‹ Vies choisies des principaux saints (volume 4)Chapitre 86 sur 104 · PREMIER ERMITE · texte numérisé non relu

PREMIER ERMITE

(15 janvier. )

Le saint dont nous honorons aujourd'hui la mémoire embrassa dans sa jeunesse un genre de vie tout nouveau; mais il agit en cela par l'impulsion de l'Esprit saint, qui après l'avoir conduit dans la solitude voulut bien encore lui servir de maître. D'ailleurs les déserts avaient été sanctifiés par Elie, par S. Jean-Baptiste, par Jésus-Christ lui-même , qui daigna y passer quarante jours dans un jeûne rigoureux et dans tous les exercices de la vie anachorétique. Il est vrai cependant qu'une entière séparation du commerce des hommes est une de ces voies extraordinaires que Dieu n'emploie qu'à l'égard de quelques aines privilégiées et dans lesquelles il n'est pas donné à tout le monde de marcher. Un état aussi parfait n'est que pour ceux qui se sont en quelque sorle familiarisés avec la pratique des plus sublimes vertus, et qui par l'habitude delà contemplation ne tiennent plus aux choses terrestres. Sans ces marques de vocation le désert n'offrira que des pièges; mais il est temps de commencer l'histoire de notre saint.

Paul naquit dans la basse Thébaïde en Egypte. Il n'avait que quinze ans lorsqu'il perdit son père et sa mère. Il était déjà fort versé dans la connaissance des lettres grecques et égyptiennes. Les qualités de son cœur répondaient aux talents de son esprit. On le vit toujours, dès sa plus tendre jeu-

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nesse, doux, modeste et craignant Dieu. Il vivait paisiblement dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes lorsque l'empereur Dèce excita une cruelle persécution l'an 2 5o de Jésus-Christ. Le démon, dont la rage animait les païens, en voulait bien moins aux corps qu'aux âmes des fidèles. De là ces artifices et ces supplices lents que l'on employait pour les séduire : nous allons en citer deux exemples. On couvrit de miel un soldat de Jésus-Christ, qui avait triomphé du chevalet et de plusieurs autres tortures; on l'exposa ensuite aux ardeurs du soleil, couché sur le dos et les mains liées afin que les mouches et les guêpes, qui sont insupportables dans les pays chauds , pussent avec leurs dards lui faire souffrir mille morts à la fois. In autre fut attaché sur un lit de plume avec des cordons de soie ; on le laissa en cet état dans un jardin délicieux , où une femme impudique se chargea de corrompre son innocence. Le martyr, qui ne savait comment éviter le danger, se coupa la langue avec ses dents, et la jeta au visage de cette malheureuse. Il comptait avec raison qu'une action aussi extraordinaire la mettrait en fuite , et que la vivacité de la douleur arrêterait en lui les révoltes de la chair.

Notre saint pour se soustraire à de pareilles épreuves se cacha dansune maison étrangère; mais quelque temps après, ayant appris que son beau-frère avait envie de le livrer aux persécuteurs afin de s'emparer de ses biens, il s'enfuit dans le désert. Il y trouva un rocher où étaient plusieurs cavernes qu'on disait avoir servi de retraite aux faux monnayeurs du temps de Cléopâtre, reine d'Egypte; il en choisit une pour sa demeure. Auprès de cette caverne était

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une fontaine dont l'eau lui servait de boisson; il y avait aussi un grand palmier, dont les feuilles lui fournissaient son vêtement, et les fruits sa nourriture.

