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Dieu exauça les prières de Judith ‘ et mit fin à l'épreuve, en lui indiquant où était le devoir. Judith eue
un enfant.
= Alors Dieu exauça les prières de Judith.
et mit fin à l'épreuve en lui indiquant où
était le devoir. “R Judith eut un enfant.
Tandis qu’elle le portait dans ses flanes. & .
elle ne pensait pas à l'enfant qui allait
naître d’elle et ne soupçonnait pas que sa :
venue au monde marquerait le terme de = l'épreuve : elle était lasse au point de ne
plus concevoir les belles et bonnes choses qui peuvent vous échoir.
Mais sitôt que l'enfant fut de. :
mense joie! Dieu bénissait à nouveau la maison! Qui donc songerait encore aux tristesses dès qu’un autre Abraham vagis-
sait doucement dans la chambrette? Il | vagissait, Judith le nourrissait et, à chaque .
gorgée que le nouveau-né puisait au sein de la mère, dans le cœur de celle-ci et dans le cœur des grands-parents, c'était le même afflux d'indicible félicité. Et voilà que le paisible bonheur qui paraissait à jamais détruit se refaisait par enchantement autour du berceau du petit héritier, — çar il s'agissait bien d’un héritier, d’un mâle.
&Oh! — projetait le grand-père — ch!
avec quel entrain je travaillerai durant les loisirs que me laisse mon emploi, avec quel entrain je travaillerai nuit et jour pour lui assurer le moyen d'étudier! > Sans nul doute, « on pousserait » le petit Abraham
* et l'enfant de Judith « deviendrait un sa-
vant, un rabbin ». Ainsi, avec le mélange
- d’égoïsme et d’altruisme qui caractérise les
à ge
grands-parents, Abraham et Déborah se
proposaient déjà d’accaparer pour leur
satisfaction exclusive le fils de leur fille. Que l'enfant avait un père et que ce
- père avait comme tel des droits et des
devoirs à lui particuliers, ils ne s’en avi-
- saient pas : et, de jour en jour plus humi-
hé de cette étrange diminution de sa per-
sonne, Jacques s'habituait à être père sans aucune des obligations sur lesquelles se fondent toutes les prérogatives « de la à pater nité.
Si Abraham ni Déborah n "apÉrceVaien, le danger, Judith, elle, le voyait claire.
ment. Judith n’avait guère plus de ving 4 ans, mais combien n’avait-elle pas réfléchi . depuis que la souffrance l'avait tirée des .
- douces songeries de son adolescence Combien n’avait-elle pas observé et médité et que de choses ne ne pas
présent! Re La situation, pour cle, était ose È elle risquait de le devenir pour l'enfant. He n’était ni juste ni naturel que, jeunes et robustes, elle et son mari vécussent au:
dépens des grands-parents âgés et fatigués Non, il n'était pas juste que le mari fû exempté de toute charge vis-à-vis de sa.
x famille. Non, telle n'était pas la volont … de Dieu, et c'était d’avoir. enfreint la lo divine qui lui avait valu une si Jour épreuve. L’infraction, 1l importait qu’el cessât : il importait que tout rentrât dan l'ordre naturel. Les grands-parents reto
neraient à leur tranquille existence anté- - rieure ; il appartenait à Jacques de se dé- | mener pour sa femme et pour son fils; et si Jacques se dérobait au devoir, eh bien!
c'était à elle, la mère — et non pas aux grands-parents — de subvenir aux besoins de l'enfant. Ve
Pour atteindre le but, il fallait abandonner la paisible maison, quitter maman Déborah et papa Abraham, s'installer:
. quelque part seule avec Jacques. «Il le … fallait! » Jacques n'aimait pas le travail et » il avait plus d’un tort envers elle, envers » le père et la mère, mais ces derniers étaient-ils irréprochables envers lui?
