‹ Vies choisies des principaux saintsChapitre 10 sur 83 · SAINT- JOSEPH · texte numérisé non relu

SAINT- JOSEPH

(19 mars.)

S. Joseph descendait en ligne droite des plus grands rois de Juda et des plus illulres d'entre les anciens patriarches ; mais il tire sa principale gloire de ses vertus, et surtout de son humilité. Aucun historien n'a écnt sa vie, et nous ne savons de lui que ce que le Saint-Esprit a bien voulu nous en apprendre. Dieu l'ayant destiné à être le père nourricier de son fds , manifesté selon la chair, le donna pour époux à la sainte \ ierge. Quelques auteurs ont avancé qu'il était veuf d'une première iemme, dont il avait eu plusieurs enfants ; savoir, S. Jacques le mineur, et ceux que l'Evangile appelle les frères du Seigneur ; mais ils se trompent : ces frères du Seigneur étaient les cousins- g<'.rmains de Jésus-Christ, étant nés du mariage de Marie , sœur de la sainte Vierge, avec Alphée, lequel vivait encore quand le Sauveur fut crucifié. S. Jérôme assure que S. Joseph a toujours été vierge, et il est constant qu'après avoir été uni à sa sainte épouse il vécut toujours dans la plus parfaite continence. Le ciel avait présidé à un mariage qui entrait dans l'accomplissement de ses desseins. Marie en devenant mère n'avait plus rien à craindre de la calomnie pour sou honneur ; elle trouvait de plus , dans Joseph , un aide qui par-

l^O s. JOSEPH.

tageait avec elle le soin de pourvoir à la subsistance de son fils, un compagnon qui l'assistait dans ses voyages , un consolateur qui lui adoucissait le sentiment de ses peines. Quelle ne dut pas être la pureté et la sainteté de celui que le ciel avait choisi pour être le gardien de la plus pure et de la plus sainte des vierges !

Il paraît que S. Joseph ignora assez long-temps ie prodige que le Saint-Esprit avait opéré dans Marie; il s'aperçut pourtant, ci la fin, de sa grossesse. La conduite qu'il avait tenue, jointe à l'éminente sainteté de Marie, fit naître en lui des réflexions qui le jetèrent dans la plus grande perplexité. Comme il éiAxi juste et rempli de charité pour le prochain, il résolut de la quitter secrètement, sans la condamner, ni même l'accuser. De pareilles dispositions ne restèrent pas sans récompense. Lorsqu'il se préparait à exécuter son dessein un ange lui apparut en 6onge. Il venait, non pour lui faire des reproches, mais pour dissiper ses doutes et ses craintes, en lui révélant que la grossesse de Marie était miraculeuse et que la vertu du Très-Haut avait formé dans son chaste sein le corps adorable du Sauveur du monde. La conduite de S. Joseph est bien propre à confondre tous ces chrétiens qui, sur de simples conjectures ou sur le témoignage trompeur des sens , se livrent aux soupçons les plus injurieux, et déchirent ensuite impitoyablement la réputation de leurs frères.

Enfin arriva le temps où Marie mit au monde le Rédempteur du genre humain , le désiré des nations. Joseph fut le premier de tous les hommes qui eut le bonheur de l'adorer. Il faudrait avoir son cœur

s. JOSEPH. 4l

pour comprendre ce qu'il dut alors éprouver, et pour se former une juste idée de la dévotion, du respect et de l'amour avec lesquels il adora le Sauveur, qui voulait bien être réputé son fils. Quelle fidélité h correspondre aux desseins du Père éternel, qui l'avait chargé tout à la fois de nourrir le Verbe fait chair et de garder sa bienheureuse mère l «C'est là, dit S. Bernard en parlant de S. Joseph, c'est là ce serviteur fidèle et prudent que notre Seigneur a établi sur sa famille pour être le soutien et la consolation de sa mère, pour père nourricier et son digne coopérateur dans l'exécution de ses desseins miséricordieux sur la terre... Quel bonheur pour lui de voir non seulement Jésus-Christ , mais encore de l'entendre, de le tenir dans ses bras, de le porter d'un lieu à un antre, de le caresser, de l'embrasser, de le nourrir, d'être admis dans la participation de ces ineft'ablcs secrets qui ont été cachés aux yeux du monde ! 0 prodige d'élévation ! ô dimité^jincomparable, s'écrie le pieux Gerson en s'aat jssant à S. Joseph ! La mère de Dieu , la reine du ciel vous appelle son seigneur ; le Verbe fait chair vous appelle son père , et vous obéit. 0 Jésus , ô Marie , ô Joseph , qui formez sur la terre une glorieuse trinité, en qui l'auguste Trinité du ciel met toutes ses complaisances , que peut-on imaginer ici-bas d'aussi grand, d'aussi bon, d'aussi excellent ! »

Mais cequ'ily a déplus admirable dans S. Joseph c'est qu'au milieu des grâces extraordinaires dont il est favorisé il conserve l'humilité la plus profonde: il vit dans l'obscurité comme le dernier des hommes ; il cache les vérités ineffables dont il est honoré;

42 s. JOSEPH.

il ne publie rien des mystères incompréhensibles qui Tiennent de s'accomplir ; il ne cherche point à les pénétrer, et laisse h Dieu le soin de les manifester dans le temps fixé par ses décrets; il ne pense qu'à correspondre aux vues de la Providence sur lui, et se borne uniquement h ce qui le regarde. Quoiqu'issu du sang des anciens rois dé Juda, il se plaît dans ime condition vile aux yeux du monde , et n'a d'autre ambition que de fournir par le travail de ses mains aux besoins communs de la sainte famille.

Joseph fut l'instrument dont Dieu se servit pour sauver l'enfant Jésus de la fureur d'Hérode. Ce prince cruel et jaloux ayant résolu le massacre des Innocents, un ange apparut h Joseph, et lui ordonna de se lever, de prendre Jésus , de fuir en Egypte, et d'y rester jusqu'à ce qu'il fut averti d'en sortir. Une fuite aussi soudaine ne déconcerta point le saint; il obéit sur-le-champ, sans même s'informer du temps marqué pour leur retour. Il est aisé de juger de ce qu'il eut h souffrir en traversant de vastes déserts et des pays inconnus avec un enfant et une tendre Vierge. S. Clirysostome remarque, à cette oc:asion, que Dieu traita S. Joseph comme il a coutume de traiter ses serviteurs : il leur envoie des épreuves pour purifier leurs cœurs des souillures de l'amour-propre , de manière toutefois qu'il mêle à leur amertume la douceur des consolations. « Joseph , dit ce père , est inquiet en voyant la grossesse de Marie; mais un ange vient le tirer de ses perplexités. Use réjouit à la naissance de Jésus; mais cette joie est suivie d'une grande crainte. Hérode et toute la ville de Jérusalem conspirèrent

s. JOSEPH. 4^

contre les jours de l'enfant. La joie renaît h l'adoration des mages , mais elle est troiiLléc par une nouvelle crainte : il faut fuir dans une terre inconnue. »

Nous lisons dans les pères qu' h l'entrée de Jésus en Egypte les oracles devinrent muets, et que les statues des faux dieux tremblèrent, furent même renversées en plusieurs endroits, conformément à ce passage du dix-neuvième chapitre d'Isaïe : Les idoles A' Egypte servant ébranlées devant sa face. Les pères attribuent encore au séjour que le Sauveur fit en Egypte cette merveilleuse fécondité qui y produisit, durant plusieurs siècles, une multitude innombrable de saints.

