‹ Vies de Haydn, de Mozart et de MétastaseChapitre 113 sur 129 · Voyage de Roland · texte numérisé non relu

Voyage de Roland

Bravo Galuppi ! pour la cavatine

Vois le chagrin qui me dévore.

Grétry eût eu aussi quelques paquets à son adresse.

Quoi de plus aisé que de faire un tour en Italie où, en général, on ne grave pas la musique, de prendre des copies de tout ce qu'on entend de bon ou de conforme au goût qu'on sait régner à Paris dans les cent théâtres chantants ouverts chaque année dans ce pays ; de lier les morceaux par un peu d'harmonie et de venir être en France un compositeur renommé ! On ne court pas de danger : jamais une partition française ne passe les Alpes.

Quel succès n'auraient pas à Feydeau l'air

Con rispeUo e riverenza

de Mosca, dans les Pretendenti delusi, le quatuor

Da che siani uniti, Parliam de' noslri afjari,

du même opéra ; et surtout qui les y reconnaîtrait ? Quant aux belles voix d'Italie, une des sottises de messieurs nos petits philosophes nuira probablement à nos plaisirs encore pendant un grand nombre d'années. Ces messieurs sont montés en chaire pour nous apprendre qu'une petite opération faite à quelques enfants de chœur allait faire de l'Italie un désert : la population allait périr, l'herbe croissait déjà dans la rue de Tolède * ; et d'ailleurs, les droits sacrés de l'humanité ! Ah ciel ! Ces messieurs

doivent être de bien bonnes têtes, si l'on en juge par leur froideur pour les arts. Malheureusement une autre bonne tête, un peu meilleure, M. Malthus, docteur anglais, s'est avisé de faire sur la population un ouvrage de génie qui contrebalancera un peu les petites assertions des Roland, des d'Alembert, et autres honnêtes gens, qui auraient dû se rappeler le mot ne sutor, et ne jamais parler des arts ni en bien ni en mal *.

Malthus donc explique fort bien à nos chatouilleux philosophes que la population d'un pays augmente toujours en raison de la nourriture qu'on peut s'y procurer. Il ajoute que la principale cause de cette triste pauvreté, si commune, est la tendance qu'en vertu des penchants de la nature et de l'imprévoyance humaine, la population a de s'accroître au delà des limites de la production. Il exprime souvent le vœu de voir les gouvernements cesser de donner au mariage des encouragements dont il n'aura jamais besoin. Créez un produit, montrez une nouvelle terre, une nouvelle industrie, et vous verrez des mariages et des enfants ; formez des mariages sans cela, vous aurez des enfants ; mais ils ne croîtront pas, ou mettront obstacle à la naissance d'autres enfants.

Le nombre des mariages est toujours, lorsque la raison s'en mêle, en harmonie avec les moyens d'élever une famille. Dans des villages de Hollande que le docteur Malthus a observés, un homme meurt,

voilà un héritage, des capitaux vacants, une industrie dont on peut s'emparer : vous voyez sur-lechamp un mariage ; pas de mort, pas d'hymen. Les plus terribles causes de mortalité, la peste, la guerre, une famine passagère, ne dépeuplent pas pour longteiTips une contrée où l'industrie et la fertilité sont dans un état croissant.

Sans entrer dans une dissertation savante et dans de beaux calculs, je dirai, avec M. Malthus, que si les moines, à qui les philosophes doivent tant de reconnaissance pour leur avoir fourni de si vastes sujets de déclamation ; si les moines nuisaient à la population, ce n'est point parce C[u'ils n'y participaient pas directement, mais parce qu'ils étaient inutiles à la production. Cependant les moines ne peuvent pas être tout à fait comparés à nos ravissants Napolitains ; mais aussi ils étaient en bien plus grand nombre.

Il ne faut qu'avoir une âme pour sentir que l'Italie est le pays du beau dans tous les genres. Ce n'est pas à vous qu'il faut prouver cela, mon ami ; mais mille choses de détail semblent y favoriser particulièrement la musique. La chaleur extrême, suivie, le soir, d'une fraîcheur qui rend tous les êtres respirants heureux, fait, de l'heure où l'on va au spectacle, le moment le plus agréable de la journée. Ce moment est, à peu près partout, entre neuf et dix heures du soir, c'est-à-dire c{uatre heures au moins après le dîner.

On écoute la musique dans une obscurité favorable. Excepté les jours de fête, le théâtre de la Scala, de Milan, plus grand que l'Opéra de Paris, n'est éclairé que par les lumières de la rampe ; enfin on est parfaitement à son aise dans des loges obscures, qui sont de petits boudoirs.

