ET LES AUTRES MARTYRS DE LYON
(2 juin.)
Après la victoire miraculeuse que les prières des chrétiens firent remporter sous Marc-Aurèleeni74, le feu de la persécution s'amortit pour quelque temps. Ce n'était pas que la paix dont l'Eglise jouissait ne fût souvent troublée en divers lieux, tantôt par des émotions populaires, tantôtparle fanatisme et la cruauté des gouverneurs particuliers. Ceciparut surtout en 177 h Yienne et h Lyon, dans les Gaules. S. Pothin était évêque de cette dernière ville, et il était aidé dans ses fonctions par le saint prêtre Irénée, que S. Polycarpe avait envoyé d'Asie. L'Eglise de Lyon était coriiposée en grande partie des Grecs venus du même pays. Le désir d'étendre le royaume de Jésus-Christ les avait sans doute attirés dans les Gaules; l'entrée d'ailleurs leur en avait été facilitée par la communication que le commerce établissait entre les ports de l'Asie et celui de Marseille. «
Les progrès de l'ETlingile augmentant tous les jours, les païens en ressentirent le plus grand dépit: bientôt ils entrèrent en fureur et résolurent d'extirper le nom chrétien. Ils ne savaient pas que l'Eglise, plantée par la croix, trouve sa fécondité dans les souffrances de ses enfants, semblable h la vigne
qui se charge de raisins lorsqu'elle a passé par le fer du vigneron. • .
Les généreux combats de ceux qui eurent l'honneur de verser leur sang en cette occasion sont rapportés dans une lettre que les témoins et les compagnons de leurs souffrances écrivirent aux fidèles de l'Asie et de la Phrygie, avec lesquels ils avaient d'anciens rapports de connaissance et de charité. Le style de cette lettre est plein d'éloquence , de feu et d'onction ; on pense communément que S. L'énée en a été ]c principal auteur. Il y règne une énergie et un ton de sentiment qui transportent l'ame et la ravissent hors d'elle-même. « L'esprit des bienheureux martyrs vit, pour ainsi dire , encore dans les paroles, toutes mortes qu'elles sont ; leur sang répandu pour Jésus-Christ y paraît encore tout bouillant. »
Inutilement, disent les auteurs de cette lettre, voudrions-nous dépeindre notre situation présente et donner une juste idée de la rage des païens et des tourments qu'ils font souffrir aux saints. L'ennemi déploie toute sa force contre nous, et laisse voir d'avance ti quoi l'on doit s'attendre de sa part lorsqu'à la lin du monde il lui sera permis d'attaquer l'Eglise. Il réimit toutes ses forces et anime encore ses agents contre les serviteurs de Dieu. On ne se contente pas de nous chasser de nos maisons, des bains et des places publics , on nous défend encore de paraître eu quelque lieu que ce soit.
Mais la grâce, supérieijre à toutes les puissances de l'enfer, a retiré les faibles du danger de la tentation, et n'a exposé au combat que ceux qui parleur patience étaient en état de paraître inébranlable
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comme autant de colonnes de la foi, d'aller même au devant des souffrances et de défier l'ennemi avec toute sa force et toute sa malice. Ces généreux athlètes, étant entrés dans la lice, ont enduré mille sortes d'infamies et les tourments les plus affreux; ils ont regardé toutes les tortures avec un œil indifférent; ils les ont même affrontées avec une intrépidité qui annonçait des âmes vraiment persuadées que toutes les misères de cette vie n'avaient aucune proportion avec la gloire qui leur était préparée dans le monde h venir.
