‹ Vies choisies des principaux saints (volume 3)Chapitre 39 sur 73 · ARCHEVÊQUE DE CONSTANTINOPLE ET DOCTEUR · texte numérisé non relu

ARCHEVÊQUE DE CONSTANTINOPLE ET DOCTEUR

DE l'Église.

(27 janvier. )

Cet incomparable docteur mérita par la force et par les charmes de son éloquence le surnom de Chrysostome ou de Bouche d'or. Mais il y a des titres bien plus glorieux qui lui assurent une place distinguée parmi les plus grands pasteurs et les plus illustres saiuts de l'Eglise; je veux dire celte tendis piété qui fut l'ame de toute sa conduite, ce courage inébranlable et ce zèle intrépide qu'il fît paraître en défendant la cause de Dieu.

Jean naquit à Antioclic, capitale de TOrient, vers Tan 354. Il perdit dans un âge encore tendre son père, nommé Second, qui était maître de la cavalerie ou premier commandant des troupes de l'empire en Syrie. Anlhuse , sa mère , quoique devenue veuve à vingt ans , ne voulut point passer h de secondes noces; elle se chargea elle-même du soin d'inspirer les premiers principes du christianisme h ses enfants. Jamais femme ne fut plus digne de porter le nom de mère : les païens euxmêmes ne pouvaient se lasser d'admirer ses vertus, et l'on entendit un célèbre sophiste s'écrier en parlant d'elle : « Quelles merveilleuses femmes se trouvent parmi les chrétiens ! » En même temps qu'elle travaillait à former ses enfants h la piété, et à leur faire sentir le néant de toutes les choses mondaines^ elle s'appliquait aussi à leur conserver le bien de leurs ancêtres, en le gérant avec une éco-

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nomie pleine de sagesse et de désintéressement. Lorsque le temps de donner des maîtres à son fds fut arrivé elle se comporta en mère parfaitement convaincue qu'il faut toujours choisir les meilleurs. Jean étudia l'éloquence, qui frayait alors la route aux plus éminentes dignités de l'état , sous Libanius, le plus célèbre orateur de son siècle. Ses progrès furent si rapides et si surprenants qu'il fut bientôt en état d'égaler et même de surpasser son maître. Libanius, voulant donner un jour une idée de la merveilleuse capacité de son disciple, lut dans une assemblée de connaisseurs une déclamation que Jean avait composée à la louange des empereurs. Celte lecture fut écoulée avec les plus grands applaudissements et avec ces transports qui sont le langage de l'admiration. «Heureux le panégyriste, s'écria Libanius, d'avoir de tels empereurs à louer! heureux aussi les empereurs d'avoir régné dans un temps où le monde possédait un si rare trésor ! » Ce sophiste prouva encore avant que de mourir quelle estime il faisait de notre saint. Ses amis lui ayant demandé dans sa dernière maladie lequel de ses disciples il voulait avoir pour successeur : « Je nommerais Jean, répondit-il, si les chrétiens ne nous Teussent enlevé. » Notre saint étudia la philosophie sous Andragalhius, et il fournit cette carrière avec autant de succès qu'il avait fourni celle de l'éloquence ; aussi avail-il cette justesse, cette pénétration et cette '^vivacité d'esprit qui assurent l'avantage dans les disputes. Il ne faut pourtant pas s'imaginer qu'il se bornât aux sciences purement humaines: sa principale occupation était de se bien pénétrer des maximes de Jésus-Christ, de s'exer-

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cer à la pratique de l'humilité et delà mortification, et de travailler à vaincre tous les penchants déréglés de la nature. Il avait un tempérament qui le portait à la colère; mais il vint à bout d'en réprimer les saillies et d'acquérir celte douceur si recommandée dans l'Évangile. A cette vertu il joignait une aimable modestie , une tendre charité pour le prochain et une conduite si pleine de sagesse qu'on ne pouvait le connaître sans l'aimer.

