S. IRÉNÉE
le prier de ne point retrancher de la communion les Orientaux, qui continuaient de célébrer la Pâque le même jour que les Juifs.
Le nombre et le zèle des chrétiens de Lyon excita la fureur des idolâtres. Il y eut de grands tumultes à ce sujet, et il s'alluma une persécution sanglante dont[|nous avons déjh parlé. S. Irénée se distingua au dessus des autres fidèles dans ce temps d'épreuves; il y survécut cependant. Il était parti pour son voyage de Rome lorsque l'orage commença h éclater. A son retour on était au plus fort de la persécution. S. Pothin ayant versé son sang pour Jésus-Christ, il fut élu pour lui succéder. Par ses prédications, dit S. Grégoire de Tours, il convertit à la foi presque tout le pays. II gouvernait, selon Eusèbe, les Eglises des Gaules, c'est à dire des provinces voisines de la Narbonnaise. L'Evangile ne fut porté dans le reste des Gaules qu'au troisième siècle, après l'arrivée de S. Denis et de ses compagnons.
Commode succéda h l'empereur Marc-Aurèle, son père, en 180. Quoique ce prince fût très corrompu il éteignit le feu de la persécution et rendit la paix à l'Eglise ; mais cette paix fut troublée par une foule d'hérétiques, nommément par les gnostiques et les valentiniens. S. Irénée avait principalement ces derniers en vue lorsqu'il écrivit ses cinq livres contre les hérésies.
Valentin, chef des valentiniens, avait ime assez grande étendue de connaissances. Il prêcha en Egypte , puis h Rome, avec beaucoup d'applaudis" sements. On lit dans Tertullien que l'orgueil et la jalousie furentia cause de sa perte. Pour se venger
s. mi^iiE. i^^
de ce qu'oQ ne l'avait point fait évêque en Egyptej, comme il le désirait^ il se mit h dogmatiser contre la doctrine de l'Eglise. Il répandit d'ahord son hérésie dans l'île de Chypre, et de Ih. elle passa dans l'Italie et dans les Gaules.
Florin avait été disciple de S. Polycarpe avec S. Irénée; il devint depuis prêtre de l'Eglise romaine. Ayant osé avancer quelques hlasphèmcs , celui-ci entre autres, que Dieu est l'auteur du péché, on le déposa du sacerdoce. S. Irénée lui écrivit une lettre que nous n'avons plus, et qui était intitulée : De la monarchie ou unité de Dieu,, et que Dieu n'est ^oint C auteur du péché. Eusèhe en cite un passage, où le saint docteur conjure Florin de la manière la plus touchante dépenser avec quelle horreur Polycarpe, leur maître commun, s'il vivait encore entendrait les impiétés qu'il ne rougissait pas de déhiter. Cette lettre fit impression sur l'esprit de celui auquel elle avait été écrite, et le retira de ses erreurs; mais comme il était d'un caractère orgueilleux et brouillon il abandonna la foi de nouveau et tomba dans l'hérésie des valentiniens. Ce fut à cette occasion que S. Irénée publia son Ogdoade ou réfutation des huit principaux Eoncs, auxquels Valentin attribuait la création et le gouvernement du monde. Il terminait son ouvrage par ces paroles : « 0 vous qui transcrivez ce livre , je vous conjure par notre Seigneur Jésus- Christ et par son glorieux avènement, où il jugera les vivants et les morts, de le collationner après que vous l'aurez copié , et de le corriger exactement sur l'original. On voit par là jusqu'où les pères portaient l'exactitude par rapport aux copies des livres, et combien ils devaient avoir en
4"24 s. IRÉNÉE.
horreur l'impiidencc de certains hérétiques qui falsifiaient les écrits qui passaient par leurs mains.
en prêtre de Rome. nomjiiéBîasle, avait rompu la paix de l'Eglise en célébrant la Pclquc le quatorzième de la première lune. Il ajouta depuis l'hérésie au schisme, en avançant que la pratique qu'il suivait était de précepte divin. Il fut déposé de l'ordre de prêtrise, et S. Irénéc composa pour le réfuter son traité du Schisme.