D'abord le peuple fondit sur eux avecune aveugle impétuosité; ils se virent en un instant frappés, traînés par les rues, accablés de pierres, pillés, emprisonnés; ils éprouvèrent tous les excès de fureur dont est capable une populace mutinée à laquelle on permet de tomber sur ses ennemis, et ils firent éclater en cette occasion une patience admirable. Ce premier transport passé, on procéda plus régulièrement. Le tribun et les magistrats de la ville ordonnèrent que les chrétiens comparussent dans la place publique. Ayant été interrogés devant le peuple , ils confessèrent glorieusement leur foi. Après cette confession on les emprisonna jusqu'à l'arrivée du gouverneup. Lorsque celui-ci fut venu on les lui 1 présenta. Les cruautés qui furent exercées contre eux allèrent si loin que Yetlius Epagathus, un des frères, animé d'une sainte indignation demanda à parler sur ce sujet.
C'était un homme pleii\de l'amour de Dieu et du prochain, et d'une vertu si exacte que malgré sa jeunesse on pouvait dire de lui, comme de Zacharic, qu'il marchait sans reproche dans tous les
commandements du Seigneur. Son cœur brûlait de zèle pour la gloire de Dieu; il était actif et infatigable dès qu'il était question de servir et d'assister les malheureux. Il osa se charger de la défense de ses frères, et promettre de montrer que les chrétiens n'étaient coupables d'aucune pratique impie; mais le peuple, qui connaissait son mérite, se récria tumultuairement contre la proposition qu'il avait faite, et le gouverneur, aussi déterminé qu'intéressé h n'y avoir point d'égard, l'interrompit tout h coup en lui demandant s'il était chrétien. Sur la déclaration qu'il fit de sa foi on le rangea parmi les martyrs, avec le titre d'islinci'd d'avocat des chrétiens , qu'il méritait d'ailleurs avec tant de justice.
Enfin arriva le temps où se fit le discernement de ceux qui étaient dignes de souffrir d'avec ceux qui n'étaient pas bien préparés pour le combat. Les uns fournirent la carrière avec autant de joie que de gloire, tandis que les autres , effrayés h. la vue de ce qu'on leur préparait, quittèrent honteusement le champ de bataille. Il y en eut dix quiapostasièrent. Leur crime nous aliligca au dessus de toute expression. Nous vîmes d'ailleurs refroidir par cette malheureuse circonstance le zèle de plusieurs qui , n'étant point encore arrêtés, avaient jusque-là profité de leur liberté pour servir les martyrs , sans envisager les dangers auxquels leur charité les exposait. Nous étions tous dans la plus grande consternation, non pas que nous redoutassions les tourments, mais parceque nous appréhendions de voir encore diminuer notre troupe. Heureusement la perte que nous venions de faire fut abondamment réparée par les non celles recrues de généreux mar-
tyre que l'on arrêtait chaque jour. Nos deux Eglises 5e virent bientôt privées de ce qu'elles avaient de plus illustre , de ces grands hommes qui avaient toujours été regardés comme les principaux appuis de la religion parmi nous.
Les ordres qu'avait donnés le gouverneur pour que personne d'entre nous ne pût s'échapper étant rigoureusemeiît exécutés, il arriva que plusieurs idolâtres qui étaient au service des chrétiens furent arrêtés avec leurs maîtres. Ces esclaves , craignant de souffrir les mêmes tortures que les saints, dirent, à l'instigation du démon et des solda tSj que nous mangions de la chair humaine comme Thyeste , et que nous contractions des mariages incestueux comme Œdipe. Ils nous accusèrent encore de plusieurs autres crimes que notre religion nous défend même de nommer, et dont nous croyons à peine que des hommes puissent être capables. Auhruitdeces calomnies le peuple fut étrangement animé contre nous; ceux qui jusque-là avaient conservé pom* nous . quelque reste d'humanité écumèrent de rage et nous accahlèrent de malédictions. Il serait impossible d'exprimer l'horreur des supplices que l'on mit en usage pour tirer quelque blasphème de la bouche àeu martyrs.