Paul n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il entra dans le désert. Son premier dessein avait été de n'y rester qu'autant de temps que durerait la persécution : mais quand il eut une fois goûté les douceurs ineffables de la vie pénitente et contemplative, quand il eut connu par expérience tons les avantages que l'on trouve dansla solitude, il prit la ferme résolution de ne plus rentrer dans le monde, se contentant de prier pour ceux qui l'habitaient. Il ne vécut jusqu'à l'âge de quarante- trois ans que du fruit de son palmier; le resledc sa vie il fut miraculeusement nourri, comme l'avait été autrefois le prophète Élie, par un corbeau qui lui apportait chaque jour la moitié d'un pain. 3\ous ne savons point en détail ce que Paul fit dans le désert pendant les qnatre-vingt-dix ans qu'il y passa; les hommes ne le connurent que peu de temps avant sa mort : voici quelle en fut l'occasion.

Le grand S. Antoine, alors âgé de quatre-vingtdix ans, fut tenté de vaine gloire. Il s'imaginait que personne n'avait servi Dieu aussi long-temps que lui dans un entière séparation du monde : mais lorsqu'il était occupé de ces pensées Dieu lui envoya un songe dans lequel il le détrompa ; il lui ordonna en même temps d'aller chercher un de ses serviteurs qui habitait dans le fond des déserts. Antoine partit dès le lendemain matin ; ayant rencontré un hippocentaure, il fit le signe delà croix, et aussitôt le monstre, qui n'était peut-être qu'un

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fantôme envoyé par l'esprit de ténèbres, disparut après lui avoir indiqué la route qu'il devait tenir. Peu de temps après un satyre s'offrit à ses yeux : il lui donna a entendre qu'il habitait ces déserts et qu'il était du nombre de ceux que les gentils adoraient comme des divinités. Le saint, après une marche de deux jours et une nuit, aperçut de loin une lumière qui lui découvrit la demeure de celui qu'il cherchait; il approche, prie le saint de lui ouvrir, et l'ait beaucoup d'instances avant que de pouvoir obtenir cette grâce. Paul cependant lui ouvre à la fin, et le reçoit avec un doux sourire. Ils s'embrassent tous deux, s'appellent mutuellement par leur nom, Dieu le leur ayant révélé a l'un et h l'autre. Paul demanda ensuite à Antoine si les hommes se livraient toujours aux embarras du siècle et aux superstitions du paganisme.

La conversation finie, un corbeau vole vers eux et laisse tomber un pain entier. « Voilà dit Paul, ce que Dieu envoie pour notre nourriture. Il y a plusieurs années que sa bonté me fournil chaque jour la moitié d'un pain ; mais comme vous êtes venu me voir, Jésus -Christ a doublé la portion de son serviteur. » Aussitôt ils rendent tous deux grâces h Dieu, et s'asseyent sur le bord de la fontaine pour prendre leur repas. La nuit suivante se passa en prières. Le lendemain matin Paul dit à son hôte : « Je touche à ma dernière heure ; la Providence ne vous a conduit ici que pour me rendre les derniers devoirs. Allez chercher pour envelopper mon corps* le manteau que vous a donné l'évoque Athanasc. » Ce n'était pas qu'il se souciât beaucoup que son corps lût enseveli ; mais il voulait épargner à. S. An-

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toinela douleur de le voir mourir, et lui témoigner son respect pour S. Athanase ainsi que son attachement à la foi de l'Eglise, pour laquelle ce saint évêque souffrait alors les plus grandes persécutions.

