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commerce, dans l’industrie ? Pippo examina la situation de tous les côtés. Mais qu'était-il capable de faire? Rien. I n'avait même pas son baccalauréat. Il avait toujours été au collège militaire ; 1l ne connaissait que le métier militaire ; il n'entendait rien aux affaires, rien au commerce. +3 — Eh bien! nous ne nous marierons pas,
finit par dire Vic. J'irai à Rivara et, lui,
il restera à Turin. I] nous suffit de pouvoir nous aimer, et de savoir que Dieu est content et Petite tante aussi. :
— Retourner à Rivara ! non, déclara Petite tante. Si, dans un temps plus ou moins éloigné, tu dois épouser Pippo, il
faut que tu sois en état de gagner quelque
chose. Tu as ton diplôme : présente-toi au concours, obtiens un poste, débute dans la carrière. |
Vic éprouvait un infini désir de paix, un
… grand besoin de remettre de l’ordre dans
ses idées et dans son cœur troublé, de se perdre au milieu des bois; elle n'avait aucun désir de se remettre à étudier, ni d’entrer dans l’enseignement. D'autre part,
intelligentes et plus cultivées qu ‘elle. Et
he et lle n ‘espérait pas réussir at con cours. Les candidates étaient si nombreuses. Elles lui paraissaient toutes plus
puis, si elle était restée à Rivara, elle aurait pu voir Pippo quelquefois, tandi S que si on l'envoyait beaucoup plus loin, , le s entrevues seraient plus difficiles. Mais pour satisfaire sa tante, elle se présenta concours. Avait-elle raison, ou tort ? Elle n'en savait rien ; Dieu seul le savait. Elle alla à l’église le jour du concours et, “pros- É ternée devant Dieu, elle l’implora : « Mon Dieu, vous voyez ma situation 5 faites e
« e Fe” +, » ir fai ra rs EU ER Cv y. die ete Qi QE
CLARA ET VIC 85 C'était, comme je dis, une des raisons qui faisaient redouter le concours à Vic. Il lui semblait que, tout allant pour le mieux, si elle était admise, ce serait parmi les dernières et qu'alors elle serait envoyée
dans un petit hameau lointain. Mais à sa
grande surprise, elle fut admise une des premières. Elle avait donc à choisir un des postes vacants de Turin, de Turin où se trouvait Pippo ! Quelle année heureuse ce serait pour Vic ! Et celle qui suivrait de-
vait être plus heureuse encore.
Sur ces entrefaites, et à quelques mois d'intervalle, les contessine de Montebello s'étaient mariées, et leur père avait fait à Mademoiselle une pension bien supérieure à la rente qui était exigée comme dot pour un officier d'infanterie. Et Mademoiselle restait libre de s'établir et de vivre où bon
| lui semblait.
C'était la solution ! « Oh ! comme Dieu protège les braves gens ! On voyait bien que les contessine avaient bon cœur ! »
Avec cette pension que Petite tante met-
tait bien entendu à la disposition de Vic
“à et de Pippo ils pourraient vivre magnifi-
nee tous Fe trois, n'importe où, en Italie. Il suffisait maintenant de faire comprendre au gouvernsment que Vic .
avait de quoi suppléer à la dot ; cela ne devait pas être difficile. En aude À Petite tante loua un petit appartement à la Crocetta, près de l’école de Vic, etfit fabriquer les meubles. Sd
Ce fut tout une affaire d'Etat ie ces.
meubles. Il ne les fallait pas nombreux, mais très beaux, légers et même démontables, pour pouvoir suivre Pippo dans ses. 0 différentes garnisons. De simples tables rectangulaires, reposant sur des chevalets à la mode ancienne; des porte-lampes : L
pliables en fer forgé, des bibliothèques avec chevilles en bois.
Que d’allées et venues, que de soucis, que 50 de dessins, de courses, de discussions coùtèrent ces meubles ! Mais ils furent ce que. Petite tante voulait qu'ils fussent :.
élégants, simples, légers, solides et démontables. Lorsqu'ils furent en place, et mis en valeur par les dentelles dont Petite ‘ tante avait une collection, l'appartement | fut vraiment luxueux, plus luxueux que
celui d’un colonel qui aurait épousé une
femme ayant une dot.
