‹ Vies de femmesChapitre 11 sur 22 · XX · texte numérisé non relu

XX

A Turin, Vic n'eut d’abord que l’émo-

tion infiniment douce de retrouver Pippo,

Carlo et Petite tante qui l’attendaient avec une impatience joyeuse, Mais les nouvelles que l’on avait de Joe, toujours à

Rivara, n'étaient pas bonnes. Joe pleurait, le médecin ne comprenait pas ce qu'il

avait, Joe secouait la tête et le médecin ne

comprenait pas. Pippo alla à Rivara avec un médecin de Turin. Le médecin déclara

que Joe avait une méningite. Vic voulut

aller à Rivara avec Petite tante pour le mieux soigner, mais tout fut inutile: après s'être débattu un mois dans la souffrance,

Joe mourut. Vic elle-même voulut l'accom-

pagner dans le petit cimetière du pays.

Après quoi, elle chercha à contenir son.

émotion. — Si, malgré toutes les précau-

tions, elle avait transmis le terrible germe

à son enfant, ne valait-il pas mieux que

Dieu l’eût rappelé à lui avant qu'il n’eût conscience de Ja vie? Pouvait-elle se

plaindre de son sort après tant de signes que Dieu lui avait donnés de son infinie bienveillance? Ne lui avait-il pas laissé l'affection de Pippo ? —

Vic contint son émotion. Les mois se

septembre et d'octobre de cette année-là

furent magnifiques. Vic put demeurer des

heures étendue au soleil, suivant rigoureu-

sement les prescriptions, comme à Leysin,

CEARA ET VIG. 119 mais quand lhiver vint, la fièvre la reprit et aussi la toux: elle toussait peu, il est vrai, et autrefois personne n'y eût pris garde, mais maintenant Le médecin déclara qu'il fallait que Vic retournât à Levysin.

Vic partit, toute seule cette fois, par économie. Malgré le secours des contessine, son séjour au sanatorium faisait déjà une grande brèche dans leur budget.

À Levsin, Vic recommença sa cure méti1culeuse pour guérir, mais les progrès ne furent pas, cette fois, aussi visibles que l’année précédente, et quand vint l'été, c'est à peine si elle allait mieux qu’à son arrivée. Malgré les protestations des médecins, en septembre, elle voulut retourner à Turin; la maladie se prolongeait trop; elle ne pouvait pas prétendre que les contessine renouvelassent tous les ans leur action généreuse; elle ne voulait pas épuiser les dernières ressources de Petite tante.

« Désormais, du reste, concluait-elle, je sais comment me soigner. Il faut que je.

reste aussi longtemps que possible au soleil sur une terrasse. Quant aux soins médi-

a ‘MES DE FEMMES

caux, on peut voir dans les livres ceux qui

conviennent, et vous, Pippo et Petite tante, vous pouvez me les donner. » Petite tante et Pippo se plongèrent dans les livres, ils étudièrent ce qu'ils devaient faire, et aucun médecin, certainement, n'aurait pu la soigner aussi bien qu'ils firent, ni plus scrupuleusement. Et Santuzza aussi.

Pauvre Santuzza! Une autre fille serait

partie, par peur de la contagion; Santuzza non seulement ne partit pas, mais même

elle ne voulut plus être payée, quand elle :

commença à voir les privations que s’im-

posaient Petite tante et Pippo. À son service ordinaire, elle avait ajouté la lessive, parce que les blanchisseuses se refusaient à laver le linge de la Hosse contaminée.

Oh! oui, il y a bien un Dieu. qui protège les braves gens. -

Pippo demanda à changer de A à aller à Rome ou à Naples, dans un climat plus doux. Il l’obtint aussitôt. Ses

supérieurs connaissaient son cas et dési-.

raient lui venir en aide. Il fut envoyé à

Rome. La, il choisit une belle maison avec

une grande terrasse au soleil, où l’on ins-

talla le fauteuil de Vic.

Avant d'entrer dans sa nouvelle maison, Vic voulut obtenir une audience du pape et lui demander sa bénédiction. Elle ne demanda pas, par son entremise, au Seigneur la grâce de guérir. « Ce qui valait ie mieux pour elle », voilà ce qu’elle demandait. Vouloir imposer sa volonté lui faisait horreur. Que savait-elle de l’avenir?

