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ait toujours belle, et, te être belle, il suffisait qu’elle fût faite d’une riche étoffe et taillée par un grand couturier. Si bien -que, quand elle allait au Corso ou fai- “sait des visites, Donna Enrichetta sortait cd'un vénérable coffre hérité de ses aïeules certaines robes de soie comme on en faisait autrefois, qui se tenaient toutes raides autour de sa maigre personne
+ 1er ; à D
ét: lui donnaient un aspect plutôt ridicule.
Par bonheur, les files. n'avaient hérité.
des aïeules aucune robe, mais elles devaient endosser tous les laissés pour compte d’une.
grande couturière, fournisseur de la famille, toilettes d’une grande pou parce que tel était le goût de leur mère, mais passées de mode, parce qu’on te avait ainsi à meilleur compte. Et c'était ua sujet de honte pour les jeunes filles, surtout pour Rosa et Rebecca qui marchaient sur. ; leurs quinze ans, de se faire trainer en grande pompe au Corso ou à des visite vêtues des ex-modèles prétentieux d'une grande couturière, assise aux côtés de le | mère, fagotée dans sa toilette. centenair . Et le supplice ne finissait pas avec promenade hebdomadaire. Donna Enrichetta raffolait du théâtre, recevait che elle les meilleurs acteurs et auteurs dr matiques de la saison, et ne laissait Jamai:
‘passer une première sans prendre une loge.
Il fallait encore en cette occasion paraître tous les cinq dans une loge, et monter pe m- peusement en voiture, affublées de certe
GILDA ; 227 | manteaux surannés qui faisaient rire lle . public derrière leur dos. air — Petites sottes, — disait la mère, quand Rosa et Rebecca hésitaient à s’habiller, — qui donc fait attention à vos » toilettes? La voiture garantit que vous 4 avez uné dot, et une jeune fille qui a une dot trouve toujours un mari. 4 Rosa et Rebecca n'étaient pas très per- - suadées, mais elles n’osaient pas protes- . ter. Personne à la maison n’osait faire des . objections à Donna Enrichetta, pas même . le père, très tendre pour ses filles et qui se - serait pourtant jeté au feu pour elles, per- - sonne, sauf Gilda, la fille aînée.
… A vrai dire, Gilda ne souffrait pas des . goûts maternels; c'était une de ces âmes » simples qui viennent au monde pour 4 aimer, qui aiment leur père et leur mère, parce que ce sont leur père et leur mère; * qui aiment la maison où elles sont nées, les … meubles au milieu desquels elles ont vécu,
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228 Ne DE FEMMES ie en ee
ces créatures douces et a qui sont incapables de se révolter. Si Gilda eût été fille unique, jamais elle ne se serait aper-
çue que les goûts de sa mère étaient un peu extravagants; jamais elle ne se serait ima-
oiné que la promenade au Corso ou les visites l'ennuyaient comme elles en-
nuyaient ses sœurs : « Si sa maman disait que c'était un divertissement, € était sûre-
ment un divertissement. >
Mais si Gilda aimait sans condition
père et sa mère, elle armait également ses
sœurs, surtout Rosa et Rebécca, qu elle
considérait comme ses filles, et souffrait
beaucoup de les sentir souffrir. Aussi arte \ vait-il parfois que l’ingénue Gilda, la sou-
mise Gilda, incapable de critiquer, de juger, osât élever la voix pour protester contre une vieille toilette de ses sœurs, pour proposer à sa mère de renoncer à une première, et de louer à la place un piano pour Rosa et Rebecca, passionnées de musique; de renoncer à un vieux modèle de Bellom pour .
acheter de l’étoffé à la mode, avec jsigielle À
on ferait à la maison une robe plus
moderne. Maïs Gilda n'avait pas d'auto- :
GILDA 229
rité. Suivant les théories maternelles, on ne pouvait, dans la famille Mantova, s’habiller chez une petite couturière, et un piano muet suffisait pour des jeunes filles qui avaient une dot. Le piano muet, autre tourment de Rosa et de Rebecca, avait été une trouvaille géniale de Donna Enrichetta. Elle avait acheté à ses filles un piano qui avait Îa spécralité de ne donner
aucun son. Elle croyait ainsi avoir résolu
le problème de ne pas être ennuyée toute la journée par les exercices de ses cinq
filles, et de leur donner cependant j’agilité
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nécessaire pour jouer quelque air de danse ou accompagner quelque romance, talent qu'elle jugeait nécessaire et suffisant, comme la dot et la voiture, pour des jeunes filles de bonne famille qui devaient trouver
| un mari.
Depuis des années, la maison Mantova continuait ainsi à exécuter le programme de Donna Enrichetta, quand un effroyable
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sie se retira pour y vivre, avec. e et ses cinq filles, dans un très 1 Loc appartement d’une maison de ie |
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ï GILDA 231
gens, quand elle était riche, elle y fut indif-
férente,-une fois les dettes payées, quand elle fut pauvre, se gardant d'ajouter aux
chagrins de la pauvreté les rancœurs de l’orgueil blessé. Son mari, au contraire, pauvre homme qui, auparavant, n'avait eu
ni son goût de tyranniser, ni son indifférence, n'eut point, après coup, son stoïcisme. Il ne sut résister au cataclysme, et s’en affligea tellement qu’il en mourut
. peu de temps après.