Pippo venait tous les jours passer quel- - ques heures dans le luxueux appartement, et Petite tante se mit à chercher « les dons cachés que le Seigneur avait mis en lui ».
Qu'il en avait ! Il était doué admirable-
ment pour le dessin. Sans avoir jamais pris de leçons, al peignit tout un service qui - ressemblait à un véritable service de Sè- > vres, et il fit de Vic une miniature qu'on eût prise pour l’œuvre d’un grand artiste. I]
faisait aussi des caricatures de ses cama-
rades officiers que Petite tante envoya à une revue illustrée. La revue en demanda d’autres et les paya. Pippo avait aussi le don des langues. En quelques mois, avec les leçons de Vic et de Petite tante, il apprit
l'anglais et le français, au point de pouvoir
les enseigner. Mais le meilleur de tous ces
dons, c'était son amabilité, la délicatesse - deses sentiments, sa bonté pour tous, pour . Sa Sœur, pour sa mère, pour ses soldats, et …. pour Petite tante surtout.
__ Etait-il possible que, doué de Ia sorte, D on restât un humble officier d'infanterie?
VIES DE FEMMES un
| Non, Pippo était trop modeste, # fallait .
qu’il allât à l'Ecole de guerre, qu'il entrât
dans l'état-major, qu'il AVanÇat ie ment. à
Pippo aväit des dons multiples, fans
pas plus que Vic, il n'avait aucune ambition. Il aimait sa vie tranquille entre la
caserne, Vic et Petite tante, et il ne deman- dait pas autre chose. Il prépara cependant
les examens pour l’École de guerre, y fut
admis et en suivit les cours d'autant plus volontiers qu'ils lui permettaient de rester
à Turin.
Quelles études n’aurait-1l pas faites pour
rester auprès de Vic! Ah! s'il y avait eu
une école qui Iui permit d’épouser une
jeune fille sans dot ! Pippo pleurait de rage
qu'il n’y en eût pas ; Petite tante au contraire faisait des projets.
J'ai dit que Vic était bonne pianiste, et.
aussi qu'elle avait une fort jolie voix. A la Crocetta, où elle était institutrice, elle
avait appris aux fillettes à chanter, et elle. avait chanté dans différents concerts de
bienfaisance avec grand succès. A l’église de la Crocetta, Vic, le dimanche, chantait
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accompagnée d’un chœur qu'elle avait dressé elle-même et on venait de loin pour l'écouter. « Après tout, pourquoi n’entrerait-elle pas au théâtre ? Elle pourrait gagner de l’argent et se faire une dot », proposait Petite tante.
Mais Vic n'avait aucune envie d’aller sur les planches. Et, d’ailleurs, le gouvernement permettrait-t-1l à un de ses officiers d'épouser une cantatricer Non, Vic préférait attendre, continuer cette paisible vie, elle qui ne désirait jamais ce qu’elle n'avait pas.
Toutefois, au bout de quelques années, Pippo commença à trouver le temps long et à se tourmenter, et Petite tante aussi.
— Assurément, ils auraient tort de se marier s’ils ne devaient disposer que de la solde de capitaine; elle-même s’y opposerait; mais maintenant qu'elle avait une
pension, cela n’avait pas le sens commun!...
Petite tante eut une autre idée. Beaucoup de femmes d'officiers s'étaient mariées comme la mère de Pippo, en se faisant prêter par des amis une dot fictive.
Tous les officiers della leggera étaient dans
n'y dr pas de si près. Elle este +.
Rosa. Désolée, Rosa répondit : « hé, sible, impossible! » Pr .
Petite tante possédait di tes lires d'économies; elle les mettait, comme. elle avait fait pour Sa pension, à la disposition de Vic et de Pippo. [ls pouvaient s acheter une petite maison, un petit champ, qui représenteraient la dot. Rio
Mais Pippo et Vic ne voulaient pas he ner toutes les économies de Petite tante
procurer cette dot nécessaire, quand ê du ciel une aide i re ‘
nement, et Pippo ere qu'à cette oc sion il y aurait amnistie pour tous s les
PS np
CLARA ET VIC “oi
- siaste de cette idée-là. Petite tante, au - contraire, hésitait. Et si ensuite l’amnistie ne venait pas?