Si Jean eut eu de l'ambition, avec une naissance aussi illustre et des talents aussi rares il aurait pu prétendre aux premières places de l'empire : mais depuis qu'il avait goûté combien le joug du Seigneur est doux les honneurs du monde ne le touchaient plus, et son unique désir était de se consacrer à Dieu dans la solitude. Il fréquenta toutefois le barreau h fage de vingt ans, et y plaida même avec un succès extraordinaire. Les liaisons occasionnées par ce genre de vie pensèrent lui être funestes : il se rendit par complaisance aux invitations qu'on lui fit d'aller au théâtre et de prendre part aux divertissements profanes du siècle. Heureusement le charme ne dura pas long-temps ; la grâce lui ouvrit les yeux, et lui découvrit la profondeur de fabîmc sur le bord duquel il marchait. Saisi d'horreur à la vue du danger, il déplora son aveuglement et prit la fuite. Il n'oublia jamais ce que Dieu avait fait en sa faveur; et ce fut pour lui marquer sa reconnaissance avec plus d'étendue qu'il parla depuis avec tant de force contre les jeux et les spectacles. La position critique où il s'était trouvé accéléra fexéculion du projet qu'il avait formé de renoncer entièrement au monde. Il corn-

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mença d'abord par changer d'habit, afin de se dérober plus aisément aux importuiiités de ses amis. En se révélant d'un habit de pénitent il abjurait publiquement les vanités du siècle, et se procurait un moyen de conserver l'esprit de mortification et d'humilité. On ne le vit plus paraître qu'avec une tunique fort pauvre. Il employait la plus grande partie de son temps h la prière, h la lecture et à la méditation de TÉcriture sainte. Il jeûnait tous les jours, et prenait sur le plancher de sa chambre le peu de sommeil qu'il accordait à son corps après de longues veilles. Enfin il embrassa tous les exercices propres à détruire l'empire des passions. La vaine gloire lui suscita bien des combats; mais il terrassa ce dangereux ennemi par la pratique des humiliations. Ceux qui avaient été ses amis et ses admirateurs eurent beau railler sa conduite, il méprisa cl soulTrit les Iraiîsdeleurmalignité en vrai disciple de Jésus -Christ qui se plaît dans les ignominies. Rien ne fut capable de lui faire abandonner son premier dessein ; aussi marcha-t-il à grands pas dans les voies de la perfection.

S. !Mélècc, évèque dAntiochc, n'eut pas plus tôt connu le rare mérite du jeune ascète qu'il résolut de rattacher à son Eglise : il l'attira donc auprès de lui, le retint trois ans dans son palais, Tiustruisit luimême, puis l'ordonna lecteur. Lne chose que l'on admirait surtout en notre saint él ait son amour pour le silence; et l'on sentira combien l'acquisition de cette vertu dut lui coûter deflbrts si on se rappelle qu'il possédait le talent de la parole dans un degré supérieur. En elTet ii alliait à un grand sens, h un riche fonds de connaissance et à un jugement solide la

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plus heureuse facilité à rendre ses pensées d'une manière noble et brillante. Il gardait cependant xm. silence modeste dans les compagnies où il se trouvait, faisant généreusement le sacrifice des louanges qu'on n'eût pas manqué de lui donner s'il eût voulu seulement fournir qrielque chose à la conversation. C'est qu'il savait que le recueillement intérieur est incompatible avec la démangeaison de parler , que faute de savoir contenir sa langue on tombe dans les pièges de l'amour-propre et l'on commet une multide d'indiscrétions et de péchés. Il écoulait les sages avccla docilité d'un disciple, et supportait patiemment les travers des esprits faux et des insensés, sans dire une seule parole qui donnât à entendre qu'il en savait plus qu'eux. Il aimait néanmoins h s'entretenir des vérités éternelles avec les personnes vertueuses et surtout avec un de ses compagnons d'étude auquel il s'était tendrement attaché et par les rapports de l'âge et par la conformité des inclinations. C'était Basile, qui avait quitté le monde quelque temps avant notre saint pour embrasser la vie monastique.

Jean fut enfin obligé de quitter le palais de S. Mélècc par complaisance pour sa mère, qui le sollicitait de revenir auprès d'elle. Il continua le même genre de vie pendant les deux ans qu'il passa dans sa maison. Le changement de demeure n'interrompit pas non plus son étroite liaison avec Basile. Il engagea encore Théodore et Maxime, qui avaient été comme lui disciples de Libanius, h grossir le nombre des ascètes; mais le premier, infidèle à sa vocation, rentra peu de temps après dans le siècle. Noire saint, vivement afïligé delà chute de son ami,

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mit tout en œuvre pour le rappeler h son devoir, et il y réussit en lui adressant deux exhortations aussi pressantes que palhéliques. Cependant les évéques de la province, qui depuis long-temps connaissaient le mérite de Jean et de son ami Basile , s'assemblèrent pour les élever l'un et l'aulre à l'épiscopat. Le premier prit secrètement la fuite, et resta caché jusqu'à ce que les sièges vacants eussent été remplis. Le second fut fait évêque de Raphanéc près d'Antioche. Jean s'éfant servi d'un pieux stratagème pour procurer l'ordination de Basile, celui-ci , qui se jugeait indigne de l'épiscopat parcequ'il ne consultait que son humilité, versa beaucoup de larmes, et se plaignit amèrement de la conduite que son ami avait tenue à son égard. Le saint fit son apologie en composant son admirable traité du Sacerdoce. Il avait alors vingt-six ans.

