‹ Vies choisies des principaux saints (volume 4)Chapitre 11 sur 104 · PRÊTRE ET CONFESSEUR · texte numérisé non relu

PRÊTRE ET CONFESSEUR

(14 janvier.)

Félix naquit à Noie dans la Campanie, où son père Hermias, Syrien d'origine, était venu s'établir après avoir long-temps servi dans les armées de

l'empire. 11 avait un frère qui embrassa le parti des armes, n'y ayant point alors d'état qui conduisît plus sûrement aux honneurs. Pour lui, sans penser h sa qualité d'aîné, qui semblait devoir le retenir dans le monde, il ne voulut jamais marcher sous d'aulrcs étendards que sous ceux de Jésus-Christ, îe Roi des rois ; ainsi la mort ne lui eut pas plus tôt enlevé son père qu'il distribua la plus grande partie de ses biens au pauvres. Quelque temps après il s'attacha au service des autels, et lut successivement ordonné lecteur, exorciste et enfin prêtre par S. Maxime, qui gouvernait l'Eglise de Noie. L'innocence de ses mœurs et sa prudence consommée le rendirent extrêmement cher à son évêque, dont il fut le principal soutien dans les temps de trouble; aussi le désigna-t-il pour le remplacer après sa mort.

L'empereur Dèce ayant allumé le feu de la persécution en a5o de Jésus-Christ, Maxime, qui savait que les premiers coups des païens tombaienl ordinairement sur les évoques, résolut de prendre la fuite et de se cacher dans les déserts. Ce n'était pas qu'il craignît la mort, puisqu'elle était Tunique objet de ses désirs ; mais il voulait se réserver pour les besoins de son troupeau, et il étail d'ailleurs persuadé qu'on tente Dieu en recherchant de soi-même le martyre. Les persécuteurs, furieux donc l'a voir pas trouvé, se saisirent du prêtre Félix, qui gouvernait l'Église de Noie durant son absence. Le magistrat auquel on le conduisit ordonna qu'il fut fouetté. On le jeta ensuite dans un cachot ténébreux, après lui avoir lié les pieds et les mains. Le fond cle cette horrible demeure éirtit (oui cou-

\ert de morceaux de verre et de pots cassés, et il fallait que le saint fût dessus soit qu'il se couchât, soit même qu'il se tint debout. Quelque temps après un ange tout rayonnant de gloire descendit dans la prison; il approche de Félix et lui ordonne d'aller secourir son évêque réduit à la dernière extrémité. Le confesseur voit aussitôt ses chaînes rompues et les portes de sa prison ouvertes; il suit l'ange, et va au lieu où Maxime s'était retiré. Il trouve le vieillard sans parole, sans connaissance, sans sentiment et presque sans vie. C'était autant l'inquiétude causée par le péril qui menaçait son troupeau que le froid et la faim qui l'avaient mis dans cet état. Mais que peut faire Félix ? il manque de tout. Sa foi ne l'abandonne point: il a recours à la prière ; aussitôt il aperçoit une grappe de raisin sur des ronces qui étaient là; il en exprime le jus, qu'il fait couler dans la bouche du saint évêque. Maxime, étant revenu peu à peu, reconnaît son libérateur, l'embrasse tendrement et le prie de le ramener a son église. Félix le prend sur ses épaules, le porte h la maison épiscopale avant que le jour paraisse, et le confie aux soins d'une femme vertueuse.