Mais Petite tante n’était pas difficile à
- persuader, et c'est ainsi que, par un matin
brumeux, avant d'aller à l’école et à la
- caserne, ayant comme témoins Petite tante et une amie institutrice, Vic et Pippo se “ marièrent devant Dieu, dans l’église de la … Crocetta. Après quoi, Vic alla à son école “ et Pippo à sa caserne, Le curé fit un grand » éloge des deux époux et de leurs intentions, et il y ajouta un grand éloge du mariage … blanc qu'il venait de célébrer. Mais Vic et - Pippo sentirent leur cœur se serrer, quand à ils se séparèrent.
Quand Vic chantait le dimanche, on
» venait de loin pour l’entendre. Ce jour-là, » au contraire, l’église était vide, les orgues … se taisaient, aucune voix amie ne prenait … part à cette joie qui était au fond un déchi- … rement! Etait-ce d'un mauvais augure?
Ce furent ensuite deux mois de tour-
| ments et d'inquiétude. Petite tante, toute
à | CEA
- pleine du sentiment de sa responsabilité,
… ne voulait pas que Vic parlât à personne de
comme ave et méme - pie qu __—
me gt; Fr ua presque” “vols deux Le ne se vise pe
mariage or elle voulait : voir pt
node. D Enfin, l’heureux événement | eut ie s l’amnistie fut accordée, et Pippo et Vi :
eurent l'autorisation de se marier légale ment. Fire Le mariage eut lieu à Rivara. . mairi fut pavoisée comme pour une fête nat nale. A l église, il y eut une messe
te Re
Pippo et à Vic de s'unir n'avaient pas été
cier qui épousait une jeune fille sans dot.
Vic et Pippo restèrent à Rivara après Du mariage. [ls n’éprouvaient nullement Je besoin de cacher leur amour, ni de mettre une sourdine à leur joie.
Sa joie immense avaït été trop
courte, son amour trop violent pour qu'un enfant püt l’apaiser.
: Pippo avait été désigné pour aller à Messine, et, avant de venir à Rivara pour
ie mariage, il avait loué là-bas, sur la
petit appartement où Petite tante avait déjà expédié les meubles, Ils y trouvèrent tout en parfait état à leur arrivée. « Avaitelle eu raison, oui où non, de préparer pour
Vic une maison démontable? En moins de temps qu’on ne peut le dire, tout avait été
lheureuse conséquence avait permis à.
k: aussi joyeuses que celles du modeste off
Palazzata, devant le ciel et la mer, un
mis en ordre, et tout avait pu tenir da | un demi-wagon, tables, sièges, lits, divans, + et rien n’avait eu à souffrir du transport, : parce que tout était également beau, À solide, léger et démontable. » & “ | Le colonel. le général, les officiers de la : garnison connaissaient tous l’histoire. de Pippo et étaient très curieux de connaître, la fameuse promessa sposa, et celle. qui avait jusqu’à un certain point tenu lieu de tante d'Amérique. /
Dès leur arrivée, les femmes de officiers | | posèrent mille questions, pressées de Savoir si les réponses correspondaient à ce qu’elles s'étaient dit entre elles. Depuis combien de. temps étaient-ils fiancés? La vie militaire.
plaisait-elle à Vic? La tante était-elle.
riche ? Qui avait fourni le trousseau ? | Avaient-ils une propriété À Rivara Pi Comment se faisait-1l qu ‘elle fût née à Londres? 04 La tante était confuse en se se l’objet de l'attention générale. Vic, au.
contraire, répondait avec franchise. .
« Ils avaient été fiancés Léna ds la vie militaire était son idéal. L
| tante avait .. ressources à elle, et puis les Montebello lui faisaient une très belle . pension. C'était la tante qui avait fait … faire le trousseau par Garda et Bonus, à Turin; c'était sa tante aussi qui avait fait | venir ses toilettes de Paris. Son père avait eu à Londres un important fonds de commerce qu’il avait cédé. Elle avait des . frères en Australie qui étaient riches.
» L'’aîné, Carlo, avait promis d’être le par-
- Jui faire une dot si c'était une fille, de le prendre avec lui dans son commerce si c'était un garçon. »
Il était bien exact que Carlo avait fait . cette promesse; le reste était un peu exa- . géré. Vic, aui savait quel dédain on avait chez les militaires pour les officiers della Jeggera, voulut relever la famille dans il des gens, surtout la tante qui, - menue, humble, toujours perdue dans sa cape noire, aurait pu être regardée de haut par les élégantes femmes des’autres officiers.