Je croirais volontiers qu'il faut une certaine langueur pour bien jouir de la musique vocale. Il est de fait qu'un mois de séjour à Rome change l'allure du Français le plus sémillant. Il ne marche plus avec la rapidité qu'il avait les premiers jours ; il n'est plus pressé pour rien. Dans les climats froids, le travail est nécessaire à la circulation ; dans les pays chauds, le dwino far niente est le jDremier bonheur.

A Paris 1...

Me reprocherez-vous, en cherchant où en est la musique en France, de ne parler que de Paris ? En Italie, on peut citer Livourne, Bologne, Vérone, Ancone, Pise, et vingt autres villes qui ne sont pas des capitales ; mais la province, en France, n'a nulle originalité : Paris seul, dans ce grand royaume, peut compter pour la musique.

1. L'auteur supprime tout ce qu'il disait, dans une correspondance intime, des compositeurs et des chanteurs vivant à Paris. Il est bien fâché que cet acte de politesse le prive du plaisir de répéter tout le bien qu'il pense de mesdames Branchu et Régnant, ainsi que d'Elleviou.

Les provinces sont animées d'un malheureux esprit d'imitation qui les rend nulles pour les arts comme pour beaucoup d'autres choses. Allez à Bordeaux, à Marseille, à Lyon, vous croyez être au Marais. Quand ces villes-là se résoudront-elles à être elles-mêmes, et à siffler ce qui vient de Paris, quand ce qui vient de Paris ne leur plaît pas ? Dans l'état actuel de la société, on y imite pesamment la légèreté de Paris ; on y est simple avec affectation, naïf avec étude, sans prétention avec prétention.

A Toulouse, comme à Lille, le jeune homme qui se met bien, la jolie femme qui veut plaire, veulent être surtout comme on est à Paris ; et dans les choses où la pédanterie est la plus inconcevable, on trouve des pédants. Ces gens-là semblent n'être pas bien sûrs de ce qui leur fait peine ou plaisir ; il faut savoir ce qu'on en dit à Paris. J'ai souvent ouï dire à des étrangers, et avec assez de raison, qu'il n'y a en France que Paris, ou le village. Un homme d'esprit, né en province, a beau faire: pendant longtemps il aura moins de simplicité dans les manières que s'il fût né à Paris. La simplicité, « cette droiture d'une âme qui s'interdit tout retour sur elle et sur ses actions ^ », est peut-être la qualité la plus rare en France.

Pour qui connaît bien Paris, rien de nouveau à

1. Fénélon. On n'a pas noté avec exactitude toutes les idées pillées. Cette brochure n'est presque qu'un centon.

voir à Marseille et à Nantes, que la Loire et le port, que les choses physiques ; le moral est le même ; tandis que de belles villes de quatre-vingt mille âmes, dans des positions aussi différentes, seraient fort curieuses à examiner si elles avaient quelque originalité. L'exemple de Genève, qui n'est pas le quart de Lyon, et où, malgré un peu de pédantisme dans les manières, les étrangers s'arrêtent beaucoup plus, et avec raison, devrait être un exemple pour Lyon. En Italie, rien de plus différent, et souvent de plus opposé, que des villes situées à trente lieues l'une de l'autre. Madame Gaforini, si aimée à Milan, fut presque sifflée à Turin.

Pour juger de l'état de la musique en France et en Italie, il ne faut pas comparer Paris à Rome ; on se tromperait encore en faveur de notre chère patrie. Il faut considérer qu'en Italie des villes de quatre mille âmes, comme Créma et Como, que je cite entre cent, ont de beaux théâtres, et de temps en temps d'excellents chanteurs. L'année dernière on allait de Milan entendre les petites Monbelli à Como ; c'est comme si de Paris on allait au spectacle à Melun ou à Beauvais. Ce sont des mœurs tout à fait différentes ; on se croit à mille lieues.

Dans les plus grandes villes de France, on ne trouve que le chant aigre du petit opéra-comique français. Un opéra réussit-il à Feydeau, deux mois après on est sûr de le voir applaudir à Lyon. Quand les gens riches d'une ville de cent mille âmes, située à la

porte de l'Italie, auront-ils l'idée d'appeler un compositeur, et de faire faire de la musique pour eux ?