Lorsque le saint eut reçu la bénédiction de son évêque il gagna secrètement sa maison et y resta quelque temps caché, uniquement occupé h prier pour la paix de l'Eglise.' Le feu de la persécution >'étantun peu ralenti, il reparut etsemit à instruire le peuple chrétien comme à son ordinaire. Les idolâtres, irrités du fruit que produisaient ses disours et ses exemples, s'attroupèrent et vinrent l'épée à la main pour l'arrêter; ils le rencontrèrent en chemin, mais sans le connaître; ils lui deman-

lièrent même où était Félix. Trompés parla réponse indirecte qu'il leur fit, ils passèrent outre; et quand ils se furent aperçus de leur erreur le saint n'y était plus: il venait de se glisser par le trou d'une vieille muraille, qu'une toile d'araignée avait aussitôt recouvert. Ses ennemis déconcertés se retirèrent enfin, après mille recherches inutiles. Il resta six mois caché dans une citerne h demi sèche, où une femme chrétienne lui apportait de quoi subsister; il en sortit lorsque la paix eut été rendue à l'Eglise par la mort du persécuteur. On le reçut dans la ville comme un ange envoyé du ciel.

Après la mort de S. Maxime il n'y eut qu'une voix pour élever Félix sur le siège de Noie ; mais il évita cette dignité en persuadant au peuple que Quintus devait lui être préféré pareequ'il avait été ordonné prêtre avant lui. Le nouvel évêque, qui connaissait le mérite de notre saint, eut toujours pour lui les sentiments d'une vénération profonde; il le regardait comme son père et n'entreprenait rien d'important sans l'avoir consulté.

Le peu de hien que Félix s'était réservé de son patrimoine avait été confisqué durant la persécution. 11 aurait pu le redemander après le rétablissement delà paix, et on le lui eût même rendu comme à beaucoup d'autres chrétiens; mais il n'en voulut rien faire quoique plusieurs personnes le lui conseillassent. La raison qu'il en donna fut que la pauvreté était le plus sur moyen de parvenir h la possession de Jésus-Christ. Il porta le désintéressement jusqu'à refuser ce que les riches lui effraient. Il loua un petit champ, qu'il cultivait de ses propres mains, afin d'avoir de quoi subsister et faire quel-

S. FÉLIX DE NOLE. 5l

que s aumônes. Son amour pour les pauvres avait quelque chose d'extraordinaire : s'il avait deux habits il leur donnait le meilleur; souvent même il échangeait contre leurs haillons Tunique habit qui lui restait.

S. Félix mourut le i/f janvier, dans image fort avancé. On trouve son nom dans le martyrologe attribué à S. Jérôme, et dans plusieurs autres des plus anciens. On a bâti cinq églises dans le lieu, on plutôt auprès du lieu où il avait été enterré. Ses reliques sont présentement dans la cathédrale de iNole; il yen a cependant quelques portions à Rome, à Bénévcnt et dans d'autres églises. Il s'est fait plusieurs miracles h la châsse de S. Félix. Le pape Damase, qui l'était venu visiter par dévotion, y fut guéri d'une maladie; c'est lui-même qui nous l'apprend dans un poème que la reconnaissance lui fit composer en l'honneur du saint.

Dans le cinquième siècle, quarante-six ans après la mort du pape S. Damase, S. Paulin, sénateur romain, étant venu d'Espagne a Noie, y fut ordonné portier de l'église de Saint-Félix. Il nous apprend qu'il s'y faisait au jour de la fête du saint un concours prodigieux de peuple que la dévotion y attirait de Rome, de toute l'Italie et des pays les plus éloignés. Tous les pèlerins apportaient des présents à cette église, chacun suivant ses facultés. Pour moi, ajoute-t-il, j'offre au saint l'hommage de ma langue, et même de toute ma personne, quelque indigne que j'en sois. C'est par son intercession, continuet-il, que j'ai reçu tant de grâces du ciel et que j'espère obtenir la gloire éternelle. Piien en un mot n'est plus tendre que les expressions dont S. Paulin

se sert pour marquer toute l'étendue de sa dévotion pour S. Félix.

Il rapporte un grand nombre de miracles opérés à son tombeau, et dont il avait été témoin oculaire, ïl répète fréquemment qu'il a éprouvé lui-même d'une manière sensible les effets de sa protection. S. Augustin parle aussi des miracles opérés a Noie par l'intercession de S. Félix. On voulait par dévotion être enterré dans l'église du saint, située hors des murs, parecque l'on espérait ressentir après la mort les effets de sa protection. S. Paulin consulta sur ce sujet S. Augustin, qui lui répondit, dans son livre du Soin des Morts, que les personnes dont il lui parlait jouiraient dans le ciel du fruit de leur foi, et qu'elle leur serait aussi utile que les suffrages et les bonnes œuvres des fidèles vivants le sont aux fidèles défunts.

