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JUDITH Fe 109
ceux qui avaient une certaine valeur, elle
s'était dessaisie de nécessité : les études des fils, Ia maladie de Benvenuto, la guerre
par surcroît.
« Renouveler les meubles et les tapis?
Elle n'y avait pas pensé. Cependant, si Giotto y tenait, on le pouvait sans délai.
Elle avait un peu d’argent à la Caisse
d'épargne, — de l’argent que Giotto lui avait envoyé avant qu'il ne fût fiancé et pour qu'elle en usât à sa guise! Que désirait-il en fait de meubles”. Les fenêtres.
Ah! oui. elle avait dans le coffre où elle gardait les trésors de la famille un
modèle dessiné par Jacques pour leurs
premiers rideaux... [I avait tant de goût,
Jacques !.…
Et Judith, bouleversant son coffre et ses caisses, finit par découvrir, en même temps que le modèle, un coupon de vieille soie.
Cette soie, elle la teignit, l’apprêta, la broda : tout cela de nuit, car le jour il fallait coudre pour vivre. Pourtant, lorsque, le travail terminé, Judith, croyant ménager à Giotto une agréable surprise,
- plaça les rideaux, Giotto jugea que «le
s’harmonisaient pas avec la pièce >.
Judith maîtrisa difficilement ses larmes «ll avait raison, Giotto: ils étaient démodés, ces rideaux... Comment.-n avait elle pas réfléchi qu'un dessin datant de vingt-cinq ans était rococo?… Ah! ‘davilaine affaire que de vieillir et que de n’ävoir plus sa tête! » — et, tout en pleurant, elle riait, riait pour dissimuler ses larmes. . | « Non seulement l'intérieur n était pas avenant, mais on mangeait mal. Pourquoi ; machetait-on pas le pain chez Barbone, ù où il était excellent? Por Res Le volaille sur la table?» Lund Si Judith n'achetait pas le pain A | Barbone, le boulanger en vogue, c'était. î que Barbone vendait son pain avec une légère différence de prix et qu'en outre on.
habitait loin de ses magasins. « Elle avait eu tort d'oublier que Giotto avait uw.
faible pour le pain de Barbone : désor- :
mais... » Elle se levait donc vite le matin pour aller quérir le pain de choix - — un pain pet pour Giotto — et, un à jour. elle
| JUDITH | 207 > se permit l'acquisition d’un poulet.
. Malgré tous ses efforts, Giotto n'était pas content. Souvent, il préférait le restaurant en compagnie de sa fiancée. Ou bien, tenté par le théâtre, il ne reparaissait qu’à minuit. et il se couchait sans un mot de gentillesse à l’adresse de la maman qui - avait veillé pour l’attendre. Accoutumé … maintenant à dormir en plein air, il suffoquait sous le plafond de l’étroit logement.
I exigeait que tout fût grand ouvert dans sa chambre : et puis il se plaignait du - froid. et puis il se plaignait de la cha- - Jeur.. Qu’avait-il?.… Et voilà-t-il pas qu'il « se refusait à sortir avec la maman, ne . fût-ce que pour l’accompagner à la syna- » gogue?r.… |
+ «A quoi songeait-elle d’exhiber ces - capes antédiluviennes? Elle le couvrait de » ridicule avec ces robes d’un autre siècle et ces chapeaux de sa fabrication. » Et Judith, … toute rougissante à la seule idée de s’y … aventurer, Judith s’enhardit à pénétrer dans l’officine d’une vraie modiste, d’une - modiste de la Porte Sainte-Marie : et elle $ choisit un beau chapeau noir (une folie!)..
ne VIES DE FEMMES
et elle déballa le beau manteau « qui ressemblait à une pelisse ». Hélas! de ces efforts, Giotto ne daigna point s’apercevoir et, en rangeant chapeau et manteau au fond du coffre, Judith pleurait quasi autant qu’à la mort de Benvenuto.
[1 y eut pis. Des mois durant, Giotto, qui avait d’ ailleurs cessé d'exprimer aucun mécontentement, se dispensa même de.
manger à la maison. I] rentrait alors hérissé des pieds à la tête et, affectant d'ignorer l'existence de la maman, ne desserrait les … dents que pour, de loin en loin, Sa un ë ordre à Abraham. on Cependant, Judith de soupifer de. ses.
larmes : « Mon Dieu, il est juste qu’il en.
soit ainsi : vous m'avez rassasiée de conso= lation, vous m'avez rassasiée de bonheur en me rendant mon fils sain et sauf et j'ai eu ma part Vous m'avez retiré son cœur, son cœur qui était si généreux! De l’un de mes enfants, vous m'avez gardé le cœur; de l’autre, vous m'avez gardé l'intelligence. Que votre volonté soit faite... Quoi que vous exigiez de moi, je m'incline…. e s’il faut donner ma vie, je suis prête à Ia
Eonner. Je suis prête à la donner dix fois.
; ” mais l'affection de mon fils. Non, mon - Dieu, non : l'affection de mon fils aussi, pic vous la donne pourvu qu'il soit heureux.
4 - Mais 1l n'est pas heureux, Giotto! Il n'est . pas heureux... Mon Dieu, frappez-moi, | punissez-moï.. pourvu que Giotto soit heu- reux. >
Judith se tourmentait comme jamais, et À Abraham, Jui prenant les mains, pleurait ® avec elle, étonné et silencieux.