Ceux qwi ressentirent plus particulièrement les effets de la barbarie du gouverneur, des soldats et du peuple furewt le diacre Sauctus, natif de Yienne; Maturus, qui, quoique néophyte, parut plein de force et d'ardeur pour le combat; Attale de Pergame, qui avait toujours été l'appui et l'ornement de notre Eglise , et une esclave nommée Blandine, dont l'illustre exemple a fait voir que les personnes ^
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de la condition la plus vile aux yeux du monde sont sourent très estimables devant Dieu par ia vivacité de l'amour qu'elles lui portent. Elle était d'une eomplexion si faible que nous tremblions tous pour elle; sa maîtresse surtout, qui était du nombre des martyrs, appréhendait qu'elle n'eût ni la force niia hardiesse de confesser sa foi; mais cette femme admirable se trouva par le secours de la grâce en état de braver les différents bourreaux qui la tourmentèrent depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit. Enfin ceux-ci s'avouèrent vaincus ; ils prolestèrent que toutes les ressources de leur art barbare étaient épuisées, et ils marquèrent le plus grand étonnement de ce qu'elle vivait encore après tout ce qu'ils lui avaient fait souffrir. Nous n'y comprenonsrien, disaient-ils ; il ne fallait qu'une des tortures que nous avons employées pour lui ùter la vie, selon le cours ordinaire de la nature. Pour la sainte , semblable h lui athlète généreux, elle puisait de nouvelles forces dans la confession de sa foi. « Je suis chrétienne, s'écriait-elle ; il ne se commet point de crimes parmi nous. » Ces paroles émoussaicnt la pointe de ses douleurs et lui communiquaient une sorte d'insensibilité.
Le diacre Sanctus endura aussi des tourments inouïs avec une patience plus qu'humaine. Les païens se llattaient qu'h force de tortures ils lui arracheraient quelques paroles peu convenables ; mais il soutint leurs assauts avec tant de fermeté qu'il ne voulut pas même leur dire son nom, sa patrie, son état. A chaque question qu'on lui faisait il répondait toujours : « Je suis chrétien. » Cependant le gouverneur et les bourreaux ne se contenaient plus
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de rage. Après tous les raffinements de cruauté qu'ils purent imaginer ils lui appliquèrent des plaques d'airain enflammées aux parties du corps les plus sensibles; mais le m-nrtyr, soutenu d'une grâce puissante, persista toujours dans la profession de sa foi. Son corps était tellement meurtri et couvert de blessures qu'il n'avait plus la figure d'un corps humain. Jésus-Christ qui souffrait en lui avait fait de sa personne un instrument illustre pour triompher de l'ennemi, et montrait par son exemple que l'on ne craint rien lorsqu'on a l'amour du Père et que tout ce que l'on souffre poiu* la gloire du Sauveur ne mérite point le nom de peine. Quelques jours après le martyr fut exposé h une nouvelle épreuve. Les païens, voyant que l*inflammation s'était mise à son corps et qu'il ne pouvait pas seulement souffrir qu'on y touchât , s'imaginèrent qu'ils viendraient facilement h bout de le vaincre s'ils rouvraient ses plaies , ou qu'au moins il expirerait entre leurs mains , ce qui jeterait l'épouvante parmi les autres chrétiens. Leur espérance fut encore trompée. En effet, au grand étonnement des spectateurs, le corps du saint reprit tout h coup ses forces et recouvra l'usage de tous ses membres. Ce fut ainsi que par un miracle de la grâce de Jésus-Christ les tourments destinés h redoubler ses souffrances lui procurèrent ime parfaite guérison.
Le démon se croyait assuré de Biblis, l'une des dix qui avaient eu le malheur de renier la foi. Il voulut augmenter son crime et son châtiment en la portant h calomnier les chrétiens. Il se flattait qu'étant d'un caractère faible et timide, elle ne pour rait résister h la question h laquelle on l'appliquerait;
mais les lourmenls produisirent uu effet tout contraire à celui qu'on en attendait. Biblis se réveilla comme d'un profond sommeil , et la douleur d'un supplice passager ayant tourné ses pensées sur les supplices éternels de l'enfer, elle s'écria : « Peuton accuser de manger des enfants ceux qui par un motif de religion s'abstiennent même du sang des animaux ? » Depuis ce moment elle se déclara hautement chrétienne, et fut rangée parmi les martyrs.