Le ciel de Bordeaux, les fortunes rapides, les idées nouvelles que donne le commerce de mer ; tout cela, joint à la vivacité gasconne, devrait y faire naître une comédie plus gaie et plus fertile en événements ciue celle de Paris. Pas la moindre trace d'un tel mouvement. Le jeune Français, là comme ailleurs, étudie son Laharpe, et ne s'avise pas de poser le livre, et de se dire : Mais cela me plaît-il réellement ?

On ne trouve un peu d'originalité en France que dans les classes du peuple, trop ignorantes pour être imitatrices ; mais le peuple ne s'y occupe pas de musique, et jamais le fils d'un charron de ce pays-là ne sera un Joseph Haydn.

La classe riche y apprend tous les matins, dans son journal, ce qu'elle doit penser le reste de la journée en politique et en littérature. Enfin la dernière source de la décadence des arts en France, c'est l'attention anglaise que les gens qui ont le plus d'âme et d'esprit y donnent aux intérêts politiques. Je trouve très commode d'habiter un pays pourvu d'une constitution libre ; mais, à moins d'avoir un orgueil extrêmement irritable, et une sensibilité mal placée pour les intérêts du bonheur, je ne vois pas quel plaisir on peut trouver à s'occuper sans cesse de constitution et de politique. Dans l'état

actuel des jouissances et des habitudes d'un homme du monde, le bonheui^ que nous pouvons tirer de la manière dont le pouvoir est distribué dans le pays où nous vivons n'est pas très grand : cela peut nous nuire, mais non nous faire plaisir.

Je compare l'état de ces patriotes qui songent sans cesse aux lois et à la balance des pouvoirs, à celui d'vm homme qui prendrait un souci continuel de l'état de solidité de la maison qu'il habite. Je veux bien, une fois pour toutes, choisir mon appartement dans une maison solide et bien bâtie ; mais enfin on a bâti cette maison pour y jouir tranquillement de tous les plaisirs de la vie, et il faut être, ce me semble, bien malheureux, quand on est dans un salon, avec de jolies femmes, pour aller s'inquiéter de l'état de la toiture de la maison,

Et propler vitam vwendi perdere causas *.

Vous voyez, mon ami, que je vous ai obéi courrier par courrier. Voilà le relevé des idées assez peu approfondies que je me trouve avoir sur l'état actuel de la musique en Italie. Elle y est en pleine décadence, si l'on en croit l'opinion publique, qui, par hasard, a raison. Pour moi, je jouis tous les soirs de la décadence ; mais pendant la journée je vis avec un autre art *.

Ainsi tout ce que je viens de vous écrire doit être bien médiocre et bien incomplet ; par exemple, je me souviens seulement à cette heure que Mosca a

un frère, qui, ainsi que lui, est un compositeur très agréable.

J'aurais bien mieux aimé avoir à vous parler de la superbe copie, faite par M. le chevalier Bossi, de la Cène peinte à Milan par Léonard de Vinci ; des jolis tableaux esquissés par ce grand peintre et cet homme aimable pour le feu comte Battaglia, et relatifs au caractère des quatre grands poètes italiens ; des fresques d'Appiani au palais royal ; de la villa bâtie par M. Melzi sur le lac de Como, etc. Tout cela m'irait mieux aujourd'hui que de vous parler du plus bel opéra moderne.

En musique, comme pour beaucoup d'autres choses, hélas ! je suis un homme d'un autre siècle.

Madame de Sévigné, fidèle à ses anciennes admirations, n'aimait que Corneille, et disait que Racine et le café passeraient. Je suis peut-être aussi injuste envers MM. Mayer, Paër, Farinelli, Mosca, Rossini, qui sont très estimés en Italie. L'air

Ti rU'cdrà, ml ru'edrai *

du Tancrède de ce dernier, qu'on dit fort jeune, m'a pourtant fait un vif plaisir. J'en ai toujours à entendre certain duo de Farinelli, qui commence par

No, non v' amo *,

et que, sur plusieurs théâtres, on ajoute au second acte du Mariage secret.

Je VOUS avouerai, mon aimable Louis, que depuis que je vous écrivais en 1809, de ma retraite de Salzbourg, je n'ai pu encore parvenir à in' expliquer d'une manière satisfaisante le peu d'empressement que l'on montre en Italie pour Pergolèse et les grands maîtres ses contemporains. C'est à peu près aussi singulier que si nous préférions nos petits écrivains actuels aux Racine et aux Molière. Je vois bien que Pergolèse est né avant que la musique eût atteint, dans toutes ses branches, une entière perfection : le genre instrumental a fait, depuis sa mort apparemment, tout le chemin qu'il lui est donné de faire ; mais le clair-obscur a fait des progrès immenses après Raphaël, et Raphaël n'en est pas moins resté le premier peintre du monde.

