxime favorite était qu'on pouvait jurer et même se parjurer, pourvu qu'on ne trahît point le secret du parti. Ithace, évéque espagnol, le plus ardent de leurs accusateurs, alla trouver Maxime à Trêves. Il y fut joint par ïdace, son collègue. Le nouvel empereur le reçut favorablement, et fit venir d'Espagne les chefs des hérétiques pour les confronter avec leurs accusateurs.

S. Martin se trouvait aussi pour lors à Trêves. Il y venait demander la grâce de plusieurs personnes que leur attachement h Gratien avait fait condamner à mort. Parmi ceux qui étaient à la cour le plus grand nombre cherchait à capter la bienveillance du prince par les manèges de l'adulation. Mais le saint évêque de Tours sut maintenir l'autorité que lui donnait son caractère ; il imita la fermeté de S. Ambroise, qui était venu en ambassade à Trêves de la part de Yalentinien II, frère de

s. MARTIN, ÉVÊQUE. I97

Gratien, lequel possédait toujours l'Italie. Quoique Martin fût sujet de Maxime, ce que n'était pas S. Ambroise, il montra une grande répugnance h communiquer avec ce prince; il refusa même longtemps de manger à sa table, en disant avec une sainte hardiesse qu'il ne pouvait manger avec un homme qui en avait privé un autre de la vie. Maxime protesta qu'il n'avait accepté l'empire que parcequ'il y avait été forcé par l'armée ; que ses incroyables succès paraissaient manifester la volonté de Dieu, et que de tous ses ennemis aucun n'avait perdu la vie à moins qu'il n'eut été tué en combattant. Le saint se rendit h la fin. Maxime en fut si satisfait qu'il regarda ce jour comme un jour de fête. Il fit inviter en même temps les personnes les plus considérables de sa cour, entre autres son oncle et son frère, qui étaient comtes tous deux, et le préfet du prétoire. Martin fut placé à côté de Tempereur, et le prêtre qui l'accompagnait entre les deux comtes. Au milieu du repas un officier, selon l'usage, présenta la coupe h l'empereur. Maxime ordonna de la présenter Ix Martin, de la main duquel il comptait la recevoir; mais l'évêque, ayant bu, la donna h. son prêtre, comme à la personne la plus digne de l'assemblée. Cette action fut extrêmement applaudie de l'empereur et de toute sa cour.

L'impératrice, qui était toujours restée assise aux pieds du saint pour écouter ses discours, voulut aussi le faire manger h sa table, et elle invita l'empereur h ce repas. Martin y consentit après beaucoup de résistance ; car, quoiqu^il eût plus de soixante-dix ans, il ne conversait jamais avec les

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femmes, h moins que la nécessité ou la charité ne l'y obligeât : mais il crut devoir en cette circonstance s'écarter de la règle générale ; il avait d'ailleurs des grâces à demander, comme la délivrance de plusieurs prisonniers, le rappel d'un grand nombre d'exilés et la restitution des biens qu'on avait injustement confisqués. L'impératrice voulut ellemême servir Martin à table.

Cependant S. Martin, S. Ambroisc ne voulaient point communiquer avec Ithace ni avec les évoques qui lui étaient al tachés, parcequ'ils poursuivaient criminellement les hérétiques. Ils savaient que l'Eglise avait eu toujours en horreur l'elTusion du sang de ceux même qui ne méritaient pas de vivre, et qu'elle n'avait jamais soulFert que le clergé prît part h de semblables procédures. Aussi Martin reprocha- t-il continuellement h Ithace la conduite qu il tenait, et le pressa-t- il de se désister de son accusation. Il pria également Maxime de laisser la vie aux coupables, alléguant pour raison qu'il suf fisait qu'ils eussent été déclarés hérétiques et excommuniés par les évéques, et que d'ailleurs il n'y avait point d'exemple qu'une cause purement ecclésiastique eut été portée devant un juge séculier. Ithace, loin d'écouter les avis de l'évêque de Tours, i accusa d'hérésie. C'était ainsi qu'il en usait ii 1 égard de ceux dont la vie lui paraissait trop austère. Pour Maxime, il fit attention aux remontrances de S. Martin; on n'entama point l'affaire des priscillanistes tant que le saint évêque fut a Trêves: l'empereur promit même que les personnes accusées ne seraient point condamnées à mort.