Cette demande du manteau donné par S. Athanase surprit S. Antoine ; il vit Lien que Dieu seul pouvait avoir révélé ce fait au bienheureux Paul. Au lieu donc d'approfondir les motifs d'une telle demande il ne pense qu'à obéir; il embrasse son hôte, et reprend la route du monastère. «Je ne suis qu'un misérable pécheur, dit- il à ses moines en arrivant, je suis indigne d'être appelé serviteur de Dieu. J'ai vu Elie, j'ai vu Jean-Baptiste dans le désert; en un mot j'ai vu Paul dans un paradis. » La crainte oïl il était que le saint ermite ne mourut pendant son absence l'engagea a repartir promptement ; il ne fit donc qu'entrer dans sa cellule pour prendre le manteau. L'événement montra que cette crainte n'était que trop bien fondée. En effet il vit en chemin l'aine du bienheureux Paul monter au ciel au milieu des anges, des prophètes et des apôtres. Malgré la joie que lui causa un tel spectacle il ne put refuser des larmes à la perte d'un trésor qu'il ne faisait qu'entrevoir. Il se prosterna le visage contre terre, pour donner un plus libre cours h sa douleur ; puis s'étant relevé, il continua sa route. Lorsqu'il fut arrivé à la caverne il trouva le corps à genoux, la tête levée et les mains étendues en haut ; il crut d'abord qu'il priait, et il se mit aussi à prier; mais ne l'entendant pas soupirer comme il avait coutume de faire dans la prière, il lui fut aisé devoir qu'il était mort. Il ne songea donc plus qu'à

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lui rendre les derniers devoirs. Il enveloppa son corps dans le manteau de S. Athanase, et le tira de la caverne. Son embarras fut extrême lorsqu'il se vit dépourvu d instruments propres à creuser un tombeau. Dieu, en qui il avait mis sa confiance, y suppléa. Danslemoment deux lions s'approchèrent de lui; ces animaux, qui n'avaient rien de leur férocité naturelle, parurent prendre part à sa peine; ils grattèrent ensuite la terre avec leurs ongles, jusqu'à ce qu'ils eussent fait une fosse capable de contenir un corps humain. Antoine y descendit le bienheureux Paul, après avoir récité les prières de l'Eglise. Dès qu'il eut satisfait h ce que la piété chrétienne exigeait de lui il retourna h son monastère, où il raconta à ses disciples tout ce qui lui était arrivé. Il garda toujours précieusement la tunique que S. Paul s'était tissue de ses propres mains avec des feuilles de palmier; il s'en revêtait aux jours solennels de Pâques et de la Pentecôte. S. Paul mourut en 542 à l'âge de ii5 ans; il en avait passé quatre-vingt-dix dans le désert. On lui donne ordinairement le titre de premier ermite , pour le distinguer des autres saints du même nom.

On dit que le corps de S. Paul fut porté à Constantinople clans le douzième siècle par les ordres de l'empereur Michel Comnène. On le transféra de cette ville a Venise en 1240. Louis Ier, roi de Hongrie , fit faire avec l'agrément de la république une troisième translation des reliques du saint; elles furent déposées à Bude, sous la garde des ermites de Saint-Paul. La fête de notre saint est marquée au 10 janvier dans plusieurs martyrologes d'Occident; mais elle n'est qu'au 1 5 du même mois dans le mar-

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tyrologe romain ainsi que dans l'anthologe des Grecs.

Mous apprenons de Sulpice Sévère que Posthumien visita en 4°2 la cellule de S. Paul, premier ermite, qu'on montrait encore aux étrangers.

Un célèbre contemplatif trace le portrait suivant de S. Paul, ce parfait modèle des solitaires. «S. Paul l'Ermite, dit-il, ne recevant point cet ordre d'agir et de se communiquer, reste seul avec Dieu seul dans un vaste désert durant près de cent ans, ignorant tout ce qui se passe dans le monde, rétablissement de la religion, les révolutions des empires et jusqu'à la succession des temps; connaissant à. peine les choses dont il ne peut absolument se passer, le ciel qui le couvre, la terre qui le porte, l'air qu'il respire, l'eau qu'il boit, le pain miraculeux dont il se nourrit. Que pouvait-il faire dans ce grand loisir, diront peut-être avec les mondains dissipés ces âmes actives qui croiraient ne pas vivre si elles n'étaient dans un mouvement perpétuel? Ce qu'il faisait? Hélas! on pourrait avec bien plus de sujet vous demander ce que vous faites vous-mêmes, lorsque vous ne faites pas ce que le ciel et la terre font, la volonté de Dieu. N'est-ce donc rien faire que de ne faire que ce que Dieu s'est proposé en nous donnant l'être, le contempler, l'adorer, l'aimer? Est-ce être oisif et inutile dans ce monde que d'y être uniquement occupé de ce que les bienheureux font dans l'autre , de ce que Dieu même fait , et de ce qu'il peut faire de mieux? Ce qui suffira à tous les anges et à tous les saints pendant l'éternité tout entière, ce qui suffira toujours à Dieu même, ne pourrahvil suffire à l'homme durant cette courte

