SUR L ETAT ACTUEL DE LA MUSIQUE EN ITALIE
Venise, le 29 août 1814.
Vous vous souvenez donc encore, mon ami, des lettres que je vous écrivais de Vienne, il y a six ans. Vous voulez que je vous donne une esquisse de l'état actuel de la musique en Italie. Mes idées ont bien changé de cours depuis cette époque. Je suis aujourd'hui plus riche, plus heureux qu'à Vienne, et les moments que je ne donne pas à la société sont entièrement consacrés à l'histoire de la peinture.
Vous savez quelle a été ma joie lorsqu'on m'a rendu un revenu suffisant juste * au nécessaire. Il paraît que j'avais été trompé par mon ambition ; car, sur ce prétendu nécessaire, je trouve tous les
jours de quoi acheter de bons petits tableaux, que les grands faiseurs de collections ont négligés, ou plutôt n'ont pas reconnus. J'ai vu, il y a quelques jours, à la Rwa dei schiavoni, chez un capitaine de vaisseau, le plus poli des hommes, de charmantes petites esquisses de Paul Véronèse, remplies de ce beau ton de couleur dorée qui donne tant de vie à ses grands tableaux : eh bien, j'ai déjà l'espérance de pouvoir me procurer une ou deux ébauches pareilles de ce grand maître, dont les chefs-d'œuvre sont enterrés, avec tant d'autres, dans votre immense Musée. Vous croyez être bien civilisés, et vous avez fait, en les ôtant à l' Italie, un trait de barbares *. Vous ne vous êtes pas aperçus, messieurs les voleurs, c[ue vous n'emportiez pas, avec les tableaux, l'atmosphère qui en fait jouir. Vous avez diminué les plaisirs du monde. Tel tableau, qui est solitaire et comme inconnu dans un des coins de votre galerie, faisait ici la gloire et la conversation de toute une ville. Dès que vous arriviez à Milan, on vous parlait du Couronnement cVépines du Titien : à Bologne, le premier mot de votre valet de place était de vous demander si vous vouliez voir la Sainte Cécile de Raphaël : ce valet de place, lui-même, savait par cœur cinq ou six phrases sur ce chef-d'œuvre.
Je sais bien que ces phrases ennuient l'amateur qui veut juger et sentir par lui-même ; il est souvent importuné des superlatifs italiens ; mais ce ; superlatifs montrent quel est l'esprit général du pays par
rapport aux arts. Ces supeilatifs, qui m'ennuient, éveillent peut-être l'amour de l'art chez un jeune tailleur de Bologne, qui un jour sera un Annibal Carrache. Ces superlatifs-là sont un peu comme les signes de respect que l'on rend au marquis de Wellington lorsqu'il passe dans les rues de Lisbonne : certainement le petit clerc du procureur qui crie e vwa ! ne peut pas juger des talents militaires et de la prudence sublime de cet homme rare ; mais, n'importe, ces cris-là sont pour lui une récompense de ses vertus, et feront peut-être un autre Wellington de ce jeune capitaine qui est son aide de camp.
Le personnage le plus estimé, le plus connu dans Rome, c'est Canova. Le peuple d'un cjuartier de Paris connaît monsieur le duc un tel, dont l'hôtel est au bout de la rue. Il n'en faut pas davantage pour voir que vous avez beau emporter à Paris la Transfiguration et V Apollon ; vous avez beau faire transporter sur toile la Descente de croix peinte à frescjue par Daniel de \ olterre, toutco ces œuvres sont des œuvres mortes : il manque à vos beaux-arts un public.
Ayez un Opéra italien, ayez un Musée ; c'est fort bien : vous pourrez parvenir peut-être à acquérir, dans ces genres-là, un goût d'une belle médiocrité ; mais vous ne serez jamais grands que dans la comédie, dans la chanson, dans les livres d'une morale piquante :
Exciideiil alii spirantia mollius œra.
ViRc, Vî, V. 8i7.
Vous, Français, vous aurez des Molière, des Collé, des Pannard, des Hamilton, des La Bruyère, des Dancourt, des Lettres persanes. Dans ce genre charmant, vous serez toujours le premier peuple du monde : cultivez-le, mettez-y votre luxe, encouragez les écrivains de ce genre ; les grands hommes sont jDroduits par la terre que vous foulez. Donnez un orchestre supportable à votre Théâtre-Français ; achetez pour lui ces belles décorations du théâtre de la Scala, de Milan, que l'on recouvre d'une nouvelle couleur tous les deux mois, et que vous auriez pour une quantité de toile égale en étendue à la décoration. Les hommes d'esprit de Naples et de Stockholm se rencontreront sur la place du Carrousel, allant à votre théâtre voir jouer Tartufe et le Mariage de Figaro. Nous, qui avons voyagé, nous savons que ces pièces sont injouables partout ailleurs qu'à Paris.
De même, les tableaux de Louis Carrache peuvent être regardés comme invisibles ailleurs qu'en Lombardie. Quelle est celle de vos femmes aimables qui a jamais regardé autrement qu'en bâillant cette Vocation de saint Matthieu^, cette Vierge portée au tombeau, dont les couleurs ont un peu poussé au