Mais à peine Martin était-il parti de Trêves que

s. MARTIN, ivÊQUE. 199

Maxime changea de sentiments. Il confia l'affaire des priscillianîsles k Evode, qu'il avait fait préfet du prétoire. Priscillien fut convaincu par son propre aveu de plusieurs crimes, comme d'avoir tenu des assemblées nocturnes avec des femmes de mauvaise vie; d'avoir prié nu, etc. Non seulement Ilhacefut son accusateur, mais il assista encore à la question qu'on lui fit subir. Il se retira cependant ensuite, et ne voulut point être présent lorsque la sentence de mort fut prononcée. Evode mit toute la procédure sous les yeux de Maxime, qui jugea Priscillien et ses complices dignes du dernier supplice; après quoi il prononça la sentence. Priscillien, Féliclssime et Armlus, ses deux clercs, un laïque nommé Latrocinius, et Euchrocle eurent la tête tranchée. Instance, qui avait été condamné par le concile de Bordeaux, fut exilé dans les îles de Syline, au-delà de la Grande-Bretagne. Peu après on condamna h mort les diacres Afarinus et Aurélius : Tibérien fut aussi envoyé dans les îles de Syline, après que ses biens eurent été confisqués. On punit plusieurs autres personnes pour leur attachement h la même cause.

Ithaceetles é/êquesdeson parti éprouvèrent la protection do l'empereur, en sorte que plusieurs de ceux qui désapprouvaient leur conduite n'osaient les condamner. Il n'y eut qu'un évêque nommé Théognoste qui se déclara publiquement contre les ithacicns : ceux-ci engagèrent l'empereur h en voyer des tribuns en Espagne pour rechercher les hérétiques avec ordre de priver de la vie et de leurs biens ceux qu'ils découvriraient. On croit que plusieurs innocents furent enveloppés dans celte prc-

200 S. MARTIN, KVEQUE.

scription. Il suffisait en effet d'avoir l'air pâle on un extérieur néglige pour être soupçonné d'hérésie par les ithaciens.

Lorsque l'ordre dont nous parlons eut été expédié on apprit que Martin revenait à Trêves, et qu'il était sur le point d'arriver. L'utilité de l'Eglise et la charité l'obligèrent d'y faire plusieurs voyages. Cette circonstance causa de vives alarmes aux ithaciens. Voyant que l'évêque de Tours ne voulait point communiquer avec eux, ils dirent à l'empereur que si l'autorité de Martin venait à l'appui de l'opiniâtreté de Théognosie c'en était ûiit de leur réputation. Maxime représenta au saint avec douceur que si les hérétiques avaient été condamnés par les juges séculiers c'était pour leurs crimes. Comme Martin paraissait peu touché de ses représentations , et qu'il insistait sur ce que les évêqucs avaient provoqué Li procédure, le prince se retira fort en colère, et ordonna de mettre h mort ceux dont le saint demandait la grâce. L'évêque intercédait surtout en faveur du comte Aarsès et du gouverneur Leucadius , qui n'avaient d'autre crime que leur attachement au parti de Gratien. Martin voulait encore prévenir l'envoi des tribuns en Espagne, et par là sauver la vie non seulement aux hérétiques^ mais même h plusieurs catholiques.

En refusant de communiquer avec les ithaciens il se proposait d'empêcher les suites du scandale qu'ils avaient donné. D'un autre côté, comme ils n'avaient point été excommuniés, il ne violait aucun canon en communiquant avec eux. Quel parti prendra-t-il dans cette extrémité ? Il va trouver l'empereur, auquel il promet de communiquer avec

s. MARTIN, ivÊQUE. 201

les itliaclens pourvu que les personnes condamnées aient la vie sauve et que les tribuns envoyés en Espagne soient rappelés. Ce qu'il demandait lui fut accordé. Le lendemain les ithaciens devaient sacrer Félix, nouvellement élu évêque de Trêves. Martin communiqua avec eux en cette occasion. Le jour suivant il partit de Trêves, mais en se reprochant la condescendance qu'il avait eue. Etant environ à deux lieues de la ville , il se mit en prières dans un bois près d'Andethanna , aujourd'hui Echternach. Un ange vint le consoler en lui disant qu'il avait raison de s'affliger de sa condescendance, mais que la charité qui l'avait fait agir le rendait excusable. Sulpice Sévère ajoute que le saint disait à ses disciples les larmes aux veux que depuis ce temps-là il éprouvait plus de difllcultés et était obligé de faire de plus longues prières qu'auparavant pour chasser les démons. C'est ainsi qu'une faiblesse occasionne souvent la soustraction des grâces sensibles jusqu'à ce qu'elle ait été réparée par la componction et l'humilité ; souvent aussi ces soustractions ne sont que des épreuves dans les desseins de Dieu.