Après la mort d'Hérode Dieu avertit Joseph par une vision de retourner on Judée avec l'enfant et sa mère. Il obéit avec sa promptitude ordinaire ; mais ayant appris , à son arrivée , qu'Archélaiis avait succédé kHérode, il eut peur que le fils n'eût hérité de tous les vices du père. Il ne voulut donc point s'établir dans son royaume, malgré toutes les fecilités qu'il y eût trouvées pour l'éducation du saint enfant; ainsi, conformément h l'ordre que Dieu lui donna en songe, il se retira dans la Galilée, qui était de la domination d'Hérode Antipas, frère d'Archélaiis. Il choisit pour sa demeure la ville de Nazareth , où la naissance de Jésus ^vait fait moins de bruit. En fidèle disciple de Moïse, il allait tous les ans célébrer la Pâquc h Jérusalem. Il n'avait plus rien à craindre d'Archélaiis, exilé par Auguste, qui avait fait de la Judée une province de l'empire romain.

Jésus ayant atteint sa douzième année alla ce-

44 s. JOSEPH.

lébrer la Pâque à Jérusalem avec ses parents. Après la fête Marie et Joseph reprirent la route de Nazareth, ne doutant point que Jésus ne fut resté avec ics personnes de leur connaissance et de leur compagnie. Ils ne s'aperçurent de son absence qu'au bout d'un jour. Pénétrés de la plus vive douleur , ils retournèrent h Jérusalem. Ils le cherchèrent trois jours, consécutifs et le trouvèrent enfin dans le temple, assis au milieu des docteurs de la loi, les écoutant et leur faisant des questions dont la sagesse ravissaient d'admiration tous ceux qui étaient présents. Joseph et Marie furent eux-mêmes saisis d'étonnemcnt. «Monlils,lui dit sa mère, encore toute accablée de la douleur que lui avait causée la privation de sa divine présence, mon fils, pourquoi en avez-vous agi de la sorte avec nous? Voilà que votre père et moi nous vous cherchions fort affligés. » Jésus leur répondit que sa qualité de Messie l'obligeait h s'employer aux choses qui regardaient le service de son père, et que par conséquent le temple était le lieu où l'on devait le trouver. Il donnait Ix entendre par ces paroles qu'il n'avait paru en pu- ;blic que pour procurer la gloire de son père et pour préparer les princes de la synagogue à le recevoir, «n leur faisant comme toucher au doigt que les oracles des prophètes, ausujetdela venue duMessie, allaient avoir leur accomplissement. Nous devons observer ici que le même Jésus, qui n'avait point communiqué h Joseph et h Marie le dessein qu'il avait de rester dans le temple pour obéir au Père éternel, leur était soumis dans toutes les autres choses. Il partit donc avec eux de Jérusalem pour se rendre h Nazareth.

s. JOSEPH. 45

Comme l'Ecriture ne nous apprend plus rien de S. Joseph, il faut qu'il soit mort avant les noces de Cana et le commencement de la mission publique du Sauveur. On ne peut douter qu'il n'ait eu le bonheur d'expirer entre les bras de Jésus et de Marie. C'est pour cela qu'on invoque S. Joseph pour obtenir la grâce d'une bonne mort et la présence spirituelle de Jésus à cette heure qui décide de l'éternité.

On lit à l'église , le jour de la fête de S. Joseph, l'histoire du patriarche du même nom , qui fut surnommé le sauveur de l'Egypte pour avoir délivré ce pays des horreurs de la famine ; mais notre saint mérite ce surnom h -bien plus juste titre, puisque Dieu le choisit pour conserver la vie au Sauveur du monde, qu'un tyran cruel voulait mettre à mort. Allez à Joseph, disait Pharaon aux Egyptiens. Ne nous semble-t-il pas entendre une voix intérieure qui nous dit , Allez à Joseph, adressez- vous à lui avec confiance? Que n'obtiendra-t-il pas d'un Dieu fait homme , qui a bien voulu le regarder comme son père et lui obéir sur la terre?

Le pieux Gerson avait une grande dévotion à S. Joseph , et il tâchait de l'inspirer aux autres, comme on le voit par ses lettres et par ses sermons. Il écrivit sa vie envers et composa un office en son honneur. Sainte Thérèse choisit le même saint pour le principal patron de son ordre. Voici comment eUe en parle dans le sixième chapitre de sa vie : «Je choisis le glorieux S. Joseph pour mon patron, et me recommande à lui en toutes choses. Je ne me souviens pas d'avoir jamais rien demandé h Dieu par

46 5. KVÇEPH.

son intercession que je ne l'aie obtenu. Jamais je B'ai connu personne qoi Tait invoqué sans faire des . progrès notables dans la vertu. Son crédit saftès de Dieu est d'une merveilleuse efficacité pour tous ceux qui s'adressent à lui avec confiance. » S. Frartçois de Sales a employé son dix-neuvième entretien à recommander la dévotion envers S. Jose|A et h louer ses vertus, surtout sa virginité, son humilité , sa constance et son courage.

Les Syriens et les antres Orientauxfont la fèle de S. Joseph le 20 juiDet; mais on îa fait le 19 mars dans les églises d'occident. Les papes Grégoire W et trbain YIII ordonnèrent, l'un en 1621 et Faulre en 1642, que cette léte fût d'obligation.