C'était ainsi que la grâce de Jésus-Christ et la patience des saints déconcertaient la cruelle adresse de leurs ennemis; mais le démon leur suggérait sans cesse de nouveaux artifices. On jeta les martyrs dans un cachot infect et ténébreux, où ils eurent les pieds enfermés dans des ceps de bois, et étendus jusqu'au cinquième trou. Ils essuyèrent encore toutes les indignités que l'on souffre dans de pareils lieux. Il en coûta la vie h un grand nombre. Les autres, après avoir été tourmentés au point qu'il paraissait impossible avec tous les soins imaginables de prolonger leurs jours, étaient dans un dénuement absolu de tout secours humain; cela n'em-r péchait pas que dans cet état ils n'eussent encore assez de force d'esprit et de corps pour consoler et encourager leurs frères. Il y en avait qui, quoique nouvellement arrêtés, mouraient sur-le-champ et sans avoir subi aucune torture, parcequ'ils ne pouvaient soutenir l'infection du cachot.
Du nombre de ceux qui souffrirent alors fut le bienheureux Pothin, évêque de Lyon. C'était un vieillard plus que nonagénaire, si faible et si infirme qu'il pouvait h peine respirer; mais un ardent dé-
sir de mourir pour le nom de Jésus-Christ, ranima ses forces et sa vigoeor. La vie ne semblait lui être conservée que pour qu'il eût la gloire de la sacrifier. On le traîna devant le juge poney subir l'interrogatoire. Il était conduit par les magistrats et les soldats de la ville, suivait une multitude de peuple, qui poussait de grands cris contre lui, et qui l'accablait d'injures avec autant d'acharnement que si c'eût été Jésus-Christ en personne. Le gouverneur lui ayant demandé quel était le Dieu des chrétiens, il lui répondit, pour prévenir les blasphèmes qu'il prévoyait^ qu'il le saurait lorsqu'il en serait digne. Là-dessus il fut violemment tiré de tous côtés, et traité avec , beaucoup d'inhumanité. Ceux qui étaient auprès de lui lui déchargeaient de rudes coups sans respect pour son âge; ceux qui se trouvaient éloignés lui jetaient tout ce qui se' présentait sous leur main, s'imagînant que ce serait un crime énorme que d'avoir pour lui le moindre égard, dans une circonstance où l'honneur de leurs dieuxleur paraissait si fortement intéressé. Polhin, qui n'avait plus qu'un souille de vie, fut mené en prison, où il expira deux jours après.
Ceux qui avaient renié la foi au moment qu'on les avait arrêtés furent aussi conduits en prison , et y partagèrent les souffrances des martyrs; ainsi leur apostasie ne leur servit alors de rien ; mais il y avait une grande différence entre les uns et les autres. Les confesseurs étaient simplement emprisonnés comme chrétiens, et leur religion faisait tout leur crime; les apostats au contrairc étaient détenus comme des malfaiteurs et des homicides, et ils avaient infiniment plus h souffrir que les premiers.
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Les uns étaient consolés dans leurs peines par l'ayantage déverser leur sang pour Jésus-Christ, par la magnificence des promesses divines, par les charmes du saint amour et par l'esprit du Père céleste qui les animaient; les aulres souffraient sans consolation, et trouvaient encore im surcroît de douleur dans les remords de leur conscience. A leur air seul on les distinguait aisément. Quand les martyrs paraissaient on les reconnaissait à un certain mélange de sérénité et de majesté qui éclatait sur leurs visages ; leurs chaînes mêmes semblaient leur donner une nouvelle grâce , et les ornaient plutôt qu'elles ne les faisaient passer pour des malfaiteurs; il s'exhalait de leurs corps ime agréable odeur, qui donnait lieu de croire qu'ils avaient sur eux des parfums. Pour les renégats, ils étaient tristes et abattus ; levir extérieur même avait quelque chose de désagréable. Les païens les épargnaient encore moins que les aulres. Vous n'êtes que des lâches, leur disaient-ils ; en renonçant an titre de chrétien qui vous avait fait mettre an nombre des malfaiteurs, vous vous êtes avimés coupables des crimes qu'on vous imputait. Votre conduite sert de preuve contre vous. La vue de ce traitement ne fut pa« inutile à plusieurs ; elles les affermit dans leur foi, et les rendit vainqueurs de tous les assauts qui auraient pu ébranler leur constance.
