ArCUSTIN
périenrs par des mensonges , surtout lorsqu'il s'agissait de satisfaire sa passion pour le Jeu, péchés qu'il déteste avec amertume. Il déplore aussi diiFérents vols qu'il faisait à ses parents, soit par gourmandise , soit par complaisance pour ses condisciples. Il rapporte à ce sujet que lui et une troupe d'enfants dérobèrent pendant une nuit des fruits à un voisin, uniquement pour faire le mal, puisque ces fruits n'étaient pas bons à manger. Il prend de là occasion de faire sentir le danger des mauvaises compagnies. « Que l'un dise, allons, faisons ceci; les autres rougissent de lui céder en impudence. » Le plus funeste écueil qu'Augustin rencontra fut le vice abominable de l'impureté. Il y tomba h l'âge de seize ans. Il y fut entraîné par la lecture des comédies de Térence, parl'oisiveté, parla fréquentation du théâtre, par les compagnies dangereuses et par les mauvais exemples.
Lorsqu'il eut appris les premiers éléments des lettres dans sa patrie on l'envoya h Madaure, ville voisine , où il étudia la grammaire , la poésie et la rhétorique. A l'âge de seize ans il se rendit h Tagaste, d'où il devait aller à Carthage pour y achever ses études. Mais avant que de partir pour celte dernière ville il resta un an dans la maison paternelle. Les bons avis que lui donna sa mère ne firent sur lui aucune impression. Bientôt il se lia d'amitié avec les libertins; il fut conduit dans leur société par l'oisiveté et par l'indulgence de son père, dont toute l'ambition était de le voir habile. Ce père aveugle ne voulait point comprendre qu'il faut occuper la jeunesse , que l'inaction énerve les forces de l'ame, qu'elle détruit en peu de temps les bonnes habitu-
344 s* ArcUSTIN.
des et le fruit de plusieurs années, et que souvent
le mal vient à un point qu'il n'y a plus de remède.
Durant l'année qu'Augustin passa dans sa famille, après son retour de Tagaste , il n'eut d'ardeur que pour le plaisir. Il s'abandonna en même temps à toute limpétuosité de ses passions. Son père s'inquiétait peu qu'il fut vertueux ou vicieux, pourvu qu'il devînt éloquent. Les avertissements secrets que lui donnait sa mère n'étaient point écoutés. « Je traitais, dit- il, ces avertissements de discours de femme, auxquels j'aurais eu honte de déférer. C'était pourtant, o mon Dieu, vos propres avertissements qu'elle me portait, et je l'ignorais... Ma mère était l'organe dont vous vous serviez pour me parler, et je vous méprisais en elle. Mais jignorais tout cela, et je courais dans le précipice avec un tel aveuglement que quand mes camarades faisaient en ma présence le détail de leurs infamies j'avais honte d'être moins corrompu queux, et me perlais au mal non seulement par le plaisir de le faire, mais encore par celui de pouvoir m'en vanter. »
Augustin alla à Carlhage vers la fin de l'an 070 et au commencement de la dix-septième année de son âge. Il étudia la rhétorique, et y fit les plus rapides progrès. 11 trouvaitalors tant de plaisir à l'étude qu'il était obligé de se faire violence pour la quitter. Mais il n'étudiait que par des vues d'ambition et de vanité , en sorte que les connaissances qu'il acquérait ne servaient qu'à nourrir et augmenter son orgueil. Il haïssait cependant cette arrogance grossière qui se montre à découvert , et ne pouvait souffrir ces prétendus beaux esprits qui faisaient métier de se moquer des autres uniquement pour
s. AUGUSTIN. 545
satisfaire leur malignité. Ses ennemis reconnaissaient qu'il avait aimé la décence jusque dans ses dérèglements. Mais ce n'était qu'une décence mondaine et extérieure, qui ne l'empêcha pas de se livrer au plus honteux libertinage. Il ne se fît aucun scrupule de se permettre ce qu'il voyait faire aux autres. Aussi s'écriait-il après sa conversion : « Malheur à toi, torrent funeste de la coutume ! Qui peut te résister ? Ne tariras-tu jamais ? » La force de l'exemple l'entraîna dans les mauvaises compagnies ; il prit du goût pour les amusements dangereux ; il se passionna pour la représentation des pièces de théâtre, qui en lui retraçant l'image des passions les plus infâmes entretenaient le feu impur qui avait déjà commencé à brûler.
L'année suivante il perdit son père , qui avait reçu le baptême quelque temps avant que de mourir. Il continua toujours ses études à Carthage. Il lut ua ouvrage de Cicéron, intitulé Hortensias , que nous n'avons plus présentement. C'était une exhortation à la philosophie. Il en fut singulièrement touché ; il se sentit enflammé d'un désir ardent de chercher la sagesse et rempli de mépris pour les honneurs et les richesses. Depuis ce temps-là il ne pensa plus à s'élever aux places distinguées. Ayant entendu à l'âge de vingt ans ses maîtres faire l'éloge du livre d'Aristote sur les Catégories, il eut envie de le lire, et il l'entendit facilement. Cette lecture le conduisit à placer Dieu dans la catégorie de la substance, et à raisonner de l'Etre suprême comme s'il eût été corporel. Les ouvrages des philosophes païens lui déplurent à la longue, parcequ'il n'y trouvait point i le nom de Jésus-Christ, dont il avait pour ainsi dire
346 s. ArGUSTiN.
sucé la connaissance avec le lait de sa mère. 11 se mit donc à lire l'Ecriture ; mais il ne put soullrir le style simple des livres divins, son orgueil lui empêcha d'en pénétrer l'esprit. Peu de temps après il tomba dans l'hérésie des manichéens, et y persista environ neuf ans. Sa chute fut principalement causée par l'impureté, vice dont le propre est de dégrader Ihomme, d'aveugler son esprit, d'endurcir son cœur, de lui ôter le goût des choses spirituelles, d'éteindre les lumières de la raison, de pervertir la volonté et toutes les autres facultés de l'ame. L'orgueil fut une des autres causes de la perte d'Augustin. « Je cherchais, dit-il, avec orgueil ce que l'humilité seule pouvait me faire trouver. Insensé que j'étais! jcm'imaginai que je pouvais prendre l'essor, et je tombai à terre. » Les manichéens flattèrent sa vanité en se vantant de lui faire connaître les choses dans leur nature, et se moquant de ceux qui déféraient à l'autorité de l'Eglise catholique, et qu'ils accusaient de tenir par là leur raison dans des entraves. Ils le séduisirent par cet artifice, et le firent tomber dans le piège qu'ils lui avaient tendu. Ils lui promirent des démonstrations sur chaque chose , assurant qu'il n'y avait point de mystères , que la fcfi n'était que faiblesse et la crédulité qu'ignorance, a Ils prétendaient, dit-il, qu'en mettant à part une autorité terrible ils conduisaient les hommes à Dieu et les affranchissaient de toute erreur par le seul secours de la raison. » Leur historien inlere de là que du temps de S. Augustin les catholiques faisaient sonner bien haut l'autorité de l'Eglise; mais il devrait ajouter que le saint docteur, ayant depuis examiné sérieusement les choses, reconnut qu'il était sou-
verainement raisonnable de s'en tenir, par rapport aux vérités surnaturelles, au témoignage de Dieu manifesté par l'autorité de l'Eglise, dont il est le fondateur et dans laquelle son esprit, qui ne peut errer, conserve dans toute sa pureté le dépôt de la révélation divine, témoignage d'ailleurs dont cette même révélation fournit les preuves les plus solides, et qui est confirmé par des miracles évidents ainsi que par d'autres motifs de crédibilité, auxquels doit se rendre tout homme sage et désintéressé.
Ce que S. Augustin remarqua dans les manichéens s'est rencontré dans les sociniens et dans d'autres hérétiques de ces derniers temps. Ils se sont vantés de n'avoir d'autre guide que la raison ; mais ils ont été forcés par leurs propres principes d'admettre les absurdités les plus monstrueuses, et ils sont tombés dans les inconséquences les plus révoltantes. La raison lorsqu'on en fait un usage légitime nous conduit comme par la main h la révélation, qui, loin de lui être opposée, découvre son insuffisance dans les choses qui sont au dessus de sa portée, et lui offre une lumière bienfaisante pour arriver à la connaissance des vérités les plus nécessaires et les plus importantes.
Ce fut pour n'avoir pas suivi une méthode aussi sûre et aussi raisonnable qu'un génie tel qu'Augustin tomba dans les pièges des manichéens. Il en convient dans un ouvrage adressé à Honorât, son ami, qui, à sa sollicitation, se trouvait engagé dans les mêmes erreurs. Il remarque ailleurs que la méthode des manichéens, qui a été suivie par les autres hérétiques, a toujours été une source d'erreurs dans la foi.
548 s. AUGUSTIN.
Il nous apprend que les principales questions qui l'embarrassaient, et auxquelles les manichéens promettaient une solution, avaient pour ohjet l'origine du mal et la difficulté de comprendre ce que c'est qu'un esprit , ce qui lui avait fait imaginer que Dieu était corporel. Ses nouveaux maîtres le conduisirent d'absurdités en absurdités au point de croire que quand on cueillait une figue la figue et l'arbre, qui était sa mère, versaient des larmes de lait, et que si quelqu'un du nombre des saints ou élus d'entre les manichéens mangeait cette figue, sans avoir participé au crime qu'il y avait à la cueillir, les particules des bonnes intelligences ou plutôt de la Divinité qui y étaient emprisonnées recouvraient la liberté.
Comme il s'apercevait cependant que ces hérétiques, qui montraient beaucoup de subtilité dans la dispute , ne prouvaient pas solidement la vérité de leur doctrine, il resta toujours dans la classe des auditeurs sans vouloir se faire initier parmi les élus. Son orgueil fut extrêmement flatté du succès qu'il eut dans plusieurs disputes avec les orthodoxes. 11 attira même dans le parti des manichéens plusieurs des cathohques, entre autres Alipius et Romanîen, son bienfaiteur, qui l'avait logé chez lui pendant qu'il étudiait à Carthage.
Il avait à peine atteint l'âge de vingt ans que déjà il possédait toutes les parties des belles-lettres. Mais que lui servait son savoir, comme il le remarque lui-même, puisqu'il lui était nuisible par le mauvais usage qu'il en faisait ? Ayant quitté Carthage pour retourner dans sa patrie, il y établit une école de grammaire et de rhétorique. Sa mère, qui était une
s. AUGUSTIN. 349
catholique zélée, pleurait sur les égarements de son fils, et ne cessait de demander à Dieu sa conversion. Elle refusa de manger avec lui à cause de son hérésie, dans l'espérance qu'une telle conduite le ferait rentrer en lui-même. Quelque temps après, voyant ses efforts inutiles, elle alla trouver un évêque, et le conjura les larmes aux yeux d'entreprendre la conversion de son fils. Le prélat lui répondit qu'il n'était pas temps encore, alléguant pour raison qu'Augustin n'était point alors susceptible d'instruction, à cause de son attachement à la nouveauté de son hérésie et de la bonne opinion que lui avait fait concevoir de lui-même l'avantage remporté sur quelques catholiques plus zélés qu'éclairés qui avaient eu l'imprudence de disputer avec lui. « Contentez-vous, dit-il à Monique, de prier Dieu pour lui ; il découvrira peu à peu son erreur et son impiété. » Gomme elle continuait de le presser de voir son malheureux fils, « Allez, lui dit-il, que le Seigneur vous bénisse; un enfant de tant de larmes ne peut périr. » Monique regarda ces paroles comme un oracle du ciel. Elle eut ensuite un songe pendant lequel il lui sembla voir un jeune homme qui, après lui avoir demandé la cause de sa douleur, lui dit de prendre courage parceque son fils était où elle était elle-même. Regardant aussitôt à côté d'elle, elle y vit Augustin. Cette vision, jointe à la confiance qu'elle avait en la miséricorde divine, la consola pour le moment. Mais elle fut encore bien des années sans voir accomplir ses désirs. Elle ne cessa d'importuner le ciel par ses prières et ses larmes tant qu'elle vit Augustin éloigné de son Dieu,
55o s. ArcrsTiN.
qu'elle aimait infiniment plus que son fils et qu'ellemême.
Augustin avait un ami qu'il chérissait tendrement, et qui avait été plusieurs années le compagnon de ses études. 11 avait coutume de verser dans son sein toutes ses peines et ses inquiétudes. Cet amî, dans la fleur de l'âge, s'était fait manichéen à sa persuasion. Etant tombé malade, il se convertit et reçut le baptême. Augustin l'ayant voulu railler, il lui dit avec une généreuse liberté qu'il devait parler autrement s'il était jaloux de conserver son amitié, et que s'il ne le faisait il le fuirait avec horreur, et le regarderait comme son ennemi. Sa maladie, qui parut d'abord diminuer, redoubla peu de temps après, et il mourut dans les sentiments de piété. Augustin ressentit une douleur inexprimable de la perte de son ami; son cœur fut plongé dans Fîiniertume sans pouvoir recevoir de consolation ; il lui semblait voir partout l'image de la mort; son pays et sa propre maison ne lui offraient que des objets d'horreur; tout ce qui rappelait l'idée de son a:iii lui en rendait la privation plus douloureuse; il le cherchait partout des yeux quoiqu'il ne pût le trouver; tout lui était insupportable, parccquerien ne lui rendait celui qu'il avait perdu, et qu'il ne pouvait plus dire comme auparavant lorsqu'il était absent : Le voilà qui va venir; il ne trouvait de douceur que dans ses larmes, et, comme elles avaient pris la place de son ami, elles faisaient toutes ses délices.
Rien n'étant capable de le consoler, il se retira à Garthage, où le temps et de nouvelles liaisons fi-
s. AUGUSTIN. 35 1
rent disparaître sa douleur. L'ambition le conduisît aussi dans cette ville, qui, étant la capitale de TAfri- 'que, lui offrait un théâtre plus vaste et plus digne de ses talents. Il ouvrit une école de rhétorique, et y parut avec de grands apph udissements. Il remporta les premiers prix d'éloquence et de poésie. Il était également séduit par l'orgueil et par la superstition : l'orgueil le rendait passionné pour les louanges, pour les acclamations du théâtre, pour les combats où l'on se dispute une couronne fragile; la superstition, déguisée sous le masque de la religion, lui faisant désirer d'être purifié de ses souîllares, il portait à manger aux élus et aux saints des manichéens, afin que dans l'atelier de leurs estomacs ils fabricassent des anges et des dieux qui pussent l'en délivrer. Considérant depuis cette extravagance, il s'écriait dans un vif sentiment de sa faiblesse : « Que suis-je sans vous h moi-même, qu'un guide qui conduit au précipice ! » Il voulut aussi étudier l'astrologie judiciaire; mais il renonça bientôt à cette prétendue science, dont il reconnut la vanité et la folie. A l'âge de vingt-six ou vingtsept ans il fit un traité de ce qui est beau et convenable dans chaque chose. Cet ouvrage n'est point parvenu jusqu'il nous. Il commença vers le même temps à se dégoûter des histoires que les manichéens débitaient sur le système du monde, sur les corps célestes et sur les éléments.
Il y avait alors en Afrique un évêque manichéen nommé Fauste. Ceux de sa secte le regardaient comme un homme extraordinaire et parfaitement versé dans toutes sortes de sciences. Augustin atend ait avec impatience le moment où il viendrait à
552 s. ircrsTiN.
Carthagc dans respcrance qu'il éclairciraît tons ses doutes. Il alla donc le trouver dès qu'il fut dans cette ville. La conférence qu'ils eurent ensemble le convainquit que c'était un beau parleur, mais il n'en tira pas plus de lumières que des autres manichéens. Il remarqua seulement qu'il s'exprimait avec plus de grâce et de facilité. Il voulait autre chose que des mots, et il avait trop de solidité dans l'esprit ponr se contenter d'une pure forme. Le peu de satisfaction qu'il eut de sa conférence avec Pauste lui dessilla les yeux: il se sentit dès lors beaucoup d'éloignement pour la secte des manichéens. Ses préjugés cependant contre la doctrine catholique l'empêchèrent de s'y attacher; en sorte que, désespérant de découvrir la vérité dans sa propre secte et ne sachant où rien trouver de meilleur, il se détermina h rester comme il était jusqu'à ce qu'il pût rencontrer quelque chose qui lui parût plus raisonnable et plus satisfaisant. 11 avait alors vingtneuf ans.
Au milieu de ces perplexités il quitta Carthage pour aller à Rome, où les étudiants étaient plus traitables et d'une conduite plus régulière. 11 entreprit ce voyage sans avoir consulté sa mère. Il loue II celte occasion la miséricorde divine, qui se servit de ses désordres pour l'en corriger. Monique, voyant que son fils s'était embarqué malgré elle, redoubla ses prières et ses larmes afin d'obtenir sa conversion, qu'elle demandait depuis si longtemps.
Lorsque Augustin fut à Rome il entretint toujours des liaisons avec les manichéens, et logea chez un d'entre eux; mais simplement à cause de l'ancienne
s. AUGUSTIN. 353
connaissance et parcequ'ilne savait encore à quelle religion s'attacher. Peu de temps après il tomba dans une maladie qui fit craindre pour ses jours. « Si je fusse alors parti de ce monde, disait-il depuis, je ne pouvais que tomber dans les flammes et dans les supplices, que j'avais mérités par mes crimes. «Mais la santé lui fut rendue par les prières de sa mère, qui, quoique absente et ignorant le danger où se trouvait son ame encore plus que son corps, sollicitait sa conversion auprès de Dieu. Il ouvrit à Rome une école de rhétorique;, qui fut bientôt fréquentée par tout ce qu'il y avait de plus spirituel dans cette ville. On ne pouvait l'entendre sans admirer son savoir et ses talents, que la douceur de son caractère rendait infiniment aimables : d'autres voyaient avec envie la gloire qu'il acquérait dans la dispute. Mais l'injustice des étudiants, qui changeaient souvent de maîtres pour priver de leur salaire ceux qui les instruisaient, le dégoûta de Rome. Sur ces entrefaites il arriva des députés de Milan, où l'empereur Yalentinien-le-Jeune tenait sa cour ; ils venaient trouver Symmaque, préfet de Rome, qui était lui-même un grand orateur, pour lui demander un habile maître de rhétorique. Augustin, ayant été fortement recommandé par plusieurs personnes de considération, et ayant d'ailleurs donné à Symmaque des preuves de sa capacité, fut choisi et envoyé à Milan.