Quatre ans après, c'est a dire en 374, Jean se retira parmi de s;iints anachorètes qui habitaient sur les montagnes voisines d'Antioche : il nous a décrit lui-même leur manière de vivre. Ces anachorètes, dit-il , se levaient au premier chant du coq ou h minuit; c'était leur supérieur qui se chargeait du soin de les éveiller h cette heure. Après la récitation des hymnes et des psaumes ou de matines et de laudes chacun s'occupait dans sa cellule h hre l'Ecriture sainte et quelquefois à copier de livres. Ils allaient tous ensemble dire à l'église tierce, sexte, noue et vêpres, puis ils retournaient en silence h leurs cellules. Jamais il ne leur était permis de parler entre eux, même sous prétexte de délassement : toute leur conversation était avec Dieu, avec les prophètes et les apôtres, dont ils méditaient les divins

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écrits. Leur nourriture consistait en un peu de pain et de sel; quelques-uns y ajoutaient de l'huile, et les infirmes un peu d'herbes et de légumes. Le repas fmi, ils prenaient quelques moments de repos, selon la coutume des Orientaux , et retournaient ensuite à leurs exercices ordinaires. Le travail des mains emportait une partie considérable de leur temps; mais ils avaient soin de s'attacher h celui dans lequel la vanité ne pouvait se glisser et qui était le plus propre à les entretenir dans l'humilité. Ils faisaient des paniers et des cilices , labouraient la terre, coupaient le bois, apprêtaient h manger et lavaient les pieds des hôtes, qu'ils servaient ensuite avec une grande charité sans examiner s'ils étaient riches ou pauvres. Ils n'avaient d'autre lit qu'une natte étendue sur la terre. Leurs vêtements étaient faits de poils de chèvre et de chameau ou de peaux si grossièment travaillées que les plus misérables mendiants n'auraient pas voulu s'en couvrir. On en trouvait pourtant parmi eux qui étaient nés dans le sein de l'opulence et qui avaient été délicatement élevés. Ils ne portaient point de chaussure, ne possédaient rien en propre et mettaient en commun ce qui était destiné aux besoins indispensables de la nature. Il est vrai qu'ils recueillaient la succession de leurs parents , mais ce n'était que pour la distribuer aux pauvres. Tout ce qu'ils pouvaient épargner du produit de leur travail était encore employé au même usage. Ils n'avaient tous qu'un cœur et qu'une ame. On n'entendait jamais parmi eux les termes de mien et de tien , inventés par l'esprit de propriété et qui brisent si souvent les liens de la charité. Il régnait dans leurs cellules une paixinal-

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térable et une joie pure que Ton chercherait en vain dans la pJus brillante fortune du monde. Ces anachorètes terminaient la prière du soir par de sérieuses réflexions sur le jugement dernier, afin de s'exciter à la vigilance chrétienne et de se préparer de plus en plus au compte rigoureux que nous rendrons tous au Seigneur. S. Chrysostome retint toujours cette pratique, dont Texpérience lui avait démontré l'utilité, et il la recommande fortement dans ses ouvrages , ainsi que celle de l'examen du soir. Outre les solitaires dont nous venons de parler il y en avait encore d'autres sur les mêmes montagnes, qui menaient la vie érémitique. Ils couchaient sur la cendre, portaient de rudes cilices et s'enfermaient dans des cavernes profondes, où ils pratiquaient tout ce que la pénitence a de plus austère.