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et misérable vie? Faire autre chose si elle ne se rapporte au même but, si Dieu n'en est le principo comme la fin , si nous ne la faisons dans une dépendance continuelle de sa divine volonté, qui nous demande toujours plus le cœur que la main, et le repos de l'ame plus que son activité, qu'est-ce sinon se détourner de sa fin, perdre son temps et redemander le néant dont Dieu nous a tirés?

S. PACOME,

ABBÉ DE TABENNE ET INSTITUTEUB DES CENOBITES.

(14 mai.)

Quoique S. Antoine soit regardé à juste titre comme l'instituteur des cénobites ou religieux qui vivent en communauté, on ne laisse pas de regarder aussi S. Pacôme comme le fondateur de ce même genre de vie. 11 est en effet le premier qui ait écrit une règle monastique.

Pacôme naquit dans la haute Thébaïde, vers l'an 292. Ses parents, qui étaient idolâtres, le firent élever dans les superstitions du paganisme et dans les sciences des Egyptiens. Il montra dès sa jeunesse beaucoup de douceur et de modestie, et surtout une grande aversion pour les cérémonies profanes usitées dans le culte que l'on rendait aux idoles. A l'âge de vingt ans il fut enrôlé dans les troupes de l'empereur. On croit que cet empereur était le tyran Maximin, qui soumit l'Egypte en 5 10, et qui deux ans après y fit de puissantes levées pour se mettre en état de combattre Licinius et Constantin. Pacôme et d'autres personnes enrôlées furent emtome 11- i5

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barquées sur un vaisseau qui descendait le fleuve, Le soir ils arrivèrent à Thèbes ou Diospolis, capitale de la Thébaïde. Il y avait dans cette ville un grand nombre de chrétiens. Ces vrais disciples de Jésus- Christ, qui cherchaient toutes les occasions de consoler et d'assister ceux qui étaient dans la misère, eurent pitié des nouveaux soldats, que l'on tenait étroitement enfermés et que d'ailleurs l'on traitait fort mal; ils en agirent à leur égard comme s'ils eussent été leurs propres enfants, et ils leur procurèrent tous les secours qui dépendirent d'eux.

Une vertu si rare et si désintéressée fit une vive impression sur l'esprit de Pacôme : il voulut savoir quels étaient ses bienfaiteurs. Ayant appris qu'ils croyaient en Jésus -Christ, Fils de Dieu, et que dans la vue d'une récompense future ils s'occupaient sans cesse à faire du bien à tout le monde, il se sentit touché d'amour pour la sainte loi qu'ils suivaient et embrasé d'un désir ardent de servir le Dieu qui inspirait de tels sentiments à ses adorateurs. Le lendemain, comme il continuait sa route, le souvenir du dessein qu'il avait formé l'empêcha de succomber à une tentation d'impureté. Il avait toujours aimé la chasteté et la tempérance; mais l'exemple des chrétiens lui avait rendu ces vertus infiniment plus aimables et lui présentait leurs charmes sous un nouveau jour.