On le reçut dans cette ville avec de grandes marques de distinction, et il justifia bientôt la haute idée que l'on avait conçue de ses talents. S. Ambroise lui témoigna en particulier l'estime qu'il faisait de lui. Augustin deson côté désira faireconnais-
554 s. AtcrsTiN.
sance avec lui, non comme un prédicateur de la vérité, qu'il n'imaginait pas pouvoir trouver parmi les catholiques, mais comme un homme qui lui témoignait de l'amitié, qui passait pour très éclairé et qui avait une très grande réputation. Il allait souvent à ses sermons par curiosité, pour voir par lui-même si son éloquence répondait à ce qu'on lui en avait dit. Il Técoutait avec une attention singulière; il trouvait dans ses discours plus d'élégance et de savoir que dans ceux de Fauste le manichéen ; mais il remarquait en même temps moins de grâce dans le débit. Quoiqu'il ne cherchât que ce qui flatte l'oreille, la doctrine qu'annonçait le saint archevêque de Milan faisait insensiblement impression sur son cœur, et y jetait des semences de vertu qui devaient germer dans le temps. Il commença h sentir qu'il y avait de bonnes preuves en faveur de ce qu'il entendait, et que les manichéens avaient tort de mépriser les écrits de la loi et desprophètes. Mais il n'était point encore convaincu que la cause des catholiques fût la meilleure ; et, quoiqu'il vît que les manichéens défiguraient leur doctrine, il restait toujours dans le doute par la crainte de tomber dans un précipice. En même temps le désir d'acquérir de la réputation et des richesses, joint aux peines qu'il se donnait pour se procurer un établissement avantageux dans le monde, le jetait souvent dans des inquiétudes cruelles. Il conserva toujours après sa conversion le souvenir de cet état, et il s'en servait pour s'attacher plus intimement à Dieu, qui par sa miséricorde T avait enfin tiré des bras de la mort. Le trait suivant peint au naturel l'impression que faisait sur son ame l'amour d'une gloire fragile. De-
s. AUGUSTIN. 555
vant prononcer, a«x calendes de janvier de l'année 585, le panégyrique del'empereur et du consul nouvellement élu, qu'il devait avoir pour auditeur, il ne pouvait goûter aucun repos h cause de l'incertitude du succès. Comme il passait par une des rues de Milan, il vit un mendiant qui était fort joyeux et qui se divertissait. Il porta envie au sort de ce pauvre homme. « Toutes nos folies, dit-il à quelques amis qui l'accompagnaient, n'ont d*autre but que de nous procurer une satisfaction à laquelle nous ne parviendrons peut-être jamais, et dont ce misérable paraît jouir au moyen de quelques aumônes qu'il a ramassées aujourd'hui. »
Augustin trouva que les écrits des philosophes platoniciens nourrissaient l'orgueil dans son ame, qu'ils lui inspiraient le goût d'une fausse sagesse et qu'ils le laissaient rempli de vices sans lui apprendre h sortir de sa propre misère. N'y trouvant rien touchant le mystère de la rédemption de l'homme, il se mit à lire le nouveau Testament, surtout les épîtres de S. Paul, et il commença à y prendre un grand plaisir. Il y vit le rapport admirable de l'ancien Testament avec le nouveau, la gloire du ciel déployée dans toute sa magnificence et la voie qu'il faut suivre pour y arriver; il y apprit ce qu'il ressentait depuis long-temps, qu'il avait dans ses membres une loi opposée à celte de l'esprit, et qu'il n'y avait que la grâce de Jésus-Christ qui put le délivrer de ce corps de mort. Il aperçut une différence infinie entre la doctrine de celui qui se nommait le dernier des apôlrcs et celle de ces orgueilleux qui se regardaient comme les plus grands des hommes. Il ne doutait plus de la vérité et de l'excellence de
556 s. AUGUSTIN.
la vertu prescrite par la loi divine dans l'Eglise catholique; mais ses anciens préjugés lui faisaient penser qu'il ne pouvait la pratiquer.
Dans cette incertitude il s'adressa à Simplicien , prêtre de Milan, que le pape Damase avait envoyé à S. Ambroise afin qu'il l'instruisît. Simplicien, alors avancé en âge, aimait le saint évêque comme son père, et lui succéda depuis sur son siège. Augustin lui découvrit ce qui s'était passé en lui, et lui dit qu'il s'était mis à lire les livres des philosophes platoniciens, que Yictorin avait traduits en latin. Ce Yictorin avait été professeur de rhétorique à Rome, et était mort chrétien. Simplicien le loua de cette lecture, et lui raconta comment il avait lui-même contribué à la conversion du professeur et de quelle manière ce savant homme, qui était le maître de la plupart des sénateurs de Rome, et auquel on avait élevé une statue dans le Forum, avait embrassé le christianisme. La crainte de déplaire h ses amis et de s'attirer des persécutions de la part des sénateurs qui adoraient encore les idoles lui fit différer quelque temps son baptême ; mais Simplicien l'ayant encouragé, il vainquit cette tentation, foula le monde aux pieds, se fit instruire et reçut le sacrement de a régén ération. Lorsque Julien l'Apostat eut défendu aux chrétiens d'enseigner les lettres et les sciences, il quitta son école avec joie. Augustin, rappé de cet exemple, envia le bonheur de Yictorin plus qu'il n'admira son courage. Mais il était encore esclave de ses passions.
11 arriva dans le même temps qu'un Africain
"ommé Pontitien, qui avait à la cour un emploi
onorable , et qui était fort religieux, vint rendre
s. AUGUSTIN, 357
visite à Augustin et à Alipius. Ayant trouvé sur la table les épîtres de S. Paul, il prit de là occasion de parler à l'un et à l'autre de la vie de S. Antoine; mais il fut fort étonné de voir que jusqu'à ce jour ils n'avaient pas même connu le nom de ce saint. Eux de leur côté marquèrent beaucoup de surprise au récit des miracles très bien attestés qui avaient été récemment opérés dans l'Eglise catholique. Ils ne savaient pas non plus, avant leur entretien avec Pontitien, qu'il y avait hors des murs de la ville qu'ils habitaient un monastère rempli de serviteurs de Dieu, qui vivaient dans une grande ferveur sous la conduite de S. Ambroise. Pontitien, les voyant fort attentifs aux discours qu'il leur tenait sur ce sujet, leur raconta que, la cour de l'empereur étant à Trêves et le prince assistant aux spectacles du cirque qu'on donnait après midi, il prit ce temps avec trois de ses amis pour aller jouir du plaisir de la promenade dans les jardins contigus à la ville; que le hasard fit qu'ils se promenèrent deux à deux, et que lui avec son compagnon prit d'un côté et les deux autres d'un autre; que ceux-ci, ne tenant aucun chemin assuré, étaient venus tomber auprès d'une espèce de cabane où logeaient quelques serviteurs de Dieu qui pratiquaient cette pauvreté d'esprit à laquelle le royaume des cieux est promis; qu'ils y avaient trouvé la vie d'Antoine; que l'un d'eux s'étant mis à lire se sentit si embrasé et si rempli d'admiration qu'à mesure qu'il lisait il formait le dessein d'embrasser le môme genre de vie. Il était du nombre de ceux qu'on appelaient agents, et dont la fonction consistait à ramasser les impôts, à foire les provisions pour la cour et à exécuter TOME III. 16
certaines commissions particulières que donnait ou l'empereur ou le préfet du prétoire. Ponlitien ajouta que cet officier, cédant h la riolence de ses remords, rougit de son état, entra dans une sainte colère contre lui-même, se tourna vers son ami et lui dit: « Dites-moi, je vous prie, où prétendonsnous arriver par toutes les fatigues que nous prenons? Que cherchons-nous? Qu'est-ce qui nous attache h la cour ? Y pouvons-nous espérer quelque chose de plus grand que Tamitié de l'empereur? Mais quoi de plus fragile qu'une telle fortune! En est-il même qui soit exposée à plus de périls? Com- Lien de dangers faut- il courir pour arriver à im état encore plus périlleux! Quand même, puis-je espérer d'y arriver? Au lieu que si je veux je suis ami de Dieu dès ce moment même. » Il tournait sans cesse les yeux vers le livre, éprouvant des agitations intérieures sur le choix qu'il avait à faire. En même temps son cœur changeait intérieurement, et se dégageait de l'amour du monde; souvent ii poussait de profonds soupirs; enfin, son ame cédant aux impressions de la grâce, il prit une ferme résolution de mener une meilleure vie. « Gen est fait, dit-il h son ami, j ai rompu pour toujours avec ce qui était l'ohjet de nos espérances. Je suis résolu de servir Dieu, et cela dans ce lieu et dès ce moment. Si vous ne vous sentez pas la force d'en faire autant, au moins ne vous opposez pas à mon dessein. » L'autre lui répondit qu'il ne l'abandonnerait point, et qu'il voulait partager la récompense qu'il espérait.
Sur ces entrefaites Pontitien et son compagnon arrivèrent , et dirent aux deux autres qu'il était
s. AUGUSTIN. 55f.
temps de s'en relonrner. Mais étant instruit de la résolution qu'ils avaient prise, ils les en félicitèrent et se séparèrent d'eux après s'être recommandés à leurs prières. Ceux qui restèrent dans la cabane étaient surîepointde se marier; celles qu'ils devaient épouser suivirent leur exemple et consacrèrent à Dieu leur virginité.
Le récit dePontitien toucha singulièrement Augustin; il vit comme dans un miroir sa honte et sa confusion, et il se faisait horreur à lui-même. Il avait autrefois demandé a Dieu la grâce de la continence, mais c'était pour ainsi dire en craignant d'être sitôt exaucé. « Seigneur, dit-il, tout vicieux, et tout méchant que j'étais dans ma première jeunesse, je ne laissais pas de vous demander la chasteté. Donnez-moi, vous disais-je, le don de continence, mais que ce ne soit pas encore. Je craignais que vous ne fussiez trop prompt à m'exaucer et que vous ne vous hâtassiez de me guérir, parceque j'aimais mieux satisfaire les ardeurs de la concupiscence que de les voir éteintes. » Il commença alors à rougir et à s'attrister de ce que sa volonté avait été si faible et si partagée. Pontilien ne fat pas plus tôt parti qu'il adressa ces paroles à Alipius : « Comment pouvons-nous souffrir que des ignorants s'élèvent et emportent le ciel tandis qu'avec toute notre science nous sommes sans cœur et croupissons dans la chair et le sang? Rougirons-nous de les suivre parcequ ils nous précèdent? N'y aurait-il point plus de honte h ne vouloir pas môme les suivre ? » IJ prononça ces paroles avec un ton de voix extraordinaire, et son visage parut entièrement chan^-é. II se retira ensuite et entra dans un jardin dont il
56o s. AIJGUSTIX.
avait l'nsage. Alipius, étonné de son discours ainsi que delà manière pathétique avec laquelle il s'était exprimé et de l'agitation violente où il le voyait, ne le quitlapoint et passa dans le jardin avec lui. Ils s'assirent le plus loin de la maison qu'ils purent. Augustin, frémissant d'indignation contre lui-même, ne se possédait point. Mais nous ne saurions mieux peindre l'état où se trouvait son ame qu'en empruntant ses propres paroles.
« J'étais, dit-il, transporté d'indignation contre moi-même de ce que je n'avais pas le courage de faire ce que ma raison me montrait être si avantageux et si nécessaire. Je voulais et je ne voulais pas; j'étais pour ainsi dire divisé entre moi-même et moi-même. Je secouais la chaîne dont j'étais serré sans pouvoir la rompre, quoiqu'elle ne tînt presqu'à rien. Cependant , ô mon Dieu , votre miséricorde usant d'une rigueur salutaire me pressait au fond du cœur et redoublait les coups que me portaient la crainte et la confusion dont j'étais rempli; elle ne voulait pas que je cessasse de combattre, de peur que ma chaîne ne se fortifiât et ne me serrât encore plus qu'auparavant. Je disais au dedans de moi-même: C'est dans cemomcnt, c est tout à l'heure
que je vais la briser Je me voyais presqu'au ,
point où je voulais venir, j'étais près d'y toucher; I cependant je n'y touchais pas encore puisque j'hésitais de mourir à tout ce qui est une véritable mort
pour vivre de la véritable vie Ces amusements
frivoles, ces vanités des vanités, en un mot mes an- J ciennes amies me tenaient encore au cœur. Il me ' semblait les voir me prendre par la robe et me dire tout bas; Quoi donc! vous nous diles adieu Dès |
s. AUGUSTIN. 36 1
ce moment telle et telle chose vous seront interdites à jamais?... Au reste ce n'était pas en face qu'elles s'opposaient à mon dessein; mais, murmurant d'une voix sourde àmesureque je m'éloignais, elles me tiraient par derrière pour me faire tourner la tête. Ainsi, parceque je n'avais pas la force de me retirer brusquement, de les laisser là et de me rendre auplus vite où j'étais appelé, mon ardeur se ralentissait; car la voix tyrannique de l'habitude me disait encore : Penses-tu pouvoir te passer toujours cC elles ? Mais la vue de la continence se présentait h moi du côté où je portais mes regards,
où je craignais de me rendre Elle m'invitait
d'aller à elle; elle me tendait les bras pour m'embrasser et m'incorporer dans cette multitude de saints dont elle me proposait l'exemple, et qu'elle tenait aussi embrassés. J'y voyais une infinité de personnes de tout âge, des enfants, des jeunes gens, des filles, des veuves respectables et des vierges qui avaient vieilli dans la chasteté. Je remarquais surtout que dans ces saintes âmes la continence n'était pas demeurée stérile ; mais que l'honneur , ô mon Dieu, qu'elles ont de vous avoir pour époux était le germe céleste des délices dont elles sont inondées. D'où la continence prenait occasion de me dire d'un ton ironique propre h m'encourager : Quoi ! vous ne pourrez pas ce (jui est possible à tant cC autres que vous voyez ? Est-ce par eux-mêmes plutôt que par la grâce du Seigneur leur Dieu, qui m^a donnée à eux, qulls le peuvent ? Pourquoi vous appuyez-vous sur vous-même, puisqu'il n'y a aucun fond à faire sur vous? Jetez-vous entre les bras du Sei^ gneur; ne craignez point qull se retire et vous laisse
^6â s. AucrsTiN.
tomber. Jetez-vous-y liardlment : il vous recevra et guérira r'os plaies. Je rougissais de honte de ce que je balançais encore et des murmures que les niaiseries qui me retenaient toujours excitaient au fond de mon cœur. Sur quoi la conlinence me disait: IW'Couiez point ces monstres impurs: les dclicesquils vous promettent ne sont point comparables à celles que vous trouverez dans la loi de votre Dieu. »
La tempête croissant de plus en plus dans son ame par la considération de ses misères, dont il voyiiit toute la difformité, il sentit qu'un torrent de Lirmes allait couler de ses yeux; et comme on pleure plus librement lorsqu'on est seul, il se leva d'auprès d'Alipius, qui le regardait rn:'C un grand étonnement. Il s'éloigna de lui autant qu'il le fallait pour n'être pas contraint; puis, s'ctant jeté par terre sous un figuier, il donna un libre cours h ses larmes, qui coulèrent avec beaucoup d'abondance: « Jusques à quand. Seigneur, s'écriait-il, jusques cl quand serez-vous irrité contre moi? Ne vous souvenez plus de mes iniquités passées. » Sentant ce qui le retenait encore, il poussait de profonds soupirs et se faisait à lui-même le reproche suivant: Œ Jusques h quand, jusques h quand dirai-je h demain, h demain? Pourquoi ne sera-ce pas aujourdhui? Pourquoi dès ce moment ne mettrai-je pas fin à mes infamies ? » Tandis qu'il parlait de la sorte, le cœur percé de douleur et pleurant amèrement, il entendit dans une maison voisine une voix comme celle d'un enfant qui disait en chantant : Prenez ET LISEZ, PRENEZ ET LISEZ. Aussitôt il chaugca dc visage et se mit à penser s'il n'y aurait pas quelque jeu où les enfants avaient coutume de chanter ces
s. AUGUSTIN* 365
paroles ,• et comme il ne lui vint pas dans la pensée d'avoir entendu parler de rien de semblable, il arrêta le cours de ses larmes et se leva dans la pensée que c'était un avertissement du ciel. Il se rappela en même temps que S. Antoine s'était converti en entendant lire un passage de FÉvangile. Il retourna donc promptement à l'endroit ou Alipius se tenait encore, et où il avait laissé les épîtres de S. Paul. Ayant pris le livre, il l'ouvrit et lut en silence ces paroles sur lesquelles il porta d'abord les yeux: Ne passez pas votre vie dans les festins et l'ivrognerie, ni dans la débauche et l'impureté, ni dans un esprit d'avarice et de contention; mais revêtez-vous de notre Seigneur Jésus-Christ, et gardezvous de satisfaire les désirs déréglés de la chair. Il n'en voulut pas lire davantage; aussi cela n'était-il pas nécessaire. En effet il n'eut pas plus tôt achevé la lecture de ce verset qu'un rayon de lumière vint rétablir le calme dans son cœur et dissiper tous les nuages qui causaient ses doutes.
Ayant fermé le livre, après avoir toutefois marqué l'endroit où était le passage, il se tourna vers Alipius avec un visage tranquille et lui dit ce qui lui était arrivé. Alipius voulut voir le passage ; il le lut, ainsi que ces paroles qui viennent ensuite , Recevez avec charité celui qui est encore fcùble dans la foi, et il se les appliqua à lui-même. Comme il était d'un caractère heureux et naturellement porté à la vertu, il entra sans hésiter dans la résolution que venait de prendre son ami.
Ils se retirèrent tout deux et allèrent raconter à Monique ce qui venait d'arriver. Cette sainte en fut transportée de joie. Elle avait suivi son fils ea
364 s. AUcrsTiN.