Quelle vie que celle que menaient Marie et Joseph dans leur pauvre cabane! Toujours ils jouissaient de l'aimable présence de Jésus, toujours fls brûlaient pour lui de l'amour le plus tendre, toujours ils travaillaient et vivaient pour luL Eux seuls pourraioil nous dire quelle impression faisait sur leur âme le bonheur de le voir, de l'entendre , de le posséder. O vie vraiment céleste I O anticipation de la bienheureuse éternité ! O conversation tonte divine î Nous pouvons malgré notre faiblesse imiter Marie et Joseph, et participer à leur bonheur, du moin? jusqu'à un certain point. Ce que nous avonsàfeire pour cela c'est de marcher sans cesse en la présence de Dieu, de contracter la sainte habitude de converser souvent avec Jésus et de réfléchir sur son infinie bonté, pour allumer en nous le feu sacré de son amour. Aimons -nous véritablement Jésus- Christ ? Ceux qui faiment se revêtent de son esprit.

imitent ses exemples , cherchent Dieu en tout et res;ardent comme perdu tout le temps qui n'a point été emplové avec lui ou pour sa gloire.

(29 août.)

Dieu suscita Jean-Baptiste pour être le précurseur de son fils, et pour préparer les hommes par la pénitence h recevoir le Rédempteur que les prophètes avaient prédit de siècle en siècle depuis le commencement du monde , exhortant sans cesse le peuple choisi h croire et h espérer en celui qui seul devait sauver le genre humain. Les grâces dont le ciel le combla répondirent h sa haute destination, et furent proportionnées h la sublime fonction qu'il devait exercer, et qui était de beaucoup supérieure h celle des patriarches et des prophètes les plus célèbres. Quelques-uns de ce» derniers furent sanctifiés dès leur naissance; mais ils ne le furent pas d'une manière aussi merveilleuse ni aussi abondante.

Fidèle à l'impression de l'esprit de Dieu, Jean- Baptiste se retira dans le désert pour mieux conserver son innocence et cultiver les dons extraordinaires dont il avait été favorisé. Il y resta depuis son enfance jusqu'à l'âge de trente ans, uniquement occupé des exercices de la pénitence, de la prière et de la contemplation. Cette précaution , de la part d'un saint que la grâce avait si extraordinairement privilégié, est bien capable de faire rentrer en eux-mêmes ceux qui exposent témérairement leurs enfants

à l'air contagieux du monde dans un âge où le feu des passions s'allume avec tant de facilité , ou qui, au lieu de les élever dans la pratique des vertus chrétiennes, et de leur inspirer l'amour des occupations sérieuses autant que leur faiblesse peut le permettre, flattent leurs penchants déréglés, et les portent au vice par leurs mauvais exemples et par leurs maximes pernicieuses. Ce n'est pas que l'on veuille assujettir les jeunes gens h quitter entièrement le monde, h l'exemple de Jean-Baptiste: mais au moins faut-il qu'ils apprennent de lui à sanctifier leurs premières années, h éviter les pièges qui leur sont tendus de toutes parts, et à jeter les fondements de cet édifice spirituel auquel ils sont obligés de travailler tant qu'ils seront sur la terre. Qu'ils regardent ce saint comme le modèle de cette innocence et de cette ferveur qui les feront croître continuellement en sagesse et en piété. Son exemple doit être aussi proposé à ceux qui sont appelés de Dieu aux fonctions du saint ministère. Quelle témérité ne serait-ce pas que de vouloir pénétrer dans le sanctuaire avant de s'y être long-temps préparé dans la retraite, par la prière, la pénitence et l'humilité, et de s'y être solidement établi dans la pratique de ces vertus !

S. Jean-Baptiste reparut dans le monde à sa trentième année, qui était l'âge où les prêtres et les lévites de l'ancienne loi commençaient h entrer dans l'exercice de leurs fonctions. Les prophètes l'avaient annoncé long-temps auparavant , comme un messager qui précéderait le Seigneur pour lui préparer la voie, qui inspirerait aux hommes de vifs sentiments de componction de leurs péchés , et les dis-

poserait à recevoir dignement celui qui venait les sauver. Isaïe et Malachie , dans les prédictions qui le regardent, font allusion à ces officiers que des princes envoient devant eux dans leurs voyages , et qu'ils chargent de préparer ce qui leur est nécessaire, d'aplanir les chemins raboteux et d'ôtcr tout ce qui pourrait s'opposer h leur passage.

Ce fut par révélation que Jean apprit l'importante fonction h laquelle il était destiné. Il commença h l'exercer dans le désert de la Judée, c'est à dire dans la partie située sur les bords du Jourdain, du côté de Jéricho, qui était peu habitée. Revêtu d'un habit de pénitent, il prêchait aux hommes l'obligation où ils étaient d'expier leurs iniquités par les larmes delà componction, et leur annonçait le Messie qui allait bientôt paraître au milieu d'eux. Le peuple le reçut comme l'ambassadeur du Très-Haut, et sa voix fut comme une trompette céleste qui avertissait tous les hommes de prévenir la rigueur des jugements du Seigneur, et de se disposer à profiter de la miséricorde qui leur était offerte. Plusieurs pharisiens vinrent aussi l'écouter; mais il reprit sévèrement l'orgueil et l'hypocrisie qui les rendaient indociles et les aveuglaient sur leurs vices. Il eut aussi parmi ses auditeurs des soldats et des publicains, qui en général étaient des hommes livrés au libertinage, h la violence et h l'injustice. Il les exhortait tous à faire des œuvres de charité et li réfoiimer leurs vices; il baptisait dans ic Jourdain ceux qu'il trouvait dans ces dispositions.

La loi prescrivait aux Juifs plusieurs purifications corporelles; mais il n'y en avait point eu jusqu'alors qui renfermât des figures aussi intéressantes que TOME I. 3

5o LA DicOLLATION DE S. JEAN-BAPTISTE.

le baptême de Jean. Celle cérémonie représentait la manière dont nos amcs sont purifiées du péché et des habitudes vicieuses, pour avoir droit au royaume spirituel de Jésus Christ; elle était l'emhlème de l'effet intérieur d'une pénitence sincère. Elle n'avait cependant ni la vertu , ni l'elficace du sacrement de la régénération, que le Sauveur institua depuis; elle n'en était même qu'une espèce de figure. Le baptême de Jean était un rit passager, en vertu duquel ceux qui étaient sous la loi recevaient quelques privilèges spirituels qu'ils n'avaient point auparavant, par le ministère de celui qui était le précurseur du Messie et le héros de la nouvelle alliance. Aussi les pères le regardaient-ils comme un passage de la loi h l'Evangile. En un mot il ne rendait point les Juifs chrétiens, mais il les préparait h le devenir. Il n'était pas même conféré au nom de Jésus-Christ ou en celui du Saint-Esprit, qui n'avait point encore été donné.