- D'abord, cette façon de retarder le mariage - n'avait-elle pas engendré toutes les diffi- - cultés du temps de leurs fiançailles? La » nécessité qu'ils lui avaient imposée, tout - en le méprisant, d’habiter avec eux n’avait- - elle pas ensuite encouragé son goût, trop » marqué déjà, pour le « farniente » et le — vagabondage? Si, seule avec lui, elle avait - eu la latitude de le prendre par son bon … côté (car Judith n'ignorait pas qu’il sied - de traiter chacun de la manière appropriée
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à son tempérament), n'eût-il pas changé?
En constatant que le pain quotidien de la famille dépendait de lui unique-.
ment, Jacques ne se fût-il pas attaché à le . gagner ?
Forte de ces réflexions, Judith se sépara de ses parents et se logea de son côté avec Jacques. Sur quoi, celui-ci commença à travailler comme il n'avait jamais fait de
-sa vie. Si bien que le ménage ne manquait de rien, car Jacques Y consacrait la tota- ‘ lité de ses gains.
Etait-elle assez heureuse, Judith, en courant, le petit Abraham à son cou, compter | avec les grands-parents le bel argent que Jacques lui apportait par poignées ! Quel redoublement d'affection pour lui et quelle reconnaissance devant Dieu qui lui avait enfin montré le chemin du salut! L'univers
avait à ses yeux une autre figure, l'air qu’elle respirait était plus frais et plus pur et son âme débordait à nouveau de ce :
. complet bonheur qu’elle avait connu dans
son enfance. Et un second héritier leur :
naquit que le père voulut appeler du nom.
d'un orfèvre : « Benvenuto ». Puis ils
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- en eurent un troisièmé que le père voulut appeler du nom d’un peintre non moins à > fameux : « Giotto ».
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En tête à tête avec sa jeune femme tou-
- jours souriante et qui s’entendait à le sti-
muler en exaltant ses mérites et en s’appli- - quant de tout zon zèle à le récompenser, > Jacques avait réalisé de véritables pro- » diges six mois durant, au terme desquels il “ avait été insensiblement repris par son E ordinaire inquiétude qui le poussait à - changer de place et de travail, par sa soif » de plaisirs qui en faisait la proie facile de ses anciens amis et amies.
… — Où donc est votre mari? s'in- … formaient malicieusement les voisines À e dès que l'artiste disparaissait de la » maison.
. — À Milan, à Turin. Tous les bijou- …. tiers du monde se le disputent Pas de — monteur aussi habile que lui, pas un cise- É. leur aussi ingénieux !
dit qu'on l’avait rencontré à Viareggio. ue — Rien d’impossible.. Lorsqu'il part, je ne lui demande jamais son itinéraire.
À Viareggio, il y a des bijoutiers.
—— Ah? Et. il voyage pour affaires?
On m'avait dit qu’on l'avait rencontré avec une dame.
FL Milan. À Turin®.. Où m’ avait
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— Rien d'impossible. Il n'y a pas que des hommes dans la bijouterie. Et les M
bijoutiers sont couramment en PRE
avec les dames. On l'aura vy avec une
chente.
Assurément, Judith n'était point dupe.
de sa parole : que Jacques s'absentât, elle
savait trop que ce n'était point pour
affaires et qu'il ne se rendait ni à Milan
ni à Turin. Mais à quoi bon s’enquérir et … à quoi bon prêter aux investigations? … Jacques était le père de ses fils — et il est si profondément humiliant pour un fils de.
soupçonner les faiblesses de son père!
Jacques était son mari devant Dieu et.
devant les hommes — et il est si profondément humiliant pour une femme. de s’avouer trahie! À convenir de la trahison
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et à prêter aux commérages des voisines, son chagrin n’en eût-il pas été d’ailleurs plus cuisant?
