S. IGNACE
ÉVÊQUE d'aNTIOCHE , MARTYR.
(l^' février.)
S. Ignace, surnommé Thèophore, était, selon les Actes de son martyre, disciple de S. Jean l'Evangéliste. Les apôtres l'élevèrent sur le siège d'Antioche après la mort de S. Evode , et nous apprenons de S. Chrysostomc qu'il fut un modèle de toutes les vertus épiscopales pendant quarante ans qu'il gouverna cette Eglise. Il ne cessa, durant la persécution de Domitien , de veiller à la garde de son troupeau et de le soutenir par ses exhortations et ses prières. La paix ayant été rendue à l'Eglise par la mort du persécuteur, il s'en réjouit pour l'amour des fidèles; mais il s'attrista en même temps de n'avoir
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pas été jugé digne de souffrir pour le Seigneur. Il concluait de ce qu'il n'avait pas eu le bonheur de sceller sa foi par l'effusion de son sang qu'il n'était pas encore parvenu à cette charité parlaile qui caractérise le vrai discip]c de Jésus-Christ.
La paix dont jouissaient les chrétiens ne fut point troublée durant les quinze mois que régna PS^erva; mais la persécution se ralluma dans quelques provinces sous l'empereur Trajan, comme nous l'apprenons de la lettre écrite à ce prince par Pline le Jeune, gouverneur de Bilhynie ; ainsi, quoiqu'il fût défendu de rechercher les chrétiens, on ne laissait pas de les condamner à mort lorsqu'ils étaient dénoncés. Il faut convenir que Trajan avait de belles qualités et plusieurs vertus morales ; mais il en ternit l'éclat par des vices honteux et par les cruautés qu'il exerça contre les adorateurs du vrai Dieu. Il devint persécuteur par une prétendue reconnaissance envers ses divinités imaginaires, auxquelles il se croyait redevable des victoires qu'il avait remportées sur les Daces et les Scythes, dans les années loi et io5. Persuadé que rien ne pourrait plus résister h l'effort de ses armes, il résolut de les tourner contre les Parthcs, qui avait souvent donné de l'inquiétu Je à l'empire; il partit donc pour l'Orient l'an 106 de Jésus-Christ, qui était le neuvième de son règne. Il vint h Antioche l'année suivante, et y fit son entrée le 7 de janvier a^ec beaucoup de magnificence. Son premier soin en arrivant dans cette ville fut de pourvoir h la gloire de ses dieux, ce qui le porta h exiger des chrétiens qu'ils les adorassent et à prononcer la peine de mort contre ceux qui refuseraient de le faire.
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Ignace, qui ne craignait que pour son troupeau, se laissa généreusement conduire devant l'empereur, qui lui dit en le voyant : « C'est donc vous, mauvais démon, qui osez enfreindre mes ordres et persuader aux autres de périr misérablement? Ignace répondit : Personne n'appelle Tliéophore un mauvais démon. — Et qui est Tliéophore? — Celui qui porte Jésus-Christ dans son cœur. — Vous croyez donc que nous n'avons pas dans nos cœurs les dieux qui sous aident h vaincre nos ennemis. — C'est une erreur d'appeler dieux les démons que vous adorez; car il n'y a qu'un seul Dieu, qui a fait le ciel et la terre avec tout ce qu'ils contiennent, et un Jésus- Christ, son Fils unique, dans le royaume duquel je désire ardemment d'être admis. — Vous voulez sans cloute parler de celui qui fut crucifié sous Ponce- Pilate? — C'est celui-là même, qui par sa mort a crucifié le péché avec fauteur du péché, qui a triomphé de la malice des démons, et qui les a assujettis sous les pieds de ceux qui le portent dans leur cœur. — Vous portez donc le Christ en vous? — Oui, car il est écrit : J'habiterai et me reposerai en eux. » Trajan, irrité de la fermeté avec laquelle le saint évêque avait confessé sa foi, prononça la sentence suivante : « Nous ordonnons qu'Ignace, qui dit porter en lui le Crucifié, soit lié et conduit à Rome, pour y être dévoré par les hêtes et y servir de spectacle au peuple. » Le martyr ayant entendu f arrêt de sa mort s'écria dans un transport de joie : «Je vous rends grâces. Seigneur, de ce que vous m'avez donné imparfait amour pour vous et de ce que vous permettez que je sois lié de chaînes comme Paul , votre apôtre. » En achevant ces paroles il mit lui-même ses chaînes.