Après cela on imagina de nouveaux supplices pour toTfbmenter les chrétiens, ce qui les mit en état d'offrir au Père éternel comme une couronne de fleurs de différentes nuances; mais il était temps que ces généreux athlètes, qui avaient remporté
des victoires si signalées dans un si grand nombre de combats reçussent enfin la palme que méritait leur courage.
On marqua le jour où le cruel spectacle de leur mort devait servir de divertissement au peuple. Lorsqu'il fut arrivé on amena Malurus, Sanclus, Blandine et Atlale, pour les exposer aux bêles. Les deuxpremiers étant entrés dans l'amphithéâtre, on recommença sur eux toutes les cruautés qu'ils avaient déjà souffertes. Il semblait qu'on n'eûtpoint encore essayé leurs forces; mais ils se montrèrent comme des athlètes qui, ayant déjà plusieurs fois terrassé l'ennemi, entreprennent un dernier combat qui doit être le chef-d'œuvre de leur courage et de leur adresse. Après une horrible flagellation ils furent livrés h la fureur des bêles, qui les traînèrent autour de ramphilhéàlre ; ils endurèrent encore d'aulres genres de supplices, au gré du peuple, qui demandait qu'on les tourmentât tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. A la fin les païens proposèrent d'une voix unanime de les mettre sur la chaise de fer, toute rouge de feu. L'odeur insupportable qu'exhalait leur chair brûlée, loin de modérer la rage du peuple ne faisait que l'exciter de plus en plus. On ne put tirer de la bouche de Sanctus Eutre chose que sa première confession. Ayant encore lui te long- temps avec ]\Iaturus, ils furent égorgés l'un et l'autre. Ainsi finit le divertissement de ce jour.
Blandine fut attachée h un poteau poui* êl're dévorée par les bêles; comme elle avait les bras étendus dans l'ardeur de sa prière, cette attitude, en rappelant aux fidèles l'image du Sauveur cruci-
fié, leur inspira an nouveau courage, et leur était un ""ao-e assuré que quiconque soufl're pour Jésus- Christ aura part h la gloire du Dieu vivant. La sainte resta ainsi quelque temps exposée aux bêtes, sans qu'aucune voulût jamais la toucher; après quoi on la délia. Elle fut ramenée en prison, et réservée pour un autre combat : c'était là qu'elle devait remporter une victoire complète sur l'ennemi qu'elle avait déjà vaincu plusieurs fois, et animer les frères h marcher sur ses traces. Ainsi une esclave pauvre et faible, en se revêtant de Jésus-Christ, déconcerta toute la malice de l'enfer, et par une constance inébranlable mérita de s'élever h une gloire immortelle.
Attale fut amené ensuite, et, comme c'était un homme de marque, le peuple demanda h. grands cris de le voir souffrir. Il jouissait parmi nous d'une grande considération pour la sainteté de sa vie et pour son zèle à défendre la foi. Il entra d'un air magnanime dans le champ de bataille. II fut pro- "^mené autour de l'amphithéâtre avec cette inscription que l'on portait devant lui : C'est ici Attale, le chrétien. L'assemblée était prête à lui faire sentir tout le poids de sa rage ; mais le gouverneur apprenant qu'il était citoyen romain le renvoya en prison. Il écrivit en même temps à l'empereur pour lui demander ses ordres, tant h l'égard d'Altalc que des autres prisonniers.