PAPE ET HABTtr..

(2 août.]

S. Etienne était Piomain de naissance. Ayant été élevé aux ordres sacrés , il fut fait archidiacre de l'Église de Rome , et il exerça les fonctions de cette dignité sous les papes S. Corneille et S. Luce. Lorsque ce dernier allait au martyre il le recommanda fortement h son clergé, cl le demanda pour successeur. Conséquemmcnt à cette demande il fut élu pape le i3 mai s55, et siégea quatre ans deux mois et vingt-un jour*. Peu de temps après son

élection les Eglises d'Espagne et des Gaules furent menacées d'un grand danger.

Marcien, évêque d'Arles, embrassa l'erreur de iSovatien, et, d'après les principes barbares de cet hérésiarque, refusa de réconcilier plusieurs pénitents à l'article de la mort. Faustin, évêque de Lyon, et quelques autres prélats des Gaules en écrivirent à S. Etienne et à S. Cyprien : au premier à cause de la prééminence de son siège, qui lui donnait une inspection générale sur les Eglises; au second à cause de cette réputation qu'il s'était acquise par sa sainteté, par son éloquence, et surtout par son zèle contre les novatiens. S. Cyprien, qui n'avait aucune juridiction sur l'Eglise d'Arles, se joignit aux évêques catholiques des Gaules, et pria, conjointement avec eux, Je pape Etienne d'employer son autorité et de ne pas souffrir plus long-temps qu'un hérétique opiniâtre troublât la paix des Eglises pour la perte des âmes. « Il est nécessaire, lui mandat-iJ, que vous écriviez d'amples lettres à nos confrères qui sont dans les Gaules, afin que l'impie Marcien ne continue pas d'insulter notre collège. .. Ecrivez a la province et au peuple d'Arles, que Marcien étant excommunié on peut lui donner un successeur... Daignez nous faire connaître qui est évêque d'Arles à la place de Marcien, pour que nous sachions à qui nous devons envoyer des lettres decommunion etadresser nos frères. «Quoique les lettres de S. Etienne sur cette affaire ne soient point parvenues jusqu'à nous, on ne peut douter qu'il n'ait fait exécuter tout ce que lui mandait S. Cyprien. En effet on ne trouve point le nom de tome n. 4

54 s- ETIENNE, PAPE.

Marcien dans l'ancien catalogue des évoques d'Arles, que Manillon a publié.

En Espagne, Basilide, évoque de Mérida, et Martial, évêque de Léon et d'Astorga, étaient tombés dans le crime des libdlatu/ucs. On donnait ce nom à ces lâches chrétiens qui pour sauver leur vie dans la persécution recevaient ou donnaient, au moyen (l'une somme d'argent, des billets où il était marqué qu'ils avaient sacrifié, quoique cependant ils ne l'eussent pas fait. Martial, ayant été convaincu de ce crime et de plusieurs autres, fut déposé dans un concile. Basilide, qui craignait le même sort, quitta volontairement son siège. On fit Sabin évêque de Mérida, et Félix évêque de Léon et d'Astorga. Quelque temps après Basilide, se repentant de ce qu'il avait fait, alla à Rome, vint, à bout d'en imposer à S. Etienne et se fit recevoir à la communion comme évêque : en quoi il réussit d'autant plus aisément qu'il n'y avait point eu de sentence de déposition juridiquement publiée. De retour en Espagne, il présenta les lettres que le pape avait éerites en sa faveur, et quelques évêques ne balancèrent point de le recevoir comme un de leurs collègues dans l'épiscopat. Martial, encouragé par le succès qu'il avait en, prétendit qu'il devait avoir le même privilège.