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puis il pria pour son Eglise et la recommanda à Dieu avec larmes. Il se livra ensuite aux soldats chargés dé le conduire à Piome.
Etant arrivé à Séleucie , il s'embarqua sur un vaisseau qui devait longer les côtes de l'Asie mineure; cependant on choisit une autre route qui allongeait de beaucouple voyage, cU'on n'en sait pas bien la raison : peut-cire voulait-on montrer le saint en plus de lieux, afin que la connaissance du supplice qu'on lui destinait effrayât les chrétiens et tous ceux qui auraient euTie de le devenir. Quoi qu'il en soil , cette longue navigation fut permise par la Providence pour que la vue d'Ignace servît à consoler cl h édifier plusieurs Eglises. Notre saint fut accompagné depuis la Syrie jusqu'à Rome par Philon, diacre, et Agathopode, que l'on croit être les auteurs des Actes de son martyre. Il y eut encore d'autres chrétiens d'Antioche qui le devancèrent et l'allèrent attendre à Rome. Ignace était gardé nuit et jour, sur terre comme sur mer, par dix soldats, auxquels il donna le titre de Léopards h cause de leur cruauté , et parceque sa patience et sa douceur ne faisaient que les aigrir de plus en plus.
Quoique le saint martyr fût observé de près par ses gardes il ne laissait pas de trouver le moyen de confirmer dans la foi les Eglises des villes par où il passait. Dans les instructions qu'il leur donnait il insistait particulièrement sur la fuite des schismes et des hérésies et sur la nécessité de s'attacher inviolablcment à la tradition des apôtres. S. Chrysostome ajoute qu'il exhortait encore avec une onction toute divine h mépriser la vie présente , à ne soupirer qu'après les biens futurs et à ne jamais crain-
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dre des maux passagers. Les fidèles dans le voisinage desquels il passait accouraient en foule pour le voir et pour lui rendre tous les services qui dépendaient d'eux, espérant par là se rendre dignes de participer à la plénitude de sa bénédiction. Les Eglises d'Asie, non contentes de députer vers lui par honneur des évèqucset des prêtres, chargèrent encore plusieurs fidèles de l'accompagner le reste du voyage; ce qui faisait dire au saint qu'il avait avec lui plusieurs Eglises. Tous étaient remplis d'une grande consolation ep voyant Ignace porter l'amour des souffrances au plus haut degré; car les fatigues d'un voyage aussi long que pénible ne faisaient qu'augmenter sa force et son courage.