Il y avait environ six mois que Jean prêchait et baptisait lorsque le Sauveur vint le trouver de Nazareth, et se présenta parmi ceux qui lui demandaient le baptême. Jean, l'ayant connu par révélation, fut pénétré de respect pour sa personne sacrée, et ne voulut point le baptiser; mais il fut h la fin obligé de lui obéir. Le Sauveur des pécheurs se 1[ confondit avec eux quoiqu'il fût sans tache. Son but, dit S. Ambroise, était de sanctifier les eaux, et de leur donner la vertu de purifier les hommes de leurs péchés. S. Augustin et S. Thomas pensent qu'il institua alors le baptême, qu'il fit peu après administrer par ses disciples , les ayant lui-même baptisé le premier.

LA DÉCOÏ.LAJJ0N DE S. JEAN-BAPTISTE. 5l

Les prédications de Jean-Baptiste , jointes à imc sainteté éminente et h des marques visibles d'une mission extraordinaire, lui attirèrent un respect profond et une grande autorité parmi les Juifs. Il y en eut même plusieurs d'entre eux qui commencèrent à le regarder comme le Messie, qui, selon les prédictions des anciens prophètes et une tradition répandue chez tous les peuples de l'orient , devait paraître en Judée vers cetemps-lb. Lesaintprécurseur déclara qu'il ne faisait que baptiser les pécheurs dans l'eau pour les disposer h une nouvelle vie par la pénitence; mais que bientôt ils en verraient paraître un au milieu d'eux qui les baptiserait avec l'effusion du Saint-Esprit , qui l'emporterait infiniment sur lui en pouvoir et en excellence, et qu'il n'était pas digne de lui rendre les derniers services. Cependant l'impression que ses discours et sa conduite avaient faite sur les Juifs était si puissante qu ils lui envoyèrent de Jérusalem une ambassade solennelle, composée de prêtres et de lévites, pour savoir de lui s'il n'était point le Christ. La véritable humilité tremble dès qu'on lui parle d'honneurs qu'elle ne mérite point , et plus les hommes applaudissent h celui qui la possède, plus il s'anéantit dans l'abîme de sa bassesse. Cette disposition llui fait désirer ardemment que Dieu seul soit loué et glorifié pour ses dons. Aussi Jean-Baptiste confessa et ne nia point; et il confessa qu'il n'était point le Christ. Il ajouta aux députés qail n'était ni Elie \ni un prophète.

Il était pourtant Elie on esprit, puisqu'il était le [précurseur du fils de Dieu; il l'emportait même en Idignité sur l'ancien Elie, qui n'avait fait que le figu-

rer. Il était aussi un prophète et plus qu'un prophète, puisqu'il était chargé, non de montrer le Christ dans le lointain , mais de le montrer présent parmi les hommes. Mais il oublie sa dignité, uniquement occupé d'en remplir les devoirs; il s'humilie sous la main de celui qui , par sa grâce, avait été l'auteur de son élévation. Ainsi, parcequ'il n'est point Elie en personne, ni un prophète, dans la signification qu'on donne à ce terme, il ne veut prendre aucun de ces deux titres.

Pressé de dire qui il était, il s'appelle /rtvo/a; de celui qui crie dans le désert. Il désire d'être oublié, il se croit indigne qu'on le nomme ou qu'on pense à lui. Il recommande seulement à ses auditeurs d'écouter les avertissements que Dieu leur donne par sa bouche. Une voix n'est qu'un son , c'est un pur néant. Que l'humilité rend les saints éloquents dans la manière d'exprimer les sentiments qu'ils ont de leur bassesse !. C'est une obligation pour un prédicateur de l'Evangile de prendre h cet égard S. Jean- Baptiste pour modèle. Il doit renoncer h tout retour sur lui - même , et n'employer le pouvoir qu'il a reçu que pour que Dieu soit connu, aimé , servi et

o-lorifié dans toutes et par toutes les créatures; il o ...

doit être simplement une voix ; mais une voix de

tonnerre, qui réveille dans le cœur de tous les hommes le sentiment profond de leurs misères spirituelles et l'amour des devoirs qu'ils ont h remplir envers Dieu. S. Augustin inculquait cette maxime, et l'éclaircissait par une similitude tirée des mythologistes païens. « Il est rapporté, dit-il, dans les fables, qu'un loup ayant entendu la voix d'un rossignol s'imagina que c'était quelque gros animal;

il '

mais que s'étant approché , et ayant vu un corps si petit, il dit : Tu n'es que voix, et conséquemment tu n'es rien. Voilà , continue-t il , l'idée que nous devons avoir de nous-mêmes. Laissons le monde nous mépriser elle compter pour rien: contentons-nous d'être la voix de Dieu, et rien de plus. »

Lorsque Jean baptisa Jésus il déclara qu'il était le Messie ; il fit la même déclaration quand les Juifs vinrent de Jérusalem pour le consulter. Ayant vu «ne autre fois le Sauveur venir h lui, il l'appela Y Agneau de Dieu. Sa foi parut aussi dans les questions que lui firent ses disciples sur le baptême de Jésus et en plusieurs autres circonstances. Il baptisa d'abord dans le Jourdain, sur les bords du désert de la Judée; il passa ensuite de l'autre côté du fleuve, et s'arrêta à BéthanieouBethabara, mot qui û^xîv£\e,vialson de passage; il vint enfin àEnnon, près deSalim, lieuoù ily avait beaucoup d'eau , et quiétait situé dans la Judée, près du Jourdain. Les ministres de la parole sainte ne sauraient trop considérer la manière dont S. Jean s'acquittait de sa commission: semblable à un ange du Seigneur, il n était touché ni par les bcncdictions ni par Les malédictions ; il n'avait en vue que la gloire de Dieu, et ne prêchait que Jésus-Christ. Sa charité lui gagnait les cœurs, et son zèle lui donnait une autorité à laquelle ses auditeurs ne pouvaient résister. Supérieur à toutes les considérations humaines, il n'épargnait aucun vice ; il reprenait avec une généreuse liberté l'hypocrisie des pharisiens, les profanations des saducéens, les extorsions des publicains , les rapines et la corruption des soldats , l'inceste d'Hérode luimême.

54 l'A DÉCOLLATION DE S. JBAN-BAPTISTTE.