Les évêques d'Espagne consultèrent S. Cyprien sur la conduite qu'ils devaient tenir h l'égard de Marcien et de Basilide. Le saint docteur leur répondit que des personnes aussi coupables que celles dont ils s'agissait étaient, selon les canons, indignes de présider dans l'Église de Jésus-Christ et d'offrir

S. ETIEWNE, PAPE. 50

les sacrifices à Dieu ; que l'élection et l'ordination deSabin et de Félix ayant été régulières et valides, elles devaient subsister ; que quant aux lettres du pape, qui avaient été'obtenues par fraude et parceque ceux qui osaient s'en prévaloir avaient caché la vérité, on devait les regarder comme non avenues. « Basilide, disait-il, allant à Rome en a imposé à Etienne notre collègue, qui a pu être trompé pareequ'il n'était pas sur les lieux et qu'il ne connaissait pas le véritable état des choses, qu'on avait d'ailleurs eu soin de lui cacher. Tout cela loin d'effacer le souvenu" des crimes de Basilide ne sert au contraire qu'à en augmenter le nombre, puisqu'aux premiers il en ajoute un nouveau, celui d'avoir voulu tromper les pasteurs de l'Eglise. » Il fait tomber le bldmc non sur celui auquel on en a imposé, mais sur celui qui frauduleusement s'était ouvert un accès auprès de sa personne. Voilà tout ce que l'on sait de cette affaire. On ne doute cependant point que le pape, dont aucune des parties ne contestait la juridiction, n'ait été dans la suite mieux informé, et qu'il n'ait confirmé ce qui avait été fait par les évêques d'Espagne.

La dispute qui s'éleva louchant le baptême donné par les hérétiques donna beaucoup plus d'exercice au zèle de S. Etienne. C'était la doctrine constante de l'Église que les hérétiques même baptisaient validement, pourvu qu'ils conférassent le baptême avec les paroles de l'Évangile, c'est à dire au nom des trois personnes de la Sainte-Trinité. Les Africains pensèrent sur ce point comme le reste des catholiques jusqu'à la fin du second siècle. Mais Agrippin, évêque de Garthage, abandonna alors la

croyance universelle. Ce fut environ cinquante ans avant S. Cyprien, comme nous l'apprenons de S. Augustin et de Vincent de Lérins. S. Cyprien luimême ne faisait remonter l'origine de sa prétendue tradition qu'à un concile tenu par Agrippin. Il assembla trois synodes en Afrique, où d'après les maximes qu'il avait adoptées il décida que le baptême donné par un hérétique était toujours nul et invalide. Il fondait principalement sa décision sur ce faux principe qu'on ne peut recevoir le Saint- Esprit des mains de celui qui ne le possède pas dans son ame. Il suivrait de là que ceux qui salit en péché morlel ne peuvent administrer validement aucun sacrement. Mais cette conséquence est insoutenable, et l'Eglise nous apprend que Jésus- Christ quoique invisible est le ministre principal dansl'adminislration des sacrements: leur validité est indépendante de la foi et de la sainteté de ceux qui les confèrent; et si celte foi et celle sainteté ne se trouvent point dans les ministres, il en résulte seulement qu'ils commettent un sacrilège et que l'administration est illicite. Tous les raisonnements dont se servait S. Cyprien pour soutenir la doctrine qu'il avait embrassée se trouvent dans la lettre qu'il écrivit h Jubaïen en 2 5 6.

Plusieurs évêques de Cilicie, de Cappadocc et de Phrygie, qui avaient a leur tète Firmilicn de Césarée et llélénus de Tarse, se réunirent aux évêques d'Afrique. Ils soutenaient tous qu'il s'agissait dans ce cas non delà foi, qui est partout la même, mais d'un simple point de discipline, dans laquelle chaque Eglise a ses règles et ses usages qu'elle peut suivre. Il est visible, comme nous l'avons montré,

qu'ils étaient dans l'erreur et que leur doctrine intéressait le dépôt de la foi. S. Cyprien et Firmilien montrèrent trop de vivacité dans cette dispute ; lesecond surtout s'oublia jusqu'à parler de S. Etienne d'une manière tout h fait indigne. Les fautes où la colère et le préjugé entraînèrent tant de grands hommes nous avertissent de veiller sur nous-mêmes et de nous défier de notre jugement. Le respect dû ù leur nom et à leur vertu nous oblige aussi à. tirer le voile sur cette circonstance de leur vie. C'est ce que recommande S. Augustin, qui en parlant de S. Firmilien dit qu'il ne peut rappeler ce que la colère lut fit avancer contre Etienne.