. Petite tante ouvrait de grands yeux en Pcndant débiter ces choses. Elle avait
Res
rain du premier enfant qu'aurait Vic, de
UE
06 LAONTES DB FEMMES
commencé par gronder Vic, mais, à la .. R
elle finissait par y croire, elle aussi. Non,
les robes de Vic n'étaient pas venues de Paris, mais elle les avait fait faire à l'imi-
tation des robes des contessine qui ve-.
naient de chez Paquin. Non, le trousseau .
n'avait pas été commandé chez Garda et
Bonus, c'étaient Petite tante et Vic qui.
l'avaient fait elles-mêmes sur la machine à coudre dont le rythme allait à l’unisson
du cœur de Vic; mais elles l'avaient copié sur des modèles de Garda et Bonus. Ce .
que Vic disait n’était donc pas tout à fait |
faux. Et les paroles étaient véridiques,
simplement parce qu'elles sortaient de 3
bouche de Vic
Quel triomphe, quand Vic chanta, à.
Messine, chez le général! Les soirées, tout . le monde le disait, étaient si ennuyeuses .
avant l’arrivée des Pastelli. Les autres
femmes d'officiers prétendirent que Vic.
apportait une sorte de fraicheur londo- :
nienne; et les graves officiers supérieurs de .
la garnison, enthousiastes eux aussi, pen-.
saient que Pippo avait eu raison d’at-.
tendre aussi longtemps une femme pareille. :
Pippo et Vic étaient heureux comme ils l’avaient été pendant ces quatre jours où ils s'étaient connus à Turin, ces quatre jours qui leur avaient paru à tous les deux une si longue parenthèse de joie.
Mais la parenthèse de Messine ne devait
guère être plus longue que celle de Turin.
Il y avait la guerre en Afrique; la bataille d’'Adoua avait été malheureuse, et, une nuit, par dépêche, Pippo recut l’ordre de partir avec le nouveau détachement qui, vingt-quatre heures plus tard, allait prendre le bateau pour se rendre à Massaoua. [1 n’y avait qu’un mois que Vic et Pippo s'étaient enfin mariés.
Vic ne pleura pas. Elle resta calme.
Pippo était soldat. C'était là sa destinée, et c'était à elle de la lui faire la moins dure possible. Elle se leva et se mit avec Petite
… tante à préparer tout ce qui pouvait être
utile à Pippo, dans un pays désert, pour se
— défendre contre les embüûches de la guerre,
contre la solitude, contre les dangers de
7 l'Afrique : du savon, des lunettes, de l'encre, du papier à lettres, de la quinine, … de lémétique, des contre-poisons, des
l'ordre, Pippo était prêt à partir; Vic et
ROUE con Tout ce à quoi peut penser la prévoyance humaine, pour atténuer ou conjurer les dangers et les ennuis d’une campagne en Afrique, Vic et Petite tante y pensèrent, et elles préparèrent tout cette nuit même. Elles n’oublièrent pas
lampe à esprit-de-vin, ni le fiasco pou
faire bouillir l’eau (le typhus faisait alors
en Afrique plus de victimes que le canon).
Quand il fit jour, Vic voulut aller avec Pippo à l’église; elle voulut se prosterne avec lui devant Dieu et le remercier de tous les biens dont il les avait comblés .
jusque-là. «Une douleur, disait Vic, ne doit pas faire oublier les jours heureux qui ont.
précédé.» Dieu leur avait accordé plus .
de bonheur que n’en connaissent les autres dans une très longue vie. Elle en remerciait Dieu ; que Dieu voulût lui garde | Pippo, c'était tout ce qu’elle demandai Vingt-quatre heures après avoir reçu
Petite tante l’accompagnèrent sur le bateau et restèrent avec lui jusqu’ au départ,
sans un Cri, sans une larme. +
OS CNé Le dre De nf
SET A ne RES 2 Et re iii D:
Quand Pippo fut parti, Vic et Petite tante restèrent seules, seules à Messine, loin de toute voix amie. Rosa écrivit en conseillant à sa fille de revenir à Rivara.