Le tétrarque Hérode Antipas , allant h Rome, dans la seizième année de Tibère, qui était la trentetroisième de Jésus -Christ , logea sur la route dans la maison de son frère Hérode Philippe. Devenu amoureux d'Hérodiadc, sa helle-sœur, il lui découvrit sa passion criminelle. Celle-ci l'écoula et consentit h l'épouser, mais h condition qu'il renverrait sa femme, qui était fille d'Arétas, roi des Arabes. Hérode Antipas promit tout; et l'automne suivant, à son retour de Rome, il s'occupa des moyens de se défaire de sa femme. Cette princesse , informée de ce qui se tramait contre elle , s'enfuit secrètement et se retira chez son père. Hérode se crut en liberté par cette retraite volontaire, et osa, au mépris de tontes les lois divines et humaines , épouser sa belle-sœur, qui avait eu des enfants de son frère Philippe, lequel vivait encore. Jean-Baptiste le reprit fortement, ainsi que sa complice , du scandale qu'ils causaient l'un et l'autre par leur adultère et leur inceste. Il ne balança point de dire au prince: H ne vous est pas permis d'avoir la femme de votre frère. Hérode le craignait et le respectait ; il avait plusieurs fois rendu hommage h sa sainteté, en se conformant h ses avis. Mais, d'un autre côté , il ne pouvait souffrir qu'il attaquât sa passion favorite, et il était vivement piqué de la liberté avec laquelle il reprenait sa conduite. En même temps qu'il le vénérait comme un saint il le haïssait comme un censeur importun, et ces deux sentiments se disputaient la victoire dans son cœur. Sa passion cependant croissait de jour en jour : elle était nourrie par les flatteries des courtisans, et parles clameurs et les artifices d'Hérodiadc, qui mettait tout en œuvre pour

perdre celui qui voulait traverser son ambition, et qui la troublait dans ses plaisirs criminels. Hérode, par complaisance pourelle, fit emprisonner le saint. Il fut, selon Josèphe, renfermé dans le château de Machcrus, à deux lieues au-delh du lac Asphaltile, sur les frontières de l'Arabie Pétrée. Le saint précurseur ayant entendu parler dans sa prison des miracles et de la prédication de Jésus, lai envoya deux de ses disciples pour lem^ propre instruction; il B€ doutait point que le Sauveur ne leur fît voir qu'il était le Messie, et que ses réponses ne les guérissent de leurs préjugés, et ne les portassent à s'attacher à lui.

Cependant Hérode respectait toujours le serviteur de Dieu ; il l'envoyait souvent chercher, et se plaisait h l'entendre, quoiqu'il se sentît troublé lorsqu'il l'avertissait de ses fautes. D'un autre côté, Hérodiade ne cessait d'aigrir son amant contre lui, et soupirait après le moment où elle pourrait s'en défaire. Enfin l'occasion qu'elle avait tant désirée se présenta.

Il y avait environ un an que Jean-Baptiste était en prison lorsque Hérode, pour célébrer le jour de sa naissance, donna un magnifique festin dans le château de Machérus à la principale noblesse de la Galilée. La danse de Salomé et d'autres circonstances de cette fête montrent jusqu'à quel point la corruption. régnait à la cour d'IIérode. Les nations civilisées de l'antiquité proscrivaient la danse des festins ; elles la regardaient comme la marque d'une ame efféminée, comme la suite d'un excès de mollesse et d'amour pour la volupté. C'est sous cette idée que la représenta l'orateur romain en justi-

fiant le roi Déjotarus, dont les ennemis voulaient ternir la réputation à cet égard. Pourrait-on, dit-il, croire capable d'une telle extravagance un homme qui s'est distingué dès sa jeunesse par la gravité de ses mœurs? Il avait précédemment employé les mêmes moyens pour laver Muréna d'une pareille accusation. Malgré la dépravation que le luxe introduisit parmi les Romains ces maximes de l'ancienne sévérité subsistaient encore du temps de Tibère et de Domitien. Ces deux princes, qu'on ne regardera certainement pas comme des réformateurs rigides, chassèrent quelques patriciens du sénat pour avoir dansé; le premier bannit de Rome les comédiens et les danseurs de profession , tant leur art paraissait incompatible avec la pureté des mœurs.

Pour revenir h Salomé, qu'Hérodiade avait eue de Philippe son mari, elle plut tellement h Ilérode en dansant qu'il lui promit avec serment de lui donner ce qu'elle demanderait, fût-ce la moitié de ses états. S. Ambroisc et les autres pères prennent de là occasion de montrer le danger de la passion pour la danse et de faire sentir qu'elle a coutume d'attirer après soi la corruption des mœurs, (i) Salomé^

(1) Pour inGrmer raut(prilé des pères relativement au danger des danses, on afl'ecte de représenter ces saints docteurs coiDmc des hommes qui ne connaissaient point le monde, et on ose les taxer d'un rigorisme outré. Nous opposerons a\ix adversaires que nous avons en vue le témoignage des courtisans désabusés de la vanité du siècle, et celui de plusieurs grands hommes de l'antiquité païenne. Ils doivent être contents de leur manière de raisonner. Citons un ou deux exemples.

Roger de Babutin, comte de Bussi, vécut plusieurs années à la cour de France avec dignité et avec applaudissement. II est

flattée de la promesse du prince, alla consulter sa mère sur la nature de la demande qu'elle devait faire. Hérodiade, aveuglée par l'ambition et dévorée par une flamme impure, ne pensa qu'à la perte de celui qui la reprenait de suivre les désirs corrompus de son cœur ; eUe dit donc h sa fille de demander la mort de Jean-Baptiste. Sa haine impa-

aussi connu par les productions licencieuses de sa jeunesse que par son repentir édifiant, qui précéda sa mort de plusieurs années. Qu'on lise son traitées l'Usage (te l'adversité, qu'il adresse à ses enfants, et l'on y verra qu'il emploie les expressions les plus fortes pour les précaulionner contre l'amour de la danse. Il leur assure que ce divertissement est très funeste à plusieurs, et qu'il le sait par sa propre expérience. Il finit par dire qu'un bal est à craindre, même pour un anachorète; que peut-être ne serait il pas si dangereux pour des personnes âgées, mais qu'il leur serait ridicule de s'y trouver; que quant aux jeunes gens, ils y courent les plus grands risques pour leur innocence, quoi qu'en puisse dire la coutume ; qu'il faut, en un mot, convenir qu'un bal n'est point un lieu que doive fréquenter ua chrétien. ,

Les anciens païens, quelque corrompus qu'ils fussent, regardaient la passion pour la danse comme l'école des passions les plus dangereuses. L'historien Salluste , ami de Jules César, et dont les mœurs ne valaient pas mieux que celles de ses contemporains, détestait cependant les vices que la mollesse avait introduits parmi les Romains de son siècle. Il dit dans son histoire, en parlant de Sempronia, qu'elle dansait trop bien pour une honnête femme ; Psatlerc et saltare elegantUis, quàm neccsse est probœ. (De Bello Catilin.) Ua historien anglais a appliqué les mêmes paroles à la reine Elisabeth.