Le saint pape voyant le danger dont l'Église était menacée par ceux mêmes qui se disaient ses défenseurs, et qui témoignaient une grande aversion pour l'hérésie, s'opposa comme un rempart pour la garde de la maison de Dieu. Il ne cessa de répéter que toute innovation était illicite et qu'on devait s'attacher inviolablement à la tradition de l'Eglise, qui venait des apôtres. Il menaça même les partisans de la nouveauté de les retrancher du corps des fidèles; mais S. Denys d'Alexandrie se fit médiateur, et empêcha par ses lettres que les choses fussent poussées à la dernière extrémité. S. Etienne montra beaucoup de patience dans toute cette affaire, et souffrit sans se plaindre qu'on le traitât de fauteur d'hérésie. Insensible aux injures personnelles qu'il recevait, il espérait toujours que ces grands hommes, qu'un zèle peu éclairé entraînait trop loin, ouvriraient enfin les yeux à la lumière lorsque le feu de la dispute serait amorti. Ainsi sa fermeté conserva le dépôt de la saine doctrine,

tandis que sa douceur et sa patience sauvèrent plusieurs âmes du malheur de faire naufrage dans la foi. « Il pensait, dit S. Augustin, à excommunier ceux qui attaquaient la validité du baptême conféré par les hérétiques...; mais comme il avait les entrailles de la sainte charité, il jugea qu'il valait mieux ne pas rompre l'union... La paix de Jésus- Christ l'emporta dans les cœurs. »

\incent de Lérins s'exprime de la manière suivante au sujet de la dispute qui s'éleva touchant le baptême donné par les hérétiques. « Tous se récriant contre la nouveauté, et les évêques s'y opposant de toutes parts, chacun h proportion de son zèle, le pape Etienne, d'heureuse mémoire, évêque du siège apostolique, se réunit a ses collègues et s'y opposa aussi, mais d'une manière particulière. Il se crut sans doute obligé de les surpasser autant par la grandeur de sa foi qu'il les surpassait par la grandeur de son siège. »Dans sa lettre h 1 Église d'Afrique il porta ce décret : « H ne faut rien introduire de nouveau, mais s'en tenir à la tradition. Ce grand homme, dontla prudence égalait la sainteté, savait que la piété ne permettait jamais de recevoir d'autre doctrine que celle qui nous est venue de la foi de nos prédécesseurs, et que nous étions obligés de la transmettre aux autres avec la même fidélité que nous l'avions reçue; qu'il ne fallait pas mener la religion partout où nous voulions, mais la suivre partout où elle nous menait; que le propre de la modestie chrétienne était de conserver fidèlement les saintes maximes que nous ont laissées nos pères, et non pas de faire passer nos idées a la postérité. Quelle a donc été l'issue de cet événement? Celle

S. LAUREKT, 5$

qu'ont coutume d'avoir de pareilles affaires. On a retenu la foi ancienne et l'on a rejeté la nouveauté avec mépris. »

S. Etienne mourut le 2 août 207, et fut enterré dans le cimetière de Calixte. Il a le titre de martyr dans le sacramenlaire de S. Grégoire-le-Grand et dans les anciens martyrologes qui portent le nom de S. Jérôme.

MARTYR

( 10 août. )

Il y a peu de martyrs dont le nom soit aussi célèbre que celui de S. Laurent. Les plus illustres des pères latins ont employé leur éloquence à le louer, et toute l'Eglise, dit S. Maxime de Turin, se réunit comme en un corps pour applaudir à son triomphe et lui payer le tribut de sa vénération.