Pendant ce délai les fidèles donnèrent des marques éclatantes de charité et d'humilité. Malgré tout ce qu'ils avaient souffert pour la foi, ils ne voulaient point qu'on les appelât martyrs, et ils reprenaient sévèrement ceux d'entre nous qui par écrit TOME I. 17
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OU en parlant leur donnaient ce titre ; il n'appartient, disaient-ils, qu'à Jésus-Christ, le fidèle, le véritable martyr, le premier né des morts, notre guide à la vie éternelle. On pourrait tout au plus l'étendre à ceux qui sont affranchis des liens du corps. Ceux-ci, ajoutaient-ils, peuvent être appelés martyrs, parceque Jésus -Christ a scellé leurs souffrances par une mort glorieuse : mais pour nous, nous méritons à peine le nom de confesseurs. Ils suppliaient ensuite les frères avec larmes d'offrir sans cesse des prières à Dieu pour leur obtenir la grâce de lapersévérance ; mais quoiqu'ils ne permissent point qu'on les regardât comme martyrs, on voyait par toutes leurs actions qu'ils en avaient l'esprit. On ne pouvait surtout se lasser d'admirer leur patience, leur douceur, cette intrépidité avec laquelle ils parlaient aux païens, ce courage qui annonçait hautement qu'ils étaient supérieurs à tout sentiment de crainte, et qu'ils étaient prêts h souffrir tous les genres de tortures. En même temps ils s'humiliaient sous la main toute-puissante de Dieu, qui depuis les a élevés h un tel degré de gloire ; ils n'accusaient personne, et excusaient toutle monde; enfin, semblables au premier martyr de l'Eglise, ils pliaient pour leurs persécuteurs.
Une tendre charité les faisait surtout travailler à la conversion de ces âmes infortunées dont le dé mon se croyait déjà le maître. Loin d'insulter h la faiblesse de ceux qui étaient tombés, ou de prendre de là occasion de s'estimer davantage, ils suppléaient de leur abondance aux besoins spirituels de leurs frères et s'empressaient de faire rejaillir sur eux cette richesse de grâce dont Dieu les avait favorisés.
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Ils avaient pour eux une tendresse de mère et sollicitaient leur retour par les larmes qu'ils répandaient sans cesse devant le Père céleste. Après avoir obtenu la vie de la grâce qu'ils avaient demandée pour eux-mêmes, ils voulaient la partager avec les autres. Leurs efforts eurent tant de succès , leur conversation et leur conduite tant de pouvoir que l'Eglise eut la consolation de retrouver plusieurs de ses enfants qu'elle avait perdus, et de les voir prêts h confesser généreusement le nom sacré qu'ils venaient de renier et dans la disposition d'aller se présenter eux-mêmes devant le juge.
Il y avait parmi les martyrs un nommé Alcibiade. Depuis long-temps il pratiquait de grandes austérités, ne vivant que de pain et d'eau. Il paraissait résolu de continuer le même genre de vie dans la pi-ison ; mais Attale, après son premier combat dans l'amphithéâtre, apprit par révélation qu'Alcibiade était aux autres une occasion de scandale et que quelques-uns le soupçonnaient de favoriser la nouvelle secte des montanistcs, qui affectaient des pénitences extraordinaires. On n'eut pas plus tôt averti Alcibiade qu'il rentra dans la voie ordinaire. II mangea de tout ce qu'on lui présentait, en rendant grâces h Dieu, qui visitait ses serviteurs et qui leur donnait son esprit pour leur servir de guide.
Cependant les ordres de l'empereur arrivèrent. Ils portaient que l'on exécutât ceux qui persisteraient dans leur confession et que l'on élargît ceux qui auraient abjuré le christianisme. Le gouveriîeur prît occasion d'une fête publique, qui avait attiré beaucoup de monde dans la ville, pour donner au peuple le spectacle du supplice des martyrs. 11 les fit corn-
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paraître devant son tribunal, et les examina de nouveau. Voyant qu'ils étaient inébranlables , il condamna ceux qui étaient ci'oyens romains à perdre la tête et tous les autres à être exposés aux bêtes.