Maximin ayant été défait, son armée se dispersa et la guerre prit fin. Pacôme rendu à lui-même se retira dans un bourg de la Thébaïde où les chrétiens avaient une église; là il se mit au nombre des catéchumènes, ou de ceux qu'on préparait au baptême. Après les épreuves ordinaires, pendant le

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cours desquelles il se montra très fervent, il fut admis au sacrement de la régénération et le reçut avec les sentiments de la plus vive piété. Depuis le moment où il avait connu h Thèbes notre sainte religion il n'avait cessé de répéter cette prière : « 0 mon Dieu, créateur du ciel et de la terre ! jetez sur moi un regard de pi tiéj, délivrez-moi dema misère, enseignez -moi le moyen de me rendre agréable à vos yeux. Tout mon désir et toute mon étude seront d'accomplir votre sainte volonté. » Il commença l'édifice de son salut par l'entière consécration de son ame à Dieu. Il savait que la grâce est d'un prix inestimable ; qu'il faut tout donner pour l'acheter; que c'est s'en rendre indigne que de la désirer faiblement; que l'on ne mérite de trouver Jésus-Christ qu'autant que l'on néglige tout le reste pour le chercher.

Plein des obligations qu'il venait de contracter au baptême, il ne pense plus qu'aux moyens de les remplir fidèlement et d'atteindre au but qu'il se proposait; mais il résolut d'agir avec maturité. Il savait que la ferveur elle-même a ses dangers, que le démon porte souvent un novice indiscret à entreprendre ce qui est au dessus de ses forces, que l'on s'expose à se perdre quand on veut prendre son essor trop haut, que l'impétuosité vient d'une passion secrète, qu'il y a de l'illusion à vouloir suivre ses propres idées et à ne pas prendre l'avis de ceux qui ont de l'expérience. Ainsi son premier soin fut de chercher un guide sage et éclairé.

Ayant appris qu'un vieillard, nomméPalémon, servait Dieu dans le désert avec beaucoup de sainteté, il alla le trouver et le pria instamment de permettre qu'il se mit sous sa conduite. Le solitaire

020 S. PACÔME, abbé.

lui représenta que la vie qu'il menait était dure et pénible, et que plusieurs avaient déjà tenté inutilement de la suivre. Il lui conseilla ensuite de faire l'essai de ses forces et de sa ferveur dans quelque monastère; et pour lui donner comme une idée des difficultés de l'état auquel il aspirait, il lui dit : « Considérez, mon fils, que du pain et du sel font toute ma nourriture ; l'usage du vin et de l'huile m'est inconnu. Je passe la moitié de la nuit à chanter des psaumes ou à méditer les saintes Ecritures. Quelquefois il m'arrive d'être la nuit entière sans dormir. » Pacôme fut étonné, mais non pas découragé. Il répondit qu'il se sentait assez de force pour entreprendre tout ce qui pourrait contribuer à sa sanctification, et en même temps il promit au vieillard de faire ce qu'il lui ordonn erait.Pdémon charmé de cette réponse ne balança plus ; il le reçut et lui donna l'habit monastique. Le disciple, soutenu par l'exemple du maître, se mita étudier son propre cœur, et il ne tarda pas a prendre du goût pour la solitude. Les deux ermites récitaient quelquefois ensemble tout le psautier : ils travaillaient aussi des mains, afin de gagner de quoi vivre et assister les pauvres.

Pacôme dans son oraison, qui était continuelle, demandait surtout une parfaite pureté de cœur, afin qu'étant entièrement détaché des créatures il aimât Dieu de toutes ses affections. Pour étouffer jusqu'au germe des passions il se forma avant tout à la pratique de l'humilité, de la patience et de la douceur. Souvent il priait les bras étendus en forme de croix, posture qui était alors fort en usage dans l'Église. Dans lescommencements il était sujet à

s'assoupir pendant l'office de la nuit. Palémon le réveillait par ces paroles : « Veillez et priez, mon cherPacôme, de peur que l'ennemi ne triomphe de vous et ne vousenlève tout le fruit de vos travaux. » Il lui ordonnait encore quelquefois de transporter du sable d'un lieu dans un autre, jusqu'à ce que l'envie de dormir fût entièrement passée. C'était ainsi que le jeune novice se fortifiait dans l'habitude de veiller. Il avait soin encore de s'appliquer tout ce qu'il lisait ou entendait lire d'édifiant, et d'en faire la règle de sa conduite.