Lorsque S. Ambroîse assure que ce que l'on peut dire de plus fort contre une femme est de l'appeler danseuse, il exprime les sentiments des Romains, ou plutôt ceux de toutes les nations. En effet la maxime qu'il établit est fondée sur l'expérience et dans la nature des choses. Plutarque attribue le premier enlèrement d'Hélène en Thrace par Thésée à ce que ce prince l'avait vue danser à Sparte avec des personnes de son sexe autour de l'autel de Diane. Salomé danse au festin d'Hérode, et Jean- Baptiste est mis à mort, etc.

5^8 LA DicOLtATlON DE S. JEAN-BAPTISTE,

tîente du moindre délai, lui faisant craindre que le princene rentrât en lui-même, elle lui persuada d'exiger que la tête du saint prisonnier lui lût apportée aussitôt. Une demande aussi extraordinaire fit frémir Hérodc; il y acquiesça cependant, quoique avec répugnance. Ainsi les remords de la conscience se font souvent sentir, et trahissent même les coupables h l'extérieur, dans le temps qu'une habitude vicieuse ou une passion violente les entraîne dans le crime.

On ne conçoit pas d'abord comment Ilérode se rendit h une pareille demande. La seule proposition qui lui en fut faite au milieu d'un festin et d'une fête solennelle devait révolter même un barbare. Nous lisons dans l'Evangile qu'il regardait Jean-Baptiste comme un homme juste, et qu'il craignait de s'attirer l'indignation du peuple qui avait une grande vénération pour l'homme de Dieu. C'était d'ailleurs un usage universellement établi de ne condamner et de n'exécuter aucun criminel le jour de la naissance du prince, ni dans les festins ou assemblées publiques qui se faisaient en signe de réjouissance; ces jours-là n'étaient signalés que par des grâces et des bienfaits. Flaminius, général romain , fut chassé du sénat par les censeurs pour avoir ordonné dans un festin de couper la tête h un criminel. Hérode cependant , malgré toutes ces considérations, eut la lâcheté de suivre sa passion ; il chercha même à excuser son crime par des prétextes qui en faisaient encore mieux sentir l'énormité. Il allégua la religion du serment, comme si un serment pouvait obliger lorsqu'il a pour objet ce qui est défendu par la loi de Dieu. C'est un crime

LA DÉCOttATrON DE S. JfiArHBAÏ>TrSTE. 5<)

de jurer en pareil cas, et l'on en commet un second lorsque l'on agît en conséquence du prétendu lien que l'on s'est imposé. Quel honneur Hérode ne se fût-il pas fait auprès des personnes désintéressées s'il avait eu le courage de prendre en main la défense de l'innocent? Mais , sourd aux cris de la conscience , de l'humanité et de la religion , il condamne Jean-Baptiste contre toutes les formalités prescrites par les lois : un soldat est chargé d'aller lui couper la tête dans la prison , et de l'apporter à Saloraé. Celle-ci osa la prendre dans ses mains pour la présenter h sa mère. S. Jérôme rapporte qu'Hérodiade se fit un jeu Larbarc de percer la langue de ce grand homme avec un poinçon , comme Fulvie avait fait autrefois h celle de Gicéron.

Ainsi mourut le précurseur du Messie , un an avant celui qu'il avait annoncé comme le Sauveur du monde, et un peu plus de deux ans après le commencement de Texercicc public de sa mission. Josèphe, quoique Juif, a rendu de lui le témoignage le plus honorable : «C'était, dit-il, un homme doué de toutes les vertus, qui exhortait les Juifs à pratiquer la justice envers les hommes et la piété en- Vers Dieu ; il les invitait aussi h recevoir son baptême, les assurant qu'ils se rendraient agréables au Seigneur s'ils renonçaient à leurs péchés , et s'ils joignaient la pureté de l'ame h celle du corps. »

Cet historien ajoute que ceux de sa nation attribuèrent à la mort de Jean les malheurs qu'IIérode éprouva. En effet l'armée de ce pi-ince fat peu de temps après taillée en pièces par Arétas , roi de l'Arabie Pétrée, qui, pour venger l'affront fait à sa

fille, se rendit maître du château de Machérus et d'une partie des états de son ennemi.

Caligula, ayant accordé à Agrippa le titre de roi de Judée , Hérodiade , également dominée par la jalousie et l'ambition, engagea Ilérode Antipas h faire le voyage de Rome , afin d'obtenir la même faveur pour lui; mais il essuya un traitement bien différent de celui qu'il attendait. L'empereur était fort irrité contre lui, parcequ'il avait appris qu'il s'était liirué avec les Parlhcs contre les Romains, et qu'il avait fait des préparatifs pour armer soixantedix mille hommes. Ainsi, au lieu de lui accorder mie couronne, il le dépouilla de la puissance dont il jouissait, confisqua ses biens, et l'exila avec HéJ rodiade h Lyon dans les Gaules , dans la trentehuitième année de l'ère chrétienne, environ quatre ans après que le Sauveur eut paru devant lui à Jérusalem pour y être couvert d'opprobre et d'ignominie. Nous apprenons de Josèphe qu'Hérodiade et Hérode moururent dans une grande misère ; on croit qu'ils finirent leuï*s jours h Lyon, quoique quelques modernes les aient fait passer en Espagne. On ne doit ajouter aucune foi au récit de Nicéphore Calixte et des Grecs des derniers temps, qui prétendent que Salomé, marchant sur la glace, elle se cassa sous ses pieds, et que s'étant réunie de cha> que côté elle sépara sa tête du reste de son corps, qui s'était enfoncé dans l'eau.

Les disciples de Jean-Baptiste emportèrent son corps et l'enterrèrent honorablement. On croit que ce fut auprès du château de Machérus. On le porta depuis à Sébaste ou Samarie, et on l'y enferma dans le tombeau où étaient les ossements du pro-

PRÉCIS HISTORIQUE. 6l

phète Elisée : du moins ses reliques se trouvaientelles dans cette ville au quatrième siècle.

S. Jean-Baptiste fut tout h la fois martyr, vierge, docteur, prophète, et plus que prophète. Jésus- Christ déclara lui-même qu'il était plus grand que tous les enfants des hommes. Les grâces signalées dont il fut favorisé prirent leur source dans son humilité, et cette vertu fut en lui le fondement de toutes les autres. Si nous voulons nous former sur cet admirable modèle travaillons de toutes nos forces h bâtir notre édifice spirituel sur le même fondement. Appliquons-nous h purifier nos âmes du levain de l'orgueil, en implorant le secours du ciel, en tâchant de nous bien connaître nous-mêmes, et en produisant sans cesse des actes d'humilité. Le moyen d'acquérir cette connaissance salutaire est de faire des réflexions fréquentes et profondes sur notre néant, et la pratique des humiliations entretiendra et augmentera en nous le sentiment de nos misères et un mépris sincère de nous-mêmes.