L'idée semblait raisonnable à Petite tante, mais Vic préférait rester à Messine. Messine était tout près de l’Afrique; il semblait à Vic que son souffle d'amour devait parvenir à Pippo plus facilement à travers le court bras de mer qu’à travers tout un continent. Petite tante l’approuva.
Elles ne connaissaient personne à Messine en dehors des femmes des officiers, et Vic commençait à ressentir d’étranges malaises. Aucun des trois n’avait pensé, quand Pippo était parti, qu’un fils naîtrait en l’absence de son père.
Vic se sentait de plus en plus fatiguée.
Elle ne pouvait plus travailler à la maïison. Elle chercha une grande fillette qui
pût venir aider la tante. Une pauvre.
femme des environs leur confia sa Santuzza, âgée de treize ans, qu’elles traite-
de suite ses ue maîtresses ; ais HN elle aussi, de Pippo, comme si elle Peût connu. Elle aidait Petite tante à préparer da Hayette, avec le séries d'une + 0e do Maman. | — . Les lettres de Pippo arrivèrent tantôt . très rapprochées les unes des autres, tan ie. tôt espacées; il Y eut même un mois tout e entier sans nouvelles, maïs Vic ne <e.
lamentait pas, elle cherchait à dominer sa mélancolie, pour ne pas troubler le fils de Pippo qu’elle portait dans son sein |
La guerre est la guerre. On ne ait
Plus l’ D événement approchait, ” pee elle se sentait souffrante. Petite tante
VE
CLARA ET VIC 1o1
jamais vu naître d'enfants. Vic eut une
fièvre infectieuse, et pendant deux mois fut entre la vie et la mort. Et le fils de Pippo, Carlo, enfant magnifique tout d’abord, dépérit et se rida comme un Vieillard. S'il fut sauvé, il le dut aux soins de Santuzza, qui s’occupa de
lui avec l'intelligence et le cœur d’une
vraie mère. Petite tante, désespérée,
n'avait d’veux et d'oreilles que pour Vic
malade. Et puis la jeune femme commença à aller mieux.
Toute vie nouvelle qui éclate, feuille,
4 plante ou oiseau, est une chose si miraculeuse qu’elle émerveille ceux qui la
suivent de près. On s’imagine ce qu'était pour Petite tante la vie d’un fils de Vic.
« Avait-on jamais vu un enfant aussi
- extraordinaire que Carlo?» Il suffisait
d’un regard, d’un sourire, d’un cri pour qu'elle s'extasiât une journée tout entière, et Santuzza faisait durer cette extase,
ravie de cette première maternité,
Vic demeurait un peu étrangère à fout
. cela. Sa joie immense avait été trop courte,
son désir d’avoir enfin Pippo auprès d'elle
Dre rc
était trop violent pour que Gale pôt prendre sa place. Elle s’obstinait à rester à Messine avec l'illusion que, quelque belle nuit, à l’improviste, comme il était parti, Pippo reviendrait.
Mais la guerre, au contraire, se prolongeait et le général avertit Vic que Pippo resterait sans doute encore un an en.
Afrique, peut-être davantage. Il eût été absurde de demeurer dans de telles conditions à Messine. Les deux femmes décidèrent de retourner à Rivara. a.
Ce fut pour Vic un des jours les plus pénibles de sa vie que celui où elle quitta Messine. [1 lui semblait qu'en abandon- |
nant l’étroit bras de mer qui unissait la
Sicile à l'Afrique, elle se séparait pour toujours de Pippo, qu’elle s’éloignait pour toujours de son bonheur passé, qu’elle fermait pour toujours une période merveilleuse de lumière. ee de
«Ce n'est pas raisontable. se répé-
tait-elle à elle-même. Dix. kilomètres ou
mille kilomètres, c'est la même chose quand on est éloigné l’un de Pautre. > Vic ne comprenait pas pourquoi ce n'était pas .
CLARA ET VIC la même chose, mais, pour son . ce n'était pas la même chose.
« C'est une impiété, pensait-elle, d’être aussi triste quand Dieu vous a accordé la grâce d’épouser l’homme que l’on aime, de Je savoir vivant malgré la guerre, d’avoir
un fils comme Carlo et une si bonne Petite tante ».
Mais elle était triste.