Notre saint, étant arrivé h Smyrne, profita delà liberté qu'on lui donna de descendre du vaisseau pour aller saluer S. Polycarpe , qui était évêque de celte ville, et qui comme lui avait été disciple de S. Jean l'Evangéliste. Il l'entretint des choses de Dieu et lui témoigna combien il se tenait honoré d'être charge de chaînes pour le nom de Jésus- Christ. Il reçut dans la même ville les députés de diverses Eglises. Celle d'Ephèse avait envoyé son évêque, nommé Oiiésimc, avccBurrhus, diacre, Crocus , Euplus et Fronton ; celle de Magnésie était représentée par Damas, son évêque, Bassus et Apollon, prêtres, et Sotion, diacre; Polybc, évêque de Tralles, représentait son Eglise. S. Ignace écrivit de Smyrne qualre lettres, qui toutes portent l'empreinte d'un esprit vraiment apostolique. La première est adressée aux Ephésiens. Le saint, après avoir fait l'éloge de l'évêque Onésime et de ceux qui l'avaient accompagné, exhorte les Ephésiens à glo-
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rifier Jésus-Christ en toutes choses et h se soumettre avec docilité à l'évêque et aux prêtres. « Si je vous donne cet avis, continue- t-il, ce u'cst pas que je m'es ; time quelque chose; car je vous regarde tous comme mes maîtres: aussi était-ce de vous que je devais recevoir des instructions, mais la charilé dont je brûle pour vous ne m'a pas permis de garder le silence.» Il revient encore sur la soumission à l'évêque , et recommande fortement la fuite des hérétiques. « J'ai su ,' dit-il, qu'il a passé chez vous des hommes qui tiennent une mauvaise doctrine; mais vous vous êtes bouché les oreilles pour ne les pas entendre. Je me réjouis de ce que vous priez sans cesse pour les autres hommes ; vous pouvez aussi les instruire par vos actions. Opposez la douceur h leurs emportements, l'humilité h leur orgueil, la prière à leurs injures et à leurs outrages. » Il dit ensuite, en parlant de Jésus-Christ : « C'est pour lui que je porte mes chaînes, puissé-je ressusciter avec ellçs par la vertu de vos prières ! Je sais qui je suis et à qui j'écris ; je suis condamné, vous avez trouvé miséricorde; je suis dans le péril, vous êtes affermis dans la grâce. » Il insiste sur la nécessité des bonnes œuvres, sans lesquelles la foi ne sert de rien pour le salut. C'était une exhortation indirecte aux Ephésiens, qu il avait loués plus haut de ce que par la pureté de leurs motifs ils rendaient saintes et spiriluelles leurs actions, même les plus indifférentes. Ensuite , parlant des erreurs de sou temps, il dit que Jésus-Christ, notic Dieu^ conçu de Marie , du sang de David et du Saint-Esprit, est né et a voulu être baptisé pour purifier l'eau, et que le démon a ignoré la virginité de Marie , son eufantemejût et ia mort
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du Seigneur. Il enseigne plus bas que le pain sacré de l'eucharistie est un antidote assuré contre la mort, et un gage d'immortalité. «Je donnerais volontiers ma vie pour vous , continue-t-il, et pouc ceux que vous m'avez envoyés. Souvenez-vous de moi. Priez pour l'Eglise de Syrie , d'où Ton m'emmène h Rome chargé de fers, moi qui suis le dernier de cette Eglise. Je vous salue en Dieu le Père et en Jésus-Christ, notre commune espérance.» Les admirables instructions répandues dans la,lettre que nous venons d'analyser se retrouvent encore dans celle que notre sainÊ écrivit aux Eglises de Magnésie et de Tralles (1), et elles y sont présentées toujours avecla