Italie, et était venue à Milan peu après qu'Augustin eut quitté le manichéisme, mais avant qu'il se fût déclaré pour la doctrine de l'Église catholique. Augustin avait pensé jusque Ih que la vie était insupportable sans les plaisirs des sens. Quand il fut devenu catholique et qu'il eut pris la résolution de mener une vie vertueuse, il pensa à s'engager dans le mariage, dans la persuasion que la chasteté conjugale était la seule possible pour lui. Alipius, qui n'avait jamais suivi les désirs corrompus de la chair, ne pouvait revenir de sa surprise à la vue de la grossièreté des inclinations de son ami. Mais cette surprise même devint pour lui le principe d'une tentation délicate dont il fut délivré par la miséricorde divine. Monique avait ménagé à son fils un parti avantageux, et son choix était tombé sur une personne qui ne pouvait manquer de lui plaire. Mais quand Augustin fut parfaitement converti iJ résolut de vivre dans une continence absolue, et l'expérience lui fit connaître la vérité de ces maximes : « Ce n'est point parceque les choses sont difciles que nous n'osons y tendre, mais elles nous paraissent difficiles parceque nous n'avons pas le courage de les entreprendre.... Commencer, c'est avoir fait la moitié de l'ouvrage. »
Transporté depuis d'une sainte joie de ce qu'il avait été affranchi de ses chaînes, il faisait ainsi éclater sa reconnaissance: o Quelle volupté ne trouvai -je pas tout h coup à me priver de celles qui n'étaient que de vains amusements, et dont la privation, qui avait d'abord causé mes craintes» s'était changée en plaisirs ! Vous les chassiez vousmême de mon cœur, douceur véritable et souve-
s. AUGUSTIN. 365
raine; vous les chassiez et vous entriez à leur place, suavité supérieure à toutes les voluptés, mais inconnue à la chair et au sang! lumière qui éclipsez toutes les autres, et qui êtes intime à tout ce qu'il y a de plus intime ! grandeur qui êtes inaccessible à ceux qui sont grands à leurs propres yeux ! Alors mon esprit était libre des soins cuisants qui déchirent ceux qui courent après les honneurs, les biens et les plaisirs des sens, et je faisais mes délices de m'adresser h vous qui êtes ma gloire, mes richesses, mon Sauveur, mon Seigneur et mon Dieu. »
L'exemple d'Augustin prouve que personne ne doit désespérer de son salut. Le pécheur gémissant sous le poids de l'habitude la plus invétérée ne doit point se décourager : il faut, il est vrai, résister à la corruption de la nature; mais ce combat se change h la fin en une heureuse liberté et en une joie inexprimable. Le véritable chrétien veille sur lui-même pour ne pas contracter d'habitude vicieuse; il sait que la moindre étincelle peut produire un grand embrasement, et qu'une passion dont on a suivi les premières saillies finit par exercer sur le cœur l'empire le plus tyrannique.
Augustin se convertit au mois d'août ou de septembre de l'année 386, dans la trente-deuxième année de son âge. Il se détermina dès lors h quitter son école et à cesser d'enseigner la rhétorique; mais il différa l'exécution de ce dessein jusqu'aux vacances, qui devaient arriver dans quelques semaines. Il se retira à la campagne, près de Milan, avec son ami Verecundus , qui était professeur de grammaire dans cette ville, et qui peu de temps après renonça au paganisme et reçut le baptême.
566 s* AUGUSTIN.
il fut encore accompagné dans sa retraite par sainte Monique, sauière, par Navigius, son frère, par Adéodat, son fils, par Alipius, son principal confident, par Tritcèce et Licentius, ses disciples, et par Lastidien et Rustique, ses parents. Là il s'occupait uniquement delà prière et de fétude; et ces deux exercices unis ensemble se soutenaient mutuellement : son étude était même une espèce de prière, par les pieux sentiments qui régnaient dans son cœur. Pour soumettre parfaitement ses passions, détacher son ame des choses créées et devenir une créature nouvelle en Jésus-Christ, il pratiquait les austérités de la pénitence, veillait sur son cœur et sur ses sens avec la plus grande exactitude, et priait avec autant d'assiduité que de ierveur. Il pleurait amèrement sur ses misères spirituelles, et conjurait le Seigneur de lui tendre une main secourahle et de guérir ses plaies. « O mon Dieu! s'écriait-il, toute mon espérance est dans la grandeur de votre miséricorde Vous me commandez la continence,
donnez-moi ce que vous me commandez, et commandez-moi ce que vous voulez. Je sais que personne ne peut avoir cette vertu si Dieu ne la donne. » Le principal objet de ses prières était la pureté du cœur et la divine charité. 11 désirait aimer Dieu de toute sa force et de tout son pouvoir h chaque moment de sa vie, et l'aimer toujours de plus en plus afin de réparer autant qu'il lui serait possible le temps précieux qu'il avait perdu. « Que j'ai commencé tard h vous aimer, disait -il, ô beauté si ancienne et 5i nouvelle! que j'ai commencé tard.'... \ous étiez avec moi, et je n'étais point avec tous...\ous avez bien voulu m' appeler, et le cri que vous avez fait a
s. AUGUSTIN. 367
farce ma surdité... Vous m'avez touché, et mon cœur tout en feu n'a cherché que vos embrassements.... Ce n'est point vous aimer assez que d'aimer avec vous quoi que ce soit qu'on n'aime point à cause de vous. 0 amour, dont le feu brûle toujours et ne s'éteint jamais ! 0 charité, qui êtes mon Dieu, embrasez-moi! » En un mot il mesurait la ferveur de son amour pour Dieu sur la grandeur des misères dont la grâce l'avait délivré.
Son humilité n'était pas moins admirable, et tous ses écrits portent l'empreinte de cette vertu. On voit dans le dixième livide de ses Confessions que sa principale étude était de se prémunir contre l'orgueil et contre cet amour de la vaine gloire qui se trouve quelquefois même dans les efforts que l'on fait pour l'éviter. Il s'appliquait sans relâche h contenir dans les bornes les plus étroites du devoir sa langue, ses yeux, ses oreilles, ses autres sens et surtout celui du goût.
L'amour des richesses et des honneurs était entièrement éteint dans le cœur d'Au2:nstin. 11 n'était
pas même tenté de désirer de manger ce qu'il s'était interdit. Il s'était déterminé entre autres choses à fuir la compagnie des femmes. Il éprouvait cependant encore quelquefois des tentations, par rapport au vice honteux dont il avait été si long-temps l'esclave. Mais aussitôt qu'elles se faisaient sentir, il était pénétré d'une grande confusion ; il versait un torrent de larmes, et se jetait entre les bras de celui qui pouvait le guérir. Lorsque dans sa solitude il vaquait aux exercices de la pénitence et de la prière, Dieu par sa grâce le délivrait de l'orgueil de l'esprit et de la vanité de ses pensées, et lui fai-
568 s. AUGUSTIN.
sait sentir de plus en plus la grandeur de sa misère et la profondeur des plaies dont il avait été délivré. Il lisait les psaumes de David avec une dévotion singulière. Chaque mot de ses divins cantiques était comme un trait de feu qui pénétrait son ame, "qui la remplissait de force, de douceur et de consolation. Brûlant alors d'amour pour Dieu, il eût voulu faire entendre la voix du prophète-roi h tous les hommes, afin de les guérir de leur orgueil. 11 aimait par ticulièrement à réciter le psaume quatrième, dont il a donné une paraphrase très pieuse dans ses Confessions. Il ne pouvait assez déplorer l'aveuglement et le malheur des manichéens, qui se privaient des avantages que procurent les hymnes dictés par le Saint-Esprit. Que ne pensait-il pas de ceux qui les récitent sans penser à Dieu, dont la houche est souvent démentie par le cœur, et qui sont tout remplis de présomption et d'orgueil, tandis qu'ils font des protestations de douleur et d'humilité ! Ils attirent sur eux les malédictions prononcées contre les amateurs de la vanité et de l'iniquité; au Heu d'honorer Dieu ils l'insultent, puisque leurs prières ne partent point du cœur. Augustin, toujours embrasé d'amour, et le cœur brisé de componction, trouvait dans chaque mot des psaumes une nouvelle lumière et une douceur supérieure à celle du miel; il s'attristait sur le sort de ceux qui étaient sourds et morts spirituellement : semblable aupsalmiste, il séchait de douleur à la vue des ennemis de la vérité, et désirait ardemment qu'ils rentrassent dans le vrai chemin.
Vers le même temps il fut pris d'un mal de dents, qui par degré devint si violent qu'il lui était
impossible de parler. Il écrivit sur des tablettes qu'il conjurait ses amis de demander pour lui à Dieu la santé du corps et de Tame. Il se mit h genoux pour prier avec eux, et à peine la prière fut-elle commencée qu'il se sentit tout à coup délivré de son mal. Cette manifestation extraordinaire de la puissance céleste le transporta de la plus vive reconnaissance ; il espéra plus que jamais que Dieu, qui peut nous tirer de l'abîme de la misère, le purifierait de ses péchés dans le sacrement du baptême, qu'il devait bientôt recevoir.
Il se rendit à Milan au commencement du carême de l'année 387 , afin de se faire inscrire parmi les compétents ? ou ceux qui se préparaient à la régénération. Il ne le cédait point à Alipius, qui selon lui vaquait avec une ferveur extraordinaire aux exercices usités en pareille circonstance, et qui alîligeait son corps par diverses macérations. Il fut baptisé par S. Ambroise en avril, veille de Pâque de la même année, et partagea ce bonheur avec Alipius et avec son fils Adéodat, qui était alors âgé d'environ quinze ans. Il n'eût pas plus tôt reçu le baptême qu'il se sentit délivré de toute inquiétude par rapport à sa vie passée. La considération des conseils de Dieu touchant le salut des hommes le remplissait d'étonnement et de joie. Le chant des hymnes de l'Eglise l'attendrissait souvent jusqu'aux larmes, et dans ces moments le Saint-Esprit opérait quelquefois en lui des effets extraordinaires.
Peu de temps après la découverte des reliques de S. Gervais et de S. Protais, où il fut témoin de plusieurs guérisons miraculeuses , il résolut de retourner en Afrique pour se consacrer entièrement
5^0 s, AUGUSTIN,
an service de Dien dans la solitude. Mais il voulut avant de quitter l'Italie faire un voyage à Rome, et il resta dans cette ville avec sa mère et plusieurs de ses amis, depuis le mois davril jusqu'au mois de septembre suivant. De là il se rendit à Ostie, dans rinlention de s'embarquer pour l'Afrique ; mais il en fut empêché par la mort de sa mère, qui arriva le i5 novembre 087. Il retourna à Rome, et y resta jusqu'à l'année suivante. Il y commença divers ouvrages, quil acheva depuis dans sa patrie. 11 n'arriva à Carthage que vers le mois de septembre de l'année 588; le séjour qu'il y fit ne fut pas long. Il se relira dans une maison qu'il avait h la campagne, avec quelques amis qui avaient les mêmes sentiments que lui. Il y passa trois ans dans un entier détachement de toutes les choses de la terre, dans la pratique de Toraison , du jeune et des autres exercices de la j)énitence, méditant nuit et jour la loi du Seigneur, et instruisant les autres par ses discours et ses ouvrages. Il donna son patrimoine à l'église de Tagastc, à condition seulement que l'évèquelui fournirait annuellement ce qui était nécessaire poursa|subsistance et pour celle de son fils dans lélat qu'ils avaient embrassé. Tout était en commun parmi ces nouveaux religieux , et la maison se chargeait de pourvoir aux besoins de chacun. Augustin n'avait absolument rien en propre; il avait aliéné jusqu'à la maison dans laquelle il demeurait. L'ordre des ermites, dits de saint Augustin, date de là son origine.
Lorsque Augustin eut été ordonné prêtre il se retira à Hippone , et plusieurs de ses religieux l'y suivirent. Il fonda dans cette ville , avec le secours
s. ArCUSTIN. S^.i
de l'évêque Valère, une nouvelle communauté, et S. Paulin en salua les membres dans la lettre qu'il ('(rivitAuguslin en 394. Il sortit de ce monastère un grand nombre d'évêques qui, par leur savoir et par la sainteté de leur vie, firent l'ornement de l'Église d'Afrique. Le saint fonda aussi depuis un monastère de religieuses , et il en confia le gouvernement à sa sœur, qui quitta le monde lorsqu'elle fut devenue veuve.
Durant sa retraite Augustin perdit son fds Adéodat, jeune homme qui donnait les plus belles espérances. Il ne se consola de sa mort que par l'espérance qu'elle lui avait servi de passage à une meilleure vie , et qu'elle était arrivée dans la ferveur du sacrifice qu'il avait fait de lui-même au Seigneur,
Notre saint joignit à la prière l'étude de l'Ecriture. Il en avait trouvé le style bas dans sa jeunesse, où il ne pouvait souffrir aucun livre écrit en latin, h moins qu'il n'y trouvât l'élégance de Cicéron. Mais à force de la lire il changea de sentiment, et désavoua sa fausse délicatesse. Il reconnaît dans ses livres de la Doctrine chrétienne qu'il y a un sens plus profond dans les prophètes et dans S. Paul que dans les plus sublimes orateurs de l'antiquité; que l'apôtre est infiniment plus persuasif qu'eux, et que le torrent do son éloquence entraîne les lecteurs qui font la moindre attention. Il observe qu'il y a cette différence entre S. Paul et les plus célèbres orateurs, que ceux-ci couraient après les ornements étudiés , au lieu que la sagesse de l'apôtre ne les cherchait jamais; qu'ils s'offraient eux-mêmes et qu'ils suivaient naturellement sa sagesse. Lors-
5^2 s. AUGUSTIN.
qu'il dédaigne de faire usage de l'art oratoire, et qu'il déclare que sa prédication n'est point appuyée sur le langage persuasif de la sagesse humaine, il le fait avec une noble simplicité , mais où l'on trouve quelque chose d'infiniment plus sublime que dans les plus grands efforts du génie des hommes.
Il y avait près de trois ans qu'il vivait retiré dans le voisinage de Tagaste lorsqu'un des agents de l'empereur h Hippone , ville maritime et peu éloignée du lieu de sa retraite, le pria de venir le voir pour conférer avec lui sur l'état de son ame. Augustin ne pouvait guère lui refuser celte grâce, parceque c'était un homme de grande considération et qui était fort estimé pour sa probité. Il avait soin de ne point aller dans les villes dont les sièges étaient vacants, de peur qu'on ne l'élût pour les remplir. Mais dans celte circonstance il ne paraissait pas qu'il dût avoir d'inquiétude h cet égard , parcequ'il y avait un évoque à Hippone. Il partit donc sans s'imaginer qu'il eût rien h craindre. On vit bientôt l'effet d'un discours que Valère , évêque d'Hippone, avait fait au peuple sur la nécessité où il se trouvait d'ordonner un prêtre pour l'aider dans ses fonctions.
Un jour donc qu'Augustin entrait dans l'église, les fidèles se saisirent de lui et le présentèrent à \alère, demandant avec de grands cris qu'il lui imposât les mains. Le saini fondait en larmes à la vue du danger qui accompagne l'exercice des fonctions du sacerdoce; mais il fut obligé d'acquiescer à la demande du peuple , et il reçut la prêtrise vers la fin de l'année Sgo. Les désordres de sa jeunesse l'auraient rendu inhabile à la réception des saints
s. AUGUSTIN. 373
ordres s'ils n'avaient été antérieurs à son baptême ; mais depuis sa conversion il était devenu un homme tout nouveau , et il se distinguait alors encore plus par sa piété que par son savoir.
Revenu de sa surprise , il engagea ses amis à demander à Valère qu'il lui permît de respirer quelque temps , et en même temps de se préparer dans la solitude h l'exercice des fonctions sacerdotales. Il lui en fit même la demande dans une belle lettre, où il condamne indirectement la présomption et la témérité de ceux qui osent s'ingérer eux-mêmes dans le ministère. Il avoue aussi que , quoiqu'il eût été persuadé précédemment de cette vérité, elle le frappait beaucoup plus que quand il la considérait dans le lointain ; il craignait que Dieu n'eût permis son élévation au sacerdoce pour le punir de ses péchés.
Valère était grec de naissance et ne parlait latin qu'avec beaucoup de difficulté ; ce fut ce qui le détermina à charger Augustin du soin de prêcher en sa présence. Les évêques orientaux avaient coutume d'en agir de la sorte, mais jusque là leur exemple n'avait point été suivi en Occident. Valère cependant ne laissait pas de prêcher quelquefois lui-même.
Augustin voulant continuer le genre de vie qu'il avait embrassé depuis sa conversion , l'évêque d'Hippone lui donna ses jardins, qui étaient contigus h l'église, et l'on y bâlit une maison pour ses moines. Il ne faut point confondre cette communauté avec celle des clercs réguliers qu'il établit dans son propre palais lorsqu'il fut évêque.
Persuadé que l'instruction du troupeau est le
3t74 S*^ AiGDSTlX.
principal devoir d'un pasteur, il ne cessa depuis ce temps-ià de prêcher jusqu'à sa mort. Nous avons de lui près de quatre cents sermons ; il est vrai qu'il y en a plusieurs qu'il n'a point écrits, mais ib le furent par ses auditeurs. Ce sont moins des discours réguliers et composés selon toutes les règles de l'art que des instructions familières , où il y a peu de préparation de la part de celui qui les débitait. Le saint proposait simplement la vérité, la revêtait d'expressions agréables , et l'imprimait dans l'esprit par le moyen de quelques pensées vives et subtiles. Cette espèce d'éloquence était de beaucoup inférieure h celle des pères grecs du même siècle , mais elle était adaptée au génie des Africains ; ils écoutaient de semblables discours avec de grandes acclamations, et en étaient souvent touchés jusqu'aux larmes.
S. Augustin connaissait parfaitement les règles essentielles de Téloquence. Il dit dans les instructions qu'il donne aux orateurs sacrés qu'un discours doit être simple et naturel , que l'art ne doit point s'y montrer, et que s'il est trop travaillé il fait tenir les auditeurs sur leurs gardes. Il s'exprime avec beaucoup de justesse sur la nécessité d'être simple et familier, qualités qui ne sont point incompatibles avec celte dignité qu'exige la religion.
