‹ Vies de femmesChapitre 8 sur 22 · PAL · texte numérisé non relu

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produisirent une bonne impression à Vic et à Petite tante. Elles s’arrangèrent aussitôt pour la pension qui n’était d’ailleurs guêre plus chère que celle des sœurs, et le jour suivant Vic s’installait auprès de la famille Pastelli.

Elevée sous la loi rigide de l’avarice paternelle, Vic croyait connaître tous les secrets de l’économie. Elle s’aperçut bientôt qu’elle n’en était qu'à l’alphabet. Quels tours de force accomplissaient Giovanna et sa mère ! Non seulement elles faisaient elles-mêmes leurs robes et leurs chaussures, mais elles s’occupaient à relier des livres, à encadrer des photographies, à fabriquer une quantité de petits riens d’un goût douteux qu’elles vendaient à un mercier du voisinage. Elles ne s’accordaient jamais une distraction. Le temps était de l'argent et il fallait en outre épargner ses souliers.

La vie des Pastelli se transforma comme par enchantement lorsque la nouvelle guesing bost S'installa chez eux. C’est que Vic avait sa façon à elle d’aider en demandant à être aidée, de conseiller en demandant

faction d'en Rare, | Fe Elle adorait Fe campagne, ae la co

| peinture. Visiter un musée. avec di tai

ie une ro à entrer . r seu un musée, à accepter seule ufe i Las un concert.

CRARA ÊT VC 69 était si agréable que bientôt il devint leur plus grande distraction.

Il en était de même pour le monde. Vic ne se sentait aucun besoin de voir du monde. Mais quand les Pastelli allaient à une réception officielle où en donnaient une eux-mêmes, comme les colonels, si pauvres qu'ils soient, sont obligés de Île faire, Vic était infiniment précieuse.

Comme tous les gens sans fortune qui ont à vivre avec des pareils plus: riches qu'eux, les Pastelli étaient timides, avaient presque honte d'eux-mêmes, chérchaient à se cacher, à disparaître devant le regard d'autrui. Vic, au contraire, bien qu’elle eût toujours vécu à la campagne, avait une assurance magnifique de grande dame ; elle savait faire profiter ses amis de son jugement sûr, les mettre sous un jour favorable, les relever devant leurs pareils, leur donner une liberté d’allures qu'ils n'avaient jamais eue, et tout cela avec la seule autotité qui lui venait de son intelhgence. D:puis son arrivée, les Pastelli se

sentaient comme grandis. Leur appartement lui-même semblait transformé. La

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tante avait envoyé un modeste piano, qui dans la salle à manger, avait remplacée une : des innombrables caisses recouvertes de velours et surmontées de vases de fleurs artificielles. Discrètement, Vic avait amené le colonel à remplacer les affreux cœurs em

velours entourés de photographies par une série de modestes petites gravures an-

ciennes. auxquelles il avait mis lui-même

des cadres simples et uniformes ; et Vic

avait su faire ainsi beaucoup de petits.

changements grâce auxquels, sans que per- .

sonne s’en fût aperçu, la maison avait

changé d'aspect. Lt

Les Pastelli, qui étaient des gens disdhe gués, cultivés, pleins dé beaux sentiments, laissaient faire Vic, goûtaient toutes ses .

finesses, ravis par-dessus tout de son talent A

musical.

Les contessine de Montebello, par. l'en tremise de Petite tante, lui avaient prêté

REY SD TETE TI PRE 0e

beaucoup de musique, des sonates entières

de Beethoven et de Brahms, des partitions .

de Mozart, de Verdi, de Rossini, et Vic les.

» jouait d’un bout à l’autre, se tirant d’af-

faire comme elle pouvait dans les endroits

L'Hte CLARA ET VIC. en.

les plus difficiles. Elle aurait passé toute sa vie à jouer du piano, et le professeur que

4 Petite tante avait choisi parmi les meil-

leurs de la ville, était si enchanté d'elle qu'il doubla le nombre de ses leçons sans

ne.

» augmenter ses prix.

Les contessine avaient aussi des recueils de vieilles chansons. Vic essaya de les Éiuer Elle avait une magnifique Voix de contralto. Elle chantait avec tant d'âme

. que dans tout le voisinage on ouvrait les

fenêtres pour l'écouter. Et 1l arriva qu'un

- jour son professeur l’entendit, et 1l voulut

lui donner aussi des leçons de chant. Entre à le chant, la musique et l'amitié des Pas- telli, la premièré année de séjour de Vic à Fin passa si vite que c’est à peine si - Vic s'en aperçut.

Pippo, qui, une semaine aupara- :

vant, était pour Vic un inconnu, .

tenait maintenant plus de place que sa mère et sa tante.

Il avait été convenu'avec les Pastelli que Vic serait en pension chez eux pendant le.

temps où les écoles sont ouvertes. Elle de-.

vait, pendant les vacances de Noël et de .

Pâques et pendant les grandes vacances, | retourner à Rivara, de facon que Pippo, le fils du colonel, pût reprendre sa chambre.