Mourir n’était pas le plus grand des malheurs. Elle avait éprouvé elle-même, pendant cette année où elle avait renoncé à Pippo, qu'il y a des douleurs beaucoup plus pénibles que la mort.

Le climat de Rome parut d’abord lui

- réussir. Elle fut assez bien pendant tout

l'hiver, mais, quand vint le printemps, elle recommença à se sentir malade. Puis elle alla mieux durant l'été; puis plus mal en hiver; et elle continua ainsi pendant deux ou trois ans. Pippo, Petite tante, Santuzza l’entouraient de leurs soins, toujours avec le même empressement, avec les mêmes tourments et la même confiance. Vic

du rs onen de di

aimée si tendrement. Elle le leur répétait .

tous les jours, en les remerciant du fond

de son cœur, mais elle était fatiguée de

lutter et, secrètement, au fond d’ellemême, sans que ses oreilles pussent. Le tendre, elle demandait à Dieu de la ee FA

peler à lui.

« Mon Dieu, disait-elle, je suis ee à à lutter encore, à vivre malade, mais de voir Pippo et Petite tante et Santuzza FE fatiguer toujours à mes côtés et à cause de moi, mais de penser au danger qui les menace sans cesse par ma faute, à l'énorme fatigue, aux sacrifices qu ils doivent faire :

tous les jours pour moi, cela me fait trop

de peine; et de penser que Carlo grandit ï

auprès d’une maman malade, loin des enfants de son Âge, tout cela me ronge trop, Vraiment trop. Ma part de ; joie sur la terre, : je l'ai eue; il est juste que laisse la place :

à d’autres. » sue

Et Dieu l’exauça, et done da LS

bras de Pippo et de Petite tante, peu

après, elle chiste la terre. « Que < Le chance :

Ro rie PART INR

| M {CLARA BE MO ie jai ai eue dans la vie!» Telles furent ses . dernières paroles.

| Son père voulut que son corps fût rap- - porté à Rivara. Elle repose à l’ombre de

l’église qui avait vu sa grande joie. Pour

se

la première fois de sa vie peut-être, le -signor Piccozza s’aperçut qu'il avait aimé 4 Eu un.

Traduit de l'italien Dar URBAIN MENGNN.

ï à £ ER RS pi sh — ”..

Pr

JUDITH | d : (Florence. 1870-1926) EL |

- Donner et recevoir, agir et regarder, protéger et se sentir protégée, tout lui était un plaisir.

Ron habitait, parmi les verdurés de San Miniato, une maisonnette surmontée d'une large terrasse d’où l'œil embrassait

e panorama de Ia ville. La mère — Débo- F4 — était intelligente, adroite, ingén ieuse et avec les minces salaires du mari trouvait le moyen de faire faire très digne a re à la famille. Petit Rose au FAI

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126 | en VIES DE FEMMES :

puleux, pour lequel rien n'existait au

monde que sa femme et sa fille. En lui, pas un désir, pas une aspiration en dehors du besoin de les voir heureuses. Tout le jour, il pensait à elles et chaque soir, quand il

rentrait de la synagogue, c'était une nouvelle surprise à leur intention, — une naïve et modeste surprise, une surprise

proportionnée à ses ressources et à son.

imagination : un petit fromage, une botte de cerises, un ruban, un bibelot quelconque et, s’il était à court d'argent, un bouquet de fleurs qu'il composait en musant le long de la rive. Et la même joie accueillait chaque soir son retour au foyer, où on le remerciait de ses cadeaux en le fêtant comme on eût fêté le Messie. Alors,

avant de s'asseoir à table dans l’adoration des siens, l’heureux :messie adressait en son simple langage une fervente action de grâces à ce Dieu dont la miséricordieuse .

bonté le comblait de tant d'affection.

Le repas terminé, tous les trois gagnaïent |

la terrasse qui dominait la vallée et il leur arrivait parfois de s’y attarder des heures

à se conter les incidents de la journée et à .

JUDITH D tar

À regarder poindre une à une les étoiles dont Ê lPéclat éteint les tracas de la journée et - remplit de charme la douce intimité de la 1 soirée. | L Judith associait le tempérament religieux et contemplatif du père au tempéra- . ment actif et pratique de la mère, et les ” qualités et les défauts, en apparence . contradictoires, qu’elle devait à ses parents L s'accordaient pour former en elle un * ensemble singulièrement harmonieux.