Si S. Augustin ne parle pas la langue latine aussi purement que du temps d'Auguste , c'était la faute de son siècle. Au moins ceux qui le jugeront avec impartialité conviendront-ils qu'il avait un talent rare pour persuader. Il annonce partout une grande pénétration; on admire en lui la noblesse des pensées et l'élévation des sentiments ; sa manière de
s. AUGUSTIN. 375
s'exprimer est touchante et affectueuse. Use montre habile dans la connaissance du cœur humain, et ses raisonnements sont en général pleins de force. Il est vrai que dans ses discours de morale il explique souvent l'Ecriture dans un sens allégorique, ^ui est toujours arbitraire, et qui sert plutôt à ëclaircir les vérités qu'à les prouver ; en quoi il suivait Origène, les Thérapeutes et les juifs des derniers temps; aussi estime-t-on plus h cet égard les discours de S. Chrysostome et ceux des autres pères qui ont expliqué les livres saints dans le sens littéral. S. Augustin donna dans les interprétations allégoriques par la facilité qu'il y trouvait d'appuyer les instructions qu'il jugeait nécessaires à son peuple. Quant à certains défauts qu'on reproche aux orateurs de son temps, il les connaissait lui-même; mais, supérieur aux règles ordinaires, il se conforma au goût de son siècle , afin d'insinuer plus sûrement les vérités de la religion dans l'esprit de ses auditeurs en se faisant écouter d'eux avec plaisir. Au reste, quelque familier qu'il soit dans ses discours, il est presque toujours sublime. L'éloquence de Cicéron ne produisit jamais des effets aussi surprenants que celle de S. Augustin. Nous en citerons deux exemples. Le saint rapporte le premier dans une lettre à son ami Alipius. On avait coutume de célébrer les agapes dans les églises ou dans les cimetières, sur les tombeaux des martyrs ou des autres saints ; mais il arrivait souvent que l'on ne gardait pas les règles de la sobriété chrétienne dans ces repas, que la charité avait primitivement introduits. Les pasteurs gémissaient de cet abus , et S. Augustin écrivit avec beaucoup
376 s. AUGUSTIN.
de force à Aurélius, archevêque de Garthage , afin de l'exhorter à le faire proscrire par un concile. Le peuple d'Hippone était fort attaché h la célébration de ces agapes, et s'appuyait sur l'ancienneté de cette cérémonie. S. Augustin , qui était alors prêtre, lui lut les menaces les plus terribles des prophètes» « Il conjura ensuite ses auditeurs par les ignominies, les souffrances, la croix et le sang de Jésus- Christ, de ne pas se perdre eux-mêmes, d'avoir pitié de celui qui leur parlait avec tant d'affection , et de montrer quelque respect pour leur vénérable évêque , qui par tendresse pour eux l'avait chargé de leur annoncer la vérité. Je ne les excitai point à pleurer, dit-il, en pleurant moi-même le premier; leurs larmes prévinrent les miennes. Je ne fus plus maître de moi. Quand nous eûmes pleuré ensemble je les entretins de l'espérance que je concevais de leur changement. » Il eut effectivement la satisfaction de voir le peuple corrigé dès ce jour.
L'autre exemple est encore plus remarquable , et c'est aussi le saint qui le rapporte. Il y avait à Césarée, en Mauritanie , une coutume contraire aux lois de la nature et de l'humanité. Les pères et les enfants , les frères et les plus proches parents se battaient plusieurs jours à coups de pierres, dans un certain temps de l'année. Ce combat, qui se faisait publiquement, était un spectacle auquel le peuple prenait un grand plaisir. Il était conséquemment bien difficile de l'en détourner. « Je me servais, dit S. Augustin, de tout ce que j'avais d'habileté, j'employais les expressions les plus touchantes pour extirper un abus aussi cruel et aussi ancien» Je pensais n'avoir rien fait tandis que je n'entendais
que des acclamations. Ils n'étaient point persuadés, tant qu'ils s'amusaient h donner des applaudissements au discours qu'ils entendaient; mais leurs larmes me firent concevoir quelque espérance , et me montrèrent que leurs esprits étaient changés. Lorsque je les vis pleurer je crus que cette horrible
coutume serait abolie H y a présentement huit
ans que par la grâce de Dieu il ne s'est rien fait de semblable. »
Ce père , dans les sermons que contient le cîn~ quième tome de ses œuvres , revient souvent sur la nécessité de méditer assidûment sur les fins dernières. « Que savez-vous, dit-il, si vous êtes éloigné on non du jour de votre mort? » Il exhorte fortement à la pénitence. « Le péché, dit-il, doit être puni ou par le pécheur pénitent , ou par un Dieu vengeur du crime. Dieu , qui a promis le pardon au pécheur pénitent , ne lui a point promis de délai pour se convertir, ni de lendemain pour faire pénitence. » Il parle souvent de l'obligation de faire l'aumône et des avantages qu'elle procure. Il ajoute que la violation de ce précepte est la cause de la damnation du plus grand nombre de ceux qui périssent, puisque Jésus-Christ ne parle que de ce crime dans la sentence qui, au dernier jour, fixera éternellement le sort des élus et des réprouvés. Il fait une mention fréquente du purgatoire, et recommande la prière et le sacrifice pour le repos de l'ame des fidèles défunts. Il parle d'images qui représentaient le Sauveur, S. Etienne , S. Pierre et S. Paul , le sacrifice d'Abraham , et du respect qui est dû au signe de la croix. Il rapporte des miracles opérés par ce signe sacré ainsi que par les reliques
5^8 s. AUGUSTIN.
des martyrs. Dans la plupart de ses sermons 5«?' les saints il traite souvent de l'honneur que nous devons rendre aux martyrs ; mais il a soin de remarquer que c'est à Dieu seul que nous élevons des autels et que nous offrons des sacrifices. Il s'adresse lui-même à S. Gyprien et aux autres serviteurs de Dieu qui avaient versé leur sang pour la foi, afin d'implorer le secours de leur intercession. La raison qu'il en apporte « c'est que les martyrs qui sont avec Jésus-Christ intercèdent pour nous, et que nous ressentons l'effet de leurs prières, tant que nous continuons nos soupirs.
Il prêchait toujours en latin , langue qui était entendue à Ilippone. Il y avait cependant des paysans à la campagne qui n'entendaient que le punique, ce qui rendait leur instruction difficile , parcequ'on avait beaucoup de peine h trouver des prêtres qui pussent parler leur langue. Son assiduité au ministère de la parole était continuelle ; il prêchait quelquefois tous les jours, et souvent deux fois par jour. Il n'interrompait point celte Ibnclion, même quand il était si faible qu'il pouvait h peine parler ; mais il ranimait alors ses forces , et le zèle dont il brûlait pour le salut des âmes lui faisait oublier ses peines. S'il allait dans d'autres diocèses, on le priait de rompre au peuple le pain de la parole dévie ; on courait en foule à ses sermons, et on fécoutait toujours avec admiration; on battait même souvent des mains, selon la coutume de ce siècle. Mais le saint n'était content qu'autant que ses sermons produisaient du fruit. Entre autres conversions extraordinaires qu'il opéra , on compte celle d'un nommé Firme. C'était un des principaux appuis des manichéens. Il entra
s. AUGUSTIN. Ô79.
dans l'église au moment où Augustin faisait une sortie véhémente contre ces hérétiques. Il fut si touché qu'immédiatement après le sermon il vint se jeter aux pieds du saint, fondant en larmes, et abjura ses erreurs. Il mena toujours depuis une vie fort édifiante, et fut élevé au sacerdoce.
Cependant Yalère se sentait accablé sous le poidg des années et des infirmités qui étaient la suite de son âge. Il craignait toujours qu'Augustin ne fût enlevé à son Egfise , et que quelque autre ville ne le demandât pour évêque. Il résolut donc de le faire son coadjuteur dans l'épiscopat, après avoir obtenu secrètement le consentement d'Aurélius, archevêque de Carthage, ainsi que l'approbation de son peuple et celle des évêques de la province de JXumidie. Augustin s'opposa fortement à l'exécution de ce projet; mais il fut obligé de se rendre h la voix du ciel, qui s'expUquait d'une manière si visible , et on le sacra au mois de décembre de l'année 3 90, et au commencement de la quarantedeuxième de son âge. Yalère mourut l'année suivante.
Augustin se vit obligé de demeurer dans la maison épiscopale , tant h cause de l'hospitalité que pour l'exercice de ses fonctions. Mais il engagea les prêtres, les diacres et les sous-diacres de son Eglise a renoncer à toute propriété et à suivre la règle qu'il établissait. Il n'admettait aux ordres que ceux qui promettaient d'embrasser le même genre de vie. Plusieurs évêques imitèrent ^on exemple, et ce fut là l'origine des chanoines réguhers, comme nous l'avons déjà observé.
Le saint, au rapport de Possidius, était vêtu et
38o S" ArctsTiN.
meublé simplement , mais avec décence et propreté. Il n'y avait chez lui d'autre argenterie que des cuillers; sa vaisselle était de terre, de bois ou de marbre. Il exerçait l'hospitalité , mais sa table était frugale ; on y servait des légumes , avec un peu de viande pour les étrangers et les malades. La quantité du vin y était réglée pour tous les hôtes. Pendant le repas on lisait ou l'on s'entretenait sur quelque matière importante, afm de bannir les discours inutiles. Il avait fait écrire au dessus de sa table un distique dont le sens était que les médisants ne devaient point paraître chez lui. Si quelqu'un blessait la réputation du prochain en sa présence , il l'en avertissait sur-le-champ, et pour mieux marquer l'horreur que lui causait ce vice il se levait tout à coup et se retirait dans sa chambre. Tous les clercs mangeaient avec lui et portaient comme lui des habits faits d'une étoffe commune. Il ne recevait aucune femme dans sa maison, pas même sa sœur et ses deux nièces, qui cependant servaient Dieu toutes les trois dans la retraite. Il disait à ce sujet qu'à la vérité on ne soupçonnerait passa conduite pour le voir converser avec une sœur ou une nièce, mais que quelquefois elles attireraient chez lui des personnes de leur sexe. Lorsqu'il était obligé de parler à des femmes c'était toujours en présence et à la vue de quelques-uns de ses clercs. Il se reposait du soin de son temporel sur des intendants tirés de son clergé, et il leur faisait rendre compte de leur administration à la fin de l'année. Pour éviter tout ce qui pouvait le distraire il chargeait quelques personnes intelligentes de présider aux établissements qu'il formait pour les pauvres
s. AUGUSTIN. 38 1
et pour la gloire de Dieu. On le pressait inntilement de recevoir des donations, il les refusait dès qu'il paraissait que les héritiers légitimes pourraient en être lésés. Son désintéressement a servi de modèle à tous les siècles qui ont suivi celui dans lequel il a vécu. Il était extrêmement en garde contre l'avarice, qui se glisse imperceptiblement dans le cœur, et qui corrompt les meilleures actions si elle les infecte de son souffle empesté. Ce qu'il épargnait des revenus de son église était employé au soulagement des pauvres, auxquels il avait donné précédemment son patrimoine. Il lui arriva quelquefois de faire fondre une partie des vases sacrés pour racheter les captifs; en quoi il imitait plusieurs saints, notamment S. Ambroise. Il veillait soigneusement à l'observation de la pieuse coutume qui était établie de son temps , d'habiller tous les ans les pauvres de chaque paroisse , comme on le voit par plusieurs de ses lettres et de ses sermons.
Son zèle pour le bien spirituel de son troupeau était sans bornes. « Je ne désire point, lui disait-il, être sauvé sans vous. Pourquoile désirerais-je ? Que dirais-je ? Pourquoi suis-je évêque ? Pourquoi suis-je dans le monde? C'est pour vivre seulement en Jésus-Christ, mais avec vous : c'est lama passion, mon honneur, ma gloire, ma joie; ce son! là mes richesses. » Il n'y a peut-être jamais eu d'ame plus sensible que celle d'Augustin ; mais cette sensibilité était ennoblie par des motifs surnaturels, et perfectionnée par l'influence de la divine charité. Il conversait volontiers avec les infidèles, et les invitait même à sa table; mais il refusait de manger TOME III, 17
582 s. AUGUSTIN.
avec les chrétiens publiquement scandaleux , et les oblip;eait de subir les peines portées par les canons del'Église. Il s'opposait à l'iniquité avec un courage inflexible, quels que fussent les coupables ; il n'oublait cependant jamais les règles de la charité, de la douceur et de la bienséance.
Les obus que la coutume avait rendus univer^ sels donnaient bien de l'exercice h sa sollicitude. Il les condamnait ouvertement ; mais il n'osait s'y opposer avec trop de raideur dans la crainte qu'il n'en résultât un plus grand mal. D'un autre côté il tremblait de se rendre coupable de trop de ménagements pour les désordres. Dans ces perplexités il avait recours h la prière et aux conseils de personnes sages et éclairées.
Comme c'était alors l'usage d'appeler des juges séculiers aux évéques , il entendait les parties contendantes avec beaucoup de bonté et de patience; il employait toutes sortes denioycns pour les accommoder et pour les porter h servir Dieu, soit qu'ils professassent le christianisme , soit qu'ils fussent engagés dans l'infidélité. Il se plaignait cependant des distractions que lui causait cet emploi, qu'il exerçait toutefois par charité.
Il ne faisait de visites qu'aux orphelins, aux veuves, aux malades et aux personnes affligées. Il pratiquait ces trois maximes de S. Ambroise : la première, de ne point se mêler de mariages, de peur qu'ils ne fussent malheureux ; la seconde , de ne persuader h personne de prendre le parti des armes ; la troisième , de ne jamais assister aux fêtes qui se donnaient h liippone, de peur qu'elles ne
s. ArcusTiN. 585
devinssent fréquentes , ce qui aurait pu le faire tomber dans l'intempérance et lui occasionner une grande perte de temps.
S. Augustin , comme tous les grands hommes , s'est peint dans ses lettres , et l'on y trouve une infinité de traits qui servent à faire connaître sa personne et son ame. Nous y apprenons qu'il était en général d'une constitution faible , et sujet à de fréquentes indispositions. Etant retenu au lit , où il souffrait beaucoup , il mandait à Profuturus ; « Quoi que je souffre , je suis cependant bien parceque je suis comme Dieu veut que je sois. Quand nous ne voulons pas ce qu'il veut nous sommes coupables , puisqu'il ne peut rien faire ou permettre qui ne soit juste. >/
Sa trente-sixième lettre roule sur le jeûne du samedi, que l'Église observait en jeûnant également le mercredi et le vendredi. Celte dévotion avait pour objet d'honorer la passion du Sauveur, que les Juifs avaient fait mourir le vendredi, en exécution du projet qu'ils en avaient formé le mercredi. Quant au jeûne du samedi , il veut que Ton suive l'usage des lieux où l'on est , conformément à la règle de S. Ambroise, qui disait à sainte Monique : « Quand je suis à Milan, je ne jeûne point le samedi; mais je jeûne ce jour-là lorsque je suis à Rome. » S'il y avait de la variété dans les usages des églises de quelques provinces , il était d'avis que Ton fit ce qui avait été prescrit par l'évéque du lieu où l'on se trouvait.
Dans sa cinquante-quatrième lettre, adressée à Januarius , il loue ceux qui communient tous les jours, pourvu qu'ils le fassent dignement, avec
l'humilité que montra Zachée lorsqu'il reçut Jésus- Christ clans sa maison. Mais il y donne aussi des éloges à ceux qui se privent de la communion à certains jours, afin de se disposer à recevoir le Sauveur avec plus de dévotion. Il établit pour principe qu'une coutume reçue par toute l'Eglise vient des apôtres ou d'un concile général , telle qu'est , par exemple , celle de célébrer la Pâque , la Pentecôte, TAscension et la passion de Jésus-Christ. Il dit que primitivement les fidèles communiaient après souper; mais que les apôtres, par respect pour un aussi grand sacrement que l'eucharistie , ordonnèrent qu'à l'avenir on communierait à jeun. Sa cinquante-cinquième lettre est aussi adressée à Januarius. 11 y parle du carême et des autres lois de l'Église ; puis il dit de certains usages qui sont seulement tolérés que les particuliers peuvent quelquefois s'y conformer, mais que quelquefois aussi il vaut mieux les rejeter que les suivre. Il serait trop long de rapporter tous les traits intéressants sur la foi et la discipline, que l'on trouve dans ses lettres. Nous citerons quelques-unes de ses maximes touchant les vérités chrétiennes.
Avec quelle tendresse de charité ne console-t-il pas un nommé Chrysinus , qui avait essuyé de grandes perles , et qui éprouvait les malheurs les plus accablants ! 11 lui rappelle que Dieu est notre seul bien , et un bien qui ne peut nous manquer si nous faisons tous nos efforts pour lui appartenir. S'il pcrpjet , dit-il , que nous soyons affligés en ce monde, ce n'est que pour notre plus grand avantage.
11 trace à Ecdicia, dans la lettre qu'il lui adresse, les devoirs d'une femme chrétienne envers son mari.
s. AUGUSTIN. 385
« Vous êtes obligée , lui disait-il , de vous conformer par condescendance h l'humeur de votre mari, quelque difficile qu'elle soit , non seulement dans les devoirs essentiels, mais même dans les choses indifférentes; vous ne devez point porter d'habits qui lui déplaisent , et vous souvenir que l'humilité n'est point incompatible avec de riches habillements auxquels le cœur n'est point attaché, et qui d'ailleurs n'ont rien de contraire h la modestie recommandée par l'apôtre. Suivez sa volonté dans les choses raisonnables , par rapport h l'éducation de vos enfants , dont vous devez même lui laisser le soin s'il le demande. » Il la reprend sévèrement d'avoir fait des largesses aux pauvres h l'insu de son mari, et veut qu'elle lui en demande pardon , quoique le refus qu'il fait de consentir h ces aumônes extraordinaires vienne d'un motif frivole ou imparfait. Il l'exhorte h gagner sa confiance par la douceur , et h employer tous les moyens qui dépendront d'elle, et surtout la prière, pour le retirer de ses désordres. « Priez pour lui , dit-il , du fond de votre cœur : les larmes que l'on verse dans la prière sont pour ainsi dire le sang d'un cœur percé de douleur. » Après' avoir parlé des devoirs des femmes il insiste sur ceux des maris, auxquels il recommande principalement le respect, la tendresse et la complaisance pour leurs épouses. Il n'oublie pas non plus les devoirs des autres états.
Les instructions qu'il donne à Proba sont plus générales. Proba Falconia , veuve de Probus , qui avait été préfet du prétoire et consul en 67 1 , s'était retirée en Afrique avec Julienne , sa belle-mère , et Démétriade, sa fille , après le pillage de Rome par
586 s. ArcusTiN.