La dispute de la célébration de la Pâque s'étant renouvelée, le pape Victor menaça les Asiatiques de les excommunier. S. Irénéc lui écrivit pour l'engager h ne pas porter trop loin la sévérité. Il lui représenta avec autant de force que de respect qu'il pouvait, à cause des circonstances, tolérer au moins pour quelque temps la différence de pratique dans le point dont il s'agissait. Il en est de cela , disaitil, comme de la manièi'e dont on doit jeûner dans la semaine sainte. Les uns croient n'être obligés que de jeûner un jour, les autres deux, et les autres un plus grand nombre. La sévérité du pape Victor empêcha ceux qui tenaient pour la nécessité des cérémonies légales de tirer avantage de la pratique des Orientaux; mais la modération de S. Irénéc fit que plusieurs fidèles ne furent point exposés à la tentation d'offenser Dieu par leur opiniâtreté et leur désobéissance, jusqu'à ce que Ton eût trouvé un temps plus favorable pour établir une parfaite uniformité dans le point de discipline dont il s'agissait. La paix dont l'Eglise jouissait alors permit h. S. Irénée d'exercer son zèle et d'écrire pour la défense de la vérité. Commode fit paraître une modération extraordinaire au commencement de son
s. IRÉNÉE. 4^5
règne, et, malgré les excès de débauche et de cruauté auxquels il s'abandonna depuis, il ne persécuta jamais les chrétiens. Ayant terminé ses jours par une mort violente en 192, Pertinax se vit forcé à prendre la pourpre. C'était un vieillard qui ne cessa de craindre pour sa vie pendant les quatre-vingt-sept jours qu'il régna. Il fut assassiné parcequ'on trouvait que son genre de vie était trop frngal et trop sévère. Les soldats de la garde prétorienne , qui s'étaient arrogé le droit de disposer de l'empire, sans que le sénat osât leur résister, en vinrent jusqu'à le mettre h l'encan. Julien et Simplicicn se présentèrent et en offrirent chacun leur prix; mais il fut adjugé au premier, qui s'engagea h donner six mille deux cent cinqtiante draguies à chaque soldat. Le sénat eut la lâcheté de confirmer cette élection. Lorsqu'il fallut payer la somme promise Julien ne trouva point d'argent. 11 lui en coûta la vie, et il fut massacré après avoir porté la pourpre deux mois et six jours. Une partie des troupes plaça ensuite Sévère sur le siège impérial, et son élection eut les suffrages du sénat. JNiger et Albin furent aussi proclamés empereurs en même temps; mais Sévère défit le premier, en 19/(5 P^"' ses généraux; il marcha en personne contre le second, et le vainquit dans les Gaules, près de Lyon, en 197.
Les chrétiens n'eurent aucune part à toutes ces révolutions. Tertullien donne de grands éloges h la fidélité qu'ils montrèrent envers leurs princes dans ces temps orageux. II dit qu'on ne les trouva jamais dans les armées des rebelles, et qu'ils ne s'engagèrent ni dansle parti de Nigerni dans celui d'Albin. On avait lonjouis été persuadé, depuis l'extinction
426 s* laâNÉE.