4 Entendait-elle le pas de Giotto, elle se | ressaisissait aussitôt. Car elle s’appliquait Pa lui cacher son affliction et — confor- | mément à son principe que, « pour dissi-
| per la méchante humeur chez autrui, il
importe d'afficher soi-même bonne humeur et jovialité» — elle tâchait, en sa pré-
| » sence, à paraître en train, disposée à par-
ler et à rire. Par malheur, la recette, ce - coup, était en défaut. « Tais-toi, s’irritait
» Giotto, tais-toi, maman : cela ne me va pas
. que l’on parle et que l'on rie autour de * moi » — et Judith se taisait, interloquée.
- Enfin, un jour, Giotto rentra à la mai-
IDR De
ou UE VIES DE FEMMES Le son avec la figure d’un Ar a biGnt. 1 Il se jeta, vêtu et tel quel, sur son lit Et : seul dans sa chambre dont il avait con- 4 damné la porte, il se mit à sangloter, en | s'arrachant les cheveux. Tandis que, dans 1 la pièce contiguë, la maman, à ouir ce désespoir, se désolait de son côté. 174
Sans prononcer une syllabe ni rien absorber, Giotto demeura un jour et une nuit « ainsi allongé sur ses draps. Puis, s'étant levé, 1l annonça à sa mère qu'il avait rompu. | ses fiançailles et lui avoua que, s’il s'était | conduit en fils indigne, c'était que « la. ‘ maestrina » avait su le persuader que la .
maman contrecarrait leur mariage, que la maman dénigrait sa future bru de concert avec les colocataires, que la maman était.
avare, qu'elle faisait de la. mauvaise ; cuisine, qu'elle était sotte et fausse. Tout cela, il l'avait cru! Tout cela et tant d choses encore où s'était exercée la basse malignité de «la maestrina»!.. Maintenant, si vif était son repentir qu'il se fû lacéré de ses mains. Comment avait-il pu.
croire cette femme? Et depuis! Depuis, il en avait appris de terribles. « La maes
PNIDDIER + | 205
trina » avait été fiancée une fois, deux fois,
trois fois... et combien d’autres fois, sans doute! Elle opérait de même avec cha- . cun, chauffant la cervelle au garçon et lui
extorquant son argent Et 1l avait aimé - cette femme! Il l'avait aimée et c'était à
cause d'elle qu'il s'était montré si dur! - Ah! la maman lui pardonnerait-elle jamais?
« La maman? La maman? Demander à la maman si elle pardonne? Hé! les . mamans oublient tout et tout de suite.
- Et puis, ce n’est pas ta faute, Giotto. Tout - cela, c’est Dieu qui l’a permis pour ; m'éprouver.… Mais Dieu n’a pas voulu que - ce mariage s’accomplit. Je l'avais dit au - rabbin : « Si Dieu ne veut pas ce mariage, | Dieu l’'empêchera.… Pas moi, faible ma- - man!» Quant à l'épreuve, Dieu la décu- : plâtil et en durée et en profondeur, je ? | suis prête à l’accepter à nouveau pourvu
| que toi, Giotto, tu sois heureux et que tu me sois rendu tout entier... intelligence et cœur. »
Ww
… Chaque jour, elle évoque les.
bonheurs qu'elle a eus; quant à ses
chagrins, elle n’y songe Be. car. 4 :
sont le lot de M ee
La à dans la vie de Judith repariténes do 1 des jours de pure allégresse, des jours .
comparables à ceux de sa prime ado-.
lescénce. À présent, Giotto ne quittait le ‘domicile que pour s’acheminer vers son bureau et, hors de son bureau, n’avait souci que d’embellir l’intérieur, d'agrémenter les murs de vieilles estampes, de rafraichir les tapis, de remettre les meubles : en état. Comment rendre digne d'elle le nid où régnait une telle maman, — une maman qui, tandis qu il en avait douté, lui, si affreusement, pas un instant n avai douté de son fs 2
Giotto ne pensait qu'à 1 et ne songeait qu’à la combler, à doter de son père qu'il revoyait au fond de ss.
mémoire apportant à la maison de 1 agni:
fiques écharpes de soie. Il lui offrit même,
certaine fois, un chapeau tout de velours,
brillant de jais et garni d’une grande plume. D'ailleurs, il n’enchantait pas Judith, ce chapeau : la plume et le jais, va pour les jeunes. Mais elle se garda bien
| d’en souffler mot. Pauvre Giotto! II avait
choisi l’article le plus beau... et ce qui plait au fils plaît à la maman.
- Judith sortit, triomphante, du grand
coffre, le manteau « qui ressemblait à une pelisse ». De vrai, il ne faisait pas froid :
cependant, avec quel autre vêtement eût-
elle arboré pareil chapeaur Pour elle, quelle joie, du reste, que de rouvrir son coffre et que d’y retrouver tant de choses amies, tant de souvenirs enfermés aux heures douloureuses! Au moindre chiffon, au moindre papier qu’elle en extrayait,
elle savourait avec une force toute nou- . velle sa joie présente : de même que, jadis,
chaque fois qu’elle retirait Abraham de
ira ag RES ES CURE DES
son berceau et regardait son premier né respirer dans ses bras, elle savourait, tout
comme à la première. minute, la joie d’être
mère.
… Judith était-elle re Jamais de
VIEs DE FE ee
stupeur et un dée qu il n is pas :
secouer. Le contact avec ses collègues lui Fée coûtait, la rencontre de quiconque av :
connu «la maestrina » lui coûtait… et : rencontre de celle-ci lui était su out ee ‘pénible. Pourtant, le moyen de l'éviter di © qu’elle et ses parents habitaient sous le même toit que lui? Il aurait voulu en aller, s’en aller au loin, perdre de vue !