Palémon lui dit un jour de Pâques de préparer à dîner. Pacôme, ayant égard à la grandeur de la solennité, assaisonna d'un peu d'huile et de sel les herbes sauvages qu'ils devaient manger avec leur pain. Le saint vieillard fit sa prière et se mit à table; mais à la vue de l'huile il se frappa le front en disant avec larmes : « Mon Sauveur a été crucifié, et je me flatterais au point de manger de l'huile ? » Il ne put jamais se résoudre a en goûter.

Pacôme allait quelquefois dans un vaste désert nommé Tabcnne, et situé sur les bords du Nil. Un jour qu'il y faisait son oraison il entendit une voix qui lui ordonnait de bâtir à l'endroit où il était un monastère pour recevoir tous ceux qui y seraient envoyés de Dieu pour le servir fidèlement. Vers le même temps il reçut encore d'un ange qui lui apparut des instructions touchant la vie monastique. Étant retourné vers Palémon il lui fit part de ce qui lui était arrivé. Ils se rendirent l'un et l'autre à Tabenne, et y bâtirent une petite cellule, vers l'an 3'i5, environ vingt ans après que S. Antoine eut fondé son premier monastère. Au bout de quel-

que temps Palémon retourna dans sa solitude et promit à son disciple de venir le voir chaque année; mais il mourut peu de temps après. Il est nommé dans le martyrologe romain sous le 1 1 janvier.

Le premier disciple qu'eut S. Pacômc fut Jean, son frère aîné. Celui-là étant mort, il lui en vint beaucoup d'autres, en sorte qu'il fut obligé d'agrandir sa maison. Il sévit en peu de temps à la tête de cent moines. Il portait presque toujours un cilice. Il fut quinze ans sans se coucher, s'asseyant sur une pierre pour prendre le peu de repos qu'il accordait h la nature ; encore se reprochait-il le court espace que lui emportait le sommeil. Il eût voulu vaquer sans interruption aux saints exercices de l'amour divin. Depuis sa conversion il n'avait jamais fait un repas entier.

Par la règle qu'il donna h ses disciples le jeûne et le travail étaient proportionnés aux forces de chacun. Ils mangeaient en commun et en silence, ayant au réfectoire la tète couverte de leur capuchon, afin qu'ils ne pussent s'entrevoir. Ce capuchon était fait de grosse toile ainsi que leur tunique., qui n'avait point de manches. Ils se couvraient les épaules d'une peau de chèvre blanche, a laquelle ils donnaient le nom de vuiotc. Ils communiaient régulièrement le premier et le dernier jour de la semaine. Les novices étaient sévèrement éprouvés avant de prendre l'habit, cérémonie qu'on regardait alors comme la profession monastique et qui était suivie de l'émission des vœux. S. Pacôme n'envoyait aux ordres aucun de ses religieux, et ses monastères étaient souvent desservis par des prêtres du dehors. Il recevait toutefois les prêtres qui

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demandaient Fhabit et leur faisait exercer les fonctions du ministère. Tous travaillaient, mais il y avait diverses espèces de travaux. Il n'y avait pas un seul instant qui ne fût occupé. On prenait un grand soin des malades ; S. Pacôme les consolait et les servait lui-même. La loi du silence était si rigoureuse que quand un moine avait besoin de quelque chose il ne pouvait la demander que par signes. Lorsqu'on allait d'un lieu en un autre, on méditait sur quelque passage del'Ecriture, et on psalmodiait même en travaillant. Quand la mort enlevait un des frères tous les autres sollicitaient la miséricorde divine en sa faveur: on offrait aussi le saint sacrifice de la Messe pour le repos de son ame. Les personnes d'une santé faible n'étaient point exclues du monastère; le saint abbé recevait tous ceux qui donnaient de vraies marques de vocation et qui montraient un grand désir de marcher dans la voie des conseils évangéliques.