§ 2. PRÉCIS HISTORIQUE DES PRINCIPAUX EVENEMENTS ARRIVÉS DEPUIS l'AN 35 DE JÉSUS-CHRIST JUSQU'A LA FIN DU PREMIER SIÈCLE.

Avant de monter au ciel Jésus-Christ avait donné à ses Apôtres le pouvoir, ou plutôt l'ordre de prêcher l'Evangile à toutes les nations; ils commencèrent il remplir cette mission le jour de la Pentecôte, c'est h dire le dixième jour depuis l'ascension de Jésus-Christ , et le cinquantième depuis sa résurrection. Les Apôtres et les autres disciples.

6e PRiClS HISTORIQUE.

avec Marie , mère de Jésus , et les saintes femmes qui l'avaient suivie , étaient tous rassemblés dans le cénacle, où ils persévéraient dans la prière, lorsque vers la troisième heure du jour on entendit tout h coup comme le bruit d'un vent impétueux. En même temps on vit paraître des langues de feu qui allèrent se reposer sur la tète de tous ceux qui étaient dans ce lieu. Aussitôt ils furent remplis du Saint-Esprit, ils commencèrent à parler diverses langues, et h publier hautement les merveilles qui venaient de s'opérer en eux.

Il y avait alors à Jérusalem un grand nombre de Juifs qui s'y étaient rassemblés de tous les pays du monde pour la fête de la Pentecôte. Au bruit du prodige, ils accoururent pour s'en assurer par euxmêmes. Pierre, chef des Apôtres, prit de là occasion de leur prêcher l'Evangile et de leur faire connaître Jésus crucifié et ressuscité. Gomme c'était l'Esprit saint qui parlait par sa bouche, son discours fut si efficace que trois mille de ses auditeurs crurent en Jésus-Christ et reçurent le baptême. (An de Jésus-Christ 55.)

Toute la multitude des nouveaux fidèles n'avait, selon l'expression de l'Ecriture, qu'un cœur et qu'une amc ; aucun d'eux ne s'appropriait rien de ce qu'il possédait, mais ils mettaient tout en commun. Il n'y avait point de pauvre parmi eux, parceque ceux qui avaient des terres et des maisons les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des Apôtres , pour être distribué h chacun selon ses besoins. Ils étaient assidus h écouter la parole de Dieu; ils persévéraient dans la prière et dans la fraction du pain , c'est à dire dans la participation

de la divine Eucharistie. D'intempérants , d'ambitieux, d'avares, de voluptueux qu'ils avaient été pour la plupart , tous étaient devenus par le baptême des hommes nouveaux , des hommes doux et humbles de cœur, des hommes chastes Gt mortifiés, des hommes détachés des biens delà terre, et prêts à tout perdre et à tout souffrir pour le nom de Jésus- Christ.

Jésus-Christ avait souvent annoncé h ses Apôtres qu'ils seraient persécutés ; aussi éprouvèrent-ils dès le commencement de grandes contradictions de la part des Juifs. Les princes des prêtres, peu touchés de l'éclat de leurs miracles , de l'innocence de leui' vie et de la sainteté de leur doctrine, les firent mettre en prison et battre de vçrges. Mais les Apôtres, pleins de joie d'avoir été jugés dignes de souffrir pour le nom de Jésus-Christ, semblaient prendre de nouvelles forces et s'animer d'un nouveau zèle à la vue des obstacles que l'enfer opposait aux progrès de l'Evangile.

Ce fut alors que fut lapidé par les Juifs S. Etienne, l'un des septdiacres établis par les Apôtres, et qui, le premier de tous les fidèles, eut l'honneur de donner sa vie pour Jésus-Christ. Quelque temps après, l'apôtreS. Jacques, frère de S. Jean-l'Evangéliste, fut décapité; et S. Pierre aurait eu le même sort si un ange ne l'eût tiré de prison la nuit même qui précéda le jour destiné h. son supplice.

Yers ce temps arriva la conversion de S. Paul ; on en verra ci-après les détails dans sa vie.

L'Évangile, comme il a été dit, ne devait pas être annoncé seulement au peuple juif. Toutes les nations, d'après les oracles des prophètes, devaient

aussi être éclairées des lumières de la foi chrétienne. Le premier des gentils qui l'embrassa fut un officier romain de Césarée, nommé Corneille. Il craignait Dieu et faisait aux pauvres d'abondantes aumônes. Un jour qu'il était en prières un ange lui apparut et lui dit : Yos prières et vos aumônes sont montées jusqu'au trône de la miséricorde divine. Ce que vous avez h faire c'est d'envoyer chercher à Joppé un certain Simon, surnommé Pierre; il vous apprendra ce qu'il faut que vous fassiez pour être sauvé. » Aussitôt Corneille envoya à Joppé trois de ses serviteurs. Lorsqu'ils approchaient de la ville Pierre eut une vision^ dans laquelle Dieu lui fit connaître que les gentils aussi bien que les Juifs étaient appelés h la connaissance de l'Lvangile. Alors Pierre n'hésita plus h partir avec ceux qui le venaient chercher. '

Cependant Corneille avait assemblé chez lui ses parents et ses amis. Dès qu'il aperçut Pierre, il se jeta à ses pieds comme pour l'adorer. Mais Pierre le releva et lui dit : « Levez-vous : je ne suis qu'un homme comme vous. » Puis adressant la parole à tous ceux qui s'étaient assemblés pour l'entendre, il leur fit connaître la vie, la doctrine et les miracles de Jésus-Christ. Il n'avait pas achevé son discours que le Saint-Esprit descendit visiblement sur ses auditeurs, et leur communiqua le don des langues. Pierre aussitôt les baptisa , et ces nouveaux fidèles furent comme les prémices de la conversion des gentils.

Les apôtres avaient d'abord exercé leur zèle dans la seule Judée, mais Dieu se servit de l'indocilité et de la méchanceté des Juifs pour obliger les pré-

dicateurs de l'Évangile h se disperser dans les différentes contrées de l'univers. (An 45.)