Au lieu d'aller à Rivara directement, elle s’arrêta à Pise chez les grands-parents Pastelli. Pise était moins loin de l'Afrique que Rivara, et puis, les grands-parents . Pastelli, c'était un peu de Pippo. Elle proà Jongea son séjour dans les chambres nues, - au milieu des meubles rares et pauvres qui parlaient de Pippo et lui donnaient l’illusion que Pippo pouvait apparaître devant elle d’une minute à l’autre. Mais l’été vint; - les joues de Carlo pâlissaient, et Vic se . décida à le conduire à Rivara.
Les paysannes lui avaient préparé un accueil semblable à celui de son mariage.
- Le père Piccozza lui-même, qui était fati- » gué de sa solitude, lui fit fête tout en gar- “ dant son ton bourru. Rosa et les paysannes
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104 VIES DE FEMMES ns
s’extasièrent devant le gros Carlo. Petite. | tante, qui les avait précédés, avait fait venir de Turin un piano pour que Vic recommençât à chanter et retrouvât dans la musique un peu de joie, mais Vic se sentait toujours fatiguée, toujours abattue.
— Quelle fatalité — se disaient l’une à l’autre Rosa et Petite tante — maintenant qu’elle aurait pu être si heureuse |
— Quelle fatalité! — murmuraient l’une à l’autre les paysannes qui, toutes, connaissaient l’histoire de Vic.
Et Santuzza, qui était vraiment devenue quelqu'un de la famille, fit un vœu à la Madonna del Forno pour que le mari de sa maitresse revint au plus tôt.
Des mois et des mois passèrent ainsi ; et Pippo revint enfin; il revint triomphant, avec un galon de plus, une belle médaille, trois mois de congé et le choix de sa nouvelle garnison. [1 n'avait pas eu la moindre égratignure, le moindre malaise, grâce aux remèdes, aux désinfectants dont Vic et Petite tante avaient eu la présence d'esprit de le munir à son départ. C'était du moins ce qu’il racontait à tout le monde.
. Malgré sa joie, Vic continuait à être fati-
| guée et abattue. Elle ne se sentait pas mal,
mais elle ne se sentait pas bien non plus.
«C’est la longue anxiété qui a produit
cela, pensait-elle. L'état dont on a souffert
pendant quatre années ne saurait se modifier en un jour. » |
Pippo choisit Turin comme résidence, et il y fut nommé professeur à l'Ecole de guerre. Petite tante triomphait. « Avaïtelle eu raison, oui ou non, de vouloir que Pippo se mît à étudier? Qui sait où on l'aurait envoyé s'il avait été simple officier d'infanterie comme les autres! »
Petite tante se rendit à Turin, y trouva une maison, y fit Venir ses meubles. Et voici que de nouveau, contre les murs, se dressèrent les bibliothèques, les armoires, les meubles légers, solides, élégants, démontables.
Pas un de cassé entre l'aller et le retour de Turin à Messine, de Messine à Rivara, de Rivara à Turin. N’avait-elle pas eu raison de se donner tant de mal pour avoir des meubles qui répondissent aux exigences d’un officier en activité?
:. Quand tout fut prêt, Vic et Pippo arr vèrent avec Carlo. Ils se récrièrent devant les miracles de Petite tante. Mais Vic.se
sentait si fatiguée! Qu’avait-elle donc?
Elle s’aperçut au bout de quelques semaines qu’elle allait avoir un autre enfant.
Ce serait une fille, certainement. On lui donnerait le nom de sa tante. Et Petite. :
tante était ravie en songeant à cette nou-
velle Joséphine qui allait naître, mais inquiète aussi. Au bout de quelques mois, elle voulut conduire Vic chez un médecin.
Les choses s'étaient trop mal passées à Messine pour attendre le moment de Ha naissance dans l'incertitude. Elle voulait … donc consulter pour savoir les précautions .
que Vic devait prendre pour éviter un accouchement trop difficile. eo.
* Le médecin accoucheur secoua la tête.
« Des soins spéciaux n'étaient pas nécessaires; les malaises de Vic ne venaient pas de sa grossesse. Il fallait aller trouver un. médecin clinicien. » Vic et Petite tante se rendirent donc chez un autre médecin, celui.
des contessine de Montebello, car Vic n'avait jamais eu besoin de médecin, et
Nos EST ARRET RE Au | LP ONE RE MN WE CR D tr CE PE (Ta RCE re. 5 “ A, ons: NÉ RMES V7 ge né VE es mi 7 A2 :