Libre d'envie, de jalousie, de mauvais - amour-propre, de toutes les vilaines incli- - nations qui empoisonnent l'existence, elle - bornait strictement ses désirs aux objets . qu’elle pouvait atteindre. Intellisente et - d'imagination fertile et inventive, elle se . pliait aisément aux circonstances et muaït aussitôt «en bonheurs» les imprévus et les menus événements de la vie quoti- dienne. Donner et recevoir, agir et regar- * der, travailler et réfléchir, protéger et se . sentir protégée, tout lui était un plaisir. Elle n’avait n1 frères ni sœurs, mais des alliés en nombre : du côté maternel, des

128 VIES DE FEMMES et qui gagnait de l'argent: du côté de son père, des tantes et des cousines pauvres,

gent mystique et rêveuse et qui en perdait. Judith admirait les dentelles et les.

ouvrages de tapisserie auxquels travaillaient les cousines pauvres comme elle admirait les belles toilettes des cousines riches; enchantée d’accepter les gâteries

que lui prodiguaient ses parents riches,

elle était tout aussi contente de gratiñer ses cousines pauvres des modestes secours et des humbles présents que ses moyens lui permettaient de leur offrir; c’est dans la même mesure qu'elle jouissait et des heures passées au théâtre en compagnie de ses oncles maternels et des promenades comme des belles et mystiques histoires dont la régalaient ses tantes paternelles.

Et parents riches et parents pauvres :

savaient gré à Judith d'accueillir avec un tel élan chacune de leurs invitations et

d'apprécier si vivement les joies qu'ils lui |

procuraient, de sorte qu'on u’allait jamais

au spectacle ni à la promenade sans elle.

Judith avait été une enfant heureuse et, chose assez rare, consciente d'être heu-

: JUDITH | 129 - reuse. Chaque jour, elle se remémorait longuement ses bonheurs qu’elle considé- . rait comme personnels ; quant à ses peines, - elle n’y songeait pas, celles-ci étant « du

heur, elle débordait de reconnaissance pour son père, sa mère, la nature, sa nombreuse À parenté et, par-dessus tout, pour Dieu.

Judith n'avait pas l'esprit religieux au

… se faisait par exemple aucun scrupule de - goûter à l'insu de son père d’un mets pro- hibé ou de manquer un samedi aux offices … de la synagogue : mais sa confiance en … Dieu n’eût pu être plus complète ni plus tranquille. Pour elle, Dieu n’était point un principe abstrait : Dieu était une réalité vivante, aussi vivante que père et mère; » Dieu prenait soin d’elle comme elle-même, si elle eût pu, eût pris soin d'autrui.

… C’est comme un père, comme un frère, comme un ami qu’elle aimait Dieu et elle le voyait. Positivement, ses yeux fervents … le voyaient siégeant au milieu des anges, “ sur son trône d’or, sa main soutenant son : front chargé de pensées, constamment

| Ne '-

- domaine commun ». Et de tout son bon-

sens étroit du mot, et c’est ainsi qu’elle ne:

130 VIES DE FEMMES | attentif à considérer ce qui se passait sur . terre et toujours préoccupé de répandre .

sur la création autant de bonheur qwelle- | même, en se supposant à la place de Dieu, | aurait voulu en répandre autour d'elle. Et .

ce Dieu omnipotent n'avait rien des façons | distantes, rien de la hauteur ni de la raideur des princes de la terré : ce Dieu était accueillant et t cordiar comme papa, Abra- | ham.

C'est à lui qu’elle demandait en Fe .

dence tout ce qu’elle désirait et, sa prière restait-elle inexaucée, elle demeurait convaincue que la cause en était à à ce que « Dieu doit répondre à tant de sollicita- 1

tions qu'il ne peut cependant pas tout .

accorder aux uns et ne rien accorder àaux .

autres » et qu’ « il faut bien qu’il dispense | plaisirs et peines avec un peu de justice ».

Lu

Mais à présent Judith n'était plus un enfant. Elle allait avoir seize ans accomplis et la oi judaique’ veut qu’à cet âge-là une fille se marie ou que du moins son

Se PODFTEH 131 père et sa mère s'enquièrent d’un mari … pour elle. Or, Déborah ni Abraham - n'avaient, certes, l'intention de se dérober - au commandement de Dieu, et Judith pas davantage.