Fidèles aux dispositions du ciel, ils allèrent éclairer les nations plongées depuis tant de siècles dans ridolâtrie. S. Pierre porta la doctrine évangélique en Syrie, et ensuite h Rome. S. Paul la porta dans l'Arabie, dans l'Asie Mineure, dans la Macédoine , dans la Grèce , d'où il alla rejoindre S. Pierre dans la capitale du monde. S. Thomas annonça Jésus-Christ dans les Indes ; S. Jean dans l'Asie Mineure ; S. André chez les Scythes ; S. Philippe dans la haute Asie; S. Barthélemi dans' la grande Arménie; S. Matthieu dans la Perse; S. Simon en Mésopotamie; S. Jucle en Arabie; S. Matthias en Ethiopie. C'est ainsi que moins de trente ans après la première publication de l'Evangile le vrai Dieu eut des adorateurs dans toutes les parties de l'univers.

Les apôtres et les premiers disciples de Jésus- Christ ne se contentèrent pas d'annoncer l'Evangile de vive voix, ils le firent connaître aussi par plusieurs écrits, qui tous ensemble forment ce que nous appelons le nouveau Testament. Ces écrits sont les quatre Évangiles de S. Matthieu, de S. Marc, de S. Luc et de S. Jean; les Actes des apôtres par S. Luc ; les quatorze épîtrcs de S. Paul ; celle de S. Jacques, deux de S. Pierre, trois de S. Jean, une de S. Jude, et enfin l'Apocalypse de S. Jean.

Aux contradictions que les apôtres avaient éprouvées de la part des Juifs lorsqu'ils annoncèrent l'Évangile dans la Judée succédèrent bientôt de violentes persécutions de la part des empereurs romains; l'auteur de la première persécution géné-

raie fut l'empereur Néron. Ce prince insensé et cruel avait incendié la ville de Rome pour se donner le plaisir de la voir brûler; puis il rejeta cette action atroce sur les chrétiens qu'il haïssait d'ailleurs, parceque S. Paul avait fait des conversions jusque dans son palais. Néron ne se contenta pas des supplices ordinaires. Parmi un grand nombre de chrétiens qu'il fit mourir les uns étaient enveloppés de peaux de bêles sauvages, exposés h des chiens de chasse; d'autres, revêtus de tuniques trempées dans la poix, étaient attachés h. des poteaux; on y mettait le feu, et ils servaient ainsi de torches pour éclairer durant la nuit les jeux du Cirque.

Ce fut alors que S. Pierre et S. Paul, ayant été enfermés dans la prison du Capitole, convertirent leurs gardes et les baptisèrent avec quarante-sept prisonniers. S. Pierre fut condamné au supplice de la croix. Mais il demanda h être attaché la tête en bas, se jugeant indigne de mourir de la même manière que son divin maître. S, Paul, en qualité de citoyen romain, eut la tôle tranchée.

Telle fut l'origine de la première persécution générale. 11 est glorieux pour l'Lglise d'avoir eu Néron pour ennemi : le plus méchant des hommes méritait u'êlre le premier des persécuteurs.

Les Juifsj qui s'étaient rendus coupables de déicide contre la personne du Sauveur , ne devaient pas échapper à la vengeance divine : voici comment ils furent punis de cet horrible attentat. Comme ils avaient toujours porté avec peine le joug des Romains, ils se révoltèrent contre eux, et cette révolte ftit la cause de la ruine de leur ville. Ce fut alors que les chrétiens qui s'y trouvaient se retirèrent

PRÉCIS fflSTORIQUE. 6j

dans la petiie tîHc de PeHa, au milieu des montagnes de Syrie, suivant Favis que notre Seigneur en avait donné h ses disciples. La dirision se mit entre les Juifs, et il se forma parmi eux différents partis qui commirent les plus grands excès.

Ycspasien, général de l'armée romaine, laissait les Juifs se détruire eux-mêmes, pour en venir ensuite plus facilement à Lout. Ayant été alors reconnu empereur, il chargea Titus son fils du siège de Jérusalem. Ce jeune prince vint camper à une lieue de la ville, et en ferma toutes les issues. Comme c'était vers la fotc de Pâques, une grande multitude de Juifs s'y trouva renfermée, et bientôt la famine s'y fit sentir. La plupart des liabitants étaient réduits à manger tout ce qu'ils trouvaient, et se l'arrachaient les uns aux autres. Les factieux, loin d'être touchés de ces maux, n'en paraissaient que plus furieux et plus ob.stiuéâ à ne vouloir pas se rendre. Peu à peu la famine devint horrible : on fouillait jusque dans les égouts, et l'on dévorait les ordures les plus infectes.

Cependant Ttus, qui s'était déjà rendu maitrc d'une partie de la ville, firt attaquer le temple et mettre le feu aux portes, en ordonnant néanmoins de conserver le corps de l'édifice. Mais un soldat romain prit un tison et le jeta dans un appartement intérieur: le feu prit aussitôt et consuma entièrement le temple, quelques efforts que fit Titus pour arrêter l'embrasement. Les Piomains massacrèrent tout ce qui se trouva dans la ville, et mirent tout ù feu et à sans;.

Ainsi fut accomplie la prophétie de Jésus-Christ. Titus lui-même déclara que ce succès n'était point

son ouvrage, et qu'il n'avait été que l'instrument de la colère divine. Il périt durant le siège onze cent mille Juifs : le reste de ce peuple déicide fut vendu et dispersé dans tout l'univers, condamné par le Très-Haut à errer, sans princes, sans autels et sans sacrifices jusqu'à ce qu'à la fin des siècles il ouvre les yeux et reconnaisse son Dieu dans celui qu'il a crucifié.

La première persécution fut suivie de près par une seconde. Les chrétiens, il est vrai, avaient joui de quelque repos sous les empereurs pacifiques Yespasien et Tilus. Mais Domilien, leur successeur, qui avait tous les vices de iNéron, eut aussi sa haine contre le christianisme. Il publia un édit sanglant, et l'on peut juger de la manière dont cet édit fut exécuté par celle dont l'empereur traita les personnes les plus nobles de. l'empire romain. Parmi une infinité de personnes de tout âge et de toute condition il fit mourir l'un de ses plus proches parents.

Mais ce qui rendit plus célèbre la persécution de Domitien ce fut le martyre de S. Jean : on le plongea dans une chaudière d'huile bouillante sans qu'il reçût aucun mal. Ce miracle arriva à Bome près de la porte Latine. S. Jean, ayant ainsi échappé à la mort, fut relégué par Domitien dans l'île de Pathmos, où il écrivit son Apocalypse. Ce saint apôtre après la mort de Domitien revint à Éphèse; il y vécut jusqu'à la fin du premier siècle, et mourut avec la consolation de voir la semence de la foi porter des fruits dans tout l'univers.

s. ETIENNE, DIACRE. 69

Page 1