(1) Le saint dans sa lettre aux Magnésiens leur témoigne f après les avoir salués, la joie que lui causent leur foi et leur charité ; puis il ajoute : « Etant honoré d'un nom d'une dignité divine, à cause des chaînes que je porte, je publie la gloire des Eglises, et je leur souhaite l'union selon la chair et l'esprit de Jésus-Christ, qui est notre éternelle vie, l'union de la foi et de la charité à laquelle rien n'est comparable ; mais surtout l'union de Jésus-Chiist et du Père, qui, en nous fortifiant contre le prince de ce monde et en nous faisant triompher de ses assauts, nous procurera la possession de Dieu. » Il donne de grands éloges à Damas, leur évêque, et les exhorte à lui obéir avec une dôcihté parfaite malgré sa jeunesse. Il leur met devant les yeux la brièveté de la vie ainsi que la certitude du moment de la mort, et il leur rappelle que nous devons porter non la marque du monde, mais celle de Jésus-Christ, qui est la charité. «Si nous ne sommes pas disposés, dit-il, à mourir pour imiter sa
passion, sa vie n'est point en nous Je vous exhurle à faire
toutes choses avec cet esprit de concorde qui vieut de Dieu, et à regarder l'évèque comme tenant la place de Dieu môme .iu milieu de vos assemblées ; les prêtres comme représentant le collège des apôtres, et les diacres, qui me sont si chers, comme ceux à qui est confié le ministère de Jésus-Christ, lequel était avec le Père avant tous les siècles, et s'est enfin montré au monde en ces derniers temps. Ayez donc tous les mêmes sentiments ; honorez-vous les uns Içj autres ; que personne ne con-
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même force et la même onction. Un des points sur lesquels le saint martyr insiste le plus est l'horreur qu'un vrai chrétien doit avoir du schisme et de l'hérésie. Rien n'est plus touchant que la manière avec
sidère son prochain selon la chair; aimez-vous mutuellement en Jésus-Christ. Comme le Seigneur n'a rien fait sans le Père, de même ne faites rien sans l'évêque et les prêtres... Lorsque vous vous assemblez n'ayez qu'une môme prière, un même esprit, une même espérance ; vivez dans la charité et dans une joie exempte de reproches... Venez tous ensemble comme à un seul temple de Dieu, comme à un seul autel, comme à un seul Jésus-Christ, qui procède d'un seul Père, qui existe en lui seul, et qui retourne à lui dans l'unité. » Le saint martyr, après avoir précautionné les Magnésiens contre l'erreur de ceux qui tenaient aux pratiques de la loi ancienne, et contre l'hrrésie des docètes, continue ainsi : «J'aurai le bonheur de partager vos mérites, si toutefois j'en suis digne ; car, quoique je sois prisonnier pour la foi, je ne mérite pas d'être comparé à personne d'entre vous, qui êtes libres. Je sais que vous n'êtes point corrompus par l'oigueil, parceque vous avez Jésus-Christ en vous; et tandis que je vous donne des louanges votre modestie en devient plus grande, selon qu'il est écrit ? Le Juste est lui-même son propre accusateur. (Pnov. xviii, 17.)» II revient encore sur la concorde et l'union , ainsi que sur la soumission à l'évêque ; puis il continue : « Souvenez-vous de moi dans vos prières, afin que je parvienne à la possession de mon Dieu. Souvenez-vous aussi de l'Eglise de Syrie (d'Antiochc), dans laquelle je ne mérite pas d'être compté. J'ai besoin de l'union de vos prières et de votre charité, afin que Dieu daigne arroser cette Eglise parles douces influences de la vôtre. »
L'épîlre arx Trallicns commence ainsi : « Je sais que la pureté de vos sentiments et l'union de vos cœurs dans les travaux que vous souffrez ne sont point en vous des vertus passagères, mais qu'elles y sont comme naturelles, ainsi que je l'ai appris de Polybe, votre évêquo, qui m'a félicité dans les chaînes que je porte pour Jésus-Christ, et qui m'a tellement comblé de consolation que j'ai cru voir en lui votre multitude. En recevant par lui le témoignage delà bienveillance que Dieu vous a inspirée pour moi, je me suis réjoui de vous voir les imitateurs de ce même Dieu. Etant soumis à l'évêque comme à Jésus-Christ, vous ne paraisse/ pas vivre scion J'boinme, mais selon JésuiS-
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laquelle il demande des prières aux fidèles , tant pour lui que pour l'Eglise de Syrie, dont il se juge indigne d'être membre.