Telle était la vie des solitaires parmi lesquels Jean résolut de se consacrer entièrement au service de Dieu. Sa constance fut d'abord éprouvée par de rudes tentations; et quelque vif que fut en lui l'amour la solitude il ne laissa pas de craindre dans les commencements que la nouvelle carrière où il allait entrer ne se trouvât remplie de difficultés insurmontables, La nature Uii disait intérieurement qu'il ne pourrait ni se passer de pain frais, ni lîscr pour sa nourriture de la même huile que celle qui servait à sa lampe; qu'il ne viendrait jamais l\ bout d'endurcir son corps à toutes les austérités qu'il voyait pratiquer. Mais il s'arma de courage, et mit généreusement la main à l'œuvre; aussi toutes les difficultés s'évanouirent- elles dans l'exécution. C'est là l'unique parti qu'il y ait à prendre en pareil cas, et l'expérience prouve que l'on ne peut

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triompher que par le mépris d'une îmagîuallon moins alarmée par la réalité que séduite par de TUims fantômes, (i)

Le saint après avoir passé quatre ans sous la conduite d'un vénérable vieillard, qui l'instruisit h. fond dans les voies de la perfection, en passa deux autres dans une caverne : mais Thumidité qui y régnait lui causa une maladie dangereuse, ce qui l'obligea en 58i de retourner h Antioche pour rétablir sa santé. La même année 11 fut ordonné diacre par S. Mélèce. Flavien Téleva ensuite au sacerdoce, et le lit son vicaire et son prédicateur. Jean était alors dans la quarante-troisième année de son âge. 11 fut durant l'espace de douze i\ns,tamaln, l'œil et laboiiclie de son évêque. Chargé d'annoncer la parole de Dieu, il remplit cette importante fonction avec le plus i grand succès. Il mit le soin etlinstruction des pau- I vrcs au nombre de ses devoirs les plus essentiels. Son amour pour les malheureux ne connaissait point de bornes, et il n'était jamais plus éloquent que quand il les recommandait à la charité des fidèles; ce qu'il faisait toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Quoique la ville d'Antioche comptât pour lors cent mille chrétiens, le zèle de notre saint suffisait a leur annoncer à tous les ordonnances de la loi du Seigneur. Il prêchait plusieurs fois la semaine, et souvent plusieurs fois le même jour. Le huit de ses prédications fut si grand qu'il vint à bout d'exterminer le viccj de déraciner les abus les plus invé-

(1) Le célèbre réformateur de la Trappe trouvait dans les commenccments de sa canveision plus de difficulté à se lever sans feu en liivcr qu'il n'en trouva depuis dans la pratique des plus grandes austérités.

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térés el de changer toute la face d'Antioche. Il avait aussi un talent singulier pour la controverse, et il la maniait si habilement dans ses sermons que les juifs, les païens et les hérétiques qui venaient l'écouter y trouvaient la plus solide réfutation de leurs erreurs.

Deux ans après que notre saint eut été ordonné prêtre les habitants d'Antioche se révoltèrent à l'occasion d'un nouvel impôt que lempereur Théodose I" avait établi pour se mettre en état de faire la guerre à Maxime , qui s'était emparé de l'empire d'Occident. La populace porta Tinsolence jusqu'aux derniers excès : elle traîna ignominieusement dans les rues et brisa ensuite la statue de l'empereur, ainsi que celles de son frère , de ses deux fils et de l'impératrice Flaccille, morte depuis quelque temps. La fureur ayant fait place à la réflexion, les coupables sei>tirent toute l'énormité de leur crime. La consternation devint générale ; les uns quittèrent la ville, les autres se cachèrent, et il n'y avait presque personne qui osât paraître en public. Les magistrats de leur côté remplirent les prisons afin de découvrir tous ceux qui avaient trempé dans la révolte : mais on fut au comble du désespoir lorsqu'on vit arriver les deux officiers que l'empereur avait envoyés à Antioche. Il courait un bruit qu'ils venaient avec ordre de confisquer les biens des coupables , de les faire brûler vifs et de raser la ville. L'évêquc Flavien, touché du désespoir de son troupeau, mit toute sa confiance en Dieu, et résolut d'aller implorer la clémence de Théodose en faveur d'une ville qui l'avait outragé. Il partit donc pour Gonstantinople sans être retenu ni par son grand

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âge, ni par la rigueur de la saison , ni par le triste état de sa sœur, malade à l'extrémité. Le discours q«'il fit à l'empereur est si beau que nous avons cru devoir le rapporter ici presque entier. On ne peut d'ailleurs le regarder comme un hors-d'œuvre puisqu'il fut principalement composé par S. Ghrysostomoj qui le lut au peuple pour le consoler.