Les anciens pères ne parlent ni du lieu de sa naissance ni de son éducation. La vertu extraordinaire qu'il faisait paraître dans sa jeunesse lui gagna l'affection de S. Sixte , alors archidiacre de Piornc : ce saint le prit sous sa protection, voulut être son guide dans l'élude des livres saints, et se chargea du soin de le former à la perfection chrétienne. Ayant été élu pape en 25j, il l'ordonna diacre; et, sans avoir égard à son âge peu avancé, il l'établit le premier des sept diacres qui étaient attachés au service de l'Eglise romaine. C'est pour cela que plusieurs pères lui donnent le titre d'ar-

6o S. LAURENT.

chidiacrç du pape. Cette place supposait un rare mérite. Celui qui l'exerçait avait soin du trésor et des richesses de l'Église; il était chargé d'en distribuer les revenus aux pauvres. On va voir jusqu'où S. Laurent portait la fidélité elle désintéressement. L'empereur Valérien, à la persuasion de Macrien, publia en 25; de sanglants édits contre le christianisme : il se flattait follement de le détruire, ignorant qu'il était l'ouvrage du Très-Haut. Pour dissiper le troupeau il tourna d'abord ses efforts contre les pasteurs. Il ordonna donc de mettre a mort sans délai les évoques, les prêtres elles diacres. Le pape S. Sixte II fut arrêté l'année suivante. Tandis qu'on le conduisait au supplice Laurent, son diacre, le suivait en pleurant; et, s'estimant malheureux de ce qu'il ne partageait passes souffrances, il lui disait : Où allez-vous, mon père, sans votre fils? Où allez- vous, mon pontife, sans votre diacre? Jamais vous n'offriez le sacrifice sans que je vous servisse à l'autel. En quoi ai-je eu le malheur de vous déplaire? M'avez vous trouvé infidèle h mon devoir? Eprouvez-moi de nouvjeau, et voyez si vous avez fait choix d'un indigne minisire pour la clispcnsalion du sang du Seigneur. » Ces sentiments étaient l'effet de la sainte envie qu'il portait h son évêque sur le point de recevoir la couronne du martyre. Brûlant d'amour pour Dieu et enflammé d'un désir ardent d'être avec Jésus- Christ , il méprisait la liberté et la vie, et faisait consister toute sa gloire à souffrir pour le Seigneur. Il regardait le monde comme un vil néant dont il lui était avantageux de sortir au plus tôt. De là cette douleur de se voir libre, cette soif des souffrances et des tortures. Le saint pape,

S. LAURENT. 6l

touché de tendresse et de compassion, le consolait en lui disant : « Je ne vous abandonne point, mon fils; une épreuve plus grande et une victoire plus glorieuse vous sont réservées, à vous qui êtes- dans la force et dans la vigueur de la jeunesse. Pour moi, je suis épargné à cause de ma faiblesse et de mon grand âge. Vous me suivrez dans trois jours.» Après lui avoir ainsi parlé il le chargea de distribuer sur-le-champ aux pauvres les trésors de l'Eglise dont il était le dépositaire, de peur qu'ils ne fussent dépouillés de leur patrimoine par les païens. Laurent, transporté de joie d'apprendre que Dieu l'appellerait bientôt a lui, fit une exacte recherche des veuves et des orphelins qui étaient dans l'indigence, et leur distribua tout l'argent qu'il avait entre les mains. Il vendit aussi les vases sacrés et les employa de la même manière : l'Eglise romaine avait alors des richesses considérables. Non seulement elle fournissait a l'entretien de ses ministres , mais elle nourrissait un grand nombre de veuves et de vierges, outre quinze cents pauvres d'entre le peuple. Il y avait une liste de tous ces malheureux chez l'évèque ou chez son archidiacre. L'Église de Rome était aussi en état d'envoyer d'abondantes aumônes dans les pays éloignés. Elle avait encore des ornements et des vases fort riches pour la célébration des divins mystères. La magnificence de ces" vases sacrés enflamma, suivant Eusèbe, la cupidité des persécuteurs. S. Optât rapporte que sous la persécution de Dioclétien il y avait dans les églises des ornements précieux. S. Ambroise en parlant de S. Laurent frit mention de vases sacrés d'or et d'argent. On lit dans S. Prudence qu'on

voyait des calices faits des plus riches métaux, relevés en bosse et garnis de diamants.