Il en fut ainsi la première année, et aussi pour les fêtes de Pâques ét de Noël de la seconde année. Mais les examens de la.

seconde année se prolongèérent, et. quand Pippo arriva, Vic était encore à la maison.

Pippo avait dix-huit ans, et il faisait sa dernière année au collège militaire d'où il sortirait officier. Vic avait dix-sept ans et | elle avait beaucoup embelli, grâce. aux.

soins intelligents de sa tante. Sa dentition était devenue régulière, ses cheveux, tout en restant trop lisses, encadraïent le visage

FICLARA ET VIC 73

d’une façon plus douce, sa mise était mieux adaptée à sa personne, et cachait ce qu’elle avait d’un peu dégingandé dans les mouvements. La pauvreté de la maison et des meubles, la pâleur de Giovanna et de sa mère qui semblaient porter écrits sur le

front les tourments infinis d’une vie de

privations, faisaient ressortir les joues roses de Vic, son rire frais, ses façons sûres et tranquilles.

Pendant deux ans Pippo avait entendu parler avec enthousiasme de Vic, et Vic avait entendu parler avec enthousiasme de Pippo: Elle trouva qu'il répondait à l’idée qu'elle s'était faite de lui, et réciproquement. Pippo aimait passionnément la musique, et Vic lui joua et lui chanta tout ce qu'elle savait.

Il demeurait la bouche ouverte à écou-

ter, et les quatre jours que Vic passa encore

à [urin pour ses derniers examens, suffirent à Pippo pour s’éprendre follement de Vic. Avant son départ 1] lui parla.

Devant cette déclaration faite d’une voix tremblante, Vic demeura d’abord surprise et perplexe, puis étourdie comme si

mait. “.. pourquoi ie a L qu

mait ? Que voulait-il d'elle ? Etre d'elle, mais pour combien de “es ?

après P — aprés ! P > |

| tu m'épouser ? Vét que “nous nou

unissions pour telle ou telle raison P» Il Jui avait dit qu'il l'aimait. cn .

‘était troublée, et son trouble grandissait, | ” au point que bientôt les larmes lui coulè- » rent des yeux ; elle se sentit comme étouf- » fée par la violence et le désordre de ses - émotions. Et elle sortit de la pièce en trem- - blant et en pleurant.

…. Vic et Pippo se quittèrent sans avoir - échangé d’autres paroles, sans que Pippo 1 sût si son amour était accepté ou non, sans 4 que Vic sût s1 elle aimait ou non Pippo.

… Mais elle l’aimait. Pippo, qui lui avait été 1 indifférent jusqu’à ce jour, s'était soudain

: qu'aucun autre être au monde.

” Le jour suivant Vic partit pour Rivara.

Quels changements désormais dans son existence de Rivara! Les pèlerinages? Non, elle était lasse ; elle n'avait plus envie d'aller aux pèlerinages. La moisson ? Le … soleil était trop chaud. Les poules couvaient au lieu de pondre ; les petits oisons mouraient faute de soins ; les fruits dans … le verger tombaient et se gâtaient sans que à personne les ramassât.

D Ou'as-tu, Vic ?

Vic faisait semblant de rire pour rassu-

# D nbane qu'elle aimait tant quelques jours auparavant, lui paraissaient maintenant un enfantillage sans raison d’être.

Tout, excepté Pippo, lui paraissait sans raison d’être. Les paroles, les sons, les visions de ces quatre jours passés avec lui revenaient continuellement à ses oreilles et à ‘ses veux ; elle ne pouvait s’en débarrasser. Que se passait-il en elle ? N’était-ce pas un péché que de penser ainsi à Pippo ?

D ans quel cas était-il permis d’aimer ainsi ? Quand on est fiancé. Mais était-elle Ê à fiancée de Pippo ? Le serait-elle jamais? À Ja fin de septembre, avant la rentrée “des écoles, Vic alla trouver Petite tante et Î lui dit tout. Petite tante s’alarma. Ce qui s'était passé était très mal ; Pippo n'avait pas bien agi. Vic n'avait pas de dot. Son père ne voulait pas lui en donner, et Petite tante n’était pas assez riche pour le faire à a place. Les officiers ne peuvent pas se m narier sans dot, et même quand ils le peu- Vent, Vic voyait bien quelle vie misérable ils sont obligés de mener. Cet amour, Vic 3 po se l’arracher du cœur. Eclos en quel-

us CLARA ET VIC ut

ques heures, il ne devait pas être bien dif-

78 VIES DE FEMMES fcile à chasser. Vic devait dire à Pippo.

qu’elle ne pouvait pas l'aimer, qu’elle ne.

l'aimait pas ; elle ne devait plus le voir, plus lui parler ; elle devait l'oublier. 1 Vic ne pouvait pas s’arracher Pippo du.

cœur : elle ne pouvait pas l'oublier ; elle ne. pouvait pas lui dire qu’elle ne l’aimaïit pas. Elle pouvait lui dire qu’elle ne devait plus. le voir ni lui parler, parce qu'elle n avait pas de dot, et qu'elle ne pourrait pas | l’épouser. C’est ce qu'elle fit. : De Revenue à Turin, ce ne fut pas, bien en.

tendu, chez les Pastelli qu’elle retourna prendre pension, mais au couvent où avait .