Flavien, étant arrivé à Constantinople, se rendit au palais impérial. Lorsqu'on l'eut conduit devant Théodose il se tint loin de lui, baissant la tête, se couvrant le visage et ne s'exprimant que par des larmes, comme s'il eût été lui-même coupable. Il resta quelque temps dans cette attitude, mille fois plus éloquente que tous les discours. L'empereur fut attendri en voyant la douleur profonde de ce vénérable vieillard, qui pour ainsi dire portait dans son cœur tout le poids du crime public. Au lieu donc de faire des reproches sanglants il se contenta de rappeler en abrégé les grâces dont il avait comblé la ville d'Antioche, puis il ajouta : «Est-ce donc là la reconnaissance des habitants d'Antioche? Ma bienveillance pour eux devait-elle être payée d'un tel retour? Quelles plaintes peuvent-ils faire contre moi? En quoi les ai-je jamais offensés? Supposons cependant qu'ils aient contre moi de justes griefs, il fallait au moins qu'ils épargnassent les morts, dont ils n'avaient reçu aucune injure. Pourquoi les insulter si indignement ? Mais pour revenir h moimême, ont-ils oublié les marques d'affection que je n'ai cessé de donner à leur ville ? Ils savent que je l'ai préférée h toutes les autres, même h celle de ma naissance, et que j'ai toujours témoigné la plus vive impatience de l'aller voir. ]\e me faisais-je pas

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une joie de penser qu'il me serait bientôt permis de satisfaire mon désir?»

Le patriarche, qui n'avait rien à dire pour Jusfier la conduite de son peuple, répondit ainsi : « iNous reconnaissons , seigneur , que nous avons reçu en toute occasion les plus éclatants témoignages de votre alTection; et ce qui aggrave le plus notre crime et notre douleur c'est que nous n'y avons répondu que par l'ingratitude la plus noire: aussi tous les supplices ne pourraient-ils avoir de proportion avec ce que nous méritons. Mais, hélas! le mal que nous nous sommes fait h nous-mêmes est pire que mille morts. Nous sommes couverts d'ignominie à la face du monde entier. Nous n'osons plus fixer nos regards sur personne ni même soutenir la lumière du soleil. Notre malheur cependant n'est point encore désespéré; vous pouvez, seigneur, y remédier. Des outrages sanglants ont été souvent la matière d'une grande charité. Lorsque le démon eut perdu le genre humain la miséricorde divine le fit rentrer dans les droits dont il était déchu par le péché : c'est le même esprit de malice qui a creusé l'abîme dans lequel la malheureuse ville d'Antioche est tombée. Oui, j'ose le dire, c'est, seigneur, votre bienveillance pour nous qui a excité la jalousie du démon et qui nous a rendus victimes de sa rage. Image de Dieu sur la terre, vous pouvez tirer le bien dumal> et vous ne saurez mieux vous venger de notre ennemi qu'en nous pardonnant. La clémence que vous ferez paraître en cette occasion vous acquerra plus de gloire que les triomphes les plus éclatants. Vous ornerez votre tête d'une couronne bien plus piécieuse que celle que vous portez , puisqu'elle sera

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le fruit de votre seule vertu. A la place de ces statues que Ton a renversées vous en élèverez d'autres^ non de marbre ou de bronze, que le temps détruit, mais de vivantes et d'éternelles dans les cœurs de tous ceux qui entendront parler de la victoire que vous avez remportée sur un jus te ressentiment. Qu'il me soit permis de vous proposer l'exemple de Constantin-le-Grand : des courtisans flatteurs l'animant à se venger de quelques séditieux qui avaient défiguré ses statues à coups de pierres, il porta la main à son visage , puis dit en souriant qu'il ne se sentait pas blessé. Tout le monde parle encore de ce trait, qui fait plus d'honneur à la mémoire de ce prince que la fondation de tant de villes et la conquête de tant de pays.

« Rappelez-vous, seigneur, les admirables paroles que vous fîtes entendre à Pâques, en ordonnant que l'on ouvrît les prisons pour mettre les criminels en liberté. Plat à Dieu, dites-vous alors, que je passe également ouvrir les tombeaux, et rendre la vie aux morts! Le temps d'accomplir ce beau souhait est arrivé : ressuscitez les habitants d'Antioche, qui ne vivent plus. Vous le pouvez faire sans peine, et il ne vous en coûtera qu'ime parole. Laissez agir votre clémence, et Antioche sera comptée encore parmi les villes vivantes ; elle vous devra infiniment plus qu'à son fondateur. A sa naissance elle était fort peu considérable ; vous la relèverez dans un temps où elle est très florissante, et où elle renferme dans son sein une multitude innombrable d'habitants. Il y aura plus de gloire à lui pardonner aujourd'hui qu'il n'y en aurait eu à la préserver des incursions des barbares. Considérez encore.

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