delà république, que la dignité impériale n'était point strictement héréditaire; aussi le sénat confirmait-il au nom du peuple romain l'élection de tous les empereurs, etcelte élection était regardée comme un acte solennel qui donnait l'investiture légale de la souveraine puissance. Sévère se trouvant dans ce cas^ les chrétiens s'attachèrent à lui et lui obéirent avec une fidélité inviolable. Ce prince leur avait d'autres obligations. Un des fidèles, nommé Proculus, le guérit d'une maladie ; par reconnaissance il garda son bienfaiteur dans son palais tant qu'il vécut, et parut même quelque temps favoriser ceux qui professaient le christianisme. Proculus était intendant d'Evode , affranchi de l'empereur , qui le nomma précepteur de son fils Caracalla. Tertullien, de qui nous apprenons ces particularités, dit que la guérison fut miraculeuse , et il y joint une histoire de démons chassés. La vérité de cette même guérison est confirmée parle témoignage des auteurs païens. Cependant les clameurs des idolâtres se firent entendre. Sévère oublia ce qu'il devait aux chrétiens, et alluma le flambeau de la cinquième persécution; en quoi il suivit son caractère naturellement porté à la cruauté. En effet les historiens le représentent comme un homme fier, cruel, entêté et inexorable. Ce lut l'an 202 qu'il publia sonédit contre les chrétiens. Ayant été autrefois gouverneur de Lyon, il avait vu de ses yeux l'état florissant de l'JEglise de cette ville. Ceci porte 5 croire qu'U donna des ordres particufiers pour que l'on sévît avec une rigueur extraordinaire contre ceux qui en étaient membres ; peut-être aussi cette persécution Xut-elle l'effet de la fureur des magistrats de
liyon et d'une émeute populaire. Il paraît au moins que les infidèles de tous les pays, rassemblés pour célébrer des jeux en l'honneur de Sérère, la dixième année du règne de ce prince, crièrent tumultuaii^ement contre les chrétiens, qui sans doute reïusaient de participer à leurs cérémonies sacriiéges; ce qui donna lieu h Tertullien de dire dans son Apologie : « Est-ce donc ainsi que vous souillez vos réjouissances par un déshonneur public?» Adon dans sa Chronique rapporte que S. Irénée souffrit le martyre avec une mulliliide innombrable de chrétiens. Suivant une ancienne épilaphe en vers léonins, qui se lit sur un pavé de mosaïque qui est à Lyon dans l'église du saint, le nombre de ceux qui lurent martyrisés avec lui était de dix-neuf mille. On lit dans S. Grégoire de Tours que S. Ircnée avait converti en fort pou de temps presque tous les babil anls de Lyon, qui furent pour la plupart associés à ses combats, en sorte que des ruisseaux de sang coulaient dans les rues. On met ordinairement le martyre de ces saints en 202 , au commencement de la persécution. Quelques auteurs le reculent jusqu'hl'an 208 que Sévère passa par Lyon, allant porter la guerre dans JaBrctagne. Les Grecs honorent S. Irénéele 20 août, et les Latins le 28 juin. Les premiers disent qu'il termina sa vie par le glaive. Son corps fut enterré |)ar le prêtre Zacharie, entre ceux des saints martyrs Epipode et Alexandre. Ses reliques se sont gardées à Lyon, dans une chapelle souterraine de l'église dite de Saint-Irénée, sur la montagne, jus- ■qu'àrani5G2, que leshuguenotsles dissipèrent. Son crâne fut retrouvé par un catholique, qui le ramassa
428 s. IRÉNÈE.
et le déposa dans l'église primatiale de Saint-Jean, où il est encore aujourd'hui.