Ce fut alors que la grâce de Jésus-Christ éclata dans la confession inattendue de ceux qui auparavant avaient renié leur foi. Ces hommes faibles furent examinés h part, afin d'être remis en liberté; mais ayant déclaré qu'ils étaient chrétiens, on les condamna à souffrir avec les autres. Quelques-uns, 11 est vrai, persistèrent dans leur apostasie, mais il n'y eut que ceux qui n'avaient jamais eu la moindre étincelle de la vraie foi , ni le moindre soin de conserver la robe nuptiale; que ceux qui, dénués de toute crainte de Dieu, avaient toujours déshonoré par leurs mœurs la religion qu'ils professaient, et qu'on pouvait h juste titre appeler enfants de perdition.
Alexandre, Phrygien de naissance et médecin de profession, était présent lorsque les apostats furent amenés ime seconde fois devant le gouverneur. C'était un homme rempli d'un esprit apostolique. Il vivait depuis plusieurs années dans les Gaules , où il s'était acquis une vénération universelle par son amour pour Dieu et par la liberté avec laquelle il publiait 'l'Evangile. Se trouvant donc auprès du tribunal dans ce moment critique , il faisait signe à ses frères et de la tête et des yeux, afin de les animer h confesser Jésus-Christ. Son agitation, qui était continuelle et plus grande que celle d'une femme en trav^ail, fut bientôt remarquée. Les païens, outrés de voir confesser la foi h ceux qui précédemment l'avaient reniée, s'en prirent h Alexandre et s'écrie-
rent qu'il était l'auteur de ce changement; sur quoi le juge se tournant de son côté lui demanda qui il était et ce qu'il faisait. Alexandre répondit sans détour qu'il était chrétien. Sa réponse irrita tellement le gouverneur que sans autre information il le condamna à être dévoré par les bêtes.
En exécution de celte sentence Alexandre fut conduit le leildemain dans l'arène avec Attale, que le gouverneur, pour faire plaisir au peuple , livrait une seconde fois h ce supplice. Après les divers tourments que l'on souffre d'ordinaire dans l'amphithéâtre ils achevèrent tous deux leur sacrifice par le glaive. Alexandre ne fit entendre ni soupir ni plainte, tant son ame était intimement unie à Dieu. Tandis qu'Attale fut sur la chaise de fer et que sa chair brûlée exhalait une odeur insupportable, il se tourna vers les spectateurs et leur dit en latin : « Yoilà ce qui s'appelle véritablement dévorer les hommes, et ainsi vous êtes coupables de cette action inhumaine; mais pour nous, nous ne sommes souillés ni de ce crime ni d'aucune autre abomination. » Et comme ou lui demandait quel était le nom de son Dieu, il répondit que Dieu n'a point un nom comme les mortels.
Enfin, au dernier jour des combats des gladiateurs on amena dans l'amphithéâtre Blandine et un jeune homme de quinze ans, nommé Ponlicus. Ils avaient l'un et l'autre assisté à l'exécution des martyrs tous les jours précédents. On voulut les obliger à jurer par les idoles. Le refus qu'ils firent d'obéir, joint au mépris qu'ils marquèrent pour les prétendues divinités des païens, inspirèrent au peuple les plus violents transports de rage. Il voulut
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que, sans égard pour la jeunesse de l'un et le sexe de l'autre , on épuisât sur eux tous les genres de tortures. C'était inutilement qu'on les pressait de temps en temps de jurer par les idoles. Pouticus, encouragé par sa compagne, parcourut avec joie tous les degrés du martyre , et termina sa vie par une mort glorieuse. Blandine fut la dernière qui souilrit. Comme une mère pleine de tendresse pour ses enfants, elle avait exhorté ses frères à souffrir avec patience, et les avait envoyés devant elle au roi du ciel ; passant ensuite par les mômes épreuves, elle voyait arrt\er avec joie le moment qui la réunirait h eux dans la gloire. Elle fut fouettée, déchirée par les Lêles et assise dans la chaise brûlante; après quoi on l'enveloppa dans un fdet pour être exposée à une vache sauvage et furieuse, qui la jeta en l'air et la meurtrit pendant long- temps; mais son étroite union avec Dieu, jointe à une vive espérance du bonheur de l'autre vie, la rendait comme insensible à tous les tourments dont son corps était accablé. Elle finit aussi par être égorgée. Les païens eux-mêmes furent saisis d'étonnement à la vue de sa patience et de son courage. Ils avouaient qu'il ne s'était jamais rencontré parmi eux de femme qui eût souffert une si étrange et si longue suite de tourments.
