PÉNITENTE
(15 mars.)
Saint Abraham naquit h Chidanecn Mésopotamie, près de la ville d'Edesse. Ses parents, aussi recommandables par leur piété que parleur noblesse, lui donnèrent une excellente éducation ; ils eurent soin surtout de lui inspirer de bonne heure l'amour de la vertu. Ils lui proposèrent, quand il fut en âge d'entrer dans le monde, de s'unir par les liens du mariage à une fille douée des plus rares qualités. Le jeune Abraham eût bien voulut garder le célibat, il en demanda même la permission à ses parents ; mais, n'ayant pu l'obtenir, il s'engagea par pure obéissance dans un état pour lequel il ne se sentait que du dégoût. Au reste sa liberté lui fut bientôt rendue.
Après la célébration de ses noces et les festins qui accompagnent une pareille cérémonie, il découvrit à son épouse la résolution où il était de vivre dans une continence perpétuelle. Il partit en-
suite secrètement et alla s'enfermer dans une cel* Iule abandonnée, qui était environ à une lieue de la ville d'Edesse. On ne peut douter qu'il n'ait agi en cela parune inspiration particulière du ciel, si toutefois il n'avait pas obtenu le consentement de sa femme. Sa fuite désola ses parents et ses amis. De toutes parts on fit les recherches les plus exactes, et ce ne fut qu'au bout de dix-sept jours qu'on trouva le lieu de sa retraite. On mit en œuvre toutes les instances possibles pour l'engager a revenir avec son épouse ; mais il demeura inflexible et protesta que jamais il n'aurait rien de commun avec le monde. Son premier soin après le départ do ceux qui l'avaient découvert fut de murer la porte de sa cellule; il n'y laissa qu'une petite fenêtre, par laquelle il recevait ce qui lui était nécessaire pour subsister.
Abraham, uniquement occupé des vérités éternelles, employait tous ses moments h louer Dieu, à l'adorer, à implorer sa miséricorde. Il avait le don des larmes dans le degré le plus éminent. Son détachement des choses créées était absolu. Il ne possédait qu'un manteau, un cilice et un petit vase, dont il se servait pour boire et pour manger. Les austérités de la pénitence avaient pour lui les charmes les plus doux, et il n'en diminua jamais rien durant les cinquante années qu'il passa dans la solitude.
11 y avait douze ans qu'il vivait de la sorte, lorsque la mort lui enleva ses parents. Comme ils lui laissaient des biens considérables et qu'il avait rompu tout commerce avec le siècle, il pria un ami vertueux qu'il avait de recueillir la succession
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et de la distribuer aux pauvres et aux orphelins. Cependant le bruit de sa sainteté se répandait de proche en proche : on accourait de tous côtés pour le voir et pour profiter de ses discours, toujours pleins d'onctions , de sagesse et de grâce.
Près delà ville d'Edesse était une bourgade fort peuplée, dont les habitants adoraient encore lej idoles. Tous les missionnaires qu'on y avait envoyés n'avaient pu y répandre les lumières del'Evangilei Le fruit de leurs travaux s'était borné a attirer sur eux mille mauvais traitements. L'évéque d'Edesse, qui avait toujours fort h cœur la conversion de cette bourgade, résolut de faire une nouvelle tentative ; il jeta les yeux sur Abraham, renommé pour sa sainteté, l'ordonna prêtre malgré toutes ses oppositions, et le chargea daller prêcher la foi à cette portion de son troupeau. Le saint durant toute la route recommanda au ciel l'ouvrage qu'il entreprenait. «Seigneur, s'écriait-il souvent, daignez jeter des regards miséricordieux sur ma faiblesse. Assistez-moi de vojtre grâce, afin que je puisse faire glorifier votre saint nom. N'abandonnez pas, ô mon Dieu! des peuples dont vous êtes le créateur. »
Lorsqu'il fut à la vue de la bourgade il aperçut la fumée qui s'élevait du milieu des sacrifices offerts aux idoles : il versa des larmes abondantes et redoubla l'ardeur de ses prières. A peine fut-il arrivé qu'il se mit à prêcher la doctrine de Jésus- Christ, mais personne ne voulut l'écouter; il ne se rebuta point. Les païens avaient beau le maltraiter et le chasser du milieu d'eux , il revenait toujours à la charge avec le même zèle. Trois ans se passèrent de la sorte. La patience et la dou-
ceur d'Abraham touchèrent enfin ces idolâtres; ils ouvrirent les yeux sur une conduite qui leur paraissait incompréhensible , et ne doutèrent point qu'elle n'eût quelque chose de divin pour principe; ils renoncèrent tous à leurs superstitions et demandèrent la grâce du baptême. Le saint employa encore une année entière à les confirmer dans la foi qu'ils avaient embrassée; il les pourvut ensuite de ministres zélés, et retourna dans sa cellule.