S. Ignace, qui connaissait tout le pouvoir qu'oat les saints auprès de Dieu, appréhendait que l'on ne demandât et que l'on n'obtînt sa délivrance; il conjura donc S. Polycarpe elles autres fidèles de réunir leurs prières aux siennes , afin que Dieu lui fît la grâce d'être dévoré par les bêtes et d'aller ainsi à
Christ, qui est mort pour vous.» Le saint, après les avoir exhortés à respecter les diacres comme les ministres des mjs» lères sacrés, établis par l'ordre du Sauveur, les prêtres comme le sénat de Dieu, l'évêque comme son représentant, ajoate :
« Sans eux on ne doit point parler d'Eglise Je sais plusieurs
choses en Dieu , mais je me mesure à ma faiblesse de peur que je ne périsse par la vaine gloire. J'ai plus à craindre présentement que jamais, et je ne dois point écouter ceux qui parlent avantageusement de moi ; car les louanges qu'ils me donnent m'affligent. A la vérité je désire souffrir, mais je ne sais si j'en suis digne... Quoique je sois chargé de chaînes, que je connaisse les choses célestes, les rangs des anges et des principautés, les choses visibles et invisibles, suis-je pour cela un vrai disciple? Il nous faut encore bien des choses pour que nous ne soyons point séparés de Dieu. Je vous conjure, non pas moi , mais la chanté de Jésus-Christ, de n'user que de la nourriture chrétienne et de rejeter les fruits empoisonnés de l'hérésie. Les hérétiques joignent Jésus-Christ à ce qui est souillé ; ils donnent du poison dans une liqueur agréable, et ceux qui en boivent avec plaisir y trouvent la mort. Gardez-vous de ces maîtres dangereux. Le moyen de ne pas vous laisser corrompre est de rester unis bt Dieu, à Jésus-Christ, à l'évêque, et d'être inviolablement attachés à la doctrine des apôtres. Celui qui est dans l'enceinte de l'autel est pur; mais celui qui est hors de cette enceinte, c'est à dire sans i'évèque, n'est point pur. » Le saint martyr exhorte ensuite les Tralliens à l'union, et il leur demande le secours de leurs prières, tant pour lui que pour son Eglise, dont il ne se croit pas dignç d'être membre. «Puisse mon esprit, dit-il en finissant, voua sanctifier non seulement à présent, mais lorsque je sçiaî eu possession de mon Pieu 1 »
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Jésus-Christ. Ce fut encore dans cette vue qu'îl écrivit de Smyrne aux chrétiens de Rome, quiaujaient pu demander sa grâce et lui ravir la couronne du martyre, si les bêtes l'épargnaient miraculeusement comme elles avaient déjh épargné d'autres martyrs. La lettre dont nous parlons , qui est peut-être unique dans son genre , est en m^me temps l'expression d'un cœur embrasé de la plus ardente charité: nous la rapporterons presqu'en entier pour l'édification du lecteur.
« Je crains, dit le saint martyr aux Romains, que votre charité ne me nuise; car il vous est aisé de faire ce que vous voulez, et il me sera difficile d'arriver h Dieu si vous m'épargnez... Non, jamais je n'aurai une si belle occasion d'aller h lui... Si vous Dépariez point de moi je serai réuni h Dieu; mais si vous m'aimez selon la chair je retournerai à la course. Vous ne pouvez donc me donner une plus grande preuve de votre tendresse que de me laisser immoler h Dieu, tandis que l'autel est préparé. Toute la grâce que je vous demande c'est que, formant tous ensemble un chœur uni par la charité, Toys chantiez lui cantique d'actions de grâces à Dieu le Père de ce que, par les mérites de Jésus- Christ, il a fait passer l'évêquc de Syrie d'Orient en Occident, afin de le transporter de ce monde dans le sein de sa gloire. Vous n'avez jamais été envieux de personne : vous avez instruit les autres ; agissez donc conformément aux instructions que vous avez données. Obtenez-moi par vos prières la force dont î'ai besoin au dedans et au dehors, afin que je ne dise pas seulement, mais que je veuille ,- que l'on ne ïneooanne pas seulement chrétien, mais qu'on lae