Le peuple, non content de la mort des martyrs, étendit la persécution jusque sur leurs cadavres. On jeta aux chiens les corps de ceux qui étaient morts en prison et on les fit garder nuit et jour pour nous empêcher de les enlever. Les membres à demi brûlés des uns , les têtes et les troncs des autres avec ce qui avait pu échapper aux bêtes et
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au feu, furent ramassés soigneusement et confiés à la garde des soldats , qui firent sentinelle autour durant plusieurs jours. Il y en avait qui , à la vue de ces reliques, écimiaient de rage et grinçaient les dents; ils paraissaient au désespoir de ce qu'il ne leur était plus possible d'exercer sur les martyrs de nouvelles cruautés. D'autres insultaient h la mémoire de ces soldats de Jésus-Christ et se riaient de leur constance. Ils relevaient la puissance de leurs idoles, qui venaient, selon eux, de punir leurs ennemis. Les plus modérés de païens, et ceux h qui tant de tortures barbares avaient inspiré quelque pitié, ne pouvaient plus contenir leur indignation. « Où est leur Dieu? s'éçïiaicnt-ils. De quoi leur a servi cette religion qu'ils ont préférée même h. la vie?» Tels étaient les sentiments et le langage des païens. Pour nous, nous étions sensiblement afllîgés de ne pouvoir ensevelir nos frères. Les soldats étaient toujours en sentinelle; on ne pouvait les gagner ni par prières ni par argent. Ils se montraient aussi zélés pour empêcher la sépulture des martyrs que s'il eut été question pour eux d'un avantage important. Les corps de nos frères demeurèrent ainsi exposés pendant six jours , au bout desquels ils furent brûlés. On en jeta les cendres dans le Rhône, afin qu'il n'en restât pas le moindre vestige sur la terre. Il semblait que les païens se croyaient plus puissants que Dieu et qu'il était en leur pouvoir de s'opposer h la résurrection, dont l'espérance, disaient-ils, avait porté ces malheureux à introduire une religion aussi étrange que nouvelle , h braver les tourments les plus rigoureux et h voler avec joie au dernier supplice. Voyons , continuaient-ils , si
SgS s. SPÉRAT , ETC.
présentement ils reviendront h la vie, et si leur Dieu pourra les sauver et les délivrer de nos mains.
Ici finit la lettre admirable des chrétiens de Lyon et de Vienne, qii'Eusèbc avait insérée tout entière dans son Histoire des saints Martyrs, comme il nous l'apprend lui-même; mais son ouvrage est perdu, et nous n'avons plus de cette lettre que ce qu'il nous en a conservé dans son Histoire ccclésiasti(jae. Eusèbe ajoute que les fidèles de Lyon et de Vienne terminaient leur lettre par une profession de foi, où ils condamnaient les erreurs des monlanistes.
Nos saints martyrs souffrirent au commencement du pontificat d'Eleulhère, l'an de Jésus-Christ 177 et le dix-septième du règne de Marc-Aurèle. On les appelle martyrs de Lyon parceque cette ville fut le théâtre de leurs souffrances. Plusieurs d'entre eux étaient citoyens de Vienne. On lit dans S. Grégoire de Tours qu'ils étaient au nombre de quarante-huit et qu'on recouvra miraculeusement une partie de leurs cendres. Ces reliques furent déposées sous l'autel de l'église qui portait anciennement le nom des apôtres de Lyon.