Alaric, roi des Goths. Persuadée que la prière était son principal devoir, elle conjura S. Augustin de lui envoyer par écrit quelques instructions sur la manière de prier. «Sachez, dit le saint, que vous devez apprendre à mépriser le monde avec ses plaisirs, et soupirer après la possession de la grâce et de la charité, qui sont l'objet principal de toutes nos prières; que la vraie prière est le cri du cœur, et qu'elle doit être continuelle par les brûlants désirs de l'ame qui cherche Dieu sans cesse; qu'il faut avoir tous les jours des heures réglées pour ses exercices de piété; qu'à l'exemple des moines d'Egypte on doit élever son cœur a Dieu dans la journée par de fréquentes aspirations. » Il lui donne une explication de l'oraison dominicale, et il ajoute que nous devons recommander à Dieu non seulement les besoins de notre ame , mais encore ceux de notre corps et surtout notre santé, afin que nous puissions la consacrer au service du Seigneur ; et la raison qu'il en apporte c'est que sans la santé tous les autres biens temporels nous sont de peu d'utilité. Mais il veut en même temps que nous ne demandions les biens de cette vie qu'avec résignation à la volonté divine, et seulement dans la vue de notre avantage spirituel , de peur qu'en punition de notre impatience Dieu ne nous les accorde lors qu'ils sent pernicieux à nos âmes, comme il accorda aux Juifs murmurants dans le désert les viandes qu'ils lui demandaient , et dans l'usage desquelles ils trouvèrent le châtiment de leur gourmandise et de leur révolte ; au lieu qu'il refusa d'exaucer S. Paul et de le délivrer d'une épreuve qui lui était utile.
s. AUGUSTIN. 387
On admirera toujours la douceur et l'humilité que S. Augustin fît paraître dans la dispute qu'il eut avec S. Jérôme. Ce dernier, dans son explica tion de l'épître aux Galates, donnait un sens nouveau au passage où il est dit que S. Paul reprit S. Pierre de ce qu'à l'arrivée des juifs convertis il avait cessé de manger avec les gentils. Il prétendait que c'était une pure collusion entre les deux apôtres pour empêcher les deux partis de se scandaliser^ et que S. Pierre et S. Paul pensaient delà même manière, puisque l'un et l'autre permettaient alors l'ohservance des cérémonies légales. S. Augustin, n'étant encore que prêtre, réfuta cette explication dans une lettre qu'il écrivit en Sgo. 11 y montrait qu'à la vérité les deux apôtres étaient d'accord sur la doctrine, mais que dans la circonstance dont il s'agissait on ne pouvait excuser S. Pierre, qui avait donné une occasion de scandale aux gentils convertis ; que si S. Paul n'eût point agi sérieusement il se serait rendu coupable d'un mensonge officieux; et qu'en admettant une pareille défaite il n'y a point de passage de l'Écriture dont on ne puisse éluder la force. Cette lettre ne parvint point à la personne à laquelle elle était adressée, par la mort de celui qui en était porteur. S. Augustin, étant alors évêque , en écrivit une seconde sur le même sujet, en 597. Un autre accident fit qu'elle tomba entre les mains de plusieurs personnes d'Italie , et ce fut de là qu'on l'envoya en Palestine , à S. Jérôme , qui en fut offensé. Les deux saints s'écrivirent différentes lettres sur ce sujet. S. Augustin y montre que les apôtres tolérèrent quelque temps les cérémonies de la loi judaïque, afin de les laisser
388 s. AUGUSTIN.
tomber insensiblement et d* enterrer la synagogue avec honneur. Il conjure S. Jérôme , par la douceur de Jésus-Christ, d'oublier l'offense qu'il a pu rece- Toir de lui; il se soumet à son jugement; il lui proteste qu'il le regarde comme son maître; il le prie d'exercer à son égard l'office de censeur; il veut renoncer à la dispute si la rupture de leur amitié doit en êlre la suite, et s'il doit en résulter des inconvénients pour leur salut. « Je vous conjure instamment , lui dit-il dans une autre lettre , de me relever avec confiance quand vous voyez que je me trompe ; car , quoique l'office d'un évêque soit de beaucoup au dessus de celui d'un prêtre, cepern dant à bien des égards Augustin est inférieur à Jérôme. » Il s'attribue à lui-même tout le blâme de cette dispute, et la rejette principalement sur ce qu'il n'avait pas eu l'attention d'observer que la tolérance des cérémonies légales n'appartenait qu'au temps où la loi nouvelle commença à être promulguée. S. Jérôme revint depuis à l'opinion de S. Augustin, qui est celle qu'ont adoptée les théologiens.
Notre saint fut affligé delà vivacité que S. Jérôme et Rufin mirent dans la dispute qu'ils eurent ensemble. Il les conjura l'un et l'autre par les motifs les plus puissants de s'interdire les invectives. Il craignait toujours que la vaine gloire ne se glissât dans les contestations littéraires. Il se tenait tellement en garde contre cet écueil qu'il ne montrait jamais plus de charité et d'humilité que dans ces occasions.
Cette même humihté lui faisait extrêmement craindre cette secrète complaisance pour soi-même que produisent ordinairement les louanges des hom-
s. AUGUSTIN. 389
mes. Il se plaint amèrement des effets de cette tentation dans une lettre h Aurélins, archevêque de Carthage. « Je vous découvre mes maux, lui ditil, afm que vous puissiez savoir en quoi vous devez prier Dieu pour moi. » De là vient qu'il fait si fréquemment l'aveu de son ignorance, et qu'il en revient toujours à dire qu'(7 ne sait rien. Pour peu que l'on ait de connaissance des hommes, on ne peut ignorer ce que coûte un pareil aveu. S. Augustin déférait volontiers au sentiment des autres, leur demandait humblement leur avis pour se conduire dans le chemin de la vertu, et soumettait avec docilité ses ouvrages à leur censure. Il souffrait extraordinairement de se voir estimer pour son savoir.
Ce fut son humilité qui le détermina à publier ses Confessions. Il les écrivit vers l'an 697, peu de temps après qu'il eut été fait évêque, et lorsqu'il était universellement admiré pour la sainteté de sa vie. Son dessein en composant cet ouvrage était , au rapport de Possidius, de s'exercer à l'humiliation et de tâcher de donner aux autres une idée de sa personne telle qu'il l'avait lui-même. Il divulgua dans les neuf premiers livres tous les péchés de sa jeunesse, et fit connaître dans le dixième les imperfections auxquelles il étaitencore sujet, afm d'engager tous les chrétiens à prier Dieu pour lui. Il nous apprend lui-même dans le second livre de ses Rétractations qu'il composa l'ouvrage dont nous parlons pour s'exciter et pour exciter les autres h louer Dieu, toujours juste et toujours bon, ainsi que pour porter les fidèles à élever vers lui leur esprit et leurs affections. Il y a inséré des réflexions aussi solides que sublimes sur la grandeur et la bonté de Dieu,
3gO S. AUGUSTIN.
sur la vanité du monde, sur les misères du péché, et des instructions fort utiles pour avancer et se soutenir dans la vie spirituelle. Aussi a-t-il été dans tous les siècles les délices et l'admiration des personnes pieuses. Dans les trois derniers livres le saint parle de son amour pour l'Ecriture et discute plusieurs difficultés métaphysiques sur le temps, sur la création du monde et sur la première partie de l'histoire de la Genèse, pour réfuter les manichéens.
Ces hérétiques furent les premiers contre lesquels il tourna son zèle après sa conversion. Lorsqu'il eut été fait prélre à Hlppone il se sentit pénétré de douleur en voyant une grande partie des habitants de cette ville infectés de leurs erreurs abominables. Il proposa une conférence à Fortunat, leur chef et leur prêtre. Cette conférence fut acceptée et dura deux jours. La dispute roula principalement sur l'origine du mal , et S. Augustin prouva qu'il venait du libre arbitre de la créature; Hbre arbitre qu'on est forcé d'admettre parceque sans cela il ne peut y avoir de loi ni de peines contre ceux qui la transgressent. Fortunat, qui, selon Beausobre, était savant et fort versé dans l'art delà dispute, se trouva si pressé par son adversaire qu'il se vit réduit à dire qu il voulait conférer avec les principaux de sa secte. La confusion dont il avait été couvert lui fit abandonner Hippone peu de temps après, et son départ fut suivi de la conversion d'un grand nombre de ceux qu'il séduisait.
Fauste,natifdeMilève, et évêque des manichéens en Afrique, était Tidole de son parti dans cette con-} trée. 11 gagnait les esprits par son éloquence, par une modestie et une politesse affectées, ainsi que
s. AUGUSTIN. Sgi
par un exlérienr agréable et engageant. Il se vantait d'avoir tout abandonne pour obéir à l'Évangile; mais dans le fond il n'avait pu rien quitter dans le monde puisqu'il n'y possédait rien; il vivait d'ailleurs dans les délices et menait la vie la plus voluptueuse. Vers l'an Sqo il attaqua la foi catholique par un livre rempli de blasphèmes contre la loi de Moïse, contre les prophètes et contre le mystère de l'incarnation. Il écrivait, au jugement d'un auteur moderne, avec beaucoup d'élégance; son style était fort, clair, précis et attrayant; il parlait très bien la langue latine; il couvrait avec adresse les défauts de sa secte et donnait un tour ingénieux à ses sophismes. S. Augustin lui répondit par un ouvrage divisé en trente-trois livres, qu'il composa vers l'an 4oo, et il triompha de lui non seulement par la force de la vérité et par la bonté de sa cause, mais encore par l'étendue et la solidité de son savoir. C'est à lui que nous sommes redevables de la conservation du texte de radv*ersaire qu'il réfute.
Vers l'an 4o4 un manichéen du nombre des élus, nommé Félix, vint à Ilippone dans le dessein d'y rétablir sa secte, que le saint évêque en avait bannie. Il se rendit dans cette ville au mois d'août, et au mois de décembre suivant il consentit à disputer publiquement avec Augustin dans l'égHsc. La conférence du premier jour est perdue, mais celle du second et du troisième est parvenue jusqu'à nous. Félix, comme l'observe Erasme, était moins savant que Forîunat, qui précédemment avait été réfuté par Augustin; mais il était plus subtil et plus rusé. L'issue de la dispute fut qu'il embrassa la doctrine
592 s. AUGUSTIN.
de l'Église et qu'il analhématisa Manès et ses blasphèmes.
L'hérésie des priscillianistes, qui avaient eaiprunté plusieurs des principes des manichéens, intcctait alors la plus grande partie de l'Espagne. Les erreurs des origénistes y avaient aussi plusieurs partisans. Paul Orose, prêtre espagnol, fit en 4i5 un voyage en Afrique pour voir S. Augustin, dont la réputation avait pénétré jusque dans les contrées les plus reculées du monde chrétien. Il lui présenta un mémoire sur les dogmes impics de ces hérétiques, et le pria de lui indiquer les moyens de conserver la foi de ses compatriotes. Le saint évêque prit de là occasion de composer son ouvrage contre Les PriscUUanlstes et les Origénistes. Il y réfute ceux qui enseignaient que l'ame humaine est d'une nature divine et qu'elle est envoyé dans le corps en punition des fautes qu'elle a commises précédemment jusqu'à ce qu'elle soit purifiée en ce monde; il y prouve que Dieu l'a créée, et que les'tourments des démons et des damnés sont éternels.
On lit dans Possidius que Pascentius, comte de la maison de fempereur ou intendant du domaine impérial en Afrique, lequel était infecté des erreurs de l'arianisme, insulta les catholiques à cause delà simphcité de leur foi, et défia même Augustin à une conférence. Le saint évêque ne put jamais obtenir de son adversaire que des notaires écrivissent ce qui se dirait de part et d'autre dans la dispute. Pascentius pressant son adversaire de lui montrer dans l'Ecriture le mol consubstantiei, Augustin lui demanda s'il y trouvait celui de 7wn engendré, dont il
s. AUGUSTIN. 393
se servait. Il luî montra ensuite qu'il suffisait que les dogmes exprimés par ces mots y fussent, quant au sens et en termes équivalents. Maxiuîin, évêque arien et de la suite du comte Sigisvult, qui commandait en Afrique les troupes des Goths qui avaient pris le parti de Yalentinien contre Boniface, étant venu à Hippone^ proposa aussi à S. Augustin une conférence publique, où l'avantage ne fut pas non plus de son côté. Cette conférence se tint en 428; elle fut mise par écrit, mais elle n'est point parvenue jusqu'à nous.
Les païens et les Juifs furent aussi l'objet du zèle de S. Augustin. Dans un traité qu'il composa contre les derners il prouva que la loi de Moïse devait prendre fin pour être remplacée par une loi nouvelle. Il gagna l'aûectîon des Juifs de Madaure, qui était dans le voisinage d'Hippone, en leur rendant tous les services qui dépendaient de lui. Cette disposition où ils étaient à son égard les prépara insensiblement à embrasser l'Évangile. Alaric ayant pillé Rome en /{\o, les païens renouvelèrent leurs blasphèmes contre le christianisme , sur lequel ils rejetaient les calamités de l'empire. Le saint entreprit pour les réfuter son ouvrage c^e la Cité de Dieu. Il le commença en 4i5, mais il ne l'acheva qu'en 4^6. Son zèle et sa douceur ramenèrent dans le sein de l'Église les terlullianistes qui étaient à Carthage, et les abélonicns, ainsi appelés d'Abel, leur patriarche.
Jovinien, l'ennemi de la virginité que l'on consacre à Dieu, avait été réfuté par S. Jérômeen 592, et condamné par le pape Sirice. Un concile tenu à Milan avait aussi proscrit ses erreurs. Il lui restait
^94 s* AUGUSTIN.
cependant encore des disciples, qui le défendaient en disant qu'on ne pouvait rejeter sa doctrine sans condamner l'état du mariage. S. Augustin démontra lafausseté de cette calomnie dans sonlivre de C Avantage du Mariage. 11 y fait voir que cet état est saint, que plusieurs s'y engagent par des motifs de vertu, et que quelques-uns de ceux qui y sont engagés surpassent en sainteté un grand nombre de vierges. Il publia vers le même temps son livre de La sainte Firginitc, toujours dans la vue de réfuter Jovinien. Il y prouve que cet état est en lui-même le plus parfait quand on l'embrasse pour l'amour de Dieu, que l'on y pratique l'humilité et que l'on y fait au Seigneur le sacrifice entier de son cœur. Il écrivit son traité de la Continence quelque temps avant que d'être cvêque. Son dessein était de prouver que cette vertu consiste dans la victoire des passions, et que les péchés ne viennent point d'un principe mauvais par sa nature, comme les manichéens se l'imaginaient. Il fait voir dans ses deux livres des Mariages adultères qu'une personne mariée, qui s'est séparée de son mari ou de sa femme pour cause d'adultère, ne peut passer à de secondes noces; il donne aussi la solulion de plusieurs difficultés concernant l'indissolubilité du mariage. Son traité de l'Avantage delà Viduitè fut écrit en l\il\, et adressé à Julienne, belle-fille de Proba. Il y loue beaucoup le saint état de viduité, reconnaissant toutefois qu'un second et un troisième mariage sont légitimes. Il y donne d'excellentes instructions à Proba et h sa fille Démétriade, qui l'année précédente avait fait à Dieu le sacrifice de sa virginité.
La secte des donatistes faisait alors grand bruit
s. AUGUSTIN. SgS
en Afrique, et donna beaucoup d'exercice au zèle du saint cvêque d'Hippone. Nous avons rapporté dans la vie de S. Optât comment elle prit naissance en 000. Lu concile tenu à Rome en oi5 et un autre concile composé de tous les évêques de l'occident, qui se tint à Arles l'année suivante, condamnèrent comme sciiismatiques ceux qui en lurent les premiers auteurs. Ils commencèrent par rompre l'unité; mais comme le schisme, selon la remarque de S. Augustin , a de tout temps conduit h l'hérésie, ils tombèrent depuis dans plusieurs erreurs. Ils enseignèrent d'abord que l'Eglise catholique, rc'pandue par tout le monde^ s'était souillée en communiquant avec les pécheurs, et qu'elle avait cessé d'être l'Eglise de Jésus -Christ, laquelle ne se trouvait plus que dans leur secte. Lem^ seconde erreur consistait à dire que les sacrements ne pouvaient validement être administrés par ceux qui n'étaient point dans la véritable Eglise; et d'après ce faux principe ils rebaptisaient tous les autres sectaires, et même tous les catholiques qui embrassaient leur doctrine. En 5iG Constantin pubha à Milan des lois sévères contre eux, et bannit quelques-uns de leurs chefs. Ils furent traités avec la même sévérité par les empereurs \ aientinien P"^, Gratien et Théodose-le-Grand. Ils se divisèrent en tant de sectes dans la Mauritanie et la Numidie qu'eux-mêmes n\^n savaient pas le nombre. On distinguait entre autres celles des urbanistes, qui se ré p'andirent dans unepartie de la Numidie, et à Carthage celles des claudianistes, des niaximianisles et dos primianistcs. Ces derniers tiraient leur nom de Primien, qui, en 091, succéda à Parménien sur le
596 s. AUGUSTIN.
siège schismatique deCarthage. Primien, ayant reçu les clauclianistes à la communion, fut condamné par le parti à la tête duquel était Maximien, que l'on fit évêque. Il conserva cependant toujours le siège schismatique de cette ville, tandis que Maximien était reconnu par plusieurs provinces. Les rogatistes, ainsi appelés de Rogat, l'auteur de leur séparation, dogmatisaient dans la Mauritanie césarienne. Chacune de ces sectes croyait être la seule véritable Eglise, et avoir seule le vrai baptême.
Le nombre des donatistes était fort considérable en Afrique, et ils portaient l'opiniâtreté jusqu'à la fureur et à l'extravagance. Ils comptaient plus de cinq cents évêques de leur secte. Il y avait peu de cathohques à Ilippone, et les donatistes y étaient si puissants que Faustin, leur évêque, défendit, peu de temps avant l'arrivée de S. Augustin, que l'on fit cuire du pain dans la ville pour l'usage des orthodoxes. Cette défense fut exécutée, même parles domestiques des familles qui tenaient pour la doctrine de l'Eglise. Tel était l'état des choses quand le saint docteur fut fait évêque d'Hippone. Il s'opposa à l'hérésie régnante en public et en particulier, dans les églises et dans les maisons, par ses discours et par ses écrits. Nous apprenons de Possidius que la plus grande partie des chrétiens d'Afrique étaient alors infectés des erreurs des donatistes,- que ceuxci portaient la fureur jusqu'aux derniers excès; qu'ils massacraient leurs adversaires, et qu'ils commettaient toutes sortes de cruautés. Le savoir et le zèle de S. Augustin, soutenus d'une sainteté éminente, firent remporter de grands avantages aux catholiques. Les donatistes en furent si furieux que
quelques enthousiastes d'entre eux prêchèrent publiquement que de le tuer ce serait rendre un grand service a leur religion et faire une œuvre très méritoire devant Dieu. Effectivement ceux qu'on appelait circonceUlons attentèrent plusieurs fois à sa vie pendant qu'il faisait la visite de son diocèse. Un jour entre autres il devait perdre la vie, et il n'échappa au danger que parceque son guide s'était égaré. Il rendit à Dieu de solennelles actions de grâces de ce qu'il avait bien voulu le délivrer de ses ennemis. En 4o5 il fut obligé de recourir h Cécilien, vicaire d'Afrique en Numidie, pour réprimer la fureur des donatisles, qui causaient d'affreux ravages aux environs d'Hippone. La même année l'empereur Honorius publia de nouvelles lois contre eux, et les condamna à diverses peines. S. Augustin regarda d'abord ce traitement comme une espèce de persécution, mais depuis il changea de sentiment lorsqu'il en vit plusieurs se convertir sincèrement. Touchés par la crainte des châdments, ils examinèrent la vérité, et après l'avoir connue ils l'embrassèrent de tout leur cœur j ils en rendirent ensuite grâces à Dieu, et ils devinrent par leur ferveur et la régularité de leur vie l'édification de l'Eglise. Le saint observe à ce sujet que leurs séditions et leurs actes de violence les distinciuaient des ariens et des autres hérétiques, et que Ton ne pouvait les contenir que par la terreur des peines. Mais pour lui, il n'employait contre eux que la douceur et la charité. Souvent il intercédait en leur faveur ; il obtint la remise d'une amende h Crispin, évêque donatiste qui avait été condamné non seulement pour cause d'hérésie, mais encore pour
SgS s, AUGUSTIX.
avoir voulu attenter à la vie de Possidius, évoque de Calame. Ce ne fut pas la seule action de ce genre qu'on lui vit faire. Il exhortait fortement les catholiques h travailler à la conversion des donatistes par la prière, le jeune et d'antres bonnes œuvres ; il voulait aussi qu'ils les invitassent h embrasser la vérité avec tendresse et avec charité, et qu'ils évitassent les contentions et les disputes autant qu'ils le pourraient.