Le préfet de Rome fut informé des richesses de l'Église. S'imaginant que les chrétiens avaient caché de grands trésors, il résolut de s'en emparer. Dans cette vue il envoya chercher Laurent, qui en était le dépositaire. Lorsqu'il fut venu il lui parla de la sorte, selon S. Prudence : « Vous vous plaignez , vous autres chrétiens, que l'on vous traite avec rigueur; mais il ne s'agit point de tortures présentement, je me conlcnle de vous demander avec douceur ce que vous pouvez donner. Je sais que vos prêtres se servent de vases d'or pour faire des libations; qu'ils reçoivent le sang sacré dans des coupes d'argent, et que dans vos sacrifices nocturnes vous allumez des flambeaux de cire, que soutiennent des chandeliers d'or. Remettez -moi ces trésors que vous cachez; le prince en a besoin pour réparer ses forces épuisées. On dit que, conformément h votre doctrine, vous devez rendre à César ce qui appartient h César; certainement voire Dieu ne bat point monnaie : il n'a point apporté d'argent dans le monde ; il n'y est venu qu'avec des paroles. Donnez-moi donc votre argent, et contentez-vous d'être riches en paroles. » Laurent répondit tranquillement : « A la vérité , l'Eglise est riche, et l'empereur n'a point de trésors aussi précieux qu'elle. Je vous en ferai voir une bonne partie ; je vous demande seulement un peu de temps pour disposer et mettre tout en ordre. ».

Le préfet n'entendit point de quels trésors parlait Laurent; mais s'imaginant qu'il lui remettrait de grandes richesses , il lui accorda trois jours de

délai. Durant cet intervalle il parcourut toute la ville pour chercher les pauvres qui étaient nourris et entretenus aux dépens de l'Eglise. Le troisième jour il en rassembla un.grand nombre. Celte troupe, composée de vieillards décrépits, d'aveugles, de muets, d'estropiés, de lépreux, d'orphelins, de veuves et de vierges, fut placée devant l'église. Le diacre alla ensuite trouver le préfet et i'invila h venir voir les trésors dont il lui avaib parlé. Mais quel fut l'étonnement de celui-ci quand il n'aperçut qu'une troupe de misérables dont plusieurs faisaient horreur à voir ! Jetant alors sur le saint des regards menaçants, il lui demanda l'explication d'un spectacle si extraordinaire, et le pressa de lui montrer les trésors qu'il lui avait promis. « Quoi donc , répondit Laurent , y a-t-il ici quelque chose qui vous blesse ? L'or que vous désirez avec tant d'ardeur est un vil métal et la source ordinaire de toutes sortes de crimes. L'or véritable , c'est la lumière du ciel dont jouissent ces pauvres présents h vos yeux. Ils trouvent dans leurs infirmités et leurs souffrances, qu'ils supportent patiemment, les avantages les plus précieux. Us ne connaissent point ces vices et ces pas~ sions qui sont des maladies réelles et qui rendent les grands du monde si malheureux et si méprisables. Vous voyez dans la personne de ces pauvres les trésors que je vous ai promis de vous montrer. J'y ajoute les perles et les pierres précieuses, ces veuves et ces vierges consacrées à Dieu. L'Eglise, dont elles sont la couronne, devient par elles l'objet des complaisances de Jésus-Christ. Elle n'a point d'autres richesses, vous pouvez vour en servir pour l'avantage de Rome, celui de l'empereur et le vôtre. » Ainsi il

l'exhortait à racheter ses péchés par une sincère pénitence et par l'aumône, il lui faisait en même temps connaître l'usage auquel on employait les trésors de l'église. ,