” On entreprit donc les laborieuses re- - cherches, en s'adressant d’abord aux … parents proches et lointains, puis aux - amis des amis et des alliés. Tous les braves gens que Déborah et Abraham connaissaient ou ne connaissaient pas furent mis - en mouvement en vue de découvrir l’épou- - seur: et cette perle, on finit par la trouver. I1 s'agissait d’un coreligionnaire dont la - famille était originaire de Lucques. Si le - jeune homme n’était pas riche il était fort … expert dans son métier d’orfèvre et il avait » réussi à ouvrir un magasin sur le Ponte “ Vecchio. Bien que ce ne fût qu’une bou- … tique, ce magasin, tout Florence y acccurait, car personne ne montait les pierres “ comme ce maître ouvrier qui, en outre, … n'avait pas son pareil pour « empaumer »

“ Ja clientèle. | ; - Jacques eut un petit rire quand son ex- - patron lui parla de Judith. Jacques était

LA

132 * MESDESEMNES d'intelligence très alerte, mais d'humeur + capricieuse et instable, avec toutes les qualités et tous les défauts d’un artiste-né. | Arrivé garçon à Florence, il y avait tou- :

jours vécu seul, passant de pension en pension, d’une amie à une autre amie, et | l'idée de se marier — l’idée Surtout de se 4 marier « selon les rites » et à la suite d’un arrangement auquel il était étranger — ne .

lui était assurément jamais venue.

Jacques eut un petit rire à la proposition qui lui était faite — et s’il consentit u néanmoins à se rendre chez Abraham et Déborah, ce ne fut pour ainsi dire qu’en se moquant et en se promettant d’en plaisanter avec les camarades. Mais à peine eut-il aperçu Judith que, contrairement à ses prévisions, il se sentit troublé et plein d’admiration pour cette fillette à la fois | gaie et de bonne tenue, si absolument différente de toutes les femmes qu'il avait « rencontrées jusqu'ici. Elle était d’ailleurs si sincère, cette admiration, que ce fut .

d'un cœur réellement ému que peu ve il déclarait son amour. FA Alors, Judith commença à s'attacher à.

JUDITH | 133 Jacques de toute la force de son âme ardente. Elle qui croyait son cœur comblé et qui estimait impossible d'y loger quelque nouvelle affection! Comme elle s'était trompée et quelle place encore Jacques n’y avait-il pas trouvée ! Quelle place également dans l'affection d’Abraham et de Déborah!

« Non, ils n'auraient pu souhaiter pour leur fille un mari convenant mieux, et Dieu avait expressément guidé leur main. IntelhHgent comme Judith et aussi instruit! A l'écouter, on eût dit un rabbin... II n’était pas sans défauts. Il se montrait certains jours agité, voire nonchalant. D’autres fois, il se raillait de tout et de tous. Il avait les yeux plus grands que le ventre. Il ignorait les commandements de Dieu et ne s’en souciait guère. Bah! un jeune homme si

… tôt-livré à lui-même ne saurait être par-

fait! et à vingt-cinq ans, on a le temps de s’amender! »

Abraham et Déborah n'avaient évidemment pas tort d'en juger ainsi. Seulement, … pour corriger ce garçon, encore impor- …— tait-il de hâter le mariage et par là de don-

lesquels il se laissa accaparer, qui ridicu

Jacques, lui, attendit un mois, deux mois,

argent, santé.

sur di de le tra ee 4. 4 dangereux contacts, de l’arracher à-ses mauvaises habitudes. C’est précisément ce que Débo rah ét Abraham étaient incapables de sai sir, eux qui S’'étaient attendus sans impa tience dix longues années. Le mariage, ils inclinaient à le retarder le plus possible, sous prétexte « qu'il seyait que ces jeune:

gens se connussent mieux », afin. qu Jacques se libérât de l'emprunt qu’il avait contracté pour ouvrir Sa boutique, par dessus tout « parce qu'ils étaient si Pas l'un et lPautres. Sn Il se produisit donc ce qui était fatal : >

et se fatigua d’attendre. Le premier. août il ferma sa boutique pour quelques se maines, en expliquant à ses futurs beauxparents que «des clients l’appelaient Viareggio ». À Viareggio, en fait de clients, il retrouva d’anciens amis et: amies, pa

lisèrent ses projets matrimoniaux, se mo quèrent de Judith et lui ravirent ps,

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