L'empereur Honorius nomma en 4^7 des jurisconsultes qui furent chargés de poursuivre les donatistes suivant la rigueur des lois. Il leur donna le titre de défenseurs de l'Eglise. Ce titre était en usage auparavant^ et il en est parlé dans le concile de Carlhage de l'an 549. On le donnait alors, et on le donna depuis h ceux que l'évêquc choisissait poir défendre de l'oppression les veuves, les orphelins et les autres malheureux.
Ce fut dans ce temps-là que se tint h Carthage cette conférence si célèbre entre les catholiques et les donatisles. S. Auguslin avait souvent proposé 5 ces derniers une dispute en règle sur les points controversés, en présence d'un certain nombre de juges compétents. Mais ils l'avaient toujours refusée, sous prétexte que Tévêque d'Hippone était plus éloquent. Enfin Aurélius de Carthage, Augustin et tous les autres prélats catholiques convinrent dans un concile national, qui se tint en 495> d'envoyer des députés à tous les évêques donatistes de l'Afrique pour leur demander le temps et le lieu où ils voudraient discuter les différents articles qui les divisaient. Mais ils répondirent qu'ils ne pouvaient s'assembler po ur conférer avec les successeui^s des
s. AUGUSTIN. 599
traditeurs et des pécheurs, attendu que cette communication les souillerait. Il est aisé de voir que celte réponse n'était qu'une défaite. Enfin, à la prière des orthodoxes, l'empereur Honorius donna un rescrit en 4io, par lequel il ordonnait aux donatistes de s'assembler sous quatre mois, et d'avoir une conférence publique avec les catholiques. Il nommait en même temps le tribun MarceUin pour présider à cette conférence. Les évêques orthodoxes, assemblés à Carthage au nombre de deux cent soixantedix, acquiescèrent avec joie h ce que portait le rescrit du prince.
Marcellin ordonna que l'on choisirait de chaque côté sept évêques pour disputer, quatre notaires pour mettre par écrit ce qui se dirait de part et d'autre, et quatre évêques pour les conduire et les observer, sept autres évêques pour servir de conseil <i ceux qui disputeraient. Ces dix-huit évêques de chaque côté devaient seuls composer l'assemblée. Les donatistes cependant demandèrent et obtinrent de paraître au commencement de toutes les conférences. Mais les catholiques se contentèrent de leurs dix-huit évêques, les autres passant ce temps dans la retraite, où ils imploraient le secours du ciel par la prière, le jeûne et l'aumône. Ceux que ces derniers nommèrent pour la dispute étaient Aurélius, Alipius, Augustin, Vincent, Fortunat, Fortunatien et Possidius. Les donatistes choisirent Primien de Carthage, Pétilien de Cirllie, Emerite , Protais, Montan, Gaudence et Adéodat de Milève. Le tribun Marcellin était accompagné de vingt officiers.
La conférence s'ouvrit le i^"^ juin 1^11, et dura trois jours. Les donatistes, refusant de s'asseoir.
400 s. AUGUSTIN.
disputèrent debout. Marcellin fit aussitôt enlever son siège et resta debout aussi. On agita avec beaucoup de chaleur les questions de droit et de fait. Les pièces même produites par les donatistes justifièrent Cécilien et la cause qu'il défendait ,* et S. Augustin, qui eut la part principale à la dispute, démontra l'universalité de la véritable Eglise. La conversion d'une multitude innombrable d'hérétiques fut le fruit du triomphe qu'il remporta en ce jour. Marcellin prononçant sur les points de fait qui avaient donné naissance au schisme, déclara que Cécilien n'avait jamais été convaincu des crimes dont on l'avait accusé; et quand même il en aurait été coupable les donatistes n'auraient pu donner leur secte pour la véritable Eglise, puisque personne ne peut et ne doit être condamné pour les fautes d'autrui. Les donatistes en appelèrent à l'empereur Honorius; mais ce prince, ayant ouï le le rapport du tribun , porta de nouvelles lois contre eux, les condamna à de grosses amendes, bannit leur clergé de fAfrique et ordonna que leurs églises fussent rendues aux catholiques.
Cette conférence porta un coup mortel au schisme des donatistes ; on les vit rentrer en foule dans le sein de l'Eglise. Plusieurs évêques d'entre eux, au rapport de Possidius , se convertirent avec tout leur troupeau, et f on confirma dans leur dignité ceux qui avaient renoncé au schisme, selon ce qui vait été décidé dans le concile tenu à Cartilage en 4o7' Il y eut pourtant quelques-uns de ces hérétiques qui restèrent opiniâtrement attachés à leurs erreurs. Plusieurs de leurs circoncellions et de leurs clercs, s'étant attroupés auprès dHip-
s. AUGUSTIN. 4oi
ponne, tuèrent un prêtre catholique, nommé Restitute, crevèrent les yeux à un autre et lui cassèrent un bras. Ils furent arrêtés et confessèrent leur crime devant Marcellin, que l'empereur avait honoré du titre et de la dignité de comte. S. Augustin, craignant qu'on ne les punît selon la rigueur des lois, écrivit à Marcellin en leur faveur : a Nous ne les accusons point, lui disait-il; nous ne les poursuivons point, et nous serions très fâchés que les souffrances des serviteurs de Dieu fussent punies par la peine du talion. » Il le pria de se souvenir de cette douceur que l'Eglise faisait profession d'avoir pour tous les hommes, et de ne point condamner les coupables à la mort ou à la mutilation, mais seulement de les empêcher de nuire à d'autres en les renfermant dans une prison , ou en les faisant travailler aux ouvrages publics. Il écrivit sur le même sujet au proconsul Apringius, qui était frère de Marcellin et qui devait être leur juge. II lui représenta que les souffrances des catholiques étaient comme autant d'exemples de patience qui ne devaient point être souillées par le sang de leurs ennemis. Comme il ne recevait point de réponse, il écrivit une seconde lettre h Marcellin. Le comte, qui était un homme religieux, avait pour Augustin autant d'estime que de vénération, et Augustin de son côté estimait et aimait tendrement le comte.
Héraclien, qui avait été proconsul d'Afrique, s'étant révolté en 4i5. fut vaincu près de Rome par le comte Marin. Il s'enfuit à Carthage, où il fut tué. Marin l'y poursuivit, et mit à mort plusieurs personnes qui avaient trempé dans la conspiration. Les
donatistes accusèrent devant lui Marcellin et Apringius d'avoir favorisé les rebelles; il les crut, et les fit mettre tons deux en prison. S. Augustin, étant venu h Carthage, les justifia et fit promettre à Marin qu'il leur laisserait la vie. Mais celui-ci oublia sa promesse et les condamna fun et l'autre à perdre la tête. Le saint ressentit une vive douleur de cette barbare expédition ; il l'attribua aux calomnies des donatistes, qui voulaient par là se venger de la sentence que Marcellin avait prononcée contre eux. Il parle d'une manière fort touchante des dispositions où il le trouva lorsqu'il alla le voir dans la prison pour le consoler, et il rend un témoignage authentique h ses vertus et h son innocence. Un jour qu'il lui demandait s'il n'avait jamais conïmis aucun de ces péchés qui s'expiaient par la pénitence canonique, il lui répondit en lui serrant la main droite : «Je vous jure par les sacrements qui m'ont été administrés par cette main que je ne me suis jamais rendu coupable de pareils péchés. » Ce passage prouve combien les pasteurs étaient alors zélés pour le salut des prisonniers qu'ils visitaient, et, quand ils les croyaient en danger d'être damnés, ils les préparaient h la mort par la pénitence, par l'absolution et la réception de l'eucharistie. j S. Augustin ne voulut plus avoir de commerce avec Marin, qui devint l'objet de l'exécration publique, et qui se vit obligé de faire une pénitence proportionnée à son crime. L'empereur Honorius le disgracia pour cette action<de barbarie, et donna le titre d'homme de glorieuse mémoire à Marcellin, qui avait été injustement mis à mort par la malice des donatistes. Marcellin est nommé dans les^
s. AUGUSTIN. 4o3
martyrologes sous le 8 d'avril, et y est qualifié Tnortyr.
Ce fut vers le même temps, c'est à dire en 4i3, que sainte Démélriade embrassa à Carthage l'état de virginité. Elle était fiile d'Olibrius, qui avait été consul en Sgô. Sa mère se nommait Julienne, et son aïeule Proba. Quoiqu'elle fût née au milieu de tout ce qui peut flatter les sens, elle s'était accoutumée dès sa plus tendre enfance à la pratique de la mortification. Elle portait des habits simples, jeûnait souvent et couchait ordinairement sur la terre, qu'elle ne couvrait que d'un cilice. 11 n'y avait que quelques-unes de ses femmes qui connussent l'esprit de pénitence dont elle était animée. Elle ne désirait rien tant que d'embrasser l'état religieux, et tous les jours elle priait Dieu de toucher ses parents afin qu'ils lui accordassent leur consentement. Mais considérant les difficultés qu'elle aurait h vaincre, et que tout était disposé pour son mariage, elle alla, vêtue d'un habit ordinaire, se jeter aux pieds de son aïeule, ne s'exprimant que par des larmes. Proba et Julienne furent extrêmement surprises ; mais quand elles eurent entendu la prière qu'elle leur faisait elles la relevèrent, puis la serrant tendi^ement entre leurs bras, elles applaudirent à sa pieuse résolution. Elles distribuèrent ensuite aux pauvres les biens qu'elles lui avaient destinés en la mariant. Démétrlade reçut le voile des mains de l'évêque de Carlhage, avec les cérémonies et les prières accoutumées. Plusieurs de ses amies et de ses esclaves suivirent son exemple. S. Augustin, pendant le séjour qu'il fit à Carthage h l'occasion de la conférence avec les donatistes, ne con-
2jo4 s. AUGUSTIN.
tribua pas peu par ses exhortations à la confirmer dans le dessein où elle était de se consacrera Dieu. Proba et Julienne lui écrivirent au sujet de sa profession, et lui envoyèrent en même temps un petit présent. Elles reçurent une lettre du saint cvêque d'Hippone,qui les remerciait et les félicitait d'avoir une telle fille. Elles écrivirent aussi à S. Jérôme pour le prier de donner h Démétriade les instructions dont elle avait besoin. Le saint le fit dans une longue lettre, où il lui traçait des règles de conduite pour une vierge chrétienne, et où il l'exhortait surtout à employer au travail des mains une partie de chaque journée. Pelage, qui était alors en Palestine, fut du nombre de ceux qui écrivirent à la vierge Démétriade après sa retraite. Cette lettre, que nous avons encore, fut une de ses premières productions, et l'on y trouve les semences de son hérésie. Augustin et Alipius écrivirent conjointement h Julienne en 417. pour favertir de précaulionner sa fille contre le poison artiflcieusement caché dans la lettre de Pelage. Démétriade retourna depuis à Rome avec sa mère et son aïeule, et elle y florissait du temps de S. Léon. Pelage, que S. Augustin, S. Prosper et Marius Mercator font breton de naissance, était moine de Bangor, dans le pays de Galles, et non en Irlande. Il avait de l'esprit, mais il n'était pas solidement savant. Il rebute par la stérilité et la sécheresse de son style. 11 voyagea en Italie, et vécut quelque temps à Piome , où il se fit une grande réputation de vertu. S'étant lié avec RufTin le Syrien , disciple de Théodore de Mopsueste, qui était venu de la même ville vers fan 4oo, il apprit de lui les dogmes
s. AUGUSTIN. 4o5
erronés qu'il commença dès lors h répandre, mais secrètement, contre la nécessité de la grâce divine. Il se contenta d'abord de les faire proposer par ses disciples, afin de voir de quelle manière on les recevrait. Le principal de ses disciples étcnit Célcstius, issu d'une famille noble , selon Marins Mercator. Il avait de la hardiesse et de la subtilité dans l'esprit. L'Ecosse était sa patrie, selon S. Jérôme. Après avoir plaidé quelque temps au barreau il embrassa l'état monastique. Il fit connaissance avec Pélaîre , un peu avant la prise de la ville de Rome , et le suivit en Afrique dans l'année 4o9« Pelage, partant pour l'Orient, le laissa à Cartbage, où il mit tout en œuvre pour se faire ordonner prêtre ; mais Paulin, diacre de Milan , qui était alors en Afrique , l'accusa d'hérésie auprès d'Anrélius, évêque de Carlhage, vers le commencement de l'année 4 12. Anrélius assembla un concile dans sa ville épiscopale. Paulin y présenta deux mémoires contre Célestius, où celui-ci était convaincu d'enseigner qu'Adam aurait été également mortel quand bien même il n'aurait point péché ; que sa chute lui était purement personnelle , et qu'elle n'avait point été préjudiciable à sa postérité ; que les enfants naissent dans l'état où ils auraient été si Adam n'eut jamais péché, et que ceux qui meurent sans avoir obtenu le baptême n'en obtiennent pas moins la vie éternelle. Célestius fut entendu : il tâcha par plusieurs défaites de donner le change h ses juges; mais il en dit assez pour être convaincu d'un attachement opiniâtre h I'hérési<». II fut donc condamné par le concile et privé de la communion ecclésiastique. Il en appela au saintsjége. Apparemment qu'il se défia de la bonté de .-^[^ TOME III. 18
4o6 s. AUCWTIN.
cause, car il ne poursuivit point son appel et se retira à Éphèse.
S. Augustin n'était point au concile de Carthage ; ïïiais il commença dès lors à combattre les péla^ giens , tant dans ses sermons que dans ses lettres, et avant la fm de la première année il écrivit ses premiers traités contre eux, à la prière du tribun Marcellin. Il ne nomme cependant point les auteurs de l'hérésie , dans l'espérance que sa modération pourrait servir h les ramener ; il disait même de Pelage, en réfutant ses erreurs , que « c'était, à ce qu'il avait appris, un saint homme très exercé à la pratique des vertus chrétiennes , un homme de bien et digne de louange. » Mais , lorsqu'il eut été condamné nommément, Orose et les autres pères soutinrent qu'on l'avait mal connu, que sa prétendue vertu n'était qu'hypocrisie, qn il aimait la bonne chère et les bains, et ({iiil vivait dans la mollesse et les délices,
Cet hérésiarque fit un long séjour dans la Palestine. Ayant été accusé d hérésie devant quelques évêques assemblés à Jérusalem , ils résolurent d'en écrire au pape , et convinrent de s'en rapporter à sa décision sur cette affaire. Mais au mois de décembre de la même année il se tint à Lydde ou Diospolis im concile composé de quatorze évêques. Pelage fut obligé de comparaître pour rendre compte de sa foi. Il avait pour accusateurs deux évêques gaulois. Héros d'Arles et Lazare d'Aix. Il trouva le moyen de s'excuser au point de paraître catholique; mais Id concile condamna ses erreurs, et il fut forcé de les abjurer. Son abjuration ne fut qu'extérieure, c^ il ne changea jamais de sentiment, et il
s. AUGUSTIN. 4^7
trompa les évêques qui s'étaient assemblés pour le juger.
Après le concile Pelage parut plus vain qu'auparavant, et résolut de profiter de l'avantage qu'il avait gagné. Il n'osa parler cependant de ce qui s'était passé , de peur qu'on ne s'aperçut qu'il avait été forcé de désavouer ses erreurs. Il se contenta de répandre une lettre , adressée à ses amis, où il disait que quatorze évêques avaient approuvé son opinion, et avaient nommément reconnu qu'un homme peut vivre sans péché et observer facilement les commandements de Dieu s'il le veut. Il se gardait bica de dire qu'il avait ajouté dans le concile, avec la grâce de Dieu. Sa lettre fortuit facUemcnt , ce qu'il n'avait osé prononcer devant les pères du concile, comme l'observe S. Augustin.
Les évêques d'Afrique connaissaient trop bien ses artifices pour s'en laisser imposer sur sa doctrine. S'étant assemblés à Garthage et h Milève en 4i6 , ils écrivirent contre lui an pape Innocent. Le souverain pontife loua leur vigilance pastorale, et l'année suivante il déclara Pelage et Célestius privées de la communion de FEglise. Il vit bien que le premier n'avait point répondu d'une manière satisfai-' santé dans le concile de Diospolis, comme nous l'apprenons par ses lettres et par celles de S. Augustin sur cette affaire. Pelage écrivit au pape pomse justifier, et Célestius, qui s'était fait ordonner prêtre à Éphèse , alla à Rome en personne. Il présenta à Zozime, successeur d'Innocent, une pro» fession de foi où il s'exprimait fort clairement sur les premiers articles du symbole, et où il désavouait les erreurs qui pouvaient lui être échappées dans
4o8 s. AUGUSTI.V.
ses lettres, priant le souverain pontife, au jugement duquel il s'en rapportait, de le redresser et de le ramener dans la voie de la vérité. Zozime, trompé par cette soumission apparente, écrivit en sa faveur aux évêques d'Afrique, pour les prier, non de lever l'excommunication lancée contre lui , mais de diUércr de deux mois la décision de celte affaire.