S. Martin, arrivé à Tours, fut reçu par son peuple comme un ange tutélaire. Quoique avancé en âge, il ne diminua rien de ses austérités ni de ses travaux apostoliques. Il continua jusqu'à la fin de sa vie de confirmer par des miracles la doctrine qu'il prêchait. i\ous apprenons toutes ces particularités de Sulpice Sévère. Ce grand homme, en renonçant au monde, choisit d'abord pour le lieu de sa retraite une petite maison qu'il avait dans un village appelé Primuliacet depuis Mont-Primlau, sur les frontières

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de r Aquitaine OU du Languedoc. Il alla visiter Martin pour le consulter sur les affaires de sa conscience. A sou arrivée le saint lui donna à laver ainsi qu'à ceux qui l'accompagnaient ; il leur fit servir un repas frugal, et il les entretint de matières spirituelles. Ses discours avaient pour objet de leur inspirer du mépris pour les plaisirs des sens, pour les vanités du monde et pour tout ce qui pouvait les empêcher de se donner entièrement à Jésus-Christ. Le soir il leur lava les pieds de ses propres mains.

Sulpice Sévère observe que, quoique S. Martin ne fut pas versé dans les lettres humaines, ses discours étaient clairs, méthodiques, pleins de force, d'énergie cl d'onction ; qu'il avait un talent particulier pour résoudre les questions les plus difliciles ; une grande présence d'esprit pour répondre aux questions qu'on lui proposait sur les voies de la vie int('rieure , cl qu'il donnait toujours de sages conseils ; que personne ue réiul ail Terreur cl n'exposait la vérité d'une manière plus solide et plus persuasive; qu'on remarquait dans tous ses discours un grand fonds de bon sens, de connaissances , de pénétration; qu'il s'exprimait toujours avec une grande pureté de langage, et qu'il mêlait à ioul cela un ton de gravité, de modestie et d liumiHté qu'on ne pourrait représenter; mais ses exhortations à la vertu tiraient de ses exemples et de ses miracles une nouvelle force à laquelle personne ne résistait. Jamais on ne le vit en colère ni troublé de la moindre passion; il conservait la même égalité d'ame dans tous les événements. Toujours Jésus-Clirist était dans sa bouche et dans son cœur. On ne se lassait point d'admirer son humilité, sa douceur, sa

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piété, sa compassion pour tous les hommes. 11 ne voulait point juger le prochain , et autant qu'il lui était possible il interprétait les actions d'auirui en bonne part. Lorsque ses ennemis cherchaient à lui nuire et le persécutaient il se contentait de pleurer sur leurs péchés, et ne se vengeait d'eux que par des bienfaits. Il ne perdait aucun instant de la journée, et souvent il passait les nuits à travailler ou h prier. Il couchait sur un ciHce étendu par terre, et ne prenait de repos qu'autant que la nécessité l'y forçait. Au miHeu de ses occupations extérieures son cœur n'éprouvait aucune dissipation, et il s'était accoutumé à ne jamais perdre de vue la présence de Dieu. Tout ce qu'il rencontrait lui fournissait l'occasion de se sanctifier ou de donner aux autres des leçons de verlu. Voyant un jour une brebis nouvellement tondue, il dit agréablement h ceux qui étaient avec lui : « Celte brebis a rempli le texte de l'Evangile; elle ava't deux habits, elle en a donné un à celui qui n'en avait point : faisons de même. » A la vue d'un homme couvert de haillons qui gardait des pourceaux, il s'écria : « voiià Adam chassé du paradis; dépouillons-nous du vieil Adam pour nous revêtir du nouveau. » Une autre fois il arriva sur le bord d'une rivière où des oiseaux chei^ cliaieiit à prendre du poisson : « Yous voyez, di[il, l'image des ennemis de notre salut : ils sont en embuscade pour prendre nos âmes et en faire leur proie. » Il ordonna aux oiseaux de se retirer, ce qu'ils firent à l'instant. Il inspirait à ses disciples les sentiments dont il était pénétré, afin que Jésus- Christ vint dans leurs âmes et que, les trouvant dignes de lui, il y fit sa demeure. C'était par la pra-

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