Ces absences ne ia-laissaient pas indifférente; elle en pleurait des nuits entières. Mais, dans son cas, rien du sombre dépit.
de la vanité blessée à l’idée qu’une autre femme la supplante dans le cœur de son mari, rien des affreuses récriminations de la colère qui poussent à la haine, à la venseance, à la prétention de bouleverser la société pour obtenir satisfaction de l’injustice. Le chagrin de Judith, 1l était strictement celui de n'être point aimée autant qu’elle l’eût désiré, de n'être pas assez belle pour régner seule dans le cœur du mari, de n'avoir pu déterminer chez Jacques Ia transformation qu’elle avait escomptée et
*de sentir ses efforts inutiles.
Cependant, les absences de Jacques se continuant, ce chagrin, peu à peu, se
transforma encére. Peu à peu, l’exigeante
passion de l'épouse céda le pas à l’humble dévouement de la mère et Judith s’estima satisfaite en constatant que, malgré tout, son mari l’aimait. Une mère demande-
t-elle à son fils autre chose que son atta chement? Or, pour égoiste qu il Jacques l’aimait à sa manière, et son admiration et sa reconnaissance pour elle n en étaient pas moins certaines. ne J1 l'aimait d’abord parce qu’ en dépit de - veilles et des fatigues elle avait le mérite de garder sa fraîcheur, ses beaux cheveux souples et soyeux, ses mouvements vifs et … gracieux d'oiseau qui se joue en liberté,” mais c'était sincèrement qu'il appréciait aussi chez elle l'élévation du cœur et: ses vertus. | de Non, Jacques n'était pas 1e monstre 2 è qu'imaginaient les grands-parents et du moins s’inclinait-il devant le bien qu 4 ne savait pas pratiquer quant à lui. Ainsi, se montrait réellement touché lorsque, d retour au bout de quelques semaines d éloi-. | gnement, il se voyait accueilli à bras < ouverts, sans plus de reproches ni. de.
plaintes que s’il n’eût jamais déserté son.
foyer. Lui qui avait l’expérience des autres femmes, il restait stupéfait et plein de res. pect devant la ASAEACR, et Je ne,
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JUDITH | | st il demeurait souvent des mois auprès d’elle, travaillant avec ardeur, lui remettant scrupuleusement ce qu'il gagnait, la comblant de cadeaux, — « cadeaux étranges et peu utiles », murmurait de coutume maman Déborah. C'était tantôt une
écharpe de soie pour la tête, tantôt un
collier, voire un coupon de quelque étoffe au sémillant coloris et dont elle tirerait parti suivant les indications qu’il lui fournissait lui-même quant à la facon et à la:
garniture. Les coloris sémillants et ce style un peu bien hardi, si artistique fût-il, cela ne plaisait que médiocrement à Judith : n'empêche qu'elle s’en rapportait avec empressement aux modèles que
Jacques lui dessinait, heureuse qu'il la trouvât parée à son gré et qu'il la jugeàt sensible à ses attentions.
« Jacques n’était pas un mari parfait, mais il n’était pas si mauvais, et combien
ne le valaient pas sous la calotte des
cieux ! »
ses node ses. on: n'étaient | jamais fatigués.
| quentes absences, 1 conséquences matérielles de se -Ci subsistaient pourtant
dettes, mais elle n’entendait a que s enfants mourussent de faim, $ sommes que Jacques lui octroyait
que es ne - donnait pas Re l'entretien du res à elle te se sub
+ JUPITH.
“ juste elle n’en avait pas, — Abraham et Déborah s'étant toujours refusés à ce - qu’elle fréquentât un atelier et coudoyât des jeunes filles élevées suivant des prin- ” cipes autres que les leurs.
4 Judith parla de son embarras à une —. dame du premier étage — une vieille dame - sourdeet quasi aveugle à laquelle elle allait … parfois lire le journal — et la vieille dame * vint à son aide.
« Voulait-elle essayer de confectionner … une chemise pour son fils? N’avait-elle jamais appris à confectionner une che- « mise?»