Mais cet homme charnel, loin de profiler del'objet qu'il avait devant les yeux, s'écria dans un transport de rage : « Comment oses-tu me jouer, malheureux? C'est donc ainsi que tu insultes les haches et les faiscca'ux qui Sont les symboles du pouvoir romain? Je sais que tu désires la mort, et c'est la suite de ta vanité frénétique. Mais ne t'imagine pas mourir sur-le-champ : je prolongerai les tortures afin de te rendre la mort plus douloureuse; lu ne mourras que par degrés. » Ayant ainsi parlé, il ordonna de préparer un gril de fer, qui fut mis sur des charbons à demi allumés. On dépouilla Laurent de ses habits; après quoi on rattacha sur ce gril pour que le feu pénétrât sa chair par des progrès insensibles. Les chrétiens nouvellement baptisés voyaient sur son visage une lumière éclatante et sentaient une odeur 1res agréable qui s'exhalait de son corps; mais les païens ne s'apercevaient point de ce double prodige. Le martyr, dit S. Augustin, désirait si ardemment de posséder Jésus-Christ qu'il ne pensait point lux tourments que le persécuteur lui faisait souffrir. S. Ambroisc observe que tandis que les flammes matérielles agissaient sur son corps le feu de l'amour divin, qui brûlait son cœur avec beaucoup plus d'activité, absorbait le sentiment des douleurs qu'il endurait, et qu'ayant la loi du Seigneur devant les yeux il regardait ses souffrances mêmes comme un rafraîchissement et une consolation. Il jouissait effectivement d'une paix intérieure que

rien ne pouvait altérer. Après avoir enduré longtemps l'horrible torture imaginée par le juge, il lui dit avec tranquillité : « ^ ous pouvez maintenant faire tourner mon corps, il est assez rôti de ce côté-là. » Les bourreaux Tayaut tourné, il ajouta, toujours en s'adressant au juge : « Ma chair est présentement assez rôtie, vous pouvez en manger. » Le préfet ne lui répondit que par des insultes.

Cependant le martyr priait avec ferveur. Il demandait à Dieu avec larmes la conversion de Rome. Il conjurait Jésus-Christ de faire par sa grâce que cette ville, qui avait soumis l'univers, se soumît à son tour au joug de la foi, afin que l'Evangile put se répandre plus facilement dans toutes les provinces de l'empire. Il sollicitait la conversion de la capitale du monde, à cause des saints apôtres Pierre et Paul qui avaient commencé à y planter la croix et qui l'avaient arrosée de leur sang. Sa prière finie, il leva les yeux au ciel et rendit l'esprit.

S. Prudence ne balance point d'assurer que l'entière conversion de Piome fut le fruit des prières de S. Laurent ; il ajoute que Dieu commença à l'exaucer même avant qu'il fut sorti de ce monde, que plusieurs sénateurs témoins de sa mort furent si touchés de son courage et desa piété qu'ils se con • vertirent sur-le-champ; que ces sénateurs enlevé rent son corps sur leurs épaules et qu'ils l'enterrèrent honorablement, le 10 août 208, dans le champ de Véran, près du chemin qui conduit à Tibur. Sa mort, continue-t-il, fut celle de l'idolâtrie, qui alla toujours depuis en déclinant. Enfin le culte des idoles a disparu; le sénat lui-même vénère les tombeaux des apôtres et des martyrs. Le même père dé-

crit la dévotion et la ferveur avec lesquelles les Romains fréquentaient l'église de Saint-Laurent; il dit qu'ils imploraient la protection du saint martyr dans tous leurs besoins, et que l'on voyait au succès de leurs prières combien cet intercesseur était puissant auprès de Dieu. Il finit par implorer la miséricorde divine pour lui-même et par demander au ciel que les prières des martyrs puissent lui obtenir ce que les siennes ne lui obtiendraient point.

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