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trouve tel. . . cai* ee qui fait le chrétien ce ne sont pas lesapparences, c'est la solidité de la vertii et la grandeur d'ame dans les épreuves. J'écris aux Eglises et leur mande h toutes que je vais mourir pour Dieu, si vous ne m'en empêchez. Ne votis laissez donc pas aller h une fimsse compassion pour moi. Souffrez que je sois la pâture des bêtes, afm que je jouisse de Dieu. Je suis le froment 4e Dieu, et il faut que je sois monlu par les dents 4©s bêtes pour devenir un pain tout ptu' de Jésus- Christ. Flattez plutôt les bêtes afin qu'elles soioBft mon tombeau, et qu'elles ne laissent rien de mon corps, de peur qu'après ma mort je ne devienne ù charge à quelqu'un. Je serai véritablement disciple de Jésus-Christ lorsque le monde ne verra .plus mon corps. Priez le Seigneur pour moi, pour que je sois imc victime disine de Dieu. Je ne vous ordonnie pas comme Pierre et Paul : c'étaient des apôtres, et je ne suis qu'un condamné. Ils étaient libres, je suis encore esclave ; mais si je souffre je serai l'affranchi de Jésus-Christ, et il mo ressuscitera daSs une parfaite liberté. Dès aujourd'hui j'apprends dans les chaînes que je porte pour lui à ne rifsn désirer de temporel ou'de vain. ; •'"•
« Dans mon voyage de §yrie h Rome il me faut combattre nuit et jour contre les bêtes féroces, et sur terre et sur mer, étant enchaîné avec dix léopards, c'est à dire avec dix soldats, que le bien queje tâche de leur faire rend encore plus méchants ;mais leurs mauvais traitements m'instruis*ent déplus en plus, et ye ne suis pas pour cela justifié. Je soupire après les bêtes qui me sont préparées : puissent-^çlles me mettre en pièces snr-le-champ. Je les irriterai
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afin qu'elles me dévorent promptement, et qu'il n'en soit pas de moi comme de quelques-uns qu'elles n'ont pas osé toucher. Si elles ne le veulent pas je les y forcerai (i). Pardonnez-le moi, je sais ce qui m'est utile. Je commence maintenant à être disciple de Jésus-Christ. Les choses visibles et invisibles, tout m'est indifférent. Je ne désire que le bonheur d'être réuni h Jésus-Christ. Oui, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ, je ne crains ni le feu, ni la croix, ni les bêtes, ni la séparation de mes os, ni la division de mes membres, ni la deslructionde mon corps, ni tous les tourments que la rage du démon peut inventer. Tous les plaisirs du monde et tous les royaumes de la terre ne me serviraient de rien ; je soupire après celui qui est moi^t et ressuscité pour nous. Encore une fois ne m'empêchez pas d'aller h la vie, puisque Jésus-Christ est la vie des fidèles. Ne me rendez pas au monde quand je veux être à Dieu; laissez-moi parvenir h la pure lumière. Lorsque j'en jouirai je serai véritablement un homme de Dieu. Permettez-moi d'être l'imitateur des souffrances de Jésus- Christ, mon Dieu. Si quelqu'un le possède en lui-même il comprendra ce que je désire, et connaissant ce que j'éprouve intérieurement il aura pitié de moi.
« Le prince de ce monde veut m'enlever et corropnpre ma volonté attachée à Dieu: que personne d'entre vous ne prenne son parli ; prenez plutôt le
(1) Il faut supposer dans le saint martyr une inspiration particulière, autrement il ne pourrait irriter les bêtes contre lui pour s'en faire dévorer. Les expressions dont il se sert marquent la fermeté de son courage et la vivacité du désir qu'il avait d'être réuoi à Jésus-Cbriiit.