été Clara. Elle eut le lit de Clara dans le grand dortoir froid où était la grande cheminée «qui aurait pu être allumée mais.

qui ne l'était jamais ». Elle eut sa place à table dans le grand réfectoire gris aux :

hautes fenêtres toujours closes et où.

l'odeur désagréable des potages artificiels se mêlait à celle de l'acide phénique. Mais.

elle souffrait trop pour s’apercevoir de ces misères. Elle souffrait et il y avait 4 elle un calme affreux, une complète apa-.

thie ; elle souffrait et elle ne comprenait

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pas ce qu'était sa souffrance, Ce n’était » pas le désespoir que cause ia mort d’un être cher, ni l'angoisse d’une fortune perdue, ou d’une grande désillusion, mais une immense apathie qui l’empêchait de s’in- » téresser à quoi que ce fût. Elle n'avait plus de goût à rien ; rien ne pouvait lui donner de la joie, pas même la musique.

Comment était-il possible que quelqu'un qu’elle avait vu pendant quatre jours, qu'une voix qu’elle avait entendue pendant Er minutes, eussent ainsi bouleversé son - âme ? Pourquoi était-elle si bouleversée P Elle le demandait passionnément à Dieu, | prosternée au pied de son autel, mais elle n'osait pas demander à Dieu qu'il lui ôtât cette épine du cœur, car elle aimait cette # épine.

Une année passa ainsi, une année triste, Hongue comme une pluie sans fin, une année P endant laquelle 4 n’y avait pas une journée qui fût différente d’une autre, une ‘année sans espérance. Après lui avoir dé-

80 VIES DE FEMMES claré qu'ils ne pouvaient pas s’aimer, Vic n'avait plus parié à Pippo. Quand il venait en congé, Pippo allait attendre Vic auprès . de l’école ; il la suivait de loin ; il lui faisait un signe de tête ; elle répondait par un signe de tête, et c'était tout. Ces jours- là, Vic était profondément troublée. La.

douleur devenait Pi vive et le. PAR :

aussi. “ L'année s’acheva et ie obtint son diplôme. Comment elle avait réussi à travailler et à passer ses examens, elle n’en savait rien. Pour elle, c'était comme si elle . avait une double existence. II y avait une Vic qui continuait ses études et s’appli-.

quait à tout ce qu’elle avait à faire, et il à y avait une autre Vic qui pleurait indifférente à tout. Elle attendait impatiemment .

l'heure où finirait l’année scolaire, et où : les deux Vic se perdraient ensemble dans « les champs ensoleillés. Mais le jour même « où elle espérait revenir à Rivara, sa tante « lui soumit un grand projet. Le marquis de .

Spolète, dont la femme était l’amie des contessine de Montebello, devait partir ‘ dans deux mois pour l’Australie, où il était

CLARA ET VMC 81

nommé consul. La marquise voulait emmener une institutrice pour ses filles. Vic voulait-elle y aller ?

C'était un crève-cœur pour Petite tante d'envoyer Vic si loin, mais d'autre part, en Australie, elle pourrait s’arracher définitivement l’épine du cœur, et au bout de deux ou trois ans, elle reviendrait heureuse et tranquille en Italie ; elle y obtiendrait un poste, où elle épouserait un homme qui lui plairait et elle vivrait heureuse le reste de sa vie. Vic y consentit.

Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu

> pour ne plus aimer Pippo, mais sans y réussir. Cette proposition était peut-être “ une aide mystérieuse que Dieu lui en- “ voyait. « S'il est écrit que je doive aller en Australie et oublier Pippo, Ô mon Dieu, - que votre volonté soit faite. »

La marquise de Spolète était jeune encore, mais elle avait été très malheureuse, « et les chagrins donnent de la pénétration, - quand ils ne rendent pas méchant. Elle avait appris quelque chose de l’histoire de Vic ; elle la comprenait, et bientôt elle la prit en affection. Tandis qu’elle lui mon-

PE iitie ds Fam st DENTS

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Batlate de sa peine et ses Ne délic es, douces et tranquilles, lui faisaient du bien.

Une quinzaine encore devait s'écouler -avant l'heure du départ quand, soudain “la marquise tomba malade. Tous les médecins de la ville furent appelés en consultation. On opéra la patiente, son état s’ améliora, mais de voyager, il ne fut plus question. La pauvre femme pourrait vivre en core quelques années, mais entre son li et son fauteuil. Le marquis partit seul et ses filles furent mises en pension. C'est ainsi que vers la fin de l’automne Vic -S trouva de nouveau libre. Elle alla à Châ tillon auprès de sa tante pour la consulter. ;

& Si Dieu n’avait pas voulu qu elle partit pour l'Australie, n’était-ce pas un signe certain que Dieu approuvait son amour ?»

Ce raisonnement fit son effet, et Petite tante se laissa attendrir. Tous les efl e pour oublier Pi Vic les. “ À

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