En 4i8 Aurélius fit assembler à Carthage un concile de deux cent quatorze évéques, où l'on renouvela la sentence d'excommunication portée contre Célestius , et où l'on déclara que l'on s'en tiendrait constamment au décret d'Innocent. Zozime, ayant été mieux informé par ce concile, condamna les pélagiens et cita Célestius à comparaître une seconde fois. Mais cet hérétique nobéit point ; il s'enfuit secrètement de Pvomc et passa en Orient. Aussitôt Zozime excommunia solennellement Pelage et Célestius; en même temps il fit parvenir la sentence en Afrique et aux principales Eglises de rOrient. Les empereurs Honorius et Théodose envoyèrent aux trois préfets du prétoire un édit qui bannissait à perpétuité de l'empire Pelage et Célestius, et confisquait leurs biens. Ceux qui soutenaient leur doctrine étaient enveloppés dans la même peine. Après la publication de cet édit. Pelage et Célestius se tinrent cachés dans l'Orient.
Dix-huit évêques d'Italie, ayant refusé de souscrire h la sentence portée par Zozime, furent privés de leurs sièges. Le plus habile et le plus ardent d'entre eux était Julien, évêque d"l:c'ane (aujourd'hui AveUino) , dans la Campanie. Il se fit depuis maîlre d'école en Sicile, et l'on y découvrit son tombeau dans un petit village, au neuvième siècle.
s. AUGUSTIN. 409
Ses ouvrages , où l'on remarque beaucoup d'esprit, montrent en même temps qu'il était le plus vain de tous les hommes , et qu'il ne le cédait en orgueil h aucun pélagien.
Il résulte de tout ce que nous avons dit que les principales erreurs des pélagiens avaient pour objet le péché originel et la grâce divine; qu'ils niaient l'existence de l'un et la nécessité de l'autre; ils enseignaient encore que l'homme pouvait vivre exempt de tout péché, sans le secours de la grâce, et ils donnaient de grands éloges aux vertus des païens. S. Augustin les combattit avec la plus grande force; il prouva contre eux , et par les passages les plus formels de l'Écriture, que tous les hommes sont pécheurs et obligés de prier pour obtenir le pardon de leurs péchés ; que sans une grâce extraordinaire, telle que celle qui a été donnée à la vierge Marie, les saints commettent souvent des fautes d'inadvertance , fautes contre lesquelles ils veillent , et à cause desquelles ils vivent constamment dans la componction ; que les vertus des païens sont souvent fausses, surtout lorsqu'elles ont pour fondement et pour principes la vaine gloire ou d'autres passions; que les vertus morales, quand la source n'en est point corrompue , peuvent mériter des récompenses temporelles, mais que toute vertu qui ne vient point d'un principe surnaturel , et qui n'est point produite par une grâce aussi surnaturelle , ne peut être méritoire de la vie éternelle ; il enseigne que la grâce que Jésus-Christ nous a obtenue par son sang opère en nous le consentement de notre volonté h toute vertu , sans exclure notre libre coopération ; en sorte que tout le bien qui peut être en nous doit
4lO s. AtîGUSTIX.
être attribué au Créateur, et que personne n'a droit de se prévaloir de ses bonnes œuvres sur le prochain. Mais Dieu ne peut être l'auteur du mal,* il Tient de la malice de la créature, du défaut de la rectitude dans le libre arbitre; et ce libre arbitre, abandonné à lui-même, n'a que le pouvoir de se porter au mal ou du moins de ne faire que par un motif d'amour-propre ce qui devrait être fait pour Bîeu seul; en un mot, il est incapable sans le secours de la grâce de faire aucune action dont Dieu soit la fin surnaturelle , et dont par conséquent il veuille êlrc la récompense. Mais cette grâce , si nécessaire pour toute bonne œuvre, ne nous manque jamais que par notre faute.
L'homme ayant été corrompu par le péché, et l'orgueil étant devenu sa passion favorite, il naît avec un penchant naturel pour le pélagianisme, et il adopte avec avidité des principes qui flattent l'opî- BÎon avantageuse qu'il a de ses propres forces, de son pouvoir et de son excellence. Il n'est donc point étonnant que l'hérésie de Pelage ait trouvé tant de protecteurs. Elle fut après l'arianisme le plus dangereux ennemi de l'Eglise. Les plaies que ce monstre lui fit auraient été bien plus profondes si la Providence n'eût suscité Augustin pour être le défenseur de la grâce. Ce saint docteur fut comme une trompette envoyée pour exciter le zèle des autres pasteurs , et l'ame, pour ainsi dire , des ccmcîles qui se tinrent h ce sujet et des eflbrts que l'on y fit pour éteindre l'incendie dans sa naissance. Enfin rÉghse l'a toujours regardé comme le principal instrument dont Dieu se servit pour écraser la tête de cette hydre redoutable.
On vit bientôt sortir de ses cendres le semi-pëlagianisme, qui prit naissance dans ies Gaulées* S. Prosper et S. Hilaire, laïcs l'un et l'autre, mais savants et zélés pour la doctrine de l'Église, en informèrent S. Augustin. Ils lui mandèrent en 42^ que quelques personnes, remplies d'admiration pour toutes ses actions et même pour ses paroles , se scandalisaient de sa doctrine sur la grâce , comme si elle détruisait le libre arbitre ; qu'elles enseignaient que le commencement dé la foi et le premier désir dfé vertu sont l'ouvrage de la créature , et déterminent Dieu à donner aux hommes la grâce qui leur est nécessaire pour exécuter et accomplir les bonnes oeuvres; que, par rapport aux enfants qui meurettt sans baptême et aux infidèles qui n'ont jamais entendu prêcher la foi, leur malheur vient deceqiKfe Dieu prévoit qu'ils abuseraient de la vie et de l'Évangile , et que c'est pour cette raison qu'il les prive de ses grâces.
S. Augustin pour répondre aux lettres de S. Prosper et de S. Hilaire composa deux livres, intitulés l'un de la Prédestination des Saints, et l'autre dii Don de Persévérance. Il y montrait que la doctrine qu'il combattait supposait le principe général de Pelage, et que d'attribuer a la ck^éature le commencement de la vertu c'était lui donner tout au lieu de le donner à Dieu. Il traitait cependant en frères les semi-pélagi^ns , parcequ'ils erraient sanS opiniâtreté, et que leur erreur u'avait point encore été condamnée par une définition expresse de l'iiglis«. On regarde comme les principaux auteurs â^ semi-pélagianisme Cassicn de Marseille et les moines de Lérins. Fauste , abbé de ce monastère , qili
4l2 s. AUGUSTIN.
fut évêque de Riez eu 4^2, et doDt nous avons encore plusieurs ouvrages, le soutint hautement et lai donna tout le degré de force dont il était susceptible. Il mourut en 480. L'hérésie des semi-pélagiens fut condamnée en 029 par le second concile d'Orange, et le pape Boniface II le confirma dans une îclire adressée à S. Césairc , sous lequel il s'était tenu.
De tous les ouvrages que S". Augustin a composés aucun ne lui fait plus d'honneur que le livre de ses R( tractations. Il le commença en 426 , dans lasoixanle-douzième année de son âge. Il s'y proposa de revoir ses écrils, qui étaient fort nombreux, et d'en corriger les fautes ; ce qu'il fil avec une sévérité et une candeur admirables , sans chercher à les excuser ouà les diminuer. Pour se procurer le temps dont il avait besoin pour finir ses /?cfrflda//o/i5 et me tire la dernière main à ses autres ouvrages, il engagea son clergé et son peuple à lui permelUe de prendre un coadjuteur. Son choix tomba sur Eradius. C'était le plus jeune de SOS prêtres; mais il avait une rare vertu et une prudence consommée. Son élection fut confirmée le 26 septembre 426. Augustin cependant ne voulut point qu'on ]o sacrât avant ^a mort, ])arceque les canons défendaienl qu'il y eut en même temps deux évoques dans la même viiJc. Ce fut à Eradius que le peuple s'adressa dans la suite pour les différentes ailaires qui survenaient.
Le comte Boniface, qui commandait les armées de l'empire en Afrique , et auquel Placide et \alentinien III étaient principalement redevables de la souveraine puissance , avait pris après la mort de sa ftmime la résolution de quitter le monde et
s. AUGUSTIN. 4l5
d'embrasser la vie monastique. S. Augustin et S. Alipius l'en détournèrent, dans la persuasion qu'en restant dans l'état où il était il rendrait de plus grands services h l'Église et à l'empire. Mais il se relâcha par degrés^ abandonna ses exercices de religion et oublia la promesse qu'il avait faite h Dieu de le servir sans partage le reste de ses jours. Les ordres de l'empereur l'ayant obligé de passer en Espagne, il s'y remaria, et épousa une femme arienne qui était parente des rois des A^andales, dont il s'attira par là l'amitié ; il leur protesta cependant qu'il voulait être toujours catholique. Aëtius, son rival , prit occasion de celte alliance pour rendre sa fidélité suspecte à Placidie , qui était régente de l'empire durant la minorité de son fils Yalentinicn III.
Boniface ressentit vivement ce coup, et ne douta point que sa ruine ne fût inévitable. 11 fit donc un traité avec Gonlharis et Genséric, rois des Vandales en Espagne; puis, s'étant mis sur la défensive, il défit trois généraux que Placidie et Aëtius envoyèrent contre lui. S. Augustin lui écrivit une lettre qui renfermait d'excellents avis ; il l'exhortait h faire pénitence de ses péchés , à rentrer dans le devoir, à pardonner les injures qu'il avait reçues et à embrasser l'état de continence, comme il se l'était d'à bord proposé, si toutefois sa femme y consentait. Il lui recommandait, dans lecasoiiil n'obtiendrait pas ce consentement , de vivre saintement dans l'état du mariage , de ne point aimer le monde , d'évité» le mal, de dompter ses passions, de prier, de donner l'aumône, de fi\ire pénitence et de jeûner autant que sa santé le lui permetlrait. On ignore l'impres-
4l4 *• AUi6U*TIN.
sion que ces avis firent sur l'esprit de Bonifacc. Il s'était trop avancé, et il lui était fort difficile de pourvoir à la sûreté de sa vie. Le saint docteur le voyait bien , et comprenait tout le danger auquel est exposé celui qui s'est laissé entraîner par les jalousies et les intrigues de cour. « Yous me répondrez peutêtre, lui disait-il. Que voalez-vous que je fasse dans cette extrémité ? Si vous me consultez sur vos affaires temporelles et sur les moyens d'augmenter votre fortune, je ne peux rien vous répondre; des choses incertaines excluent la certitude dans les conseils. Mais si vous me consultez sur le salut de votre ame je sais fort bien ce que j'ai à vous dire : N'aimez point le monde, ni les choses (fui sont dans le monde.
Montrez-vous courageux Piepcntez-vous, prrez
avec zèle et ferveur^ etc. »
Le comte Boniface ayant invité les Vandales h Tenir en Afrique , ils y passèrent d'Espagne au meis de mai de l'année 428, sous la conduite de Genséric , et au nombre de quatre-vingt mille hommes. Possidius, évêque de Calame, auteur d'autant plus digne de foi qu'il était témoin oculaire, décrit les ravages et les horreurs que ces barbares commireiît partout où ils passèrent. Ils renversèrent les villes . rasèrent les maisons de campagne et massacrèrent la plupart de ceux que la fuite ne put dérober â leur fureur. Quelques-uns périrent dans les tortures, d'autres terminèrent leur vie par le glaive; ceux-ci ne furent conservés que pour gémir dans un cruel esclavage. 11 y en eut auxquels on arracha la pureté de leurs corps et de leur foi. On n'entendait plus chanter les louanges de Dieu dans les églises , qui en plusieurs endroits avaient été consumées par
s. AUGUSTIN. 4*^
le feu ; on n'offrait plus de sacrifices solennels que dans les maisons particulières ou dans les lieux profanés. S'il se trouvait quelqu'un qui demandât les sacrements , il n'y avait personne pour les lui administrer. Les vierges et les moines étaient dispersés çà et là; ils se sauvaient dans les bois , sur les montagnes, se cachaient au milieu des rochers et dans les cavernes; on leur ôtait la vie quand on les découvrait, ou bien ils mouraient de faim et de misère. Les évcques et les clercs qui n'étaient point tombés entre les mains de l'ennemi , ou qui avaient eu le bonheur de s'échapper, languissaient dans une extrême pauvreté et manquaient absolument de tout secours. De ce nombre prodigieux d'églises qu'il y avait en Afrique on n'en comptait que trois qui n'eussent point été endommagées, celles de Carthage, d'Hipponc et de Cirthe, parceque les barbares n'avaient point ruiné ces trois villes. Mansuétus, évêque d'Uri, et Papinien, évêque de Yite, expirèrent au milieu des flammes.
Dans cette désolation générale , deux évêques nommés, l'un Quodvultdeus et l'autre Honorât, consultèrent S. Augustin sur la conduite qu'ils devaient tenir; ils lui demandaient s'il était permis aux évêques et autres ecclésiastiques de prendre la fuite à l'approche des barbares. Nous n'avons pas la réponse du saint docteur h Quodvultdeus; mais nous en retrouvons la substance dans celle h Honorât, qui est parvenue jusqu'à nous. Il assure qu'un évêque et un prêtre peuvent fuir et abandonner leur troupeau quand c'est h eux nommément que l'on en veut et quand le peuple n'est menacé d'aucun danger, ou quand tout le troupeau a pris la fuite et que per-
4lG s. AUGUSTIN.
sonne n'a besoin du ministère du pasteur; ou bien lorsque d'autres, qui n'ont pas de raison pour fuir, peuvent exercer le même ministère avec plus de fruit. 11 dit que dans tous les autres cas les pasteurs sont obligés de veiller sur le troupeau que Jésus- Christ leur a confié, et que c'est un crime de l'a bandonnerj.et il en apporte des preuves qui acquièrent un nouveau degré de force par le zèle et la charité avec lesquels il les présente. Rien de plus touchant que la manière dont il parle de la désolation d une ville qui est sur le point d'être prise , et du besoin où elle est alors des ministres de Jésus- Christ. «Quel concours de peuple, dit-il, ne se fait-il pas alors à l'église ! On y voit des personnes de tout âge et de tout sexe; les uns demandent le baptême, les autres la réconciliation; ceux-ci veulent être mis à la pénitence ; tous cherchent de la consolalion. S'il ne se trouve point de ministres, quel malheur nest-cc pas pour ceux qui meurent sans avoir été régénérés, ou qui étant pénitents ne peuvent jelre absous I Quelle douleur pour leurs parents, s ils sont fidèles , d'être privés de l'espérance de les voir avec eux jouir du repos éternel! Quels cris! quelles lamentations ! Combien qui s'abandonnent aux imprécations en se voyant sans ministres et sans sacrements! Si, au contraire, les ministres n abandonnent point leur peuple, ils font ressentir à tous les effets du pouvoir qu'ils ont reçu du ciel; les uns sont baptisés , les aulres sont reconciliés ; personne n'est privé de la communion du corps du Seigneur ; tous ont été consolés, fortifiés et exhortés à implorer par de fréquentes prières le secours de la miséricorde divine. »
s. AUGUSTIN. 4^7
Cependant l'impératrice Placidie envoya le comte Darius en Afrique pour traiter de la paix. Boniface produisit des témoins pour prouver que le malheur où il se trouvait devait être attribué à la trahison d'Aëtius h son égard. Il rentra dans son devoir, et on lui confia de nouveau le commandement de l'armée impériale. Il tâcha de reprendre l'Afrique , mais il était trop tard. Il lit d'inutiles efforts pour chasser les barbares , d'abord en les gagnant par argent, puis par la force des armes.
Le comte Darius écrivit à S. Augustin en termes fort respectueux, et le pria de lui envoyer son livre des Confessions. Le saint lui répondit avec beaucoup d'humilité^ et en homme qui se croyait bien éloigné d'avoir les vertus qu'on lui attribuait. «C'est, disait-il, une grande confusion de ne point trouver en soi ce que les autres y louent. Les caresses de ce monde, ajoutait-il, sont plus dangereuses que ses persécutions. »
Il ressentait plus vivement que personne le triste état où son pays était réduit. Sa douleur venait non seulement des calamités extérieures, mais de la perte de tant d'ames qui devait en être la suite. II priait Dieu ou de faire cesser de si grands maux , ou de donner à son peuple le courage et la résignation dont il avait besoin; il le conjurait encore de l'appeler à lui, afin de ne pas le laisser plus longtemps spectateur oisif de tant de fléaux. Lorsqu'il en entretenait ses diocésains, il les leur représentait comme la punition de leurs péchés ; il leur parlait en même temps de la miséricorde infinie de Dieu, ainsi que de la profondeur et de la justice de ses jugements, et il les exhortait h détourner
4l8 s. AVGIJSTIK.
par la pénitence les coups de la vengeanee céleste.
Le comte Boniface ayant livré bataille aux ennemis fut défait, et se sauva à Hippone, qui était la plus forte place d'Afrique. Possidius et plusieurs autres évèques voisins s'y sauvèrent aussi. Les Vandales arrivèrent devant celte ville à la fin de mai de l'année 4^0, et l'assiégèrent par terre et par mer. Le troisième mois du siège, qui en dura quatorze, S. Augustin fut pris de la fièvre. Dès le premier moment de sa maladie il ne douta point qu'il n'en dût mourir. Au reste la mortavoit été depuis sa retraite du monde le principal objet de. ses méditations, et il la voyait arriver avec joie , en disant : Nous avons un Dieu bien miséricordieux. Il aimait à s'entretenir des dispositions où avait été S. Ambroise dans ses derniers moments, et d'une vision rapportée 'par S. Cyprien, dans laquelle Jésus-Christ avait dit à un évêque : Vous craignez de souffrir dans ce monde, et vous n'en voulez point sortir; que ferai-je donc de vous?» Il se rappelait aussi avec plaisir les dernières paroles dun évêque de ses amis, qui fit la réponse suivante à quelqu'un qui l'assurait qu'il pouvait guérir de la maladie dont il mourut : « Puisque je dois mourir une fois, pourquoi ne voudraisje pas mourir présentement? »
Nous sommes obligés d'avoir soin de notre santé, et S. Augustin le prouve dans sa lettre à Proba; mais cela n'empêche pas le saint docteur d'enseigner que rien ne prouve mieux qu'on aime Dieu qu'un désir ardent de voir son ame affranchie des liens du corps, pour lui être uni et le louer éter nellement dans le ciel. « Quel amour, dit-il, pouvez-voiis avoir pour Jésus-Christ quand vous crai-
s. AUGUSTIN. 4l^
goea d'aller h celui que vous prétendez aimer! 0 ines frères ! comment ne rougissons-nous pas de lui dire que nous l'aimons, tandis que nous ajoutons : Je crains que le Seigneur ne vienne ? » Il n'é-^ tait plus maître de lui-même lorsqu'il pensait au jour glorieux de l'éternité, où nous verrons et posséderons celui qui est notre souverain bien. « Alors, dit-il, nous nous unirons à lui de toutes les affections de notre ame; nous le verrons face à face; nous le verrons et nous l'aimerons; nous l'aimerons
et nous le louerons Je ne cesse point de pieu-»
r^r jusqu'à ce qu'il vienne, et que je paraisse devant lui; et ces larmes me sont aussi agréables que la nourriture. Avec cette soif qui me consume, et qui m'entraîne avec impétuosité vers la fontaine de mon amour, je brûle de plus en plus en voyant mon bonheur différé. Cet ardent désir, qui ne se ralentit jamais, me fait verser des larmes dans la prospérité comme dans l'adversité du monde. Quand je suis bien par rapport au monde, je suis mal avec moi-même, jusqu'à ce que je paraisse devant la face de mon Dieu. » Sa ferveur augmentait encore à mesure qu'il approchait de son dernier piment, et il s'y préparait par tous les exercices de la componction. Il avait coutume de dire à ceux avec lesquels il conversait familièrement qu'un parfait chrétien, quoiqu'il eût reçu la rémission de ses péchés dans le baptême, ne devait pas pour cela sortir de ce monde sans avoir fait une pénitence proportionnée à ses crimes.
