En réalité, du 20 du mois précédent
lire ce que M. Carpani appelle ses Haydine, gros volume interminable sur le compositeur Haydn. Je démêlai, à travers beaucoup de paroles et de détails sans intérêt, c[ue plusieurs faits de la vie de Haydn, consignés dans le livre en cjuestion, avaient été dérobés par M. Bombet. Comment se tirer de ce mauvais pas ? Je m'en consolai, et je crus en conscience l'honneur de mon frère à couvert lorsque je me mis à réfléchir que Hume n'était point le plagiaire de Rapin-Thoiras pour avoir dit, après lui, qu'Elisabeth était fdle de Henri VHI ; que M. Lacretelle n'était point le plagiaire de M. Anquetil pour avoir traité, après lui, le sujet de la guerre de la Ligue.
Je fus plus que consolé, et presque joyeux, quand je me fus dit que Hume et M. Lacretelle avaient envisagé leur sujet d'une manière différente, et souvent opposée à celle de leurs prédécesseurs ; que ces deux historiens avaient tiré des mêmes faits des conséquences inaperçues avant eux ; qu'enfin ils avaient fait oublier leurs devanciers. Je crains bien que ce ne soit là le cas de ce pauvre M. Carpani qui, l'hiver dernier, était si fier de pouvoir tirer quelques plaisanteries du nom et des prénoms de M. Bombet, et qui, aujourd'hui, s'annonce comme un Hercule, parce que, dit-il, on n'a su que lui répondre. M. Carpani dit qu'il a déployé des preuves terribles contre M. Bombet ; il voudrait une réplique en forme. Ce combat ferait peut-être penser un peu aux Haydine de notre Athlète qui moisissent à Milan chez Bucinelli. M. Bombet et M. Carpani
LA POLÉMIQUE CARPAN'I-BOMBET 477
peuvent faire leurs preuves ensemble et de bon accord. Le moyen est simple. Que M. Carpani fasse traduire trente pages de ses Haydine, qu'il choisisse lui-même ces pages, et qu'il en fasse imprimer en regard trente des Lettres sur Haydn de M. Bombet ; ces dernières seront encore au choix de M. Carpani lui-même.
Le public jugera.
S'il fallait d'autres preuves, je dirais que l'ouvrage de M. Bombet, imprimé chez Didot, ne contient que 250 petites pages sur Haydn, tandi que celui de M. Carpani se compose de près de 550 pages : je demanderais à M. Carpani s'il revendique aussi la Vie de Mozart, l'excellente digression littéraire sur Métastase, la Lettre sur Vétat actuel de la musique en France et en Italie, la Lettre de Montmorency sur le beau idéal. Je le prierais de nous faire connaître ses droits sur les questions que M. Bombet a approfondies le premier touchant les vraies causes des plaisirs produits par les arts, et particulièrement par la musique ; sur les jugements exquis cjue M. Bombet nous donne sur les grands compositeurs ; je prierais encore M. Carpani de nous dire s'il aurait la charmante prétention d'avoir servi de modèle au style plein de grâce, plein d'une sensibilité sans affectation, et qui n'exclut pas le piquant qui, peut-être, est le premier mérite de l'ouvrage de M. Bombet.
Mais je m'aperçois qu'à mon tour je deviens un Hercule, cjue je pille M. Carpani, que je tombe dans le sérieux et l'ennuyeux. M. Bombet, qui n'aime
pas ce style moderne, et qui pour tout n'a eu garde de dérober le sien à M. Carpani, M. Bombet, qui est mon frère aîné, me fera sûrement de grands reproches de la liberté que je prends d'ennuyer le public en son nom. Ainsi je m'arrête, je renouvelle à M. Carpani le défi des trente pages ; ce n'est qu'en y répondant qu'il prouvera sa bonne foi. J'ai l'honneur, etc.
H. C. G. BoMBET 1.
1. Les documents IV et V ont été publiés déjà par M. Stryicnski, Soirées du Stendhal Club, 1^^ série.
La pièce III a été reproduite par M. Michel Brenet dans un article sur Stendhal et Carpani (S. I. M., n° du 15 mai 1909, pp. 430-439) : M. Brenet est peut-être le seul critique français, jusqu'en 1909, qui se soit donné la peine de lire Carpani.
Il est probable que l'auteur de la lettre de Rouen est, non pas Stendhal, mais Louis Crozet. « C'est moi qui ai soutenu dans les journaux le combat Carpani, pendant que Henri était à Milan «, disait Louis Crozet à Romain Colomb le 27 août 1842 (lettre citée dans Comment a vécu Stcndhaly page 101), et nous n'avons aucune raison pour mettre en doute l'affirmation de Crozet,
M. Paul Arbelet nous communique au dernier moment une lettre inédite de Louis Crozet à Stendhal, datée du 27 janvier 1816, qui figurera dans sa prochaine thèse, et qui nous confirme dans notre opinion. Il est question, dans le post-scriptum de cette lettre (où les noms propres, Bombet et Carpani, ont été soigneusement coupés au canif, mais peuvent facilement être devinés), d'un article de Crozet pour le Constitutionnel en réponse aux lettres de Carpani. Le piquant de l'affaire, c'est que Crozet ne connaissait encore les faineuses lettres que par les extraits sommaires qui figuraient dans l'entrefilet du Constitutionnel du 13 décembre 1815 (voir pièce n° 1 de l'Appendice). Les efforts de Crozet pour essayer de reconstituer par l'imagination la protestation de Carpani, pour répondre à des lettres qu'il n'a pas vues, sont des pius amusants. Le projet n'eut d'ailleurs aucune suite immédiate ; la lettre définitive de Bombet junior ne parut que huit mois plus tard.
On juge de la colère de Carpani à la lecture de la lettre de Bombet junior. M. Paul Arbclct nous ayant signalé l'existence à Mantoue d'une liasse de lettres italiennes inédites échangées pendant la période 181 G- 181 9 entre Carpani et Acerbi, directeur de la revue milanaise la Bibliotheca italiana ^, et contenant de nombreuses allusions à la polémique Carpani-Bombet, nous avons pu, grâce à l'obligeance de M. le D"* Cesare Ferrarini, le distingué sous-bibliothécaire de Mantoue, avoir copie des fragments les plus intéressants de cette correspondance. On y voit que Carpani se préoccupait à la fois d'identifier l'auteur des Lettres sur Haydn et de répondre à Bombet junior. « Voilà donc Bombet qui « a un frère, et qui prend son parti. Je vous envoie ci-inclus « l'article insolent qu'il a fait paraître dans le Constitutionnel « (la lettre de Rouen), et la réponse que je lui fais. Je vou- « drais qu'elle fût traduite convenablement, et insérée dans « votre revue, avec tous les changements que vous jugerez « bon d'y introduire : je vous donne à cet égard pleins pouce voirs. Je suis tout ce qu'il y a de plus décidé à en finir « là ; ils pourront maintenant dire et imprimer tout ce « qu'ils voudront : je ne prendrai plus la plume jjour leur « répondre. Sat prata bibère. Mon estomac va un peu mieux, etc. » (Lettre du 10 novembre 1816, traduction iné-» dite). Et il ajoute en post-scriptum : « Je ne puis me ré-