Il avait un frère dans le monde, qui mourut peu de temps après son retour. Celui-ci laissa une fille nommée Marie, qui était encore fort jeune. Le saint, voulant la former à la vie religieuse , la mit dans une cellule voisine de la sienne, afin d'être à portée de l'instruire. Marie fit bientôt de grands progrès dans le chemin de la perfection : elle devint un modèle accompli de vertu et de pénitence ; mais le démon, qui méditait sa perle depuis longtemps, trouva le moyen de lui ravir son innocence. L'instrument dont il se servit fut un solitaire corrompu, qui venait souvent à sa cellule sous prétexte de consulter Abraham. Ce misérable, brûlé d'un feu impur, tendit des pièges à la chasteté de Marie, et vint à bout de la faire consentir à son infâme passion.
Marie n'eut pas plus tôt commis le crime qu'elle en sentitloute l'horreur : mais au lieu d'en demander pardon à Dieu elle se livra aux transports d'une douleur excessive et finit par tomber dans le désespoir. Elle se retira ensuite dans une ville éloignée de la demeure de son oncle, et s'y abandonna aux plus honteux désordres, Abraham, qui ne savait ce que sa nièce était devenue, pleurait amèrement
son malheur, et sollicitait sa conversion par de ferventes prières. Ce ne fut que deux ans après son départ qu'il connut le lieu qu'elle habitait. L'espérance de retrouver cette brebis égarée lui inspira le dessein de courir après elle. Il quitta donc sa cellule, changea d'habit, et se rendit à la maison où il savait que sa nièce logeait. Il demanda h souper seul avec elle; mais quand ils furent l'un et l'autre tête h tête, il ôta l'espèce de chapeau qui [lui couvrait le visage et lui adressa ces paroles d'une voix entrecoupée de sanglots : « Marie, ma fille Marie, me reconnaissez-vous ? qu'est devenu l'habit angélique de votre virginité ? que sont devenues ces larmes que vous répandiez en la présence de Dieu? que sont devenues ces veilles, ces austérités qui faisaient vos délices? Comment, ma chère fille, êtesvous tombée dans l'abîme du crime? Pourquoi ne me fites-vous pas l'aveu de votre chute : je vous aurais aidée à rentrer en grâce avec Dieu. »
Le saint, voyant sa nièce couverte de confusion et saisie d'horreur, l'exhorta tendrement à mettre sa confiance en Dieu. « Ne vous désespérez pas, lui dit-il, je prends sur moi vos péchés; croyez-moi seulement et revenez dans votre solitude. Mon cher Ephrem est désolé h votre sujet, et fait pour vous des prières continuelles. Il n'est pas étonnant qu'on soit renversé par terre dans le combat, mais il est honteux de ne se pas relever. Bannissez la défiance: tous les hommes peuvent faire des chutes ; c'est une suite de leur faiblesse naturelle. Pensez seulement à implorer le secours de la grâce. Dieu ne veut pas la mort du pécheur, il demande seulement qu'il se convertisse. » Marie, touchée desesparoles,