Les chrétiens de la primitive Eglise auraient été assez forts pour se délivrer de tous les mauvais traitements qu'on leur faisait souffrir, mais ils savaient que leur religion prescrivait l'obéissance aux princes et aux magistrats dépositaires de leur autorité, et que, dans le cas où ils ordonnaient quelque chose' de contraii^e h la loi de Dieu, il valait mieux perdre la vie que de se révolter. Les Maures , les Marcomans et les Parllies, disait Tertullien , ne sont point si nombreux que les chrétiens , qui ne reconnaissent d'autres limites que celles du monde. «Nous ne sommes que d'hier, continuet-il, et notre nombre s'est teliemc ntaccru que nous remplissons tout ce qui est soumis à votre puissance, vos villes, vos iles, vos forteresses, vos assemblées, vos armées mêmes, vos tributs et vos décuries, le palais, le sénat et les places publiques. Nous ne vous laissons que vos temples. Quelle guerre n'étions-nous pas capables d'entreprendre ? En supposant que nous eussions été les plus faibles, que n'aurions-nous pas été en état de faire, nous qui sommes si détachés de la vie et qui montrons tant d'ardeur pour courir h la mort ? Les chrétiens n'avaient qu'h simplement sortir de votre empire; la perle de tant d'hommes de tout état vous aurait fait une plaie dangereuse, et elle eut été seule une vengeancç terrible. La solitude où vous seriez restés, le silence général ctlhorrcur de la nature vous auraient effrayés comme si tout le monde eût été mort pour vous. » Non seulement , ajoute le même auteur, les chréliens souffrent avec patience cl avec
s. IRÉNKE. 4 '-^9
joie les Injures etlestournienls, mais ils aiment encore leurs ennemis et prient pour eux; ils protègent l'état par leurs prières, ils délivrent souvent leurs persécuteurs des dangers de l'ame et du corps, ainsi que des assauts des démons, leurs ennemis invisibles. Dans leurs assemblées religieuses ils soni comme un corps invincible qui fait saintement violence au ciel, et celle violence est fort agréable Ji Dieu. Ils ollrent des prières ferventes pour les empereurs, pour leurs ministres, pour les magistrats, pour la px'ospérilé de- l'état et pour ja paix de l'empire. C'est à ce Dieu tout puissant que nous autres chrétiens adressons nos supplications, les yeux levés vers le ciel, et dans ces supplications c'est bien plus le cœur qui agit que la langue. Jamais nous n'y oublions les empereurs et les princes sous la domination desquels nous vivons; nous demandons pour eux une longue vie, un règne tranquille, des armées courageuses, un sénat fidèle, un peuple vertueux, la paix dans l'univers et tout ce que peut désirer un homme et un roi Tandis que nous levons les mains au ciel pour vous, que vos ongles de fer nous déchirent, que vos gibets nous tiennent attachés, que vos feux nous consument, que vos glaives nous décapitent, que vos bêtes nous dévo rent , un chrétien prosterné devant Dieu est dans une posture propre à souffrir toutes sortes de tortures. Continuez, ô magistrats qui vous piquez d'aimer la justice! ravissez-nous la vie pendant que nous sommes en prières pour le salut de l'empereur, etc. » Tcrtulîien avoue qu'il y avait des chrétiens qui ne vivaient pas d'une manière conforme à leur profession ; mais il ne passaient pas, dit-il.
^50 s. lÉOîVIDE.
pour chrétiens parmi ceux qui le sont véritablement. Aucun de ses derniers n'a jamais été coupable de rébellion, au lieu qu'on reproche ce crime avec beaucoup d'autres aux philosophes païens. Hippias, i'un d'entre eux, fut tué pour avoir pris les armes contre son pays. Qu'on nous cite un seul chrétien qui ait employé les Voies de fait, même pour la défense de ses frères, quoiqu'ils fussent traités sans raison avec la dernière barbarie.
Les œuvres de S. Irénée ont été publiées par Erasme et par Feuardent. Grabe los lit réimprimer à Oxford en 1702; mais il y a souvent altéra le texte de son auteur; il y a joint aussi des notes qui le défigurent par leur hétérodoxie , et qui pour la plupart ont pour objet d'établir les idées particulières de l'éditeur, par rapport à la nouvelle religion qu'il avait embrassée. La meilleure de toutes les éditions que nous ayons des œuvres du saint docteur est celle que D. Massuet, bénédictin de la congrégation de Saint-Manr, donna àParis en 1 7 1 o, în-fol.PfafT, luthérien, publia en 1715 quatre nouveaux fragments de S. Irénée, d'après un manuscrit de la bibliothèque de Turin. Le second de ces fragments présente en abrégé la doctrine de l'Eglise sur la jîrésence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharislic.