ET LEURS COMPAGNONS, MARTYRS
(7 mars.)
La persécution allumée en 202 par l'empereur Sévère ayant étendu ses ravages en Afrique l'année suivante, le proconsul Minuce Timinien ou Firminien donna des ordres pour arrêter à Carthage cinq jeunes catéchumènes; savoir, Piévocat et Félicité, tous deux de condition servile; Saturnin, Secondule et Vibia Perpétue. Félicité était pour lors grosse de sept mois, et Perpétue avait un enfant à la mamelle qu'elle nourrissait de son propre lait. Cette dernière était une femme de vingt-deux ans, issue d'une famille considérable, et mariée à im homme de qualité: elle avait encore son père et sa mère. De trois frères qu'elle avait eus l'un, nommé Dinocrate, était mort à sept ans. Son père, qui était vieux et fort attaché au paganisme, l'aimait plus que ses autres enfants. Quant à sa mère, il paraît qu'elle était chrétienne, ainsi qu'un de ses frères; l'autre n'était que catéchumène. Sature, qui selon toutes les apparences était frère de Saturnin, et avait instruit nos cinq martyrs, se laissa volontairement emprisonner pour leur être réuni. Lorsque ces généreux soldats de Jésus-Christ eurent été arrêtés, on les garda quelques jours enfermés dans une maison particulière. Ce fut là que commencèrent les assauts qu'ils eurent à soutenir delà part de la nature et de l'enfer. Mais écoutons parler sainte Perpétue elle-même.
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c Nous étions, dit-elle, entre les mains de nos persécuteurs, lorsque mon père, poussé par la tendresse qu'il avait pour moi, vint faire de nouveaux efforts afin d'ébranler ma constance. Comme il continuait je lui dis : Ce vase que vous voyez par terre peut-il changer de nom ? Il ne le peut assuré ment, répondit-il. De même, lui répliquai-jc, je ne puis me dire autre que je ne suis, c'est à dire chrétienne. A ce mot mon père se jeta sur moi comme s'il eut voulu m'arracher les yeux; mais il se contenta de me maltraiter, et se relira ensuite tout confus de n'avoir pu vaincre ma résolution avec tous les artifices que le démon lui avait suggérés. Ayant été quelques jours sans le revoir, j'en rendis grâce h Dieu, et me trouvai beaucoup soulagée. Nous profitâmes de ce petit intervalle pour recevoir le baptême. Au sortir de l'eau,, le Saint-Esprit m'inspira de ne demander autre chose que la patience dans le« to^urments.
« Peu de jours après on nous conduisit dans Miie prison, dont l'horreur et l'obscurité me saisirent d'abord, car ]e ne savais ce que c'était que ces sortes de lieux (i). Nous souffrîmes beaucoup ce jour-lij, tant de la chaleur causée par la foule que île l'insolence des soldats qui nous gardaient. Ce «qui me causait le plus de }>eine était que je n'avais ipas mon enfant : mais les diacres Tertiuset Pompoaiius, qui nous assistaient obtinrent h force d'argent ique l'on nous mît pour quelques heures dans nn lieu où nous pussions respirer. Pendant que cha-
(1) Les prisoBS des Romains étaient des cachots affreux où la Unnièie ne pouvait pénétrer que par une ouverture très étroite. On en voit encore dans plusieurs anciens amphithéâtres.
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cwn songeait h ce qui le regardait je donnai h. téter h mon enfant qu on m'avait apporté, et qui mourait de faim ; je priai ensuite ma mère d'en avoir «oin, et la consolai ainsi que mon frère. J'étais pé nétrée de doulem- en voyant celle qu'ils ressentaient à cause de moi. Je passai quelques jours dans la la peine la plus cruelle; mais ayant obtenu qu'on me laissât mon enfant dans la prison, je me trouvai entièrement tranquille, et la prison me parut mi séjour agréable; en sorte que j'aimais mieux y être qu'ailleurs.
« Un jour mon frère me dit: Je sais, ma sœur, que vous avez beaucoup de pouvoir auprès de Dieu; demandez-lui donc, je vous prie, qu'il vous fasse connaître par quelque vision si vous souffrirez le martyre, et vous m'en instruirez ensuite. Comme je savais que Dieu me donnait chaque jour mille marques de sa bonté, je répondis avec confiance à mon frère : Vous saurez demain ce qui en sera. Je conjurai donc le Seigneur de m'envoyer une vision, et voici celle que j'eus : je vis une échelle d'or d'une prodigieuse hauteur, qui touchait de la terre au ciel, mais si étroite qu'il ne pouvait y monter qu'une personne h la fois. Les deux côtés étaient hérissés d'épées, de lances, de crocs, de couteaux, en sorte que quiconque y serait monté négligemment ou sans regarder en haut ne pouvait manquer d'être déchiré par tous ces instruments. Au pied de l'échelle élait un dragon d'une énorme grandeur, qui paraissait toujours prêt à s'élancer sur ceux qui se présentaient pour monter. Le premier qui monta fut Sature, qui n'était point avec nous lorsque nous fumes arrêtés, mais qui depuis se livra volontaire-
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ment aux persécuteurs à cause de nous. Quand 11 fut arrivé au haut de l'échelle il se tourna vers moi et me dit : Perpétue, je vous attends ; mais prenez garde que le dragonne vous morde. Je lui répondis: Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, il ne me fera point de mal. Alors, comme s'il eût eu peur de moi, il leva doucement sa tête de dessous l'échelle; et moi, m'étant mise en devoir de monter, elle me servit de premier échelon. Lorsque je fus parvenue au haut de l'échelle je vis un jardin très spacieux au milieu duquel était assis un homme d'une grande taille, habillé en berger, dont les cheveux étaient blancs; il lirait le lait de ses brebis, et était environné d'une multitude innombrable de personnes vêtues de blanc. Il m'appela par mon nom et me dit: Ma fdle, soyez la bien-venue. Il me donna d'une espèce de caillé fait avec le lait qu'il tirait ; je le reçus en joignant les mains, et le mangeai : tous ceux qui étaient là présents répondirent amen. Je m'éveillai îi ce bruit, mâchant quelque chose de fort doux. Je racontai celte vision h mon frère, et nous en conc;ûmcs que nous souffririons la mort. « Quelques jours après, le bruit s'élant répanda que nous allions cire interrogés, je vis arriver mon père dans la prison. La douleur était peinte sur son visage. Ma fdle, me dit-il en m'abordant, ayez pitié de mes cheveux blancs ; ayez pitié de votre père, si je suis digne que vous m'appeliez de ce nom. S li est vrai que je vous ai élevée moi-même jusqu'à cet âge, et que vous ayez toujours eu dans mon cœur la préférence sur vos frères, ne me rendez pas l'opprobre des hommes. Jetez les yeux sur vos frères, sur votre mère et sur votre enfant, qui ne
pourra vivre sans vous. Quittez celte fierté qui nous perdrait tous ; car aucun de nous n'osera paraître en public si vous êtes condamnée au supplice. En parlant ainsi il me baisait les mains ; puis se jetant à mes pieds il m'appelait, non sa fille, mais sa dame. J'avoue que ma peine était extrême lorsque je considérais que mon père serait le seul de toute ma fanaillequi ne se réjouirait pas de mon martyre. Je lui dis pour le consoler : Il arrivera de tout ceci ce qui plaira h Dieu ; car sachez que notre sort est entre ses mains, et non entre les nôtres. Il se retira accablé de tristesse.
« Le lendemain, comme nous dînions, on vint nous enlever tout à coup pour nous faire subir un interrogatoire, et nous arrivâmes h la place. Le bruit s'en étant aussitôt répandu, la salle d'audiencefut en un instant remplie de peuple. On nous fit monter sur une espèce d'échafaud, oii était le tribunal du juge. Nous comparûmes devant Hilarien, intendant de la province, qui représentait le proconsul, mort depuis peu. Tous ceux qui furent interrogés avant moi confessèrent généreusement Jésus-Christ. Quand mon tour fut venu mon père parut avec mon enfant ; il m' éloigna un peu du pied du tribunal, et employa tous les moyens que la tendresse put lui suggérer pour m' attendrir sur le sort de cette innocente créature. Hilarien se joignit à lui et médit : Quoi ! vous ne serez touchée ni par les cheveux blancs d'un père que vous allez rendre malheureux, ni par l'innocence de cet enfant qui va devenir orphelin par votre mort? Sacrillez donc pour la prospérité des empereurs. Je répondis : Je ne sacrifierai point. Vous êtes donc chrétienne, reprit-
il? Oui, je suis chrétienne, répliquai-jc. Cependant mon père, qui était resté là dans l'espérance -qu'il pourrait enfin me gagner, reçut un coup de Ixaguctte d'un huissier à qui Hilarien a^ait ordonné de le faire retirer. Ce coup me fut très sensible, et je ressentis une vive douleur de voir mon père ainsi maltraité dans sa vieillesse. Le juge prononça ensuite notre sentence, et nous condamna tous ti être exposés aux bêtes. Nous retournâmes à la prison remplis de joie. Dès que j'y fus rentrée j'envoyai le diacre Pomponius demander mon enfant à mon père, qui ne voulut point me l'envoyer. Mais Dieu permit que l'enfant ne demandât plus h téter, et que mon lait ne m'incommodât point. »
Il paraît que Secondule était mort en prison avant l'interrogatoire, puisqu'il n'est pas parlé de lui. Hilarien avant de prononcer la sentence avait fait subir une cruelle flagellation h Sature, à Saturnin «t à Révocat ; il avait aussi fait battre au visage Perpétue et Félicité. Il différa le sup2)lice des martyrs jusqu'aux jeux qui devaient se donner à la fête de Géta, que l'empereur Sévère, son père, avait créé césar lorsque Caracalla eut été proclamé Auguste.
-Sainte Perpétue raconte de la manière suivante une vision qu'elle eut après son retour dans la prison : « Un jour que nous étions tous en oraison il m' arriva de prononcer le nom de Dinocrate. Ceci me parut extraordinaire parcequ'il ne m'était point encore venu dans l'esprit. Je donnai quelques larmes à son malheur, et je connus que je pouvais et devais prier pour lui; je commençai donc à le faire avec ferveur, et î» gémir en la présence de Dieu.
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ILa nuit suivante il me sembla voir Dinocrate sortir d'un lieu ténébreux où il y avait plusieurs autres personnes. Une soif brûlante le dévorait ; son visage était pâle et défiguré, et on y voyait encore l'ulcère qu'il avait en mourant. Ce Dinocrate était mon frère, qu'un horrible cancer avait enlevé de ce monde h l'âge de sept ans. C'était pour lui que j'avais prié. Il me semblait qu'il y avait une grande distance entre lui et moi, de sorte que nous ne pouvions approcher l'un de l'autre. Près de lui était un bassin plein d'eau, mais dont le bord était plus haut que n'est la taille d'un enfant. Il faisait d'inutiles efforts pour atteindre jusqu'à l'eau afin d'étancher sa soif, ce qui maflligeait extrêmement. Je m'éveillai, et connus que mon frère était dans la peine; mais j'espérai que je pourrais le soulager. Je me mis donc à prier pour lui nuit et jour, demandant à Dieu avec larmes qu'il daignât m'cxaucer. Je continuai jusqu'au moment où l'on nous transféra dans la prison du camp; car nous étions destinés à servir aux spectacles qui devaient se donner dans le camp, à la fêle du césar Géta. Le jour que nous fûmes dans les ceps (i) j'eus une autre vision : ce même lieu obscur d'où j'avais vu sortir Dinocrate
(1) Le cep, en latin nervus, élait une machine de bois percée de plusieurs trous de distance en distance. On y altacliait les pieds des martyrs, et on leur écartait quelquefois les jambes jusqu'au quatrième ou cinquième trou. Cette espèce de question était fort douloureuse, comme il est facile de se l'imaginer. Sainte Perpétue remarque que durant tout le temps qu'elle et ses compagnons passèrent dans la prison du camp ils furent enchaînés et retenus dans les ceps. Il paraît qu'ils restwent plusieurs jours dans cette prison, en attendant celui qui étoil marqué pour les jeux publics.
me parut très éclairé. Pour Dinocrale, il avait le corps net, et il était bien vêtu. On n'apercevait plus sur son visage qu'une cicatrice à l'endroit où était auparavant la plaie causée par le cancer. Les bords du bassin étaient baissés, et l'enfant pouvait avec facilité atteindre jusqu'à l'eau; il y avait même sur le rebord ime fiole toute pleine. Lorsque Dinocrate eut étanché sa soif il alla jouer comme font d'ordinaire les enfants. Je m'éveillai alors et je compris qu'il avait élé délivré des peines qu'il endurait, (i) « Quelques jours après l'officier nommé Pudens, qui commandait les gardes de la prison, voyant que Dieu nous favorisait de plusieurs dons, conçut une grande estime pour nous, et laissa entrer librement les frères qui venaient nous voir, soit pour nous consoler, soit pour recevoir eux-mêmes des consolations. Comme le jour marqué pour les spectacles approchait, mon père revint me trouver. Il élait dans un accablement qu'on ne pourrait exprimer : il s'arrachait la barbe, se jetait par terre,
(1) Il est évident par les conséquences que sainte Perpétue lire de ces deux visions, au sujet de Dinocrate, que de son temps la doctrine de l'Eglise était qu'il y avait des peines dues à certains péchés qui s'expiaient après la mort, et qu'on priait pour la délivrance des fidèles trépassés. La croyance du purgatoire remonte donc aux premiers siècles. Cette preuve ne perdrait rien de sa force, quand bien même on supposerait que les deux visions qu'eut sainte Perpétue ne venaient point de Dieu. Il en résulte toujours qu'on croyait alors pouvoir soulager les âmes des morts par le secours de ses prières. Mais comment s'y prendrait-on pour prouvf T que Dieu n'était pas l'auteur des visions qu'eut notre sainte ? S. Augustin et les autres pères n'ont jamais eu le moindre soupçon sur cet article. Le moyen d'ailleurs de s'imaginer que Dieu, qui est la bonté même, eût permis qu'une personne brûlante d'amour pour lui fût trompée sur un point aussi essentiel.
y demeurait couché sur le visage, maudissait sa vieillesse et disait des choses capables d'émouvoir toutes les créatures. Je mourais de douleur de le voir dans cet état.
«Enfin la veille des spectacles j'eus celte vision. Il me sembla que le diacre Pompone était venu h la porte de la prison, qu'il y frappait h grands coups et que j'y étais accourue pour la lui ouvrir. Il était vêtu d'une robe blanche ornée d'une infinité de petites grenades d'or. Il me dit: Perpétue , nous vous attendons, venez. En même temps il me prit par la main ; il me conduisit par un chemin étroit et raboteux. Nous ainivâmes enfin h l'amphithéâtre, presque tout hors d'haleine. Quand nous fûmes au milieu de l'arène il me dit : Ko craignez point, js serai avec vous dans un momeni , et je partagerai votre combat. A ces mots il se retira et me laissa. Sachant que je devais être exposée aux bêtes je ne comprenais pas pourquoi on différait tant aies làcher contre moi. Alors parut un Egyptien fort laid, qui s'avança pour me combattre avec plusieurs autres aussi difformes que lui ; je vis en même temps une troupe de jeunes gens qui vinrent pour me secourir et qui me frottèrent d'huile. Je me sentis changée en un athlète fort et vigoureux. Aussitôt parut un homme d'une grandeur prodigieuse, qui avait une robe traînante avec deux bandes dcpourpre par devant. Il tenait une baguette semblable h celle des intendants des jeux, et un rameau vert d'où pendaient des pommes d'or. Il fit faire silence et dit : Si l'Egyptien remporte la victoire sur la femme il la tuera avec le glaive ; mais si la femme est victorieuse de l'Egyptien elle aura ce rameau.
Nous nous approchâmes l'Egyptien et moi y et le combat s'étant engagé je renversai mon ennemi sur le visage après une longue résistance de sa part, et lui marchai sur la lêtc. Le peuple se mit h applaudir et mes défenseurs h chanter. Je m'approchai de l'intendant des jeux, de cet homme admirable qui avait été témoin de ma victoire , et il me donna le rameau avec un baiser en me disant : La paix soit avec vous, ma fiUc. Après cela je m'éveillai, et je connus que je ne combattais point contre les bêtes mais contre les démons. » Ici finit la relation de sainte Perpétue.
Sature eut aussi une vision qu'il écrivit lui-même. 11 lui sembla que quatre anges le conduisaient ainsi que ses compagnons dans un jardin délicieux. Ils y rencontrèrent Jocoud, Saturnin et Artaxe, qui avaient été brûlés vifs pour la foi , et Quintus qui était mort en prison pour la même cause ; et comme ils s'informaient où étaient les autres martyrs de leur connaissance , ils furent transportés dans un palais magnifique tout resplendissant de lumière comme le soleil. Ils virent le roi de ce beau lieu environné de ses heureux sujets qui répétaient continuellement : Saint, Saint, Saint. Sature s'étant alors tourné vers Perpétue lui dit : « Eh bien ! ma sœur, vous avez ce que vous désiriez. Dieu soit loué, me répondit-elle ; j'ai plus de joie ici que je n'en ai jamais eu dans le monde. Lorsque nous sortions, ajoute Sature, nous trouvâmes l'évêque Optât et le prêtre Aspase, mais fort tristes et éloignés l'un de l'autre de quelques pas. Dès qu'ils nous curent aperçus ils vinrent se jeter h nos pieds pour nous prier de les réconcilier ensemble. Nous les embras-
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sàmes en leur disant : Eh ! n'êtes-vous pas vous notre évêque, - et vous uu prêtre du Seigneur ? Comment donc pourrions-nous vous souftVir ainsi h nos pieds? C'est à nous de nous proslerner aux vôtres. Perpétue se mit alors à s'entretenir avec eux : mais il vint des anges qui écartèrent Optât et Aspase, en leur ordonnant de ne pas troubler les martyrs et de terminer seuls leurs différends. 11 fut dit encore à l'évêque de travailler à assoupir les contestations qui divisaient quelques-uns de ses diocésains. Les anges après les avoir réprimandées tous deux firent semblant de .vouloir fermer les portes du jardin. Poumons, continue Sature, nous vîmes là plusieurs de nos frères. Nous nous nourrissions de parfums délicieux qui nous rassasiaient. » Telle fut la vision de Sature. Le reste des Actes de nos saints martyrs fut écrit par un témoin oculaire.
Mais revenons à Félicilé. Elle était grosse de huit mois, et comme le jour des spectacles approchait elle craignait extrêmement que son martyre ne fût diiféré. C'est qu'il n'était permis d'exécuter les femmes enceintes qu'après leurs couches. Ses compagnons s'allligeaient aussi sensiblement de t leur côté en prévoyant qu'ils la laisseraient seule dans le chemin qui devait les conduire au terme de leur commune espérance. Ils se mirent donc tous en prières afin d'obtenir de Dieu qu'elle accouchât avant le jour marqué pour les spectacles. A peine leurs prières fut-elle finie que les douleurs de Tenfantement prirent Félicité. La violence du mal lui faisant jeter quelques cris de temps en temps, un; des gardes qui l'avait, entendue lui dit ; « Quoil
tu te plains? que feras-tu donc lorsque tu seras exposée aux bêtes? C'est moi, répondit Félicité, qui souffre maintenant ce que je souffre ; mais là il y en aura un autre en moi qui souffrira pour moi, parceque je souffrirai pour lui. » Elle accoucha d'une fille, qu'une femme chrétienne éleva comme son enfant.
Cependant le tribun qui avait les saints martyrs en sa garde les traitait avec une extrême rigueur, et cela parcequ'on lui avait représenté les chrétiens comme des gens qjai pourraient se tirer de prison par le moyen de la magie. Perpétue lui dit hardiment : « Osez-vous bien traiter avec cette dureté des prisonniers qui appartiennent à César, et qui sont destinés à combattre le jour de sa fête ? Pourquoi leur refusez-vous le peu de soulagement qui leur est accordé jusque-là? N'est-il pas de votre honneur qu'on nous trouve en bon état ? «Le tribun, honteux et confus de ce reproche , ordonna que les martyrs fussent traités avec plus d'humanité; il permit aussi aux frères de les visiter et de leur porter des rafraîchissements. Le geôlier Pudens, qui s'était converti, leur rendait secrètement tous les bons offices qui dépendaient de lui. La veille de leur combat on leur donna selon la coutume le souper qu'on nommait le souper libre , et qui se faisait en public ; mais nos saints le changèrent autant qu'il leur fut possible en un repas de charité. Ils parlaient avec leur fermeté ordinaire au peuple que la curiosité avait attiré dans la salle où ils mangeaient, et en le menaçant de la colère de Dieu ils relevaient le bonheur qu'ils avaient de souffrir pour le nom de Jésus-Christ. « Quoi ! leur disait
Sature, le jour de demain ne suffira-t-il pas pour satisfaire votre inhumaine curiosité ? Vous paraissez aujourd'hui avoir pitié de nous, mais vous applaudirez demain à notre mort. Regardez bien toutefois nos visages, afin de nous reconnaître h ce jour terrible où tous les hommes seront jugés. » Ces paroles, prononcées avec ce ton d'assurance et cette fermeté que la foi seule donne, remplirent les païens d'étonnement ; il y en eut même plusieurs d'entre eux qui se convertirent.
Enfin, le jour qui devait éclairer le triomphe de nos généreux alhlètes étant arrivé, on les fit sortir de prison pour les conduire à l'amphithéâtre. La joie était peinte sur leur visage; elle éclatait dans leurs paroles et dans tout leur extérieiu\ Perpétue marchait la dernière : la tranquillité de son ame se manifestait dans sa démarche; elle tenait les yeux modestement baissés vers la terre. Pour Félicité, elle ne pouvait exprimer la joie qu'elle ressentait de ce qu'elle se trouvait en état de combattre les bêtes aussi bien que les autres. Lorsqu'ils furent h la porte de l'amphithéâtre on voulut selon la coutume faire prendre aux hommes la robe des prêtres de Saturne et aux femmes les bandelettes que portaient les prêtresses de Cérès. Les martyrs refusèrent de s'assujettir à cette cérémonie superstitieuse, et dirent qu'ils étaient venus de leur plein gré h l'amphithéâtre, sur la parole qu'on leur avait donnée de ne rien exiger d'eux qui fût contraire à leur sainte rehgion. Le tribun eut égard à la justice de leur demande et les laissa habillés comme ils étaient. Perpétue chantait, comme se tenant déjh assurée de la victoire. Révocat, Saturnin et Sature mena-
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'çaient le peuple des jugements de Dieu. Quand Us furent vis-hvis du balcon d'Hilarien ils lui crièrent: « Vous nous jug;ez en ce monde, mais Dieu vous jugera dans l'autre. » Le peuple irrité de cette hardiesse demanda qu'ils passassent pai* les feitet*. Nos saints se réjouirent d'être traités comme l'avait été Jésus-Christ, leur divin maître.
Dieu leur accorda tout ce qu'ils lui avaient demandé. L n jour qu'ils s'entretenaient ensemble des diverses sortes de supplices qu'on faisait endurer aux chrétiens, ceux-ci souhaitaient mourir d'une façon et ceux-là d'une autre. Saturnin dit qu'il désiraitêtre exposé à toutes les bêtes de l'amphithéâtre, afin de multiplier ses victoires en multipliant ses combats. Il obtint en partie ce qu'il désirait^car lui et Révocat après avoir été attaqués par un léopard le furent aussi par un ours. Sature ne craignait rien tant que d'être exposé à un ours, et il aurait souhaité qu'un léopard lui eut ôté la vie du premier coup de dent. On l'exposa d'abord à un sanglier ; mais cet animal, s'élant tourné contre le piqueur qui l'avait lâché, lui ouvrit le flanc avec ses défenses; il revint ensuite sur Sature, qu'il ne fit que traîner quelques pas sur le sable. Le martyr ayant été après cela conduit auprès d'un ours, cet animal ne A'Oukit point sortir de sa loge. Comme Sature était sain et entier, on le rappela pour tenter un second combat. Ce fut alors qu'ayant trouvé l'occa» sion de parler à Pudens, il l'exhorta h persévérer constamment dans la fol. « Vous voyez, lui disaitil, que les bêtes ne m'ont point fait de mal, conformément à mes désirs et à la prédiction que j'avais faite. Croyez donc fermement en Jésus-Christ ; je
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retourne dans l'amphithéâtre, où un léopardm'ôtera la vie d'un seul coup de dent. »La chose ai'riva ainsi; car un léopard s'étant jeté sur lui, il lui fit une si large blessure d'un coup de dent que son corps fut tout couvert de son sang. Le martyr tourna ses derniers regards sur Pudcns et lui dit : « Adieu, cher ami, souvenez-vous de ma foi, et que nos souffrances au lieu de vous troubler ne servent qu'à vous fortifier. » Il lui demanda ensuite l'anneau qu'il avait à son doigt, puis l'ayant trempé dans son sang, il le lui rendit comme un gage propre îi animer sa foi.
Sur ces entrefaites Perpétue et Félicité furent enfermées toutes nues dans des rets et exposées h une vache sauvage et furieuse. Le peuple fut touché tout àla fois d'horreur et de pitié, voyant l'une si délicate et l'autre qui venait d'accoucher, les mameiies encore dégouttantes de lait. On les retira et on les couvrit d'habits flottants. La vache, s'étant jetée d'abord sur Perpétue, léleva on l'air et la laissa tomber siu^ les reins. La jeune martyre, qui s'aperçut que ses vêtements étaient déchûmes, les arrangea promptement, moins occupée des douleurs qu elle ressentait que de Ihonnêteté qui pouvait être blessée ; elle renoua ensuite ses cheveux, qui s'étaient détachés, afin de ne pas paraître semblable aux personnes allligées. Comme Félicité avait été fort mal traitée par la vache et qu'elle était étendue par terre. Perpétue courut à elle et lui 4onna la main pour lui aider à se relever. Elles attendaient toutes deux qu'on leur fît soutenir une wonvelle attaque; mais le peuple n'ayant pas voulu qu'on les exposât de nouveau, on les conduisit à la
porte Sanemvaria, qui donnait dans la place publique. Perpétue y fut reçue par un catéchumène nommé Rustique, qui lui était fort attaché. Alors cette femme admirable s'éveilla comme d'un profond sommeil et se mit h regarder autour d'elle en demandant quand on l'exposerait h cette vache furieuse; et lorsqu'on lui raconta ce qui s'était passé elle n'en voulut rien croire, jusqu'à ce qu'elle eut reconnu le catéchumène et aperçu sur son corps et sur ses vêtements des marques de ce qu'elle avait souffert. « Eh ! où était-elle ? s'écrie S. Augustin en parlant de cette circonstance, où était-elle donc lorsqu'elle était attaquée et déchirée par une bête furieuse sans en ressentir les coups, et lorsqu'après un si rude combat elle demandait quand il devait commencer? Que voyait-cUc, poiu^ ne point voir ce que tout le monde voyait ? Que sentait-elle pour ne pas sentir une douleur si violente ? Par quel amour, par quelle vision, par quel breuvage était-elle ainsi toute transportée hors d'elle-même et comme divinement enivrée pour paraître impassible dans un corps mortel ? » La sainte fit appeler son frère, et lui dit ainsi qu'il Rustique : « Demeurez fermes dans la foi ; aimez-vous les uns les autres, et ne soyez point scandalisés de nos souffrances. »
Cependant on se disposait à égorger les martyrs dans le .spoiiariavi; mais le peuple ayant demandé qu'ils fussent égorgés au milieu de l'amphithéâtre, ils se levèrent aussitôt et s'y rendirent d'eux-mêmes ; et après s'être donné le baiser de paix ils reçurent tous le coup de la mort sans faire le moindre mouvement et sans laisser échapper la moindre plainte. Sature fut le premier couronné, conformé-
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ment à la vision qu'avait eue sainte Perpétue. Celle-ci tomba entre les mains d'un gladiateur maladroit, qui la fit souffrir long-temps ; elle conduisit elle-même à sa gorge la main tremblante du bourreau, et lui marqua l'endroit où il devait frapper. Ce glorieux martyre arriva le 7 de mars, selon les plus anciens martyrologes ; il est marqué au même jour dans le calendrier de l'Église romaine de l'an 364, lequel a été publié par Buchérius. S. Prosper dit qu'ils souffrirent h Carthage, ce qui s'accorde parfaitement avec toutes les circonstances de leur histoire. Leurs corps étaient dans la grande église de cette ville au cinquième siècle. Leur fête, au rapport de S. Augustin, attirait plus de monde pour honorer leur mémoire que la curiosité n'avait autrefois attiré de païens h leur martyre. Les noms de sainte Perpétue et de sainte Félicité ont été insérés dans le canon de la messe.