Seule, avec cinq filles à faire vivre à
- l’aide de moyens très réduits, Donna Enrichetta, qui connaissait parfaitement ses défauts et ses filles, et qui se rendait compte que Gilda était meilleure adminis- . tratrice qu’elle-même, l’éleva tout à coup . à la dignité de cuisinière, de femme de . chambre, et même d’intendante de la mai-
son. Donna Enrichetta ne s'était pas trom-
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re
| pée. Gilda était très entendue, elle avait En. de bon sens et s’acquitta si … bien de ses fonctions que, tout en dépen- } sant infiniment moins qu'auparavant, elle » trouva moyen de faire sortir du budget + certaines toilettes pour Rosa et Rebecca,
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la maison. Il fallait trouver quelque mais quelque chose qui s adaptât à
‘ nouvelle situation. Gilda proposa.
i la mère de les mettre PRE d ps
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difficulté de distraire du petit revenu qui
leur était resté la somme nécessaire pour
leur faire donner des leçons particulières; .
mais Gilda avait son projet.
Dans leur maison, qui était une maison de rapport, une maitresse de piano avait parfois recours à Gilda pour quel-
que point à faire à la machine. Gilda comptait lui offrir deux heures de couture
pour une heure de leçons de piano à Rosa et à Rebecca. La mère approuva, la maï-
tresse accepta, et Rosa et Rebecca eurent
un véritable piano où elles purent jouer de la vraie musique. Gilda entrait en extase, quand elle les entendait, et aussi la mère qui, n'ayant plus beaucoup d’autres distractions, était enchantée de ces concerts domestiques. Rosa et Rebecca firent de rapides progrès ; l’une enseignait à l’autre, et toutes deux aux plus petites, si bien qu'une seule leçon suffisait pour les cinq fillettes et que, n’eût été le malheur de leur pauvre père, elles eussent béni la catastrophe qui les avait libérées de la «dot», à l’aide de laquelle on avait
réponse à tout.
pas À
La mère, cependant, n’était pas encore Fi satisfaite. J’ai dit que Donna Enrichetta 7. aimait le théâtre et qu'aux temps de ‘sa richesse, elle recevait souvent des auteurs et des acteurs. Ceux-ci lui étaient restés fidèles dans sa pauvreté, et lui envoyaient fréquemment des places, accueillies par les cinq jeunes filles avec un bien autre enthousiasme que Îles loges d'autrefois.
Les plus assidus étaient naturellement les auteurs et acteurs d’une compagnie qui jouait en dialecte, et qui avait son siège dans la ville même. S
mir de ne Et les se hole = raient-elles les jeunes filles à trouver
15 GILDA | 235
mar ri? Ou faudrait-il qu'elle-même gardât éternellement avec elle cinq filles à marier? « Rosa et Rebecca sont deux belles filles, — dit un jour la mère à Gilda. — Elles sont spirituelles et intelligentes. Si nous les mettions au théâtre (Gilda était désormais . considérée comme une seconde mère). Si . nous en parlions au directeur de la Compa- - gnie Dattellir Elles resteraient ici, à Turin, elles seraient entourées de gens de notre connaissance et, au théâtre, deux jeunes | filles, belles, artistes, intelligentes comme . Rosa et Rebecca, trouveront bien vite un ? mari. » Gilda ne trouva rien à objecter, et voilà comment, sans être consultées, Rosa et Rebecca furent vouées au théâtre.
. Rosa et Rebecca n'avaient pas été consultées et, à vrai dire, elles n’avaient même jamais pensé à entrer au théâtre, car elles n'avaient ni l'imagination, ni l'énergie de leur mère, mais, en somme, le projet ne déplut ni à elles, ni à la compa- . gnie dramatique, et plut infiniment à l’au- teur, ami de la famille, lequel composa 4 en leur honneur une comédie intitulée pré- . cisément Les Deux Sœurs. Rosa et Rebecca
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236 | VIES DE FEMMES | étaient fort intelligentes, elles ADR 41 jouer avec art et, quelques années après, brillèrent comme deux étoiles js première 4 grandeur. 7.
Mais, au théâtre, outre l'intelligence et.
la beauté, il faut aussi des costumes, beau- ‘ coup de costumes. Gilda fréquenta une.
école de coupe et apprit à tailler des vête- 7 ments comme une véritable couturière et, comme le goût de Rosa et de Rebecca était .
excellent et qu’elles avaient beaucoup. à d'idées, Gilda leur faisait des costumes.
magnifiques, comme personne n'en avait.
dans la compagnie. Et quand Rosa et?
Rebecca revenaient et rapportaient à Gilda les compliments que leur avaient attirés.
leurs costumes, et la curiosité que tous.
manifestaient de connaître le nom et.
l'adresse de leur couturière, Gilda était.
contente, si contente qu’elle en rêvait dans son sommeil et qu'elle ne rêvait pas seulement, mais que souvent elle se relevait la nuit, tout doucement, sans faire de.
bruit, pour coudre, pour teindre, pour.
rafistoler quelque vieux costume de ses. sœurs, et que, le matin, elle était aussi
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joyeuse de voir l'ouvrage fait que si une
bonne fée, à sa prière, avait travaillé à sa place. Et elle riait, elle riait, plus heureuse que ses sœurs elles-mêmes, quand le parterre retentissart des applaudissements qui leur étaient destinés.
Pour elle-même, Gilda n'arrivait jamais
à faire quoi que ce fût, et elle avait rarement le temps d'aller voir jouer ses sœurs.
Mais quand, par hasard, elle v allait, quelle extase et quelle joie ! Y avait-1l au monde
une jeune fille plus heureuse que G:ilda, qui avait pour sœurs deux artistes applau-
dies, et à qui il était donné de contribuer, par les costumes qu’elle taillait et cousait,
au succès de ces deux sœurs qui jouaient
si bien?
Et Gilda, à la vue de ses sœurs, était
plongée dans une véritable extase : elle
agitait béatement sa haute personne un
peu, massive, en écarquillant ses yeux
ronds, brillant d’une joie qui dépassait
toujours son espoir et son attente. :
Gilda n’était pas belle, elle était un peu,
comme on dit, taillée à coups de serpe :