… Non, elle n'avait pas appris... et, « pour … le dehors», elle n'avait jamais confec- » tionné de chemises... mais pour son père - et pour son mari, sil. Et elle y mettrait une telle application!
La vieille dame lui fournit de l’étoffe et … Judith essaya, et voilà que l’on eût dit que . les chemises de sa fabrication portaient la = marque du premier chemisier de Florence!
; . Un locataire qui habitait comme elle, tout “ Jà-haut, au sommet de l'immeuble et qui … était employé dans un palace, les vit, ces
1 dl 27 j
chemises, et il proposa à Judith de la enconfectionner de semblables: et après lui, tous les employés du même hôtel recoururent à elle et tous les employés des autres hôtels de la ville, car tous les domestiques se connaissent entre eux; et, au bout de
quelques mois, Judith eut tant de travail que force lui fut de s’adjoindre deux gamines. Bref, le souci du pain quotidren avait disparu et l'espoir refleurissait de réaliser le rêve de papa Abraham : faire instruire les fils.
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— Comment peut-on suffire à pareille besogne avec trois enfants sur les bras? .
s'étonnaient les voisines, non sans un brin
de méchanceté. a.
— Trois enfants ! Hé! les enfants
donnent-ils donc tant de malr
Evidemment, les enfants, il faut les.
blanchir, les laver, les peigner, les habil-
ler : et qui donc les blanchira. les lavera,
- les habillera sinon la maman? Evidemment, les enfants, il faut les distraire, les mener quelquefois à la campagne, les conduire quelquefois au spectacle, si l’on
ne veut pas qu'ils s'étiolent ou qu'ils s’acoquinent avec des camarades de dou- “teuse espèce : et à qui de les accompagner et de pourvoir à leurs honnêtes divertisse- “ments sinon à la maman? Mais pour une “mère, est-il bonheur comparable à celui de rendre ses enfants heureux?
Ah! la fierté de Judith quand elle se -promenait avec ses petits, tous les trois bien propres et bien vêtus, et qu’au milieu “d'eux elle les écoutait dans leurs impres- “sions, leurs aspirations, leurs amitiés !
“Cependant, le travail aussi lui était une “joie et que de satisfactions ne lui devait- ‘elle pas!
. Elle n’en était pas restée très longtemps | à la clientèle des domestiques et bientôt ‘elle s’en tenait exclusivement à celle des “maîtres : en effet, de beaux messieurs, des “messieurs ayant chevaux et voiture, avaient recours à elle, et, à présent, c'était des chemises de soie qu’on lui commandait! La première fois qu’elle avait été obligée de tailler dans la saie, elle s'était ‘trouvée un peu embarrassée, bien sûr :
“mais la Providence lui avait guidé la
ee VIES DE FEMMES Re main — et chemises de coton ou cheniss
fines, elle y allait maintenant avec la même. aisance, travaillant d’ailleurs avec plus d goût dans la soie. car si un client vou confie de la soie, c’est qu’il a confiance en. vous... et une preuve de confiance, cela est toujours flatteur, n'est-ce pas? Et e confectionnant ces belles chemises, Judith.
évoquait tous les bonheurs qu'elle avait eus, pensant à son père et à sa mère et à, leur fidèle appui, à ses fils si bien portants,. si sages, si affectueux, aux clients qui lui étaient venus l’un aprés l’autre et sans que. seulement elle eût à les chercher. Quant a ses chagrins, elle n’y songeait pas, car «les. chagrins sont le lot de chacun ». Et, en cou sant, elle sassait et ressassait les circons tances qui l’avaient « poussée, poussée > le long de ses jours et quand, la nuit, elle ne dormait pas, elle en faisait des « chan= sons », — des chansons dans lesquelles elle.
se réjouissait devant Dieu des grâces dont il l’avait comblée, des chansons où ell disait à ses fils les enseignements qu’ell dégageait de son expérience, des chansons où elle concluait qu'après tout on arrive.