Pacôme bâtit six autres monastères dans la Thébaïde, mais a peu de distance les uns des autres. En 558 il choisit pour le lieu de sa résidence celui de Pabau ou Pau, situé dans la province de Diospolis, et dans le territoire de l'a ville de Thèbes. Ce monastère devint encore plus nombreux et plus célèbre que celui de Tabcnne. Le saint, par le conseil de Sérapion, évêque de Tenlyrc, bàlit aussi une église dans un village voisin en faveur des pauvres occupés à la garde des troupeaux. Il y fit quelque temps l'office de lecteur. Rien n'élait plus admirable que la piété avec laquelle il lisait au peuple la parole de Dieu ; la conversion de plusieurs infidèles fut le fruit de son zèle. Son évêque voulut inutilement

324 s' PACÔME, ABBÉ.

l'ordonner prêtre ; son humilité lui fit toujours refuser l'honneur du sacerdoce.

S. Athanase avait un grand respect pour S. Pacômeetil vint le visiter à Tabenne en 353. Pacôme de son côté révérait singulièrement cet évêque, non seulement à cause de ses éminentes vertus, mais encore à cause de son attachement à la foi. Il avait comme lui beaucoup d'horreur pour les hérésies, et il s'opposa dans toutes les occasions aux progrès de l'arianisme.

Pacôme avait une sœur qui, aspirant aussi à la perfection, était venue le voir a son monastère : il lui envoya dire à la porte que les femmes ne pouvaient entrer et qu'il devait lui suffire de savoir qu'il vivait encore. Cependant, lorsqu'il eut appris qu'elle désirait se consacrer à Dieu, il lui fit bâtir de l'autre côté du Nil un monastère, qui fut bientôt rempli de vierges zélées pour la pratique de toutes les vertus.

Etant allé un jour à Pané, un de ses monastères, il trouva en y arrivant qu'on faisait les obsèques d'un religieux mort dans la tiédeur. La connaissance qu'il avait de son état lui fit prendre le moyen suivant pour imprimer une juste terreur à ceux qui pourraient lui ressembler. 11 commanda de cesser le chant des psaumes et de jeter au feu les vêtements dont le corps était enveloppé, eu disant: c Des honneurs ne feraient qu'accroître ses tourments ; mais l'ignominie avec laquelle on traite son corps pourra porter Dieu à avoir plus de compassion de son ame. Il est des péchés qu'il pardonne non seulement dans cette vie, mais mêm e dans l'autre. »

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Le désintéressement était une vertu qu'il chérissait beaucoup. S'il arrivait que le procureur de la maison eût vendu au marché les nattes plus cher que le saint abbé ne l'avait dit, il l'obligeait à reporter aux acheteurs l'excédant du prix marqué; il punissait encore le prévaricateur de l'attache qu'il avait marqué pour l'argent.

Entre une infinité de miracles que S. Pacôme opéra l'auteur de sa vie rapporte qu'il parlait quelquefois la langue grecque et la latine, quoiqu'il n'eût jamais appris ni l'une ni l'autre, et qu'il guérissait avec de l'huile bénite les malades et les énergumènesi mais il déclarait souvent aux affligés que leurs maux et leurs disgrâces étaient une preuve de la miséricorde divine à leur égard ; et il ne demandait la délivrance de personne qu'autant qu'elle ne préjudicierait point h son salut. Théodore, l'un de ses plus chers disciples, et qui après sa mort lui succéda dans le gouvernement de ses monastères, était tourmenté d'un mal de tête continuel. Quelques frères ayant sollicité Pacôme de demander à Dieu sa guérison, il répondit : « Il est vrai que l'abstinence et la prière sont bien méritoires, mais la patience dans les maladies l'est infiniment davantage. »

Son principal soin était de guérir ses disciples de leurs passions et surtout de l'orgueil. Un moine fit un jour le double de son ouvrage ordinaire, deux nattes au lieu d'une, et les mit dans un lieu où il savait qu'elles seraient aperçues de l'abbé. Pacôme les aperçut en effet, et, devinant le motif du frère, « Voilà, dit-il, bien du travail et des peines pour le démon. » Il réprima ensuite celte vanité pardes

humiliations salutaires. Le religieux fut encore condamné à garder sa cellule pendant cinq mois, sans autre nourriture qu'un peu de pain, de sel et d'eau.

Un jeune homme nommé Sylvain, qui avait été comédien, s'était retiré dans le monastère de Pacôme pour y faire pénitence ; mais il ne laissa pas d'y mener pendant quelque temps une vie peu édifiante. Il transgressait les règles de la maison et se faisait même un amusement de son ancienne profession. L'homme de Dieu tâchait de le corriger par des remontrances charitables ; il employait aussi les prières et les larmes pour obtenir sa conversion. L'inutilité de ses efforts ne le rebuta point. Comme il représentait un jour a ce pécheur impénitent, d'une manière forte et pathétique, les terribles jugements dont Dieu menace ceux qui abusent de sa patience, la grâce toucha profondément son cœur. La conduite de Sylvain devint très régulière. Il pleura les égarements de sa vie passée; sans cesse il s'accusait d'avoir profané long-temps la sainteté de son état par une criminelle indolence. Quand les frères l'exhortaient à modérer ses larmes il leur répondait : « Ah ! comment pourraisje ne pas pleurer lorsque je réfléchis sur mes premières années, et que je me rappelle la profanation que j'ai faite de ce qu'il y a de plus sacré? N'ai-je pas lieu de craindre que la terre ne s'entr'ouvre sous mes pas pour m'engloutir comme Dathan et Abiron? Souffrez donc que mes yeux versent continuellement des larmes, afin que j'expie la multitude innombrable de mes péchés. Quand je mourrais de douleur ce serait encore trop peu pour

apaiser la justice de Dieu, que j'ai si indignement outragée. «Dans ces dispositions de repentir et de ferveur Sylvain fit de si grands progrès dans la vertu qu'il mérita d'être proposé aux autres comme un modèle. Il mourut après une pénitence de huit ans, etPacômc sut par révélation qu'il jouissait dans le ciel delà bienheureuse immortalité.

Au don des miracles le saint joignait celui de prophétie. Il prédit le relâchement qui dans la suite des siècles devait défigurer son ordre. Il en fut pénétré de la plus vive douleur, et il ne se consola qu'en pensant que plusieurs de ses disciples conserveraient toujours l'esprit de leur institut, même au milieu de la décadence la plus générale.

Son éminente sainteté ne put le garantir des traits de la calomnie. Il fut cité en 5^8 devant un concile d'évèques assemblés à Latopolis., pour répondre sur certains chefs d'accusation portés contre lui. Il se justifia en confondant la malice de ses en- •nemis; mais ce fut avec une humilité qui lui attira l'admiration de tous les pères du concile.

La même année la peste affligea ses monastères, et lui enleva cent religieux. Il tomba malade luimême. Il montra une sérénité et une patience tout h fait héroïques au milieu des douleurs aiguës qu'il souffrit durant quarante jours. Dans ses derniers moments il exhorta ses disciples h la ferveur; puis, s'étant muni du signe de la croix, il expira tranquillement a l'âge de cinquante-sept ans. Sa vie fut assez longue pour qu'il vît jusqu'à sept mille religieux dans ses monastères. Son ordre subsista en Orient jusqu'au onzième siècle; et Anselme, évêque de Havelbourg, rapporte qu'il vit dans un mo-

nastère de Constantinople cinq cents religieux qui suivaient cet institut.

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