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mien, c'est h dire celui de Dieu. Gardez-vous de parler de Jésus-Christ si vous aimez le monde. Bannissez l'envie de vos cœurs. Si je vous priais d'autre chose étant présent ne m'écoutez pas, croyez plutôt ce que je vous écrit. Je vous écrit vivant, mais je désire mourir. Mon amour est crucifié. Je n'ai point en moi un feu matériel et grossier, mais une eau vive qui me dit intérieurement : Allons au Père. Je ne suis sensible ni à la nourriture corruptible ni aux plaisirs de cette vie. Je désire le pain de Dieu, qui est la chair de Jésus-Christ ; je désire pour breuvage le sang du même Jésus- Chi'ist, qui est la charité incorruptible. Je ne veux plus vivre parmi les hommes, et mes vœux seront exaucés si vous le permettez... Joignez vos prières aux miennes afin que j'arrive heureusement au terme delà carrière... Si je souffre je me croirai aimé de vous; mais si je suis rejeté je me regarderai comme l'objet de votre haine. Souvenez-vous dans vos prières de l'Eglise de Syrie, qui a Dieu pour pasteur à ma place. Pour moi j'ai honte d'être compté parmi ses membres; je n'en suis pas digne, étant le dernier de tous et un avorton ; mais par la miséricorde de Dieu je suis quelque chose si je puis arrivera lui. »
Le saint martyr se glorifiait de ses souffrances comme du plus grand honneur qui eut pu lui arriver, et il regardait ses chaînes comme des perles précieuses. Élevé par la grâce au dessus de toutes les choses terrestres, il ne lui en coûtait pas plus de quitter la vie, dit S. Chrysostome, qu'il n'en coûterait h un autre homme de quitter ses vêtements. Il ne désirait que le moment où il serait livré à la
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foreur des bêtes, et cet horrible genre de supplice, «i capable de déconcerter les âmes les plus intrépides, ne faisait pas sur lui la moindre impression. Il avait su mourir h lui-même de la manière la plu* parfaite, afin de ne plus vivre que pour Dieu. Mon amour est cr«f</?é, disait-il: paroles infiniment énergiques, dont le sens est qu'il était parvenu à cet iicureux état oii l'on n'a plus que de l'indifférence et du mépris pour le monde, pour ses biens et ses |>laisirs.
Clependant notre saint partit de Smyrne et s'embarqua pour Troade. Il apprit dans cette ville que Dieu avait rendu la paix h réji;llsc d'Antioche. Cette nouvelle calma ses inquiétudes, occasionnées par la crainte qu'il ne se trouvât quelques personnes faibles dans son troupeau. De Troade il écrivit aux Églises de Philadelphie et de Smyrne, et à S. Polycarpe. On trouve aussi dans ces trois lettres le Diême esprit que dans les précédentes. L'auteur, sans s'astreindre aux règles grammaticales, suit l'impétuosité de l'amour divin, dont la flamme le consume. Sa plume ne sauraittrouver d'expressions assez énergiques pour rendre toute la sublimité de ses pensées. Chaque mot est im trait de feu qui éclaire l'esprit et qui échauffe le cœur. Partout le saint martyr fait éclater une humilité profonde et un souverain mépris de lui-même : partout il se montre brûlant de zèle pour l'Église et plein d'horreur pour le schisme et l'hérésie; partout il donne les ■preuves les plus touchantes de son amour pour Dieu <ii le prochain, et de sa tendresse pour son troupeau. Il sollicite les prières de tous ceux auxquels
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il écrit en faveur de l'Eglise d'Antîoche, et les conjure d'y envoyer des dépulcs pour la consoler et l'affermir dans la foi;
Il eut bien voulu écrire aussi aux antres Églises d'Asie ; mais ses gardes ne lui en donnèrent pas le temps ; il pria S. Polycarpe de le faire pour lui. De Troade il passa h Napoli en Macédoine, et de \h à Philippes. On l'obligea de traverser h pied la Macédoine et l'Épire. Il se rembarqua à Épidamne en Dalniatie, passa auprès de Reggio et de Pouzzoles, et arriva enfin au port de Rome. Il aurait pris terre h Pouzzoles afin d'imiter S. Paul, qui de cette ville alla h pied jusqu'à Rome; mais un gros vent qui survint l'en empêcha. « Nous étions pénétrés de douleur, disent les auteurs de ses Actes qui l'accompagnaient, en considérant que nous 'allions être séparés de notre cher maître. Lui au contraire se