Montescjuieu dit fort bien : « Si le ciel donnait un jour aux hommes les yeux perçants de l'aigle, qui doute que les règles de l'architecture ne changeassent sur-le-champ ? Il faudrait des ordres plus compliqués. »

Il est évident que les Italiens sont changés depuis le temps de Pergolèse.

La conquête de l'Italie, opérée au moyen d'actions qui avaient de la grandeur, réveilla d'abord les peuples de la Lombardie ; dans la suite, les exploits de ses soldats en Espagne et en Russie, son association aux destinées d'un grand empire, quoique cet empire ait eu du malheur, le génie d'Alfieri, qui est venu ouvrir les yeux à son ardente

jeunesse sur les études niaises où l'on égarait son ardeur, tout a fait naître dans ce beau pays,

Il bel paese Ch' Apennin parle e' l mar circonda e l'Alpe *.

Pétrarque.

la soif d'être une nation.

L'on m'a même dit qu'en Espagne les troupes d'Italie passaient pour l'avoir emporté, en quelques occasions, sur les vieilles bandes françaises. Plusieurs beaux caractères se sont fait distinguer dans les rangs de cette armée. A en juger par un jeune officier général que je vis blessé au cou à la bataille de la Moskowa, cette armée a des officiers aussi remarquables par la noblesse de leur caractère que par leur mérite militaire. J'ai trouvé parmi eux beaucoup de naturel dans les manières, une raison simple et profonde, et nulle jactance. Tout cela n'était pas en 1750.

Voilà donc un changement bien réel dans les habitants de l'Italie, Ce changement n'a pas encore eu le temps d'influer sur les arts. Les peuples de l'ancien royaume d'Italie n'ont pas encore joui de ces longs intervalles de repos, pendant lesquels les nations demandent des sensations aux beaux-arts.

Je suis très content de remarquer depuis plusieurs années, en Lombardie, une chose qui ne plaît pas également à tous nos compatriotes : je veux dire un peu d'éloignement pour la France. Alfieri a commencé ce mouvement, qui a été fortifié par les

vingt OU trente millions que le budget du royaume d'Italie payait chaque année à l'empire français *. Un jeune homme fougueux qui entre dans la carrière, brûlant de se distinguer, est importuné par l'admiration à laquelle le forcent ceux qui l'ont précédé dans cette même carrière, et qui y ont reçu les premières places des mains de la victoire. Si les Italiens nous admiraient davantage, ils nous ressembleraient moins dans nos qualités brillantes. Je ne serais pas trop surpris qu'ils sentissent aujourd'hui qu'il n'y a point de vraie grandeur dans les arts sans originalité, et de vraie grandeur dans une nation sans une constitution à l'anglaise. Peut-être vivrai-je encore assez pour voir rejouer en Italie la Mandragore de Machiavel, les comédies delV arte et les opéras de Pergolèse. Les Italiens sentiront tôt ou tard que ce sont là leurs titres de gloire ; ils en seront plus estimés des étrangers. Pour moi, j'avoue que j'ai été tout désappointé, entrant un de ces jours au spectacle à Venise, de trouver qu'on donnait Zaïre. Tout le monde pleurait, même le caporal de garde qui était à la porte du parterre, et les acteurs n'étaient pas sans mérite. Mais, quand je veux voir Zaïre, je vais à Paris, au Théâtre- Français. J'ai été bien satisfait le lendemain en voyant VAjo nel imbarazzo (le Gouverneur embarrassé), comédie faite par un Romain, et supérieurement jouée par un gros acteur, qui m'a rappelé sur-le-champ Ifïland de Berlin, et Mole, dans les

rôles demi-sérieux qu'il avait pris vers la fin de sa carrière. Ce gros acteur m'a paru tout à fait digne d'entrer dans ce triumvirat. Mais c'est en vain que j'ai cherché à Venise la comédie de Gozzi et la comédie delV arte : au lieu de cela, on donnait presque tous les jours des traductions du théâtre français. Avant-hier je me suis sauvé de la triste Femme jalouse, pour aller un peu rire, sur la place Saint- Marc, devant le théâtre de Polichinelle. C'est, en vérité, ce qui m'a fait le plus de plaisir à Venise, en fait de théâtres non chantants. Je trouve cela tout simple, c'est que Polichinelle et Pantalon sont indigènes en Italie, et que, dans tous les genres, on a beau faire, on n'est grand, si l'on est grand, qu'en étant soi-même.

Page 1