Durant sa dernière maladie il fit écrire les sept psaumes de la pénitence sur la muraille, en sorte qu'il pût les lire de son lit, et il ne les lisait point
sans verser beaucoup de larmes. Pour n'être point interrompu dans ses exercices de piété il défendit, environ dix jours avant sa mort, que qui que ce fût entrât dans sa chambre, excepté dans le temps où les médecins venaient le voir et quand on lui apportait la nourriture qu'il devait prendre. Cette défense fut exécutée ponctuellement. La faiblesse de son corps ne diminuait rien de la force de son esprit. Il succomba cependant h la fin, et expira tranquillement le 28 août 43o, à l'âge de soixanteseize ans, dont près de quarante s'étaient passés dans les travaux du ministère. Il ne fit point de testament parcequil ne laissait rien qu'il pût léguer. Il recommanda de conserver précieusement la bibliothèque qu'il avait formée pour son église. Possidius dit qu'il assista au sacrifice que l'on offrit pour le recommander à Dieu; ainsi il fut enterré de la même manière que l'avait été sa mère.
On lit dans le même auteur que le saint , étant attaqué de la maladie dont il mourut, imposa les mains à un malade qu'on lui avait amené en conséquence d'une vision, et qu'il lui rendit la santé; il ajoute qu'il délivra du démon plusieurs possédés, par la vertu de ses prières, lorsqu'il n'était encore que simple prêtre , et après qu'il eût été élevé à l'épiscopat. On peut lire dans sa vie, parle docte et pieux Woodhead, l'histoire de plusieurs autres miracles qu'il opéra.
On crut que ce fut par un eiïe'i de ses prières que la ville d'Hippone résista aux barbares pendant les quatorze mois qu'ils l'assiégèrent. Le comte Boniface^ ayant depuis hasardé une bataille contre eux, ne fut pas plus heureux qu'il ne l'avait été au-
s. AUGUSTIN. 421
paravant. Il s'enfuit en Italie, et leshaLitants d'Hipponc se retirèrent clans les contrées éloignées, abandonnant leur ville aux ennemis, qui y entrèrentet en réduisirent une partie en cendres. Les barbares, tout ariens qu'ils étaient, respeclèrcnt le corps du saint, qui avait élé enterré dans l'église dite anciennement de la Paix, qui portait alors le nom de Saint- Ef'icîine, à cause d'une portion des reliques de ce saint martyr, qui y avaient été déposées en 4'^4 ? ils épargnèrent aussi sa bibliothèque.
Le véritable martyrologe de Bèdedit que le corps du saint docteur fut porté en Sardaigne, qu'on le racheta depuis des Sarrasins, et qu'en 722 on le déposa dans l'église de Saint-Pierre à Pavie. Olcirad, archevêque de Milan, ou du moins quelque auleur du neuvicme siècle, écrivit par l'ordre de Charlemagne Fliistoirc de cette translation, d'après les archives (|ui se gardaient à Pavie. il y est dit que les évèqucs bannis en Sardaigne par iluneric , en 484, y emporlèrent avec eux les reliques du saint, et qu'elles restèrent dans cetle île jusqu'au temps du pieux et magnifique Luitprand, roi des Lombards, qui les oblint des Sarrasins, au moyen d'une somme d'argent très considérable. Ce prince les cacha dans un mur de brique, après les avoir renfermes dans trois colTrv'^s, l'un de plomb, l'autre d'argent, et le troisième de marbre. Le nom à'Aui^tfstin fut gravé en plusieurs endroits sur le dernier de ccjï colires. Ce précieux trésor lut trouvé dans le même état en i6o5. L'évéque de Pavie vérifia ces reli<|\ies en 1728, et reconnut quelles étaient incoutestabienient de notre saint docteur. Sa senfence fui confirmée la même année par le
4ôa s. AUGUSTIN.
pape Benoît XIII. L'église de Saint-Pierre dç Pa- TÎe porte présentement le nom du saint; elle est desservie par des chanoines réguliers qui suivent sa règle, et par des religieux augustins.
Le nom de notre saint se trouve dans le martyrologe dit de S. Jérôme et dans celui de Carthage, qui est du sixième siècle. jNous lisons dans la vie de S. Césaire que du temps de ce saint ^vêque on célébrait la lele de S. Augustin avec beaucoup de solennité. Elle est d'obligation dans tous les pays qui obéissent au roi d'Espagne.
Un cor.cile général ayant été convoqué a Ephèse en45i, pour proscrire la doctrine de Nestorins, l'empereur Théodose y invita S. Augustin par un rescrit particulier; mais l'envoyé le trouva mort en arrivant.
Ce saint après avoir été l'oracle de son temps l'a été encore des principaux d'entre les pères latins qui ont vécu depuis ; aussi se sont-ils contentés pour la plupart de le copier, et ont-ils toujours fait profession d'être attachés h ses principes. Pierre Lombard, S. Thomas d'Aquin et les plus célèbres théologiens ont marché sur leurs traces. Les conciles ont souvent emprunté les paroles de ce saint docteur pour exprimer leurs décisions. Plusieurs papes et un grand nombre d'hommes illustres ont rendu à sa doctrine le témoignage le plus éclatant.
Les prétendus réformateurs s'accordent en ce point avec les catholiques. « L Eglise, dit Luther, n'a point eu depuis les apôtres de docteur plus estimable que S. Augustin. Après l'Ecriture, dit-il ailleurs, il n'y a point de docteur dans l'Eglise que
s. AUGUSTIN. 4^5
l'on puisse comparer à Augustin. » C'était, au rapport du docteur Couel, un homme qui pour les sciences divines et humaines l'a emporté sur touls ceux qui l'ont précédé ou qui le suivront, si l'on en excepte les auteurs inspirés. Il est, suivant le docteur Field, le plus grand de tous les pères et îe plus digne théologien que l'Eglise de Dieu ait eii depuis les temps apostoliit[ues. Forester l'appelle le monarque des pères. Jacques Brucker, dans son Histoire critique de la Philosophie, donne les plu* grands éloges à son génie, à sa pénétration, à l'étendue de ses connaissances, et lui accorde la supériorité sur tous les hommes célèbres qui parfirent dans le même siècle. Il Fappelle ailleurs l'astre brlUant de la philosophie. Nous finirons par un passage d'Erasme, qui dit en parlant de S. Augustin, «que c'est un père singulièrement excellent, et qu'il occupe la première place parmi les plus grands ornements et les plus écialantes lumières de l'Eglise. »
L'éminente sainteté de S. Augustin avait sa source dans l'humilité; il avait suivi la règle qu'il traçais; lui-même aux autres. «En vain, dit-il, voudrait-on parvenir h la vraie sagesse par une voie dillérente de celle que Dieu nous a marquée. Si Ton me demande quel est le précepte qui occupe la première, la seconde, la troisième place, je répondrai que c'est l'humilité, et je donnerai la même réponse toutes les fois que l'on me fera la même question. Ce n'est pas qu'il n'y ait d'autres préceptes ; mais si l'humihté ne précède, n'accompagne et ne suit, l'orgueil enlève de nos mains tout ce que nous faisons de bien... Comme on demandait à Démos-
t^èiîc, le prince des oi a leurs, lequel des préceptes de léloquence devait être observé le premier, il répondit que c'était le débit. La même question lui ayant été faite une seconde et une troisième lois, il donna toujours la même réponse. Ainsi, lorsque vous m'interrogerez par rapport aux préceptes de la religion, sur celui qui doit aller le premier, je ne vous dirai aulre chose sinon que c'est l'humilité. Noire Seigneur s'est anéanti pour nous enseigner celte vertu, à laquelle s'oppose une certaine science, qui est une véritable ignorance. »
Ce que nous avons dit des écrits de S. Augustin dans la cours de sa vie, à mesure que loccasion s'en est présentée, siiHll ])0!îr les faire connaître et les caractériser.
NOTICE 51T. ÎEx ECIlliS iJÉ S. AUGUSTIN.
Lcpi;.'iiiier tome des œuvres du saint docteur, de rédiilon des Bénédictine; conticîil les ouvrages qu'il écrivit dans sa jeunesse et av.iiîl qu'il fût prêtre. Non? i;e donneroîis que îe litre de eeux dont nous avons parlé dans la vie du çaint.
1" Les deux livres des Rétractations.
-2° Les treize livres de ses Confessions.
:V Les trois livres con'.ve ks AcacUmicîtns.
Les acadéaiiciei'.s easeigiiaient (jne tout est douteux, îtncnous ne coiin.-isson^ rien avec évidence, q'unoiis ne pouvcn-î aller nu-delà de 1. probabilité Lcsaiiit réfute culte erreur, d:.ns bqucllc il ava.t été Ini-mèmc engagé.
tx- Le livre de la Vk heurc:!sc. îl y est montré que le bonheur de U vie n: se Irouvc que dans la
s. AUGUSTIN. 4^5
verlii cl dans le service de Dieu, que l'écueil le plus dangereux est celui delà vaine gloire, que nous rencontrons partout 5 et contre lequel il est difficile de ne pas se briser.
5° Les deux livres de VOrdrc L'auteur montre dans le premier que tout est soumis à la Providence, que quoique le mal moral vienne de l'abus que la créature fait de sa liberté, il entre cependant dans Tordre de cette Providence , parcequs Dieu en tire le bien par sa miséricorde et sa justice. Dans le second il prescrit à ses disciples des règles de conduite, et leur trace la r<iule qu'ils doivent tenir pour dcvenii savants et snints.
6" Les Soliloques, ainsi appeîés p:srceque S. Augustin s'y entreliont avec son ame.
7° Le livre de Vlmmortalitd de l'aine.
8" De ta quantité ou de la grandeur de Vame.
9^ Six livres de la Musique.
lO" Le livre du Maître.
11° Les trois livres du libre Arbitre.
12° Les deux livres de la Genèse contre les manichéens.
13° Les deux livres des Mœurs de i' Église catholique et des nianichtens. Les mœurs des vrais fidèles y soîit mises en contraste avec celles des manichéens.
IZl" Le livre de la Vraie Religion. C'est un des .neilleurs ouvr. gescjui aient été faits contre les manichéens, et auquel S. Paulin donne de grands éloges.
lo'' La Règle aux serviteurs de Dieu.
Le tome ÎI conlienl leslellres du saint docteur, <jyi sont au nombre de 270, et rangées selon Tordre chiunnlogiquc. îl y en a un grand nombre qui sont de véritables Ir^iités.
Le tome III est divisé en dciix pailies , dont la première conîieul, 1^ les quatre livres de la Doc-
426 s. AVcrSTIN.
tinne chrétienne. Dans le premier S. Augustin établit des règles pour l'étude de rÉcrilure, et il exigé de la part de ceux qui veulent en avoir l'intelligence une loi véritable et une charité sincère. Il moHtre dans le second que les moyens de parvenir à une connaissance parfaite de la vraie sagesse sont la piété, la science, le courage, le con-^eil et la pureté du cœur. Dans le troisième livre, il apprend la manière de distinguer le sens propre et littéral de l'Écriture d'avec le sens figuré. Il fait voir dans le quatrième que les prédicateurs étant obligés d'instruire les autres des vérités contenus dans les saints livres, ils doivent se prépai^r à cette fonction parla prière, et ne point démentir leurs discours par leurs actions.
2° Le livre imparfait sur ta Genèse expliquée selon la lettre.
3 ' Les douze livres sur la Genèse expliquée selon ia lettre.
^''Les sept livres des Locutions^ ou façons de parler sur tes sept premiers livres de l'Ecriture. Ce sont des réponses à plusieurs questions difficiles sur le Pentaleuque et les livres de Josué et des Juges.
5«» Les sept livres de Questions sur rileptateuque. On y tiouve l'éclaircissement d''un grand nombre de difficultés touchant la Genèse, TExode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome, Josué et les Juges.
6° Les Notes sur Job.
7° Le Miroir, tiré rie l'Écriture, est un recueil de passages des livres saints, propre à former et à corriger les mœurs.
On trouve dans la seconde partie de l'appendice du même tome^ i°les quatre livres de l'Accord des Evangélistes.
2° Les deux livres du Sermon sur la Montagne (Matt. y, VI, YII), lequel renferme la perfection des préceptes qui forment le véritable esprit du christianisme.
s. AUGUSTIN. 4^7
S'' Les deux livres de Questions sur tes £vcm* ffiies.
lx° Le livre des dix'sept Questions sur S. Mat-* thieu.
5° Les cent vingt-quatre Traités sur S. Jean. Ce sont des homélies que le saint prêchait au peviple.
6° Les dix traités sur i'Épiire de S. Jean. S. Augustin y trace les caractères de la divine charité.
7" L'explicaliou de quelques endroits de l'épître aux Romains.
8° Le commencement de i' Explication de i' Epi' tre aux Romains.
9° VExptication de Vépitre aux Gâtâtes. Il y a d'excellentes règles de conduite par rapport à la correction iVattrnelle.
Le tome IV coni\exïi\es Explicatio7is sur les PsaU' ines, en forme de discours. Quoique S. Augustin déclare qu'il veut s'en tenir au sens littéral, il l'adapte presque toujours à Jésus-Christ et à son Eglise; souvent même il donne des explications purement spirituelles, d'où il tire par des allusions et des allégories des instructions salutaires pour le peuple.
LetomeV contient les sermons de S. Augustin, divisés en cinq classes;!" les sermons sur divers endroits de l'ancien et du nouveau Testament^ au nombre de 183; 2° les quatre-vingt-huit Sermons du Temps, qui sont «ur les grandes fêles de l'année; 3° soixante-neuf Sermons des Saints, ou sur les fêtes des saints ; 4" vingt-trois Sermons sur divers sujets; 3' irente-un Sermons qu'on doute être de S. Augustin.
On a renfermé dans le tome YI les ouvr^Jges dogmatiques du saint docteur sur divers points de morale et de discipline.
1° Les quatre-vingt-^ trois questions.
2° Les deux livres de diverses Questions à Sim-
428 s. AITtUSTIX.
flicîen. Ce Simplicien, qui était le successeur de S. Ambroi>e, proposa à S. Augustin certaines difficultés sur répître de S. Paul aux Romains, et sur quelques autres parties de TEcriture. Le s;nnt, qui venait d'être fait évêque. lui répondit par l'ouvrage dont nous parlons.
o^ luGVwYe des huit Questions à Duicitius. C'est une réponse à des difficultés qui avaierit été proposées au saint en 421 par Duicitius, tribun en Afrique.
4° Le livre de ta Croyance des choses qu'on ne voit pas. C'est une apologie de la foi catholique.
y Le livre de ia Foi et du Symhote. C'est une explication de tous les arlicles du symbole.
G ' Le livre de ia Foi et des OEuvres. S. Augustin y enseigne qu'on ne peut être sauvé sans les bonnes œuvres.
7^ VEnchiridion à Laurent, ou le livre deiaFo;. de l'Espérance et de ia Charité.
8' Le livre du Combat chrétien.
9' Le livre de ta Manière d'instruire les ignorants. Le saint y trace la mclliode de catéchiser lîtibment.
iO Li; livre de ia Continence
11" Le livre du éiendu Mariage.
12' Le livre de ia sainte Virginité.
lo De l'avantage de iu Viduité.
14 Des Mariages adultères.
\y Le U\rc du Mensonge.
16° Le livre contre te Mensonge, à Consentiu^.
il De V Ouvrage des Moines. L'obligation du travail pour les n:ioines y est établie.
Le ViMt des P rédictions des Démons. S. Augustin y prouve qu'on ne peut conclure que les prédictions tics d nions, ni ioutes les choses qui a[>parlienr.enl à leur culte; sont bonnes parceque Dieu les tolère.
s. ArGUSTl>'. 4^9
19° Le livre du Soin pouï' les Morts.
20" Le livre de ta Pénitence. Cet ouvtsge est plus dogmatique que moral.
21*^ Du SijmboU aux catécfnimènes. On y lit que tous les adultes apprenaient le symbole par cœur avant de recevoir le bapfêmc.
22 Trois autres Sermons sur te Synihote, 23° Le discours rfe ia Discipline chrétienne, où il est prouvé que toute la loi se réduit à l'amour de Dieu et du prochain.
24* Le Sermon du nouveau cantique aux catéchumènes, qu'on doute être d€ S. Augustin
25' Les discours de ta Q uatrième férîe ne passent pas non plus pour authentiques.
26" On eu doit dire aiUaut dei< discours sur lô ^ fiéiuge et sur ia persécution des Barbares. 27'' Le discours y/c l'Utilité du Jeûne.
28" Le discours r/c ia Ruine de Rome, donl l'objet est de montrer que ces sortes d'accidents sont toujours les effets de nos péchés.
Le tome VU contient les vingt-deux livres do la Cité de Dieu. Cet ouvrage fut commencé en lx\^ ot achevé en A26. C'est une savante apologie de la vie chrétienne.
L'appendice de ce tome contient : 1° la Lettre d'Avit^ prêtre espagnol, à Balcone, évêque .le Brague, touchant les reliques de S. Etienne.
2° La Relation de la découverte du corps de S. Etienne, faite par Lucien. Ce Lucien était prêtre de Jérusalem et curé d'un lieu appelé Caphargamale, oùreposaient lesreli(|ucsdu saint martyr. On ne j)eut révoquer en doute l'aulhenticilé de cette relation.
o" La Lettre d'Jnastase le bibliothécaire à Landuléus, évêque de Capoue.
A'* Lettre de Sévère, évcque de l'île de Minorque,