réjouissait de toucher h la fin de sa course. » Cependant les soldats le pressaient de se hâter, parcequc les jeux étaient près de finir. Le bruit s'étant répandu qu'Ignace était sur le point d'arriver, les chrétiens de Rome allèrent au devant de lui. D'un côté ils étaient charmés d'avoir le bonheur de s'entretenir avec Théophore, et de l'autre ils ne pouvaient penser sans une extrême doiileur que la mort allait le leur enlever: ils souhaitaient que le peuple pût obtenir sa grâce. Le martyr, qui par une lumière surnaturelle vit se qui se passait dans leurs cœurs, les conjura avec encore plus de force qu'il n'avait fait dans sa lettre de ne pas s'opposer à safélicité; il se mit ensuite h genoux avec les frères, pour prier le Fils de Dieu d'avoir pitié de l'Eglise, de mettre fin h la persécution et de conserver la
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charité entre les fidèles. Il arriva à Rome le 20 décembre, qui était le dernier jour des jeux publics, et fut conduit à l'amphithéâtre dès que le préfet eut lu la lettre que les soldats lui remirent de la part de l'empereur. Il n'eut pas plus tôt entendu le rugissement des lions qu'il s'écria : « Je suis le froment du Seigneur ; il faut que je sois moulu par les dents de ces animaux pour que je devienne le pain pur de Jésus-Christ. » A peine eut-il achevé ces paroles que deux lions se jetèrent sur lui et le dévorèrent en un moment, sans rien laisser de son Corps que les plus gros et les plus durs de ses os. Ainsi fut exaucée la prière qu'il avait faite à Dieu. « A ce triste spectacle, disent les auteurs de ses Actes, nous fondions tous en larmes. Nous passâmes la nuit suivante dans la prière et les veilles, conjurant le Seigneur de nous consoler de cette mort en nous donnant quelque gage assuré de la gloire qui l'avait suivie. Le Seigneur nous exauça ; car quelques-uns d'entre nous s'étant endormis virent S. Ignace dans une gloire ineffable. Nous avons marqué le jour de sa mort afin que tous les ans nous puissions nous assembler pour honorer son martyre. » Nous lisons dans les mêmes Actes qu'on recueillit avec respect les os du saint, lesquels furent portés h Anllochc et gardés comme un trésor inestimable.
On lit dans S. Chrysostome que les reliques de S. Ignace furent rapportées comme en triomphe de Rome h Antioche, sur les épaules des chrétiens de toutes les villes qui se rencontrèrent sur le passage. On les déposa d'abord dans le cimetière qui était hors de la porte de Daphné ; mais sous le règne de
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Théoclose le Jeune on les porta solennellement dans une église de la ville, qui avait été autrefois ^n temple de la Fortune, et à qui cette translation fit depuis donner le nom de Saint-Ignace. S. Clirysostome exhortait fortement les chrétiens d'Antiochc 5 visiter les ossements du saint martyr, et il donnait une nouvelle force à ses exhortations en montrant les merveilleux avantages que les fidèles relii eraient de cette visite, tant pour le corps que pour l'ame. Les reliques de notre saint sont maintenant à Rome dans l'église de Saint-Clément, pape et martyr; elles y furent apportées sous le règne d'Héraclius, vers letemps oùla ville d'Anlioche tomba entre les mains des Sarrasins. Il y avait quelques parcelles des ossements de S. Ignace chez les chanoines réguliers d'Arouaisc près de Bapaume en Artois, chez les Bénédictins de Liessies en Hainaut, et dans quelques autres églises. La fête de notre saint est d'obligation chez les Grecs, qui la célèbrent le 20 de décembre, jour auquel il fut martyrisé.
Pour peu qu'on lise attentivement les épîtres de S. Ignace on se sentira comme transporté hors de soi-même en voyant jusqu à quel degré de perfection il porta la douceur, l'humilité, la patience, le détachement du monde, l'amour de Dieu et du prochain, le désir du martyre. Cette lecture deviendra encore pour nous une source d'instructions salutaires. Pourrons-nous en cflet ne pas être pénétrés de confusion lorsque notre lâcheté sera mise en contraste avec la ferveur des saints de la primitive Église? Mais écoutons S. Ignace lui-même, et finissons sa vie par l'analyse de son épîlre aux